‹ Les sources du NilChapitre 9 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

moindre peine et du bout du doigt, le tambour mystérieux.

Le docteur Kyengo, supposant que tous ces prodiges ne suffisaient pas pour constater à nos yeux la légitimité de son souverain, crut nécessaire de renchérir sur cette mythologie douteuse. Il me raconta que, même après l’épreuve du tambour, on avait obligé les compétiteurs à s’asseoir l’un après l’autre sur un point du territoire national, où le sol, en pareil cas, s’élevant comme un télescope qu'on ouvre, les porte graduellement jusqu’au ciel. Une fois là, celui doilt les Esprits ratifient la prétention au trône redescend vers la terre par une série d’affaissements qui n’a rien de périlleux. Lorsqu’il en est autrement, la cime élastique retombe tout à coup, et le prétendant que les Esprits refusent risque fort d’être écrasé dans sa chute. Roumanica, confirmant les paroles du docteur, avouait s être tiré de cette épreuve le plus heureusement du monde. Je me permis de lui demander si, une fois parvenu dans les hautes régions atmosphériques, il n’avait pas ressenti un froid assez vif. Et comme il répondait par 1 affirmative à cette question dont la bizarrerie le laisait rire, je le priai de m’expliquer les lois naturelles qu’une occasion si favorable l’avait mis à même de constater. Gela rendit le roi et le docteur tout à fait perplexes, et le dernier, s’apercevant bien que je raillais, crut remédier à quelque bévue en revenant sur ce qu avait dit son prince : « Non, non, reprit-il ; c’est une grande chaleur que "vous avez dû éprouver, car, plus vous montiez, plus vous vous rapprochiez du soleil. »

Malgré ces mensonges politiques, préférables en somme aux massacres qui se pratiquent dans les Etats limitrophes en pareilles circonstances, Roumanica et sa famille ont été les seuls chefs que, dans tout mon voyage, j’aie rencontrés loyaux, affables et faciles à contenter. Le roi fut ravi du cadeau que je lui avais fait et qui consistait en une boîte de fer-blanc, un paletot dit Raglan, cinq aunes de drap écarlate, deux paquets de fil de cuivre, cent perles de porcelaine bleue grosses comme un œuf de pigeon, cinq paquets de rassades variées, trois paquets de menues verroteries roses, bleues et blanches. Il se déclarait honteux des craintes que notre arrivée lui avait fait d’abord éprouver. Son frère Nanaji fut enchanté d’une écharpe de soie brodée, de deux paquets de fil de laiton, de cinquante grosses perles bleues, de cinq paquets de rassades variées et de trois paquets de menues verroteries comme celles qu’avait eues le roi. Enfin le frère aîné, Vouazézérou, qui, étant né avant que le sceptre eût échu à son père, s’était trouvé en dehors de l’ordre de succession, fut très-satisfait de recevoir de nous une couverture de laine et soixante-quinze grosses perles bleues.

Chez ce prince, j’ai pu pour la première fois vérifier ce que Mousa m’avait conté sur le système d’engraissement pratiqué en ces régions, à l’égard des femmes distinguées. Comme je pénétrai dans la hutte qui servait de palais au prince, je trouvai le vieillard et sa principale femme assis côte à côte sur un banc de terre gazonnée, au milieu des trophées d’arcs, de javelines et de sagaies, suspendus aux poteaux qui soutenaient

LES SOURCES DU NIL t I ()

la toiture en forme de ruche. Devant eux étaient placés un assez grand nombre de vases de bois remplis de lait. Les dimensions tout à fait extraordinaires de la plus belle moitié du prince passaient toutes les idées que je m’en étais faites d’après les récits de Mousa. Cependant, sous ce débordement d’un embonpoint formidable, quelques traces de beauté subsistaient vraiment. Quant à se tenir debout, la princesse en eût été empêchée, au besoin, par le poids de ses bras, aux jointures desquels pendaient, comme autant de saucisses trop délayées, une chair abondante et molle. L’accueil du prince et de ses fils, tous du plus beau type abyssinien, fut marqué au sceau d’une politesse exquise. Ils avaient entendu parler de nos peintures et prirent grand plaisir à les regarder, surtout celles des animaux qu’ils pouvaient reconnaître et qu’ils nommaient en riant aux éclats. Je m’enquis de la raison pour laquelle tous ces pots de lait se trouvaient ainsi réunis autour d’eux ; Vouazézérou se chargea de me l’expliquer en me montrant sa femme : — « C’est de là, me dit-il, que lui vient son honorable rotondité ; c’est en les gorgeant de lait dès leur plus jeune âge, que nous nous faisons des femmes dignes de nous et de notre rang. »

