CHAPITRE I
Renart et le Lion
JUGEMEiNT DE RENART.
•Comparaison de la branche i avec d'autres branches ayant traité le sujet du Jugement. — Elle n'a pu servir de modèle à toutes ces branches. — Sa forme fait supposer une rédaction antérieure. — Le RelnaerL, bien que voisin de la branche i, a puisé à une autre source. — Pourquoi le Rainanlo doit-il être considéré comme la Aversion la plus ancienne ? — Le conte du Jugement n'est pas un conte indépendant ; il ne faisait qu'un à l'origine avec le conte de lienart médecin et doit être étudié avec lui.
'Quand on veut donner une idée juste et exacte de l'art ainia- Me de nos vieux poètes et de la raillerie enjouée qui se mêle si agréablement à leurs na'ivetés enfantines, on cite en première ligne, parmi les nombreux spécimens que nous en possédons, la célèbre branche du Roman de Renart {[và, comme ledit son prologue, raconte.
le plet Et le jugement qui fu i'et En la cort Noble le lion De la grant fornicacion Que Renart fist, qui tozmaus cove Envers dame Hersent la love.
(v. 5 sq.)
C'est là en effet une des compositions les plus heureuses, pour ne pas dire des plus originales, ({ui nous l'estent de notre
ancienne littérature. Outre ce mérite intrinsèque, cette branche en a un autre que Ton connaît déjcà et qui est d'une importance considérable pour le point de vue auquel nous nous sommes placé ; ce mérite est celui d'avoir été de tous les fragments de l'histoire du goupil le plus répandu et le plus populaire.
C'est cette branche en efTet qui, dans la troisième période de la tradition des trouveurs et des remanieurs à laquelle seule répondent les manuscrits en notre possession, a dominé presque toutes les combinaisons d'aventures et a fourni le point de départ de la plupart des agencements. Sur quinze manuscrits, onze lui accordent la première place ; elle est la base de la nouvelle et dernière conception de l'histoire de Renart. En outre le sujet qu'elle traite, à savoir la comparution du goupil à la cour du lion et son jugement, est une matière qui, une fois connue et mise en circulation, devint une sorte de thème propre aux développements les plus variés ou un cadre assez large pour renfermer d'anciennes aventures ; elles se trouvaient ainsi rajeunies et prenaient un air de nouveauté. Avec cette branche I commence pour le cycle une ère de fécondité et de richesse, en même temps, il est vrai, qu'une ère de désordre et de licence : il a manqué un arrangeur habile et intelligent, capable de coordonner en un tout ces innombrables éléments et déléguer à la postérité une épopée digne de ce nom. Enfin on n'ignore pas non plus que le sujet traité par cette branche n'a pas eu du succès eu France seulement. Pendant que nos trouveurs travaillaient sur cette donnée du Jagcment et se l'appropriaient le mieux qu'ils pouvaient, des poètes étrangers en Flandre et en Italie s'en servaient à leur tour, mais avec moins de liberté, pour faire goûter à leur pays cette remarquable production de l'esprit français.
Avant donc de rechercher la cause créatrice de cette scène du Jugement, la conception première qui a présidé à sa formation, il nous faut d'abord montrer comment les ditférentes reproductions de cette scène sont bien des imitations de la branche I et ensuite comparer avec celle-ci les poèmes étrangers qui s'en sont inspirés. Cette comparaison nous permettra d'établir si le texte de la branche I est véritablement ancien, s'il n'a pas préexisté une forme antérieure grâce à laquelle nous remonterons plus aisément aux sources premières du récit.
Voici l'épisode tel que nous le présente la branche I. (1.- 1620).
Siro Noble, le lion, tenait sa eoiir et toutes les bêtes s'étaient rendues auprès de lui :
Oii(|ues n"i ot beste tant ose Qui retnansist por nule chose Qui ne venist hastivement.
(v.lO sq.)
Renart seul est absent. Chacun alors d'en profiter pour l'accuser. Isengrin, encore sous le coup de la colère que lui ont causée le viol de sa femme et les outrages dont Renart a abreuvé ses louveteaux, se montre de la dernière violence dans ses récriminations. Alors s'ouvre un débat: Bruiant le taureau et G-rimbert le blaireau, cousin de l'inculpé, prennent son parti contre Brun l'ours qui réclame à grands cris sa mise en accusation et son jugement. Fromont fane se rangea l'avis de Brun, après avoir entendu la protestation d'innocence de Hersent. Cependant Noble résiste à leur demande ; l'infortune d'isengrin le laisse froid : il le plaisante même :
Onques de si petit domage
Ne fut tel duel ne «i grant rage.
(v. 51 sq.)
