CHAPITRE IV
LE SINZA
Infidélité des guides. — Exactions de Macaca. — Défaillances de mes engagés. — Retour à Cazé. — Abdalla, fils de Mousa, m’accorde son assistance. - Je tombe entre les mains de ^ Loumérézi. - Grant est attaqué par les gens de Myonga. —
Il me rejoint. — Ruses et exigences des officiers de Souvouarora. — Résidence de ce roi. — Nyamgundou. — La superstition fait refuser les cadeaux extraordinaires destinés à Souvouarora et à Mtésa. — Les cairns des Houmas.
Parmi les habitants du Sinza, ceux du sud ressemblent trop aux tribus de l’Ounyamouési pour mériter une mention particulière. Dans le nord, où le pays est plus montagneux, les habitants sont plus énergiques et plus alertes. Ils vivent, les uns et les autres, dans des vidages de huttes gazon nées que les gens du sud entourent de palissades tandis que ceux du nord les laissent ouverts à tout venant.
De Bogoué, le premier village un peu considérable
que nous ayons rencontré, j’ai pu expédier à Grant un certain nombre de portefaix.
Le lendemain, mon guide infidèle « le Pourceau » me conduisait malgré moi à Cagoué, où je recevais de Macaca, chef du Sorombo, trop connu à cause de ses rapines, l’invitation la plus pressante et la plus impérieuse. J’eus beau faire offrir mon présent d’amitié au chef; sans le refuser, celui-ci fit répondre que ce qu’il voulait avant tout c’était de voir l’homme blanc. Mes gens semblaient touchés de ces flatteuses avances; et, comme pas un d’eux ne voulait bouger si j'essayais de m y soustraire, il fallut bien me résigner à me détourner de seize kilomètres pour faire la démarche qui m était ainsi imposée. Nous fûmes véritablement bien payés de nos peines, lorsqu’à notre arrivée chez Macaca on nous assigna pour résidence une espèce de cour d’étable, sans un arbre ni un toit quelconque pour nous abriter. Et, les habitants ayant reçu l’ordre de ne nous rien vendre avant que le présent d’amitié fût réglé, il fallut, ce soir-là, s’endormir le ventre vide. Je n’en fus pas autrement contrarié : l’obstination de mes gens tiouvait ainsi la récompense qu elle méritait.
Le lendemain commença la négociation du droit de passage qui ne se termina qu en me dépouillant de plusieurs de mes marchandises les plus riches et les plus piécieuses, le tout disputé pied à pied avec une insistance écœurante. « Le Pourceau, » qui me voyait inquiet de la îude atteinte portée ainsi à mes ressources, affecta de tourner la chose en plaisanterie : « Soyez tianquille, me disait-il; tous les sauvages se ressem-
blent, et vous aurez mêmes taxes à payer pour chaque station jusqu’au Soui. Là commencera le grand jeu. Vous aurez alors affaire à Souvouarora, et non plus à ces prétendus chefs de district, qui ne sont, après tout, que des officiers du roi , volant indirectement pour son compte. » En fait, il disait plus vrai que je ne le croyais.
Les tambours , cependant , n’avaient pas encore battu, Macaca prétendant que nous devions, au préalable, échanger des présents comme gage de nos bonnes dispositions réciproques. Il réglait d’avance les détails de la cérémonie, et ne me tenait pas quitte à moins d’une salve royale, « sans laquelle, disait-il, ses tambours ne battraient point. » Jamais je ne m’étais senti si humilié qu’au moment où je commandai le feu pour satisfaire à ses exigences; mais je n’en fis pas semblant, et j’avalai cette couleuvre de la meilleure grâce du monde. Quant à lui, cédant à cette mobilité d’impulsion qui fait croire aux gens de sa race que chacun de leurs désirs peut être immédiatement satisfait, il commandait le feu coup sur coup, sans donner à mes hommes le temps de recharger. « Encore, encore!... Dépêchez-vous, dépêchez-vous !... A quoi ces machines-là sont-elles bonnes? » — Et il montrait les fusils. — « Pendant que vous les apprêtez, nous vous percerions de nos lances... Plus vite, plus vite, vous dis-je! »
Mais Baraca, pour se donner le temps nécessaire, se .rejetait sur la nécessité de prendre mes ordres. « Nous ne faisons rien, disait-il, que sur le commandement
de monseigneur. Ceci, d’ailleurs, n’est pas un combat sérieux. »
Après un feu de file régulier, le jeune chef entra sous ma tente. Je lui offris mon fauteuil, ce dont je ne tardai pas à me repentir en voyant les taches noirâtres dont le meuble fut bientôt couvert. Mon hôte, en effet, avant de ceindre autour de ses hanches une des pièces de calicot à bordure de couleur qu’il venait de se procurer à mes dépens, s’était imaginé, pour en relever l’éclat, de la lustrer avec du beurre puant, et, la couleur de l’étoffe n’étant pas très-solide, on voit d’ici ce qui pouvait en résulter.
C’était d’ailleurs un assez bel homme, d’une trentaine d’années; il portait sur son. front, par manière de couronne, le fond d’une grosse coquille marine (i) coupée en cercle, et plusieurs petites cornes d’antilope, bourrées de poudre magique, afin de détourner le mauvais œil. Les gens de sa suite gardaient vis-à-vis de lui l’attitude la plus servile, et faisaient claquer leurs doigts toutes les fois qu’il lui arrivait d’éternuer. Après les premiers compliments, je tirai de lui l’assurance qu’il avait vu chez les Masaïs deux lacs distincts, car, en passant du Saga dans le pays en question, il avait traversé un détroit considérable qui reliait le grand Nyanza et un autre moins étendu, situé à l’angle nord-est du premier.
(i) Ce joyau de la couronne de Macaca rappelle celui dont Chinté décora Livingstone. Voyez Explorations dans l'Afrique australe, p. 88. — J. B.
