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CHAPITRE Y

LE CARAGOUÉ

Hospitalité et richesse du Caragoué. — Lac de Rign Les Nyambos. - Géologie. - Palais de Roumamca. - Peut Windermere. — Famille royale. - Pourquoi on nous refuse du lait. — Le rebelle Rogéro. — Succession au trône dans le Caragoué.— Services rendus par Mousa.—Kyengo. — Engraissement des princesses. — Les joujoux. — Discrétion de Roumanica. — Point départagé des eaux dans 1 Afrique centrale.

— Montagnes de la Lune, le Mfoumbiro et la Moga-Namirinzi.

— La Caméra. — Les Amariens. — Le bruit se répand que des trafiquants arrivent par le nord. - Mtésa prévenu par Nyamgundou, m'envoie Maoula pour me conduire au Pays de Ganda. — La Kitangoulé. — Les sorcières.

Le 17 novembre 1861, jour fortuné! nous fûmes enfin débarrassés des gens du Soui. Nous ne devions plus avoir affaire, jusqu’au Caragoué, qu’aux animaux sauvages qu’on peut rencontrer sur ce territoiie neutre, autant vaut dire inhabité, qui sépare les deux pays; nous pouvions donc espérer quelque répit à ces extorsions systématiques dont nous avions tant souffert.

La constitution géologique du district me paraît assez curieuse. Les sommets coniques de ses vertes collines, exerçant une pression centrale sur leurs couches inférieures , mettent en relief, sur leurs pentes rapides, des protubérances argilo-sablonneuses, zébrées de pourpre et de blanc. Au pied de ces mêmes collines, des blocs de quartz et d’autres roches ignées sont accumulés dans les bas-fonds , et des conglomérats de gravier rouge indiquent bien évidemment la présence du fer. Le sol lui-même rappelle, par sa richesse et ses teintes rougeâtres, celui de notre beau Devonshire (1).

A peine campés sous un bouquet d’arbres, nous voyons arriver à nous l’officier chargé par Roumanica de nous aider à sortir du Soui. Nasib, qui retrouve un ami d’autrefois dans ce personnage nommé Cachouchou, rayonne littéralement de joie, et cette circonstance favorable lui apparaît comme l’accomplissement des heureux présages qu’il nous signalait hier. Les instructions données à Cachouchou sont en effet très-libérales. Partout où nous ferons halte , les officiers de chaque village sont tenus de nous fournir des aliments aux dépens du roi. Dans le Caragoué, aucune taxe n’est levée sur les étrangers. L’échange des présents est seul permis. Ainsi, toutes nos espérances sont réalisées à cet égard.

Trompés hier par la vue d’une vaste nappe d'eau qui, du haut d’une montagne, nous apparaissait dans

(1) Comté de Devon, qui est dans la presqu’île terminée par la Cornouaille anglaise. — J. B.

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le lointain, nous nous supposions en présence du Nyanza de Kéréoué, tandis qu’en réalité nous avions devant nous le Louérou-lo-Ourigi , un lac à part, qui rejoint par une brèche dans les montagnes et par la rivière Kitangoulé le premier, que j’ai appelé lac Victoria. On nous affirme qu’autrefois la vallée de Rigi était entièrement recouverte d’eau; à cette époque, on voyageait en bateau sur les basses terres que nous avons traversées à partir du Soui , et les collines en dos d’âne que j’ai tout à l’heure décrites formaient une chaîne d’îlots plus ou moins séparés. Mais le pays s’est desséché peu à peu , et le lac de Rigi s’est transformé en un marécage peu important. On reporte la date de ce phénomène à la mort du feu roi Dagara.

Notre marche d’hier m’a rappelé bien des jours heureux que j'avais passés jadis, parmi les Tartares , dans la vallée du Thibet où coule le fleuve Indus. J’accorderais cependant au pays où je suis une supériorité pittoresque : sur des pentes plus hautes, croît une herbe plus épaisse; elles se couronnent de fourrés d’acacias où se réfugient les rhinocéros blancs et noirs; dans les parties basses du vallon errent au hasard, comme le kiyang et le yak apprivoisé du Thibet, des troupeaux de hartebeets (i) et de magnifique bétail. Puis enfin, pour ajouter à cette joie des yeux, nous sommes reçus avec une hospitalité prodigue, conformément

(i) Bubale ou bœuf d’Afrique dont la ménagerie deParispossède quelques échantillons. Il en est de même pour le yak du Thibet. — J. B.

aux ordres du roi. L’officier du village nous amène des moutons dès qu’il nous sait arrivés. Les patates douces et la volaille affluent vers le camp, et nous en sommes quittes pour quelques mètres de lainage rouge qu’on reçoit avec gratitude, sans nous rien demander davantage.