Plus tard, j’ai eu occasion de revoir de semblables phénomènes et de les étudier de plus près. Une des belles-sœurs du roi, comme la princesse dont je viens de parler, ne pouvait marcher qu’à la façon des quadrupèdes. Pour l’amener à se laisser examiner en détail et à me permetre de bien constater toutes ses

dimensions, je lui proposai de lui montrer mes bras et mes jambes à l’état de nature. Cette fille d’Ève mordit à la pomme, et lorsque, serpentant et se traînant, elle lut parvenue au milieu de la hutte, je pris sur elle, ma promesse tenue, les mesures suivantes que je déclare rigoureusement exactes : tour du bras, om, 58 ; buste, i m 3a ; cuisse, om, 68; mollet, o m, 5i ; haüteur du sujet, i m, 72.

Pendant ces calculs, la fille de la princesse, qui achève sa seizième année, se tenait assise devant nous, dans un état de nudité complète, absorbant à petites gorgées un pot de lait sous l’œil de son père, qui, baguette en main, et prêt à la châtier pour Py contraindre, préside à cette opération quotidienne, premier devoir que la mode impose aux femmes de ce pays. Je me permis avec cette Hébé, déjà fort dodue, quelques innocentes agaceries ; elle se leva pour moi, elle me donna même une poignée de main. Ses traits étaient agréables, mais son corps affectait trop évidemment déjà les formes de la sphère.

Une autre fois, Rournanica m’a présenté à ses cinq femmes, plus grasses les unes que les autres, et dont la dernière seule est d’origine plébéienne. Celle-ci est fille de son cuisinier en chef. Toutes les autres tiennent aux plus grandes familles des districts voisins, et, en me les montrant, le roi se proposait surtout de faire ressortir à mes yeux la considération dont il est entouré. Pour reconnaître ce procédé, je lui ai offert un disque de caoutchouc qui l’amuse au-delà de toute expression.

Du reste, cet homme simple est, en fait de goût, un véritable bébé. Un jeu de cartes que je lui donnai un jour excita son admiration, et, comme je lui demandais ce que ses hôtes futurs pourraient lui apporter de plus agréable, il m’a parlé d’abord d’une étoffe brodée d’or et d’argent; mais ce qu’il préfère à tout, ce sont des jouets d’enfant, des marionnettes, des boîtes à surprise, des soldats de plomb, des poupées, des modèles d’animaux, des voitures, etc. La grande merveille, à ses yeux, est un de ces coucous américains dont le cadran, inséré dans une effigie humaine, y tient la place du ventre, et dont le balancier imprime aux yeux une oscillation régulière, qui leur donne une apparence de vie.

Il se montrait à notre égard d’une extrême complaisance. Ainsi Masoudi, Sangoro et autres marchands arabes, que nous avions rencontrés dans le Soui et qui, disait-on, avaient fait tout au monde pour nous fermer l’entrée du Caragoué en nous représentant à Roumanica comme les plus dangereux des sorciers, étant campés à Coufro, je voulus acheter d'eux, la disette m’en faisant une nécessité, les marchandises d’échange dont dépendait en somme le succès de mon expédition. Ils refusèrent de m’en vendre à moins de deux mille cinq cents pour cent au-dessus du prix de Zanzibar. Alors je m’adressai à Roumanica et, pour remplir mes caisses de verroteries, je lui proposai d’échanger son ivoire avec les Arabes de Coufro, lui offrant de le lui payer à raison de deux centsoixante francs les seize kilos, au moyen de traites sur Zanzibar.

Il hésitait d’abord, en vertu d’un scrupule honorable, « ne pouvant, disait-il, traiter avec moi une affaire commerciale ; » mais, lorsque Bombay et Baraca lui eurent présenté la négociation sous son vrai jour, comme un service qu’il me rendrait sans porter la moindre atteinte à sa dignité, il mit l’empressement le plus obligeant à faire tout aussitôt ce que je désirais.