« A présent que j’ai répondu à vos questions, ajoutat-il aussitôt avec son impétuosité ordinaire, montrezmoi tout ce que vous avez; je veux tout voir de bonne amitié. Si je ne vous ai pas reçu le premier jour, c’est qu’il fallait, à cause de votre qualité d’étranger, vérifier, au moyen de la corne magique, si votre présence devait ou non causer quelque malheur. Je puis bien vous dire, maintenant, que non-seulement je n’ai rien à craindre de vous, mais de plus que votre voyage s’accomplira sans encombre. Je suis en vérité charmé de vous voir, attendu que ni mon père , ni aucun de mes ancêtres n’a jamais été honoré de la société d’un homme blanc. »
Mes fusils ensuite et mes étoffes, enfin tout mon bagage fut passé en revue de la manière la plus indiscrète. Il voulut voir mes albums, contempla les oiseaux avec un plaisir extrême, et prétendait insérer sous leur plumage ses ongles, d’une longueur toute royale ou toute chinoise. Les chefs les laissent croître ainsi pour montrer qu’ils ont le droit exclusif de se nourrir de viande. Macaca, devant le dessin de chaque animal, poussait des cris de joie et le désignait par son nom. Il conçut, pour ma lanterne sourde, une passion si peu modérée qu’il fallut se fâcher tout rouge pour mettre un terme à ses importunités. Ce furent ensuite mes allumettes qui le charmèrent, au point que je ne savais comment me débarrasser de ses instances. Je finis par lui offrir un couteau à la place de la boîte qu’il convoitait; mais il refusa, sous prétexte que les allumettes lui seraient, pour ses opérations ma-
giques, d’une utilité toute particulière. La discussion continua jusqu’au moment où je le mis à la porte avec une paire de pantoufles à moi, dans laquelle il avait fourré, sans ma permission, ses pieds fangeux. Je refusai aussi de garder son bouvillon, pour lui témoigner à quel point il m’avait froissé. En revanche, il était décidé à ne pas faire battre le tambour, ajoutant gracieusement « qu’il reviendrait peut-être là-dessus, si je lui accordais un autre lot d’étoffes, égal au prix d’une belle écharpe, que je lui aurais due en bonne conscience. »
Je commençais à me demander très-sérieusement s'il ne fallait pas faire fusiller ce hobereau nègre, tant pour punir sa trahison et sa tyrannie que pour donner un exemple destiné à frapper ses collègues ; mais le « Pourceau » prétendait que les Arabes, soumis dans le Béna aux mêmes exactions, payaient toujours sans marchander, et se montraient dociles à tous les ordres qu’on leur donnait. Selon lui, je devais garder le bouvillon et livrer l’étoffe. Baraca disait de son côté : « Si vous l’ordonnez, nous le tuerons.... Rappelez-vous seulement que Grant vient derrière nous et que, si vous commencez la lutte, il vous faudra combattre tout le long du chemin; en effet, il n’est pas un chef qui ne se croie désormais tenu de vous résister. »
Je les chargeai donc de régler l’affaire comme ils l’entendraient. Ils n’eurent pas plus tôt fait la concession demandée, que les tambours battirent dans toutes les directions. Macaca, de fort bonne humeur, vint m’annoncer lui-même qu’il m’était loisible de partir
dès que cela me conviendrait ; il espérait en revanche que je lui ferais présent d’un fusil et d’une boîte d’allumettes. C’était, comme on dit, « insulter l’âne jusqu’à la bride. » Les inquiétudes que nous devions à ce drôle avaient fini par donner la fièvre à Baraca et par me procurer à moi-même un grand mal au cœur. Aussi lui répondis-je que, « s’il s’avisait de parler encore soit de fusils soit d’allumettes, nous viderions la querelle par lesarmes, attendu queje n’étais pas entré dans son pays pour me soumettre aux menaces du premier fanfaron venu. » Il se réduisit alors à me prier de permettre que mes gens fissent une décharge de mousqueterie en face de sa palissade, et cela pour indiquer aux Vouatoutas, qui résident, paraît-il, derrière une petite chaîne de collines granitiques situées à l’extrémité occidentale de son district, quelle force imposante il pourrait mettre en ligne au besoin. La permission fut accordée ; mais sa bravade tourna contre lui de la façon du monde la plus ridicule. Dès le même soir, en effet, les Vouatoutas vinrent attaquer ses villages et tuèrent trois de ses sujets. Les choses seraient peut-être allées plus loin, si mes hommes, à l’approche de ces maraudeurs, n’avaient imaginé de sortir du camp et de lâcher en l’air un. certain nombre de coups de fusil. Les Vouatoutas se sauvèrent effarouchés, tandis que nos braves rentraient à toutes jambes, exaltant comme d’ordinaire les prouesses qu’ils venaient d’accomplir.
La lâcheté des Vouatoutas était grande, mais celle de mes gens la valait bien. Ainsi, le lendemain matin, au moment de lever la tente pour partir, pas un des
porteurs ne se montra. « Ils n’étaient pas assez sots, disaient-ils, pour passer outre sur des chemins infestés par les maraudeurs. » Persuadé qu’ils ne devaient pas être cachés fort loin, je sommai le « Pourceau » de convoquer a- ses enfants. » Ce qu’il fit aussitôt d’assez mauvaise grâce. Mais toute mon éloquence échoua contre leur résolution bien arrêtée de ne pas marcher en avant. Du reste ils n’entendaient pas me voler et renonçaient d’eux-mêmes à leur salaire. Macaca, survenu pendant la discussion, proposait de nous garder jusqu’à des temps meilleurs, combinaison à laquelle Baraca se rangeait moins qu’à toute autre. Il avait assez des procédés de l’honorable chef. Je proposai alors à mes hommes de revenir jusqu’à Mihambo, dans le district de Bogoué. Là, j’entreposerais mes marchandises, et le « Pourceau, » à qui j’offrais pour cela une charge entière de perles-anneaux d’Allemagne, conduirait Baraca, convenablement déguisé, jusque chez le grand chef du Soui, auquel il demanderait de ma part quatre-vingts hommes. De mon côté, cependant, je retournerais dans le Nyanyembé pour voir ce que je pourrais trouver de recrues parmi les gens attachés naguère à l’établissement de feu Mousa. Grant viendrait alors nous rejoindre et nous voyagerions en un seul corps.