Il ne veut pas d'ailleurs faire citer Renart en justice ni permettre à Isengrin de l'attaquer à cause d'une paix générale qu'il a fait publier entre tous les animaux. A ce moment, arrivent Ghantecler le coq et les poules Pinte, Noire, Blanche et Rossette qui
Amenoient une charete Qui envouxe ert d'une cortine.
Dedenz gisoit une geline Que fen amenoit en litere Fête autresi con une bere.
Renart l'avoit si maumenee Et as denz si desordenee Que la cuisse li avoit frète Et une ele hors del cors trete.
(v. 286 sq.)
Pinte fait un lamentable récit des maux qu'a causés Renart à sa famille : Ghantecler, suivi des siens, se prosterne et mouille
de ses larmes les pieds de Noble qui entre dans un terrible? courroux :
Un sopir a ft-t de parfont.
Ne s'en tenist par tôt le mont.
Par mautalant drece la teste.
One n'i ot si hardie beste.
Ors ne sengler, que poor n'el Quant lor sire sospire et liret.
Tel poor ot Coars li lèvres Que il en ot deus jors les fevres.
Tote la cort fremist ensenble.
Li plus hardis de peor tremble.
(V. 353 sq.)
Sa colère calmée, il s'occupe d'abord des funérailles de l'inl'ortunée dame Gopée. Bruiant creuse la fosse et, après que- Brun portant l'étole l'a bénie et que Tardif le limaçon, Roonel le chien et Bricbemerle cerf ont chanté l'office, la défunte « en un molt bel vaissel de ploni » est enfouie sous un arbre ; sur sa tombe est placé un 'marbre dont l'inscription rappelle son nom et son martyre. Ensuite Noble se décide à punir le félon ; il députe Brun vers lui pour le sommer de comparaître. Renartn'apas de peine à se débarrasser de l'importun; il l'allèche par l'appât d'un rayon de miel et le fait prendre par les pattes et le museau à une pièce de bois fendu dont il enlèveles coins. L'ours revient tout ensanglanté à la cour. Noble de plus en plus indigné dépêche le chat Tibert qui n'est guère plus heureux dans sa mission. Séduit à son tour par la promesse de rats et de souris, il tombe prisonnier dans un lacs, et ne s'échappe qu'après avoir été roué de coups. C'est au tour de Grimbert, le parent de Renart, d'aller le décider à venir à la cour. Renart se laisse persuader cette fois. Avant de faireses adieux à sa famille il se confesse à son cousin de tous testeurs qu'il a joués à Isengrin et à maint autre animal; le poète nous fait ainsi passer sous les yeux, dans un tableau en raccourci, une grande partie des événements éparpillés dans les autres branches. Mais le repentir de ce coupable, bien que sincère, n'est pas de longue durée. A peine en route, il songe à s'écarter du chemin pour aller dérober quelques poules dans une ferme de nonnains du voisinage. Il n'ose pas néanmoins braver la colère de Grimbert qui le rappelle sévèrement au: devoir.
Or s'en vont li baron ensenble.
Dex, con la mule Grinbert anlile !
Mes 11 chevax Renart acope.
Li sans li bat desoz la crope :
Tant crient et dote son segnor, Qii'onque.s mes n'ot si grant peor.
(V. 1189 sq.)
Pourtant il entre la tète haute dans la salle du conseil et en face des visages menaçants de ses ennemis ne fait pas « chère de coart ». Dans un long plaidoyer il tente de se disculper de toutes les accusations portées contre lui. Mais, malgré l'intervention de Grimhert, Noble cède aux protestations indignées de toute sa cour et fait dresser la potence où sera pendu le coupable.
Estes le vos en grant péril.
Li singes li a fet la moue,
Et si li done lez la joe.
Renart regarde arere soi,
Et voit qu'il vienent plus de troi.
Liun letret, l'autre le bote:
N'est merveille se il redote.
(V. 1354 sq.)
Sa peur ne dure point longtemps et sa ruse habituelle le tire de ce mauvais pas. D'un air contrit il déclare à Noble qu'il se repent de ses fautes et lui demande de le laisser aller « outre mer » implorer le pardon de Dieu : !
Se je la muir, si serai sax. /
Se je sui penduz, ce ei-t max: i
Si seroit molt povre venjance. \
(V. 1391 sq.)
Noble est attendri et voilà Renart transformé en pèlerin et revêtu de l'écharpe et du bourdon.
Si, laissant de côté pour l'instant l'épilogue du long épisode du Jugement^ nous résumons en quelques lignes cette première partie, nous voyons qu'elle se compose de trois motifs principaux : 1° les accusations portées par certains animaux contre Renart; 2° les trois ambassades successives dont la dernière le détermine à se présenter devant le lion ; 3° son jugement et sa
condamnation. Or nous allons retrouver soit un ou deux de ces motifs, soit tous les trois ensemble dans des branches entières ou dans des fragments de branches. Ce sujet du Jugement sem])le être comme un moule imposé où durent être jetés les événements anciens et nouveaux de l'histoire de Kenart et d'où ils sont sortis groupés et façonnés d'une manière uniforme; chaque création, dans la dernière période de révolution du cycle, fut marquée de cette estampille pour ainsi dire officielle.