Plusieurs parties de chasse furent aussi préparées afin de nous procurer l’occasion de parcourir le Caragoué,

Unsoir, comme nous rentrions d’une de ces chasses, qui n’avait eu d’ailleurs aucun résultat bien satisfaisant, mon attention se tourna vers de hautes cimes coniques situées dans le Rouanda, et qui étincelaient alors sous les feux du soleil couchant. Cette vue me remit en mémoire les récits assez vagues que m’avaient faits les Arabes touchant une montagne merveilleuse, toujours perdue dans les nuages, et sur laquelle la grêle ou la neige tombait constamment. Ma découverte tout à fait fortuite avait sa valeur, car j’ai vérifié que le principal point de partage des eaux de l’Afrique centrale se trouvait justement sur ces hauteurs. Je me mis à l’œuvre sans perdre de temps, et réunissant tous les voyageurs qui se trouvaient à ma portée, je puisai dans leurs récits les indications topographiques notées sur ma carte, dans le nord, jusqu’au troisième degré de latitude; à l’est, jusqu’au trente-quatrième; à l’ouest, jusqu’au vingt-quatrième degré de longitude oiientale. Je n ai fait depuis que les rectifier

sur quelques points restés douteux, et au sujet desquels j’ai pu obtenir des renseignements plus précis (i).

Je ne m’attendais certes pas à trouver chez ces sauvages autant d’informations, et si correctes, au sujet de pays lointains ; mais le fait est que mes observations personnelles, et la concordance des témoignages puisés à des sources diverses, m’ont- révélé chez eux des connaissances pratiques aussi étendues que variées ; je n’engagerai donc personne à contester, autrement que sur les lieux et après des investigations personnelles, les renseignements géographiques dont je leur suis redevable. Je ne conserve de doutes que sur l’étendue des lacs secondaires, et plus spécialement du petit Louta- Nzigé (2), dont j’ai entendu dire, à mon premier voyage, que c’était un lac salé, parce qu’on trouvait du sel sur ses rives ainsi que dans une de ses îles. Ce que m’apprirent les indigènes du Caragoué, à la sollicitation expresse de Roumanica, c’est qu’on pouvait traverser en une semaine le Louta-Nzigé, tandis qu’il fallait un mois pour franchir en canot toute la longueur du lac Victoria. Quant aux montagnes coniques du Rouanda, qui forment le massifappelé Mfoumbiro, j’en évalue la hauteur à 3, 000 mètres environ, et on

(1) Nous nous refusons ici à toute discussion ; mais le lecteur doit être prévenu que, malgré l’assurance avec laquelle Speke parle en ces passages, son système hydrographique a beaucoup de points qui n’ont pour base que des hypothèses dont la vérification se fait encore attendre. — J. B.

(2) Le petit Louta-Nzige est ce Mwoutan-Nzigé que Baker a baptisé lac Albert et qui parait aussi étendu que le lac Victoria. - J. B«

assure que les « Montagnes de la Lune » n’ont pas de pics plus élevés. Il existe à leur base des mines de sel et des mines de cuivre, avoisinées par des sources thermales. On trouve aussi de ces dernières dans le Mpororo, et on m’en signale une dans la partie du Caragoué où Rogéro s’est établi.

Une autre fois, pour contenter le désir que j’avais exprimé d’être à même d’étudier le système hydrographique des Montagnes de la Lune, Roumanica voulut me montrer comment la Kitangoulé s’alimente aux dépens de plusieurs petits lacs et de vastes marécages. Parti à la pointe du jour, il a pris la route de terre en m’engageant à le suivre en canot, et je trouve en effet, au bord du lac Windermere, mes embarcations déjà prêtes. Elles sont si petites, qu’en sus des deux rameurs, c’est à peine si deux personnes peuvent y trouver place. Nous nous frayons passage, avec plu:: ou moins de peine, à travers l’épaisse forêt de roseaux qui recouvre cette partie du lac; mais, une fois en pleine eau, nous jouissons d'un spectacle magnifique. Un épais gazon recouvre la croupe des monts qui nous entourent ; çà et là des groupes d’acacias ont des formes indécises et presque nuageuses. Sur un sol plus haut, et par conséquent plus éloigné, s’élèvent quelques beaux arbres isolés, parmi lesquels on distingue, disséminé de part et d’autre, le gigantesque aloès médicinal. Arrivés dans le second lac, au pied de la montagne Moga-Namirinzi (1), que nous devons

(1; C'est celle au sommet de laquelle reposent les restes du dernier roi Dagara. — J. B.