Ce projet fut mis à exécution; mais quand nous fûmes retournés à Mihambo, les porteurs en masse vinrent me rendre leur paye : « Rien, disaient-ils, ne les déterminerait à faire un pas de plus. » Fort désappointé, mais sans en faire semblant, je réglai ce qui
leur était dû, et après les avoir renvoyés, je mandai le « Pourceau » avec qui je voulais conférer, encore bien qu’il n’y eût rien à espérer de lui en face d’une résolution si unanime. Le Soui, au dire de mes compagnons, était en flammes, et je n’avais pas le droit de les y aventurer. Quant au « Pourceau », il me déclara que toutes les verroteries du monde ne le décideraient pas à marcher. « S’il leur sacrifiait sa vie, à quoi lui serviraient-elles ? » Baraca, auquel je m’adressai ensuite, plaça par mes ordres, au centre de la palissade qui était très-forte, la totalité de ma cargaison, à l’exception de la rassade nécesssaire pour défrayer mes gens de leur nourriture quotidienne. Je le chargeai ensuite de me choisir quelques hommes pour m’escorter j risques à Cazé,où j’allais, lui dis-je, recruter les porteurs dont j’avais besoin. « Adéfaut de portefaix, j’y trouverais sans doute un émissaire assez courageux pour aller de ma part chez Souvouarora; et même si j’échouais en ceci, je n’en poursuivrais pas moins mon dessein, retournant s’il le fallait jusqu’à Zanzibar pour y chercher les compagnons qui me manquaient. »
Cet appel ne l’émut pas autrement; mais, sans répliquer un mot, il procéda d’un air boudeur au choix de l’escorte qui devait me ramener à Cazé. Les plaintes, les récriminations éclatèrent alors de toutes parts. Pas un des volontaires ne consentait à marcher. Revenant sur leurs anciens griefs, ils me reprochaient de payer les « engagés à temps » plus cher que l’escorte permanente. « Ils étaient, disaient-ils, la chair, et je jouais le rôle du couteau, taillant et coupant à merci
dans tous ies sens, ce qu’ils ne pouvaient tolérer plus longtemps... » Je les mis pourtant à la raison, et confiant à Baraca le soin de veiller sur ma tente aussi bien que sur mes marchandises, je rebroussai chemin, rapportant à Cazé un mauvais rhume, résultat de ces froids vents d’est qui soufflent sur le plateau pendant les six mois de sécheresse.
Le 2 juillet, j’arrivai chez Abdalla, le fils aîné de Mousa, chez qui je constatai une transformation totale. Au lieu de l’adolescent que j’avais laissé s'adonnant à l’ivrognerie et dépourvu de toute élégance extérieure, je retrouvais une espèce de « dandy» qui passait des journées entières accroupi comme feu son père sur des monceaux de coussins ; mais il inspirait moins de respect à ses subalternes, et la maison n’était plus montée sur le même pied. Le cheik Saïd, devenu son principal commis, ne le quittait guère, et les Hottentots se dédommageaient chez lui des privations du voyage, mais à mes dépens, bien entendu. Voyant l’embarras où j’étais, Abdalla promit de me procurer des hommes; il prétendait même, à l’instar de son père, vouloir s’associer à l’expédition; mais il devait attendre l’arrivée d’une grande caravane qu’on lui retenait dans le Gogo.
Manoua-Séra, pour le moment enfermé dans une maison forte du Kigoué, paraissait être aux prises avec une situation des plus critiques, les Arabes ayant à présent pour alliés tous les chefs des districts environnants, y compris Kitambi, sdn ancien confédéré. Cerné de toutes parts, et peu à peu isolé des sources qui pou-
vaient lui fournir de l’eau, il devait infailliblement succomber. A toutes les questions qu’il leur adressait sur leurs intentions à son égard, les Arabes ne répondaient que par des menaces de mort.
Après mille tracas et mille désappointements, j’eus la certitude qu’avant la fin des hostilités et le retour des caravanes retenues dans le Gogo, il me serait impossible de me procurer les porteurs dont j’avais besoin. J’acceptai donc les services de deux guides que me procurèrent Abdalla et Foundi-Sangoro. L’un, nommé Boui, était un fort petit homme affichant de trèsgrandes prétentions; l’autre, appelé Nasib (Fortune) et voyageur expérimenté, devait, selon toute apparence, m’être plus utile. Ces deux esclaves, qui connaissaient parfaitement les chefs et les idiomes de toutes les contrées du nord, jusques et y compris le Ganda, s’engageaient à partir pour le Soui avec Bombay, et à ramener assez d’hommes pour que nous pussions, Grant et moi, marcher en avant. Ils se raillaient des terreurs affectées par Baraca et par nos engagés, qui, me dirent-ils, étaient bien décidés, même avant leur départ de Cazé, ànejamais franchir la frontière duSoui.
Les fréquentes indispositions de mes gens ralentissaient si bien notre marche que je ne pus rejoindre Grant avant le n Juillet. Sa santé s’était améliorée, car il avait pu prendre part à un grand bal donné par Oucoulima et danser en personne avec la femme du vieux chef.
Le 18, nous rentrions à Mihambo, sans qu’on nous y attendît. Le pavillon anglais hissé sur la palissade
flottait au-dessus des arbres. C’était un expédient de Baraca pour attester aux Vouatoutas la présence de gens armés de fusils ; précaution nécessaire, attendu que tous les villages des environs venaient d’être visités et pillés par eux. Loumérézi-, le chef du district, avait fréquemment insisté pour que mon délégué, quittant le poste où je l’avais mis, vînt habiter son palais. « Il ne pouvait supporter, disait-il, que les étrangers qui avaient reçu l’hospitalité de son enfant, de son inférieur, (c’était Rouhé qu’il désignait ainsi,) refusassent de vivre sous son toit. » Il ne parlait de rien moins que de faire couper la tête au chef du village, si Baraca, subissant l’influence de ce dernier, s’obstinait dans ses refus. Puis , changeant de tactique, il menaçait de prendre les visiteurs par la famine, et laissait entendre qu’il exigerait d’eux un péage pour le. moins égal à celui qu’avait reçu Rouhé. Baraca, se retranchant sur ce qu’il n’était qu’un subalterne, était demeuré fidèle à sa consigne; mais il avait cru devoir expédier à Loumérézi une pièce de drap pour ne lui témoigner ni mépris ni hostilité.