La branche V^ la première, nous fournit un exemple frappant de cet envahissement d'un sujet passé à l'état de type sur d'autres sujets qui jadis en étaient indépendants. Ainsi dans le ReinUart (1061-1153), le lynx rencontre Isengrîn furieux de ce que Reinhart, son neveu, qu'il avait laissé en compagnie de sa femme et fait le gardien de son honneur et de sa vertu, ait osé lui faire la cour. Le lynx parvient à le décider à se réconcilier avec ce don Juan. Il est convenu que dans un plaid où Isengrîn amènera plusieurs de ses parents, gros et forts comme lui, Reinhart jurenx son innocence sur les dents du matin Reitz qui fera le mort. Mais Reinhart est averti de la ruse par son tidèle ami. le blaireau Krimel, et il s'échappe au moment de prêter serment .
C'est là évidemment l'ancienne forme de l'épisode. Ce n'est pas seulement ce passage du ReinUart qui en fait foi : nous en avons un autre témoignage non moins précis dans une allusion de la branche I, où Isengrin, se plaignant au roi de sa mésaventure conjugale, rappelle une scène semblable à celle du poème allemand :
C'est 11 dels qui plus m'est noveax.
Renftrt prist jor de fescondire Qu'il n'avoit fet tel avoultire.
Quant 11 selnt furent aporte, Ne sal qui 11 eut enorte, SI se retrest niolt tost arei'e Et se remlst en sa tesnere.
(V- 36 sq.l 1
Cet épisode du serment juridique était donc primitivement traité à part, indépendamment de toute intervention royale et
1 Cf. br. XXIII, V. 87 sq.et 121 sq.
de toute compaiiition devant Noble. L'auteur de la branche V* {v.247-1272) a crudevoir y ajouter de l'intérêt par rintroduction de ces éléments. Ce n'est plus à un seul animal qu'lsengrin confie sa peine ; il l'étalé publiquement au pied du trône et, accompagné de sa femme, vient crier vengeance. Comme dans la branche I, le lion émet quelques doutes et plaisante même sur l'innocence de Hersent. Mais consulté, le chameau, légat du pape, ([ui rem[)lit ici le rùle de Brun, déclare qu'on ne peut faire grâce au coupable. Le lion charge alors ses « plus vaillanz et greignors bestes » de décider le cas. Et ici nous rentrons dans la tradition ancienne telle que nous l'a transmise le Glichezare ; les noms seuls des personnages diffèrent et la scène est beaucoup plus étendue *.
C'est donc bien visiblement une imitation de la branche I qu'a voulu nous donner l'auteur de la branche Y» ou plutôt il a greffé sur un sujet antique un motif moderne, sans grande nécessité d'ailleurs, il faut le reconnaître. L'épisode n'a guère gagné à ce renouvellement ; le plus clair résultat a été d'amener une contradiction entre les deux branches, l'une mentionnant un plaid tenu entre animaux, l'autre racontant une délibération ordonnée par le roi pour le même sujet.
Comme la branche Y^^, les autres branches qui reproduisent la scène du Jugement ont choisi entre les nombreux éléments de la donnée primitive et se sont approprié quelques-uns des plus caractéristiques soit pour les délayer, soit pour les fondre tels quels avec d'autres récits. Mais tous ces récits sont sans exception des nouveau-venus dans VestoireAeRQn^vi; on n'en retrouve trace ni dans le Reinhart, ni dans l'Ysengri/nus, et le peu d'allusions qui y est fait dans le reste du Roman montre bien que ce sont des rejetons d'une dernière poussée.
Ainsi, dans la branche Yl (v. 1-1542) ^ le goupil n'est plus cité trois fois à la cour du roi; il s'y rend n'ayant eu qu'à céder aux sages conseils de son ami rrrimbert; c'est le roi luimême qui lui énumère d'un ton courroucé tous les crimes qu'il a commis envers ses vassaux, et les longs plaidoyers de Renart et d'isengrin, qui, comme ceux de la branche I, marquent chez
' Pour les rapports de cette branche V» aveclabi-anchel, voirKnorr, Die zwan'i.fj><le Bra>iche des liotnan de lienttrt und ihre Xachhildungen, Eutin, 18uG. ]>. 5 sq. et pour ses rapports avec l'épisode ■du Serment dans le Reinhart voir Voretzscli, 2c art., p. 364 S(r.
3 Voir Knorr, loc. cit., p. 20 sq.