explorer, un dernier coup de rame nous lance sur la plage où nous attendent plusieurs rangées de spectateurs respectueux et rangés derrière Nanaji. Je débarque avec la gravité d’un souverain, au bruit d’une musique assourdissante ; puis, précédé.par elle, nous nous rendons auprès de Roumanica, installé, pour nous recevoir, dans son palais des frontières. Drapé dans une peau d’antilope-nzoé, il nous accueille avec son sourire habituel. Le dîner, servi à l’instant, se compose de bananes cuites et de pombé ; au dessert, une pipe d’excellent tabac. Roumanica n’est pas insensible à l’idée de voir son nom popularisé par mes écrits; il semble pris d’un beau zèle pour la géographie, et me conduit au bord de la Cagéra (2), où nous retrouvons, à ma grande surprise, les canots que nous avions laissés sur le lac, de l’autre côté de la montagne. Ceci démontre d’une manière victorieuse, et par le fait de la navigation, les rapports qui existent entre ces réservoirs des hautes terres et les diverses rivières par lesquelles s’assèchent les pics des Montagnes de la Lune. La Cagéra est, en elle-même, un cours d’eau profond et bien alimenté; cependant elle est loin de jouer le principal rôle parmi ceux qui déversent dans la Kitangoulé le trop-plein des vallées montagneuses; je puis donc juger au premier coup d’œil quel puissant tributaire possède le lac Victoria dans la seconde des rivières que je viens de nommer.

Souvent aussi les questions que me fait Roumanica

(1) Voir la note de la page i3a. — J. R.

témoignent d’une assez rare intelligence. Il s’enquiert des effets et des causes; il voudrait savoir pourquoi les empires se démembrent. ~ « Le Caragoué, par exemple, comprenait autrefois, le Roundi,le Rouanda, le Kichacca (i); c’était alors le royaume de Merou gouverné par un seul prince. D’où vient que tout cela est changé ?» Je tâche, en répondant à cette question, de faire comprendre au roi l'influence des doctrines chrétiennes sur la puissance et la stabilité des gouvernements. Il convient sans trop de peine, moyennant les détails dans lesquels je suis entré, que l’ascendant de la plume doit être supérieur à celui des armes, et que lamachineà vapeur, le télégraphe électrique, etc., passent de beaucoup les merveilles dont il a jamais entendu parler.

Il m aidait aussi le plus qu’il le pouvait dans les enquêtes géographiques que j’entamais chaque fois que l’occasion s’en présentait. Par exemple, j’avais rencontré un serviteur de Camrasi, roi du Nyoro. Il était ne dans 1 Amara, au nord du lac Victoria, et il me donna d’assez intéressants détails sur ses compatriotes, que le missionnaire Léon a représentés comme professant la religion du Christ. D’après lui, leurs deux lèvres et les lobes de leurs deux oreilles sont percés d un seul trou central, dans lequel ils passent de petits anneaux de bronze. Ils habitent le voisinage du lac Victoria, « là où il communique par un détroit avec un lac d’eau jsalée et déborde dans une rivière

(i) Il allait donc du lac Victoria au lac Tanganyica. J. B

qui s’écoule vers le nord (1). » Leurs habitations, bien bâties, ressemblent aux tembés de l’Ounyamouési. Lorsqu’ils immolent une vache, ils s agenouillent dans l’attitude de la prière, joignant leurs deux mains et tournant la paume du côté du ciel; ils articulent en même temps le mot %ou, dont la signification lui est parfaitement inconnue. Je questionne vainement mon interlocuteur pour savoir si ce monosyllabe peut offrir un sens plus ou moins chrétien, et si par hasard ce serait une corruption du mot « Jésus. » Tout ce qu il peut me dire, c’est que la circoncision n’est point pratiquée dans son pays, et qu’on ne s’y fait aucune idée ni de Dieu ni de lame humaine. Une tribu appelée les Kouavis, composée d'hommes à peau blanche qui me ressemblent assez, vient souvent par eau faire des razzias de bétail. Leur arme principale est un grand couteau à double tranchant (2). Plus d’une fois les Amariens ont cherché à punir ces audacieuses tentatives, et, lancés à la poursuite de l’ennemi, ils ont pénétré jusqu’à une ville appelée Kisigouisi, où les habitants portent des robes de drap rouge. Les grains importés dans l’Amara proviennent, à ce qu’il pense, soit de l’Orient, soit du Kidi.