Je ne demandais qu’à passer outre ; mais ceci n’était pas facile en présence des Barbes-Grises(i) (Vouanyapara), qui, de la part de Loumérézi,- réclamaient impérieusement ma visite. Je leur avais d’abord ré-
(i) La désignation de Barbe Grise donnée aux conseillers de ces chefs d’Afrique fait penser aux acsacals ou maîtres à barbe des Turcs et des Turcomans. (V. Les Voyages d’un faux Derviche par Vambéry.) Du reste le mot sénateur lui-même, étymologiquement, veut dire les vieillards. — J. B.
pondu par un refus formel, malgré les adjurations effrayées de maître Boui, qui menaçait de me quitter si je persistais à malmener ainsi les chefs indigènes. Mais les Barbes-Grises revinrent dès le lendemain avec des instances un peu plus pressantes que par le passé. La journée tout entière se perdit encore en vaines discussions, mes hommes se refusant à bouger sans l’autorisation du chef. Je songeai à faire partir Bombay, pendant la nuit, avec Boui, Nasib et le guide qui s’était chargé d’eux ; le premier s’y prêtait, mais les deux autres mirent en avant les mêmes objections qui m’avaient jadis été opposées. Dans cette conjoncture embarrassante, Boui me supplia de permettre qu’il allât négocier avec Loumérézi, et comme il était, après tout, le centre de la résistance, je crus bien faire de me délivrer de lui au moyen de cette mission. Il en revint, pénétré des bonnes intentions du chef, qui, se bornant à solliciter l’honneur de nous voir, refusait d’avance tous nos présents, me promettait de recruter pour moi autant de porteurs qu’il m’en fallait, et, comme garantie de ses belles paroles, m’envoyait la hachette de cuivre qui est le symbole officiel de son autorité sur le district.
Toute résistance ultérieure ne devant aboutir qu’à une perte de temps, j’ordonnai qu’on se mît en marche vers la résidence de Loumérézi. Nous ne l’y trouvâmes point, mais il revint le soir même dans sa demeure palissadée, où, pour célébrer notre arrivée, il fit battre tous ses tambours. Je ripostai par trois coups de fusil à celui au’il avait tiré en notre honneur. Mais, dans
la soirée, tandis que je m’occupais d’observations astronomiques, je me sentis envahi par un froid si intense, qu’aussitôt après avoir déterminé la position, je crus devoir m’aller mettre au lit. J’y restai cloué par une fièvre ardente, et le lendemain il me fut impossible de me relever. Mille symptômes alarmants, accompagnés de souffrances aiguës, se compliquaient pour moi pendant mon sommeil d’un tas de visions absurdes : je combinais, par exemple, avec sir Roderick Murchison, une marche à travers l’Afrique; je voyais affluer dans mon camp des êtres bizarres, moitié hommes et moitié singes, venus pour m’annoncer de la part de Petherick qu’il m’attendait avec des barques à l’angle sud-ouest du Nyanza, etc., etc.
Loumérézi était venu me voir dès le matin « pour s’enquérir, disait-il, de ma santé, » et, désireux de sortir promptement de ses mains, je l’avais reçu avec tous les honneurs militaires; mais ce gros bonhomme, à physionomie bénigne, me prouva, dès notre première conférence, qu’il avait mis tout à fait de côté ses affectations de désintéressement. Je ne me rappelle guère les propos que nous échangeâmes à ce sujet ; seulement je sais qu’il demandait une écharpe comme souvenir de la visite dont l’honorait le « magnanime homme blanc, » et que, perdant bientôt patience, je l’envoyai littéralement promener.
Le lendemain, l’excitation de mon cerveau ne me laissait plus aucun sang-froid, et ce fut avec des rugissements insensés que je lui reprochai sa perfidie; il n’en persista pas moins à me harceler, tandis que je
LES SOURCES DU NlL
m’administrais remède sur remède. A mesure que mon état empirait, Loumérézi augmentait ses prétentions. Au bout de trois semaines de résistance, j’avais fini par lui donner ce qu’il demandait et par lui payer un double droit de passage; pourtant, lorsque je voulus me mettre en route, je me trouvai délaissé par les deux guides Boui et Nasib, que j’avais été chercher jusqu’à Cazé. Ma faiblesse de corps et d’esprit était telle que je me mis à pleurer comme un enfant ; mais ce fut bien pis lorsque je voulus envoyer chercher Grant, et que tous mes affranchis engagés déclarèrent qu’ils voulaient retourner à Zanzibar ; qu’ils iraient chercher Grant; mais que, ce dernier devoir une fois rempli, rien ne pourrait plus les retenir à mon service. Ils partirent.
Depuis près de cinq semaines, j’attendais leur retour lorsque, le 16 septembre, j’appris que Grant venait d’ëtre attaqué par les gens de Myonga. Je fis immédiatement partir Baraca avec tous mes hommes disponibles pour porter secours à mon compagnon et, le lendemain, je recevais de lui la lettre suivante :
16 septembre 1861.
