‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 9 sur 55 · Cité par Mélusine, I, p · texte numérisé non relu

Cité par Mélusine, I, p

de succès dans la solitude du manoir que dans la boutique d'un marchand. Ces scènes si gentilles, d'une malice si inotïensive, d'un dessin si léger, que nous offrent les contes populaires, nous les lisons aujourd'hui avec plaisir parce qu'elles nous reposent des complications de la pensée moderne et nous donnent une sensation d'exquise fraîcheur. Ce plaisir d'esprits Idasés est comme celui que nous éprouvons à passer quelques semaines au bord de l'Océan ou au fond d'une verte campagne pour détendre nos nerfs fatigués par les travaux incessants et les plaisirs bruyants de la ville. Tel n'était pas celui que nos ancêtres goûtaient en entendant leurs conteurs. Avec leur àine si peu complexe, tous sans exception se laissaient charmer sans arrière-pensée par ces inventions naïves et y trouvaient des délices toujours nouvelles. On ne doit donc pas s'étonner qu'une partie aussi importante de la littérature de l'époque que celle qui est constituée par le Romande Renart repose presque tout entière sur ce fonds populaire. Rien de plus naturel qu'il se soit trouvé des poètes pour l'exploiter : ils étaient assurés à l'avanpe du succès et de la vogue.

Ainsi, d'une part tradition littéraire et savante, amalgame de fables classiques à but moral et d'inventions cléricales à tendances allégoriques ou satiriques, d'autre part tradition populaire, vaste répertoire des récits d'animaux qui, de tout temps et dans tous les pays, ont prétendu amuser sans instruire, voilà les deux centres auxquels je vais essayer dans les chapitres suivants de ramener l'ensemble des épisodes du Roman du Renart.

Ce serait dépasser les limites que je me suis tracées dans cette étude que de vouloir passer en revue tous les épisodes sans exception. Il en est quelques-uns que je devrai laisser dans l'ombre. Voici pourquoi. Ils n'ont pas tous, quand on les envisage au point de vue de l'histoire du Roman et surtout par rapport à ses sources, une valeur égale. Ils se répartissent en effet en trois couches bien distinctes. La première qui est, pour me servir du langage de l'histoire naturelle, la couche paléozoïque est formée des contes qui sont le noyau du cycle. Ce noyau, on peut s'en faire une idée approximative par le Reioihart ; je dis approximative, car ce poème nous présente Vestoire de Renart parvenue déjà à sa seconde phase de développement, c'est-à-dire celle de la coordination et du groupement des récits; de plus, nous ne sommes pas sûrs que le traducteur n'ait pas fait un choix et que cette estoire n'ait

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point compris un nombre de morceaux plus considérable que celui de son œuvre. Quoi qu'il en soit, les contes de cette première série ont droit naturellement à un examen des plus approfondis. Il en est de même de ceux de la deuxième couche qui comprend soit des contes de formation secondaire, dérivés . des précédents et n'en étant que des variantes plus ou moins heureuses, soit des contes introduits du dehors à une époque postérieure, mais qui occupent une place importante et sont rattachés au cycle d'une façon étroite. Dans la troisième série tigurent des récits purement adventices, étrangers à la tradition, ajoutés par des remaiiieurs en général maladroits à d'anciennes aventures ou formant de nouvelles branches qui n"ont rien de commun avec les autres. Le fond est tantôt tiré de l'imagination des poètes, tantôt constitué par des allusions assez obscures à des usages du temps ou des parodies extravagantes d'événements réels. Ne serait-il pas oiseux de s'attarder à des récits tels que ceux des funérailles de Renart, de ses interminables intrigues pour obtenir la succession du roi, de l'origine de ses démêlés avec Isengrin qui remonterait, si l'on en croit le poète, à la création du monde ? Quel intérêt» même seulement esthétique, présentent pour nous la scène des quatre animaux se disputant au jeu de la marelle la possession d'une andouille, celle de Renart et de Primant vendant des vêtements à un prêtre pour un oison, celle encore de Renart s'emparant d'un héron par ruse et noyant un vilain dont il prend la barque pour échapper à une inondation ?

L'étude de tels morceaux et de bien d'autres d'une donnée non moins fastidieuse ne rentre pas, on le comprendra, dans notre cadre. Aussi me pardonnera-t-on, je l'espère, de parler seulement en passant de quelques-uns, et de garder le silence sur les autres. Ce sont là de ces scories que l'on rencontre trop fréquemment sur sa route quand l'on étudie la littérature du moyen âge. Un sujet une fois tombé dans les mains des trouveurs, ils n'avaient point de cesse qu'ils ne lui eussent fait produire tout ce qu'il pouvait donner: les remaniements succédaient aux remaniements, les rajeunissements aux rajeunissements. Le Roman de Renart moins que tout autre ouvrage a échappé à cette destinée des produits de l'époque qui, au dernier terme de leur course, aboutissaient à la platitude et à la médiocrité.

Avant d'aborder l'étude détaillée des sources particulières auxquelles se ramènent les différents épisodes, il convient, ce me semble, que j'expose et que je justitie l'ordre uans lequel

ils vont servir de matière aux cliapitres suivants. Il est à peine besoin que je me défende de ne pas les avoir rangés et examinés d'après leur droit d'ancienneté. Cette ancienneté, on le sait déjà, est, malgré l'existence du Riinhart, difficile, pour ne pas dire impossible à établir. Car certains épisodes narrés dans des branches d'une rédaction postérieure figuraient peut-être déjà dans des branches plus anciennes, qui ont disparu et étaient antérieures au poème allemand. Aurions-nous même assez de points de repère pour déterminer avec une précision relative cette ancienneté, que nous ne pourrions donner cette base à noti-e travail. En effet la plupart des épisodes se trouvent reproduits dans plusieurs branches d'âge difî"érent: il en est même certains qui ont jus({u'à quatre et cinq variantes éparses ça et là dans la compilation. Or l'adoption d"un i)areil plan entraînerait un examen spécial pour chacune de ces variantes, c'est-à-dire des répétitions incessantes ou des renvois fréquents à des chapitres précédents; ce serait un désordre et un embrouillement comparables à ceux du Romr.n lui-même.

J'ai montré tout à l'heure que les trois sources générales auxquelles ont pu