Cette enquête, à laquelle Roumanica prenait part comme interprète et qui paraissait l’intéresser vive-

(1) Ce lac est le Baringo, que n’a pas vu Speke ; et le cours d’eau semble devoir être l'Esoua dont plusieurs géographes ont, à tort suivant sir S. Baker, voulu faire la principale des souices du Nil Blanc. — J. B.

(2) Sont-ce les trafiquants en esclaves et en ivoire de Khartoura et de Gondocoro ? — J. B.

ment, 1 a plus que jamais confirmé dans l’idée que je ■viens en effet des pays du nord, et que, ces pays fournissant des verroteries à l’Amara , je pourrais bien, comme je l’en ai flatté, frayer la voie à de nouveaux visiteurs.

Quelques jours après les espérances que mon Amarien m’avait fait concevoir furent augmentées et confirmées par un nouveau témoignage. Des hommes, venant du Kidi et porteurs d’une certaine quantité d’ivoire, se sont présentés chez mon hôte pour lui rendre hommage. « Iis ont vu naguère, disent-ils en répondant à mes questions, dans le pays d’où ils arrivent, des gens ressemblant à mes engagés. Mais, bien que ces étrangers fussent pourvus d’armes à feu, ils furent tous mis à mort par les gens du Kidi. » Précieux renseignement qui venait corroborer une conviction bien arrêtée chez moi, mais difficile à faire penetier chez les autres, à savoir que les trafiquants peuvent remonter parle Nil jusqu’au Kidi. Ainsi s’expliquait, d’ailleurs, comment le roi Camrasi avait pu se procurer, quelques années auparavant, certaines perles roses d’une espèce toute particulière, que les marchands de Zanzibar n’ont jamais songé à importer dans le Nyoro.

Durant les jouinees qui suivirent, ces rumeurs ne firent que se multiplier. Des trafiquants del’Haiya (i), qui ont jadis négocié avec le Kidi, parlent « de Maures venus sur des navires pour faire le commerce dans

(i) Au nord-est du Caragoué. — J. B.

le nord du Nyoro; mais que les indigènes de cette contrée, trop sauvages pour comprendre ce dont il s’agissait, ont repoussés à force ouverte. » D’autres voyageurs du nord nous racontent comment des Maures venus pour trafiquer dans le Guéni et le Tchopi (1), ont péri sous les coups des naturels. Je crois pouvoir désormais garantir à mon hôte que, d’ici à quelques années, le commerce de son pays avec le nord prendra plus d’importance que n’en pourrait jamais acquérir celui qui se fait avec Zanzibar.

Enfin Camrasi lui-même, par manière de fanfaronnade, a fait informer Roumanica qu’il a lui aussi ses visiteurs étrangers. « Ils n’étaient pas encore dans le Nyoro, à la vérité, mais dans le Guéni, qui en dépend, et remontaient le Nil sur leur navire. Les gens du Guéni, attaquant ces nouveaux venus, les avaient tout d’abord repoussés en dépit de leurs canons, qui brisaient les arbres sur le bord du fleuve, et leur avaient pris beaucoup de marchandises, dont une partie lui avait été fidèlement apportée ; aussi venait-il d’expédier des ordres en vertu desquels ses sujets devaient respecter les étrangers et les laisser parvenir jusqu'à lui (2). »

(1) Tous ces pays sont entre le Mwoutan-Nzigé et llisoua. — J. B.

(2) C’était là, comme la suite du récit le fera voir, un détail confus de ce qui se passait à Gondocoro, où les navires de commerce venaient de se montrer, et d’une expédition que M. Debono avait expédiée à Faloro dans le Médi, 3° 10’ 33” latitudenord, 290 3o’ 3o” longitude-est. — Note ajoutée par \ç capitaine Spclce à sa seconde édition.