« Mon cher Speke,
« La caravane a été attaquée , pillée , dispersée de toutes parts, tandis que nous traversions ce matin le pays de Myonga. Éveillé dès l’aurore, je pressais le départ afin de vous rejoindre plus tôt , lorsque mon attention fut attirée par un débat assez vif qui ve-
liait de s’élever entre nos principaux guides et sept ou huit gaillards bien armés, que m’avait dépêchés le sultan Myonga pour me persuader de m’arrêter dans son village. Il leur fut sommairement répondu qu’ayant déjà reçu de vous un présent, leur chef n’avait rien à espérer de moi. Sans insister autrement, et en vertu des instructions qu’ils avaient sans doute, ils se constituèrent nos guides d’office, jusqu’au moment où nous voulûmes quitter le sentier qu’ils suivaient : alors , gagnant les devants par une manœuvre rapide , ils nous barrèrent le passage , plantèrent leur lance dans le sol, et nous délièrent d’avancer !
« Cette menace ne fit que nous affermir dans notre détermination, et nous nous jetâmes en avant, balayant du pied leur fragile barricade. Après avoir franchi environ sept milles sans être inquiétés le moins du monde, une clameur aiguë partie des bois attira mon attention , et nous vîmes fondre sur nous , avec les dehors de la gaieté la plus cordiale , une masse d’à peu près deux cents hommes. Un instant plus tard , abordant le centre de la caravane , ils se jetaient sur nos pauvres portefaix. La lutte n’a pas été longue : nos hommes, pris à la gorge et menacés de mort, se sont laissé dépouiller, non-seulement de leurs fardeaux, mais de leurs vêtements et de leurs parures : avant que la résistance pût être organisée, toutes les marchandises avaient disparu. Il n’y a que trois hommes qui aient tenu bon à côté de moi. J’avais beau rappeler les autres, qui, ne songeant qu’à éviter un
coup de flèche ou de javeline , s’étaient dispersés dans les taillis. Un seul, notre petit Rahan, son fusil armé, défendait vaillamment sa charge contre cinq sauvages arrivés sur lui la lance haute. Parmi les fuyards, deux ou trois passent pour avoir été tués ; quelques-uns ont reçu des blessures. Nos caisses, nos verroteries, nos étoffes, jonchaient au hasard les bois voisins. Bref, un naufrage complet.
« On s’opposait ouvertement à ce que j’allasse demander justice au sultan, et il a fallu me résigner à demeurer assis au milieu de cette insolente canaille , exaltée par sa facile victoire. Parmi les coquins qui m’entouraient, plusieurs étaient déjà vêtus delà dépouille enlevée à nos gens.
« Dans l’après-midi , quinze hommes et autant de charges m’ont été renvoyés avec un message du sultan. Il affirme que l’attaque est le résultat d’une simple méprise, qu’un des agresseurs, a déjà eu la main coupée pour ce méfait, et que tout ce qui nous appartient nous sera rendu, a Tout à vous,
« J.- A. Grant. »
Ces remords de Myonga, qui n était nullement obligé de les afficher , prouvaient assez , selon moi , qu’on avait effectivement dépassé la portée de ses instructions. Il avait tout simplement voulu foicer Grant à faire séjour dans son palais et à lui payer tribut. Mais le vol à main armée, s’il n’inspire à ces chefs aucun scrupule de conscience, leur paraît une
combinaison abusive, allant directement contre le but qu’ils se proposent : en effet il modifie l’itinéraire des caravanes, et tendrait, en se généralisant, à les mettre tout à fait hors d’usage.
C’est à ce point de vue de l’intérêt que je cherchai à décider Loumérézi à intervenir en faveur de Grant. Au bout de quatre jours , il finit par comprendre qu’il devait demander compte à Myonga des violences exercées contre les portefaix de Grant , aussi bien parce qu’ils étaient ses sujets qu’à raison des conséquences inévitables de pareils procédés. Les routes ainsi fermées, plus de caravanes et plus de péages ni de cadeaux. Lui-même, d’ailleurs, se verrait bientôt hors d’état d’expédier son ivoire sur la côte. Touché par ces raisons , il autorisa le départ d’une douzaine d’hommes qui consentaient à s'aller mettre sous les ordres de Grant.
Sur ces entrefaites, Bombay revient de Cazé. Il me ramène le vieux Nasib , que Foundi-Sangoro a fait vigoureusement fouetter pour le punir de m’avoir abandonné. Le pauvre diable, honteux de sa conduite , a juré de l’expier par un dévouement irréprochable. Boui , son collègue, soumis à la même correction, s’est déclaré un lâche endurci, et a reçu son congé définitif. Bombay me rapporte trois nouvelles écharpes galonnées d’or, qui me coûtent huit cent cinquante francs. Il paraît que la campagne des Arabes contre Manoua-Séra n’est pas encore terminée. Le jeune chef déjoue par ses ruses toutes les tentatives faites pour s’emparer de sa personne.
Le 25, Grant me rejoignit, ayant perdu, soit par le pillage ou par les péages , huit charges d’étoffes et de verroteries, un sabre baïonnette, un miroir, une scie, deux caisses de munitions , un fusil et mon pauvre âne, que ces sauvages avaient assommé à coups de bâton.
Durant mon long séjour chez Loumérézi , vers la fin du mois d’août , j’avais reçu de Souvouarora une ambassade que mon hôte avait honteusement chassée de chez lui, et j’avais retrouvé un de mes anciens amis de la première expédition, dans le métis Saïm qui arrivait du Caragoué avec une caravane. Il avait résidé dix ans de suite dans le Pays de Ganda ; il disait avoir traversé le Nil et trafiqué, du côté de l’Est, jusque dans le pays des Masaïs. Il suppose que le Nyanza est la source de la Roumouma; car le courant au moyen duquel se décharge le lac, après avoir passé entre le Ganda et le Soga, traverserait selon lui le Nyoro et, faisant ensuite le tour du lac de Tanganyica, irait se jeter dans la mer des Indes, au sud de Zanzibar (1). D’ailleurs Saïm sait l’idiome du Ganda aussi bien que sa langue natale, et, puisque j’avais besoin d’un interprète, il s’offrait à m’en servir. C’était là ce
(1) Cette indication montre que la Roumouma doit être la Rofouma qui tombe dans la mer des Indes au cap Delgado. Il y a là une erreur certaine, mais explicable si, comme tendent à le faire croire des passages des livres de MM. Burton et Livingstone, il existe réellement une communication de cours d’eau et de lacs commençant à quelque distance au N. O. du Nyassa des Maraouis et passant par le Tanganyica et le Mwoutan Nzigé ou lac Albert. — J. B.