Plus nous avançons , plus se manifestent le bon ordre de ce pays et la courtoisie des chefs à qui nous avons affaire. Une liberté complète nous est assurée; et j en profite pour chasser à droite et à gauche sur les hauteurs les plus voisines. J’ai tué un florican, précieuse ressource pour notre pot-au-feu; plus un rhinocéros blanc, le premier que j’aie vu , et dont j’aurais épargné la vie si j’avais su que personne n’en voudrait manger. Les enfants nous apportent, par centaines, des moineaux à vendre, ce qui me rappelle certaines histoires qu’on m’avait faites jadis sur le Caragoué, où ces oiseaux, me disait-on, pullulent en si grand nombre que, pour sauver les récoltes et ne pas mourir de faim, les habitants en sont réduits à semer une espèce particulière de blé que son amertume soustrait à la voracité de ces innombrables déprédateurs. Cela m’est entièrement confirmé. Le chef du village de Khonzé, un vieillard nommé Mouzégi, m'a affirmé du plus grand sérieux qu’il a vu le temps où on allait en bateau d’ici à Vigoura; le poisson, les crocodiles de la Kitangoulé remontaient jusqu’au lac sur les bords duquel nous sommes; mais le vieux roi ne fut pas plus tôt mort que les eaux baissèrent, Sa Majesté voulant, ceci est clair, laisser des regrets éternels à sapos-

térité la plus reculée. Après de mutuels présents , cet « ancien » me donne sur les pays environnants une foule de détails précieux; il se sert pour cela d’un bâton couché par terre, dans la direction du sud au nord , lequel représente la route que nous allons suivre ; des baguettes de diverses longueurs horizontalement placées , indiquent les distances relatives de chaque localité. Cette géographie primitive, revue et corrigée avec soin , me fournit d’utiles renseignements pour les pays situés à l’est et à l’ouest de notre route.

Après avoir quitté les bords du lac actuel de Rigi, nous avons marché quelque temps encore dans ce qu’on nous dit être son ancien lit. L’abondance et la variété du gibier rendent le voyage tout à fait amusant. Les rhinocéros sont en tel nombre et si effrontés, qu’en mainte et mainte occasion ils nous barrent littéralement le passage. En pareille circonstance, il est très-divertissant de voir nos intrépides enrôlés s’avancer par détachements de trois ou quatre vers ces irrévérents animaux; puis, quand ils ont lâché leur volée, s’enfuir d’un côté , tandis que le gibier se sauve de l’autre.

Nous sommes entrés ensuite dans l’opulente vallée d’Ouzenga qu’entourent, à une hauteur de plus de 3oo mètres, des montagnes escarpées, partout revêtues d’une végétation qui fait songer à celle de l’Écosse. Dans le bas, les arbres sont magnifiques, et on y voit de riches cultures parmi lesquelles prévaut, nous dit-on, celle du bananier. Malgré cette appa-

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rente fertilité, les Nyambos (i), qui habitent là de misérables huttes, paraissent tout à fait pauvres.

En quittant cette vallée, nous sommes montés au sommet du Nyamouara, où nous avons apprécié pleinement, à quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer, les bénéfices d’une pareille altitude. Descendus dans la vallée de Rozoca, Cachouchou nous déclare qu’il va prendre les devants, son maître désirant savoir d’avance où nous préférons nous établir. Le choix nous est donné entre son palais, un point quelconque à l’extérieur de l’enclos et le village de Coufro, où les Arabes ont un dépôt commercial sur la route directe du Ganda. Tant de politesse a bien le droit de nous surprendre, et nous tâchons d’y répondre convenablement.

Chemin faisant, j’étudiais la formation géologique de ces hauteurs composées principalement d’une argile sablonneuse tantôt bleue, tantôt de couleurs alternantes, et au flanc desquelles on voit se dresser çà et là, comme de longues murailles blanches, des tranches de quartz sans mélange. Tout semble indiquer que ces terrains, ainsi amalgamés quand le sol était bas, se sont élevés graduellement de manière à faire de ces montagnes l’axe du centre du continent; ce qui leur

(i) D’après Burton, la population du Caragoué se partage en deux ordres, les Houmas et les Nyambos. Les premiers sont les riches, qui possèdent parfois jusqu'à mille têtes de gros bétail, et les guerriers, dont la solde est payée en lait de vaches. Les Nyambos sont traités en esclaves. V. Voyage aux grands lacs de l'Afrique orientale, éd. fr., p. 5oq. — Quant aux Houmas, pour plus de détails, v. notre chap. xn. — 1. B,

assigne, selon toutes les probabilités, l’origine la plus ancienne.

A plusieurs kilomètres du palais, nous reçûmes ordre de faire halte pour attendre le retour de Cachouchou. Mais à peine nous étions-nous' arrêtés dans un bos- [quet de bananiers, où la fabrication du pombé se faisait sur une large échelle, que notre ex-guide accou- [ rut pour nous témoigner tout l’empressement que le roi mettrait à nous accueillir. Nos gens, cependant, éprouvaient une invincible répugnance à se remettre en route, retenus qu’ils étaient par le charme toutpuissant de la bière nouvellement brassée. Bombay et Nasib partirent donc seuls pour aller offrir nos excuses, et nous les vîmes revenir dans la soirée avec un j grand pot de pombé, plus un paquet de tabac, première qualité, que Roumanica nous recommandait de réserver pour notre usage particulier. Le fait est que 1 un et l’autre, d’un mérite supérieur, ne faisaient aucun tort à leur royale origine.

Le 25 novembre, nous avons gravi une montagne appelée Ouéranhanjé, dont la cime herbue s’élève à dix-sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer. En descendant un peu le long de ses rampes, nous aperçûmes tout à coup ce qui nous parut d’abord un gros bouquet d’arbres (lat. S. i°42’ 42”, long. E. 28° 41’ 34”). A quatre cent cinquante mètres au dessous, une belle nappe d’eau reposait dans un pli de la montagne; le bouquet d’arbres était l’enclos ou, si l’on veut, le parc du palais de Roumanica. Quant au lac, faute d’un nom indigène, je le baptisai « le petit Win-

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