C’est sous ces heureux auspices que le tambour du Ganda s’est fait entendre à nous. Un messager royal, Maoula, suivi d’une nombreuse escorte d’hommes, de femmes et d’enfants bien vêtus, menant leurs chiens en laisse et soufflant dans leurs flûtes de roseaux, transmet à nos oreilles avides le bienveillant appel dont il est chargé. Informé par notre ami Nyamgundou du désir que nous avions de le voir, et, de son côté, cédant à ses irrésistibles désirs d’offrir 1 hospitalité à des hommes blancs, Mtésa nous demande de 1 aller trouver sans aucun retard. « Ses officiers sont chargés, dit Maoula, de nous fournir gratuitement tout ce dont nous aurons besoin, une fois entrés dans ses domaines. »

Je me décidai donc à partir, bien convaincu que je ne tarderais pas à résoudre définitivement le grand problème des sources du Nil. Ma seule inquiétude était de savoir si Grant serait en état de venir me rejoindre avant l’époque de mon retour. Je n osais en effet présumer que je pourrais me risquer au-delà des frontières septentrionales du Ganda, Roumanica m’ayant affirmé que, depuis l’époque où ce pays avait été séparé du Nyoro, une guerre continuelle et des razzias sans' cesse réitérées le mettaient aux prises avec toutes les contrées limitrophes.

Le io janvier 1862, je commençai cette nouvelle partie du voyage par une visite aux Arabes de Coufro. Je trouvai chez eux le premier échantillon de petits pois que m’ait offert cette partie du monde. Le lendemain nous campâmes à Louandalo, où Rosaro vint

nous rejoindre pour m’accompagner, suivant 'les instructions de Roumanica. L’ajournement de son départ avait eu pour objet de réunir un grand nombre de Nyambos,. appelés à partager l’existence gratuite sur laquelle croient pouvoir compter ces voyageurs primitifs, dans des conditions pareilles aux nôtres.

Arrivés le 12 à Kisaho, dans ces montagnes de l’Haiya renommées pour leur ivoire et leur café, je fus informé qu’il fallait y attendre Maoula, Roumanica l’ayant retenu pour lui offrir en présent la sœur de Rosaro, mandée tout exprès. Elle était, il est vrai, l’épouse d’un autre, qu’elle avait déjà rendu père de deux enfants ; mais ceci n’importait guère, car ce dernier avait encouru, par je ne sais quel délit, la confiscation de tous ses biens. La halte du i3 se passa tant bien que mal au milieu d’une population uniquement occupée à boire du pombé ; puis, quand Maoula m’eut rejoint, nous nous remîmes en marche au son du fifre et du tambour. Ce fut ainsi que nous descendîmes des Montagnes de la Lune pour arriver, le i5,par une longue plaine d’alluvion, à cet établissement de Kitangoulé, dont nous avions tant de fois entendu parler, et où le roi tient en réserve des milliers de vaches. Ces plaines humides sont entourées de marécages où croissent d’épaisses forêts jadis peuplées d’éléphants ; mais, depuis que le commerce de l’ivoire s’est développé, ces animaux, harcelés sans cesse, ont fini par se réfugier dans les montagnes du Kisioua et du Haiya.

Le 16 janvier, nous sommes parvenus au bord de la

cagéra, (i) ou rivière de Kitangoulé, qui, je m’en étais assuré en 1 858 , se jette au côté occidental du lac Victoria. Par malheur, au moment delà traversée, la pluie semità tomber et jeta le désordre dans nos rangs; je ne pus ni la dessiner (ce que Grant fit plus tard), ni mesurer exactement sa largeur ou sa profondeur. Il fallut même soutenir une longue discussion avec les superstitieux bateliers pour qu’ils me permissent démonter dans leur canot avec mes chasseurs. Ces pauvres diables s’imaginaient que leur Neptune, irrité d’un procédé si leste, les ferait chavirer ou dessécherait la rivière. Tout ce que je puis dire de la Kitangoulé, c’est qu’elle doit avoir une largeur moyenne de vingt-cinq mètres, qu’elle est encaissée entre deux hautes rives, et que les crocs de nos bateliers n’en touchaient pas le fond. La rapidité de son cours peut être évaluée à sept kilomètres par heure.

Je ne la voyais pas sans quelque orgueil, puisqu’elle vérifiait l’exactitude des raisonnements scientifiques d’après lesquels j’avais conclu qu’elle devait être alimentée par des sources placées sur les hauteurs des Montagnes de la Lune , dont il fallait évaluer l’altitude , d’après la masse de ce courant, à plus de 2,400 mètres (2), précisément celle que nous leur voyons dans le Rouanda. Je me répétai ce que je m’étais dit chez Roumanica, lorsque m’apparurent pour

(r) A la page 12b, ce mot est employé comme un nom propre. — J. B.

(2 ; Ces conjectures sont consignées dans le Blackwood. s Magazine du mois d’août 1859. — H. S.