C)Ô LES SOURCES DU NtL
qu’on peut appeler un coup du ciel; aussi me hâtai-je de conclure avec Saïm.
Au commencement d’octobre, lorsque Loumérézi venait enfin de consentir à me donner un de ses oflficiers pour me servir de guide jusque dans le Soui, les envoyés du roi de ce pays revinrent. Ils apportaient ce qu’on pourrait appeler la « masse » de Souvouarora, une longue baguette de bronze autour de laquelle sont fixés des talismans et qu’on appelle caquen^ingiriri (le Maître de toutes choses). — « C’était, disaient-ils, une invitation que leur chef nous adressait; Souvouarora ne réclamait aucun cadeau ; son unique but était de nous voir, et il nous envoyait ce caquenzingiriri pour nous faire respecter partout où nous passerions.»
Loumérézi, bien évidemment confus de l’ascendant qu’exerce sur lui cette baguette de Souvouarora, nous a quittés cette nuit sans prendre congé de nous. Il nous fait dire « qu’il partait pour aller se faire rendre par Rouhé le fusil et les divers autres objets indûment exigés de Grant. »
Il croyait peut-être nous retenir par ces offres de service faites au dernier moment ; mais , bien que malade encore et privé de l’usage de mon bras gauche, je partis, le 6 octobre, avec la moitié de la caravane. Grant me rejoignit le lendemain, et, le 9, nous étions en marche tous ensemble dans un pays qui, par son aspect, diffère essentiellement de celui que nous venons de traverser. Ce ne sont plus, comme dans l’Ounyamouési, des vallons séparés par une série d’éminences granitiques; ici nous n’apercevons que deux
chaînes de petites collines fort éloignées l’une de l’autre. Le terrain qu’elles bornent à notre droite et à notre gauche, au lieu de se creuser en vallées, s’élève en longues pentes sablonneuses revêtues d’une mesquine végétation forestière, parmi laquelle on retrouve fréquemment une espèce de fleur qui rappelle la primevère, mais dont les dimensions sont beaucoup plus considérables, et qui offre généralement une nuance rose tirant sur le cramoisi. N’eussent été les continuelles jalousies, les rancunes secrètes, les tentations de révolte et les querelles qui troublaient quotidiennement notre existence, nous aurions pu cheminer assez agréablement au sein de ces contrées désertes.
La volaille abonde ici comme ailleurs, bien qu’on l’élève uniquement pour la vendre aux caravanes, et que les indigènes n’en usent jamais pour eux-mêmes, si ce n’est dans les sacrifices divinatoires, lorsqu’ils coupent l’animal en deux pour préjuger l’avenir d’après l’inspection de son sang et de ses os.
Enfin, après avoir traversé le district de Gombé, où, avec la répétition des fourberies et des déloyautés ordinaires, nous dûmes acquitter le droit de passage aux chefs Pongo et Nyarouvouamba, puis après avoir franchi un petit désert qui dépend du Khanga, nous arrivâmes, le 20 octobre, à la frontière du Soui.
A peine sommes nous sur ce nouveau terrain que les quatre messagers, porteurs du fameux caquenzingiriri, renonçant tout à coup à leur courtoisie d’emprunt, exigent péremptoirement leur salaire avant de faire un pas de plus. Ma promesse de les récompenser
richement lorsqu’ils nous auront conduits chez Souvouarora les laisse parfaitement insensibles. Ils veulent recevoir immédiatement ce qui leur est dû, et fixent à quatre bracelets le prix de leurs peines et démarches. Raisonnements et menaces, rien ne triomphe de ces prétentions exorbitantes. « Ils peuvent, disentils, nous retenir ici tout un mois; ils peuvent nous ménagera chaque station de nouvelles avanies. » Dans le pays où nous sommes, toute trahison est redoutable. Je dois donc me résoudre à payer ce qu’ils demandent. Après eux, j’ai affaire à un certain Nyamanira, qui joint à ses fonctions politiques la profession de médecin et de sorcier. Sur la tête, il porte, fixée au front, l’extrémité d’un coquillage, symbole de sa charge, tandis qu’une petite corne de brebis, posée coquettement sur sa tempe, indique sa mission surnaturelle. Il a pour chapelle un arbre, aux branches duquel sont attachés une corne de bison remplie de poudre magique et un sabot de zèbre, suspendu par une ficelle au-dessus d’un vase d’eau enfoncé dans la terre. Je me permets quelques railleries au sujet de ce temple si élémentaire, et Nyamanira, piqué au jeu, me somme de montrer mon pouvoir magique en faisant jaillir de terre une source permanente. Je m’engage à le faire aussitôt qu’il m’en aura donné l’exemple , et cette réponse, qui lui coupe la parole, paraît égayer mes gens.
Le 22 au soir, mes guides, invités à marcher en avant, refusent, malgré l’engagement formel qu’ils avaient pris à cet égard en touchant leur salaire. Il
faut, à ce qu’ils assurent, que Souvouarora soit préalablement averti de notre arrivée. Deux d’entre eux resteront avec nous, un troisième se rendra auprès du chef. Presque aussitôt après le départ de ce messager, survient un officieux nommé Makinga. Il nous presse d’avancer au nom du docteur Kyengo, son frère adop- 1 tif. C’est grâce à ce dernier que Souvouarora, d’abord ! très-inquiet à notre sujet, s’est déterminé à nous accueillir. Je reconnais ce Makinga pour un de mes anciens porteurs, qui s’était proposé, à Sorombo,pour remplir : avec Baracala mission dont ce dernier n’avait définii tivement pas voulu se charger auprès du chef du Soui. Sur notre refus, Makinga est parti seul pour aller prévenir Kyengo, et c’est bien évidemment à l’intervention de ce docteur que sont dues les invitations que j’ai reçues récemment. Makinga, du reste, ne se bor- : liait pas à ces communications ; et, quand je voulus partir, dans la matinée du 23, il prétendit, lui aussi, me soumettre à la taxe. Mes protestations énergiques et mon recours à l’officier du district me débarrassèrent momentanément de lui.
Le 24, après de longs circuits dans une vaste forêt,
I nous débouchâmes sur une région cultivée où s’élèvent ! des collines aux croupes rondes, que recouvrent des broussailles partout où la main de l’homme n*a pas transformé le terrain. Les petits villages à huttes gazonnées n’y sont point entourés d’une palissade, mais simplement cachés dans de vastes plantations de bananiers. On y trouve beaucoup de bétail élevé par les Houmas, qui se refusent à nous vendre leur lait, don-
nant pour raison que nous mangeons de la volaille et une sorte de fève appelée maharagoué.
Nous n’avançâmes dans le Soui qu’en payant, comme ailleurs, des droits depassage aux chefs inférieurs ; à nos réclamations, Souvouarora répondait, que tout en ne nous demandant rien, il ne pouvait pas intervenir dans le règlement des taxes que sollicitaient ses officiers. A plusieurs reprises, nous fûmes aussi obligés de tirer sur les voleurs dont l’audace devenait chaque jour moins supportable.
Le 3i octobre au matin, après être descendus dans une vallée fangeuse et avoir gravi une seconde montagne, nous vîmes enfin devant nous le palais de Souvouarora. Sise au fond de la vallée d’Outhoungou, cette habitation, dont les clôtures embrassent une vaste étendue de terrain, ne laisse pas de produire un effet assez imposant. Une triple haie d’arbustes épineux lui sert de rempart. La hutte du chef (auquel je ne donne pas le nom de roi, parce que la souveraineté du pays me semble ici partagée) est trois fois aussi grande qu’aucune des autres. Elle est au fond de l’enceinte, dans un endroit bien à part, tandis que les habitations réservées à ses officiers et aux gens de son service se groupent de distance en distance, séparées les unes des autres, de manière à permettre l’installation du bétail qu’on fait rentrer chaque nuit et qui se couche dans les intervalles laissés entre les maisons.
Le lendemain même de notre arrivée, Masoudi et les autres Arabes qui voyageaient avec lui levèrent leur camp et partirent pour le Caragoué. Depuis plusd’un
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an qu’ils avaient quitté Gazé, ils n’avaient pu, malgré leurs efforts, traverser les contrées qui les séparaient de ce pays inabordable. Dans la vallée fertile où ils nous laissaient, les provisions ne manquaient pas; elles affluaient au contraire de tous les côtés, apportées par les indigènes, qui, d’ailleurs vêtus comme î les tribus de l’Ounyamouési, fixent de plus autour de leur taille un jupon, en peaux de bêtes, façonné avec beaucoup d’élégance. Il était au reste difficile de déterminer ici le véritable type de la race locale, vu l’extrême variété de traits qui résulte du continuel ; mélange de la population aborigène avec les Houmas . et les gens de l’Ounyamouési. Nulle part je n’ai ren- ; contré, chez les individus de l’un et de l’autre sexe, aui tant d’yeux brun-clair.
Dans la soirée, un habitant du Ganda, nommé Nyamgundou, vient nous faire une visite de politesse. Il a pour vêtement un large surtout fait d’une quantité de petites peaux d’antilope, prises sur des sujets très-jeunes, souples comme du chevreau, et cousues ensemble avec autant de soin que si elles eussent passé par les mains de nos gantiers. A notre grande surprise, les manières du personnage sont en parfait rapport avec les soins qu’il semble prendre de son extérieur, et nous sommes tous enchantés de lui, bien qu’il ne puisse être compris quedeNasib, lequel déclare l’avoir iZonnu précédemment. C’est le frère de la reine douairière du Ganda, député par Mtésa, le roi actuel de cette contrée, pour venir demander en mariage la fille de Souvouarora, renommée à cause de sa beauté mer-
veilleuse. Nyamgundou et les officiers qui complètent le personnel de l’ambassade, retenus ici depuis plus d’un an, ont vu mourir la jeune fille dont ils venaient solliciter la main ; et Souvouarora, craignant que le grand roi Mtésa ne tire vengeance de ces retards, cherche à conjurer sa colère en lui envoyant, à la place de la fille qu’il a perdue, un tribut suffisant en fils de laiton. Cela m’explique l’acharnement avec lequel je me suis vu exploiter.
Le lendemain, autre visite. Sirhid se présente comme le plus grand personnage du Soui. C’est un jeune homme de bonne mine, chez qui se trouvent les indices caractéristiques de la race des Houmas. Son turban et les étoffes voyantes de son costume lui constituent une toilette à grand effet. Il s’exprime avec une douceur inusitée, et s’installe sur nos tabourets comme si l’usage de pareils sièges lui avait été familier dès son enfance. Je lui explique, avec toute la dignité d’un grand personnage poursuivi par une fortune contraire, à quelles épreuves je viens d’être soumis. Il promet de tout redire à son maître et de faire en sorte que nous soyons traités avec moins de rigueur. Je voulus alors le charger pour Souvouarora de quelques présents exceptionnels, dont je pris soin de mettre en relief l’importance et la rareté : un pistolet à cinq coups, une grande boîte de fer blanc, etc. ; mais, lorsqu’il les eut examinés :
« Non, me dit-il, n’exhibez pas tout d'abord ces objets qui pourraient effaroucher le roi : il les prendrait pour des engins de maléfice et me ferait couper la
tête pour avoir osé les lui présenter. On ne sait ensuite ce qui arriverait.
— Ne puis-je donc être admis à lui offrir mes hommages?
— Non, répondit Sirhid; il faut que je le voie au préalable; ce n’est pas un simple individu comme moi, et, avant de recevoir quelqu’un, il doit prendre toutes ses sûretés.