Antilope Nzoé du Kitangoulé (page 133).

la première fois les cônes élevés du Mfoumbiro, et en présence des renseignements géographiques réunis par moi de toutes parts, à savoir que ces hautes Montagnes de la Lune, continuellement saturées de pluie, donnent naissance au Congo comme au Nil, et aussi sans doute à cette branche du Zambèse qui porte le nom de Chiré (i).

Le district qu’arrose ici la Kitangoulé s’appelle Ndongo. C’est un véritable jardin de bananiers, et la contrée, généralement parlant, manifeste une fertilité surprenante. Dans ce sol humide, sous ce climat tempéré, toutes les cultures se font sans peine et donnent de merveilleux résultats. Voilà un véritable paradis de nègres, et je dois dire d’ailleurs que l’entretien des huttes et des jardins dénote des habitudes d’ordre, de propreté, de travail.

A Ngambési, Nasib m’a montré un petit éperon montagneux qui, du royaume de Nkolé, à notre gauche, se prolonge dans la direction du lac Victoria. Vers l’extrémité de l’éperon et sur notre droite, se prolonge à perte de vue, une plaine bien boisée et marécageuse, parsemée de vastes étangs qui, m’assure-t-on, portaient bateau il y a peu d’années, mais se dessèchent maintenant par degrés, comme le lac de Rigi. Je suis porté à croire que le Victoria baignait originairement le pied de ces montagnes, et qu’il s’est trouvé réduit à ses limites actuelles par un abaissement progressif de son niveau.

(i) Nous ferons ici les mêmes réserves qu’à la page 12a. — J. B.

Ngambési m’a frappé d'admiration aussi bien par la propreté, le bon ordre des habitations, que par la richesse du sol et la beauté des paysages. Sous ce double rapport, ni le Bengale ni Zanzibar n’ont rien de mieux à offrir.

Le lendemain, nous nous arrêtions à Semizabi, chez le gouverneur qui a l’administration de ce district pour Roumanica,et se nomme Isamgévi.Sa résidence était fort bien tenue. En avant, il avait fait élever ce qui, chez les nègres, équivaut à une église, c’est-à-dire un enclos avec trois petites huttes, ainsi mises à part afin de servir aux exercices du culte. Il fit danser devant nous quelques-unes de ces mendiantes ( vouichoué\i selon les uns, mébandoua selon les autres), qui, bizarrement vêtues d'étoffe d’écorce, couvertes de verroteries et de petites baguettes peintes, nous débitèrent en même temps une chanson comique ; le refrain, pour lequel la danse s’interrompait, consistait en une sorte de roucoulement aigu, indéfiniment prolongé. Les fonctions que ces femmes remplissent participent de l’obscurité qui règne chez les nègres en toute matière concernant la religion. Suivant les uns, elles chassent les démons; suivant les autres, elles préservent du « mauvais œil. » En somme, elles prélèvent une taxe sur ces êtres naïis, toujoursdisposésà s’imposer un sacrifice quelconque pour se concilier une divinité qu’ils ne sauraientdéfinir, mais qu’ils supposent capable d’influer en bien ou en mal sur leurs destinées en ce bas monde.

A Kisouéré, nous touchons aux frontières de Rou-

manica. Derrière le groupe de montagnes sur lequel s’élève le village, commence, au nord, le royaume du Nyoro. C’est ici que Baraca doit me quitter pour se rendre chez Camrasi. Maoula, dont la résidence n est qu’à une journée de marche, me plante là, comme un drôle qu’il est, sous prétexte d’avertir Mtésa par un message, ainsi qu’il en a reçu l’ordre, afin que le monarque avise aux moyens de protéger notre marche, a Les habitants du Ganda, me dit-il, sont une race turbulente que la crainte du bourreau peut seule tenir en respect; et, dès que je lui serai signalé, Mtésa fera sans doute couper la tête à un certain nombre de ses sujets pour inspirer aux autres une terreur salutaire. » Je savais fort bien le néant de ces hâbleries, et je ne lui dissimulai pas mon incrédulité à cet égard ; mais, du moment qu’il m’abandonnait ainsi à moi-méme, il fallut bien faire halte (i).

(i) La suite du récit prouvera au lecteur qu’il y avait dans les allégations de Maoula beaucoup plus de vérité que Speke netait disposé à l’admettre. — J. B.

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