— Pourquoi donc ces invitations qui m’ont attiré chez lui?
— La nouvelle lui était arrivée que Macaca d’abord, puis Loumérézi, mettait des obstacles à votre voyage, et curieux de savoir à quoi s’en tenir sur votre compte, il m’avait enjoint de vous dépêcher quelques hommes. C’est ce que j’ai fait, vous le savez, à deux reprises différentes. Il désire certainement vous voir, mais il n’aimepas que les choses se fassent avec précipitation. Sur les hommes qui n’ont pas, comme vous et moi, l’expérience du monde, la superstition conserve beaucoup d’empire. »
Sirhid ajouta qu’il demanderait pour nous une audience dans le plus bref délai possible ; puis, prenant congé, il nous témoigna le désir d’emporter avec lui le fauteuil en fer sur lequel il s’était assis. Néanmoins, il se retira sans rien objecter quand nous lui eûmes dit que, n’étant point habitués à nous asseoir par terre, nous ne pouvions pas nous priver de ce meuble.
Le lendemain, il nous fit entendre que nous lui devions quelque chose pour ses bons offices ; puis, dès
que notre cadeau lui eut été livré Sirhid nous an-
nonça qu’il partait chargé d’une mission du roi et qu’il nous confiait à son frère Caramboulé.
Une autre visite importante nous fut faite par un fort beau garçon nommé Irungou, qui nous certifia l’ardent désir qu’avait de nous voir Mtésa, le roi du Ganda.
Je proposai à Irungou, comme je l’avais fait à Sirhid, de lui confier une carabine-revolver, que je voulais envoyer à son roi pour gage de mon empressement à me présenter devant lui; mais il refusa de s’en charger, et cela par les mêmes raisons que m’avait données Sirhid. Un couteau et diverses curiosités, que je voulus successivement lui remettre, effarouchèrent au même degré sa prudence diplomatique; et, comme je tenais infiniment à me faire précéder par un présent quelconque destiné à me frayer la route, il fallut me rabattre sur un méchant mouchoir de poche, en Cotonnade rouge, dont la valeur n’excédait pas douze sous, mais qui trouva grâce aux yeux de l’ambassadeur. Irungou s’étonnait, du reste, que je n’eusse pas préféré, pour arriver dans le Ganda, la route la plus directe, celle qui traverse le pays des Masaïs. Je lui rappelai qu’une caravane arabe, parvenue dans cette direction à la frontière du Ganda, et retenue par suite de quelques incidents politiques dans la région dont il me parlait, s’était assez mal trouvée du séjour forcé qu’elle y avait fait. 11 fut obligé d’en convenir; mais, selon lui, cela tenait à des circonstances exceptionnelles. « Le Masaï s était pacifié depuis lors, et Mtésa, qui désirait vivement ouvrir par cette voie des com-
munications avec la côte, me fournirait, pour revenir par là, autant d’hommes que j’en voudrais emmener. »
Je connaissais à cet égard les intentions de Mtésa, intentions plusieurs fois manifestées aux trafiquants arabes, et dont on n’avait pas manqué de m’entretenir; mais je n’en fus pas moins satisfait de me les voir confirmer par son ambassadeur, car j’avais écrit à la Société géographique, avant de quitter le Bogoué, que, si je trouvais M. Petherick dans le Ganda ou à l’extrémité nord du Nyanza, j’essayerais, la question de l’origine du Nil se trouvant ainsi vidée, de regagner Zanzibar en traversant le Masaï. J’aurais voulu faire revivre à mon profit une ancienne coutume des rois du Ganda, qui, lorsqu’une visite leur était annoncée, envoyaient jusque dans le Caragoué le nombre de porteurs nécessaire pour les bagages du voyageur, et je priai Irungou de dire à Mtésa « qu’il me faudrait au moins une soixantaine d’hommes. » Sur sa promesse formelle de transmettre ma requête, je lui octroyai les verroteries qu’il était venu me demander.
Après une dizaine de jours passés à débattre le cadeau royal avec des officiers qu’il fallut encore payer fort cher, nous eûmes la liberté de partir, mais sans voir Souvouarora, car il s'y refusa obstinément, tout en nous promettant un meilleur accueil quand nous reviendrions du Ganda. J’ai manifesté aux officiers mon mécontentement d’avoir subi tant d’exactions humiliantes et des traitements si impolis dans un pays où je n’avais été attire que par les invitations les plus pressantes.
On nous a donné une escorte d’officiers qui veillera sur nous jusqu’à la frontière. C’est un grand honneur, sans doute, mais nous le devons principalement à la terreur superstitieuse que nous vaut notre réputation de sorcellerie. Peu nous importe, au surplus : l’essentiel est de trouver devant nous une hospitalité moins rapace.
En gravissant les hauteurs qui dominent la vallée d’Outhoungou, nous rencontrons sur notre route des cairns ou tumuli, auxquels il est d’usage que chaque voyageur ajoute une pierre. Sur l’origine de ces monuments, qui rappellent les gal-gal, les menhirs, les dolmens de l’époque druidique, je n’ai pu me procurer aucun renseignement positif; je suis cependant frappé de ce fait, qu’ils se montrent à moi dès que j’aborde une contrée appartenant exclusivement aux Houmas, et que je les ai vus précédemment dans le pays des Somals, qui, très-certainement, à une époque antérieure, fut gouverné par un rameau détaché de la race abyssinienne. L’officier du district où nous campons, bien qu’il réside à seize kilomètres de nous, envoie réclamer la taxe àlaquelle ilprétend avoir droit. Je m exécute après quelque résistance, mes guides s’étant engagés à me garantir contre toute réclamation ultérieure.
Nous pressons le pas et, avec la gaieté de l’oiseau qui s’envole, nous sommes arrivés, au sortir dune belle forêt, à l’entrée d’une vallée profonde qui porte le nom de Lohougati. Sans nous être donné le mot et par un mouvement instinctif, la caravane entière s arrête devant l’imposant tableau qui s’otïre tout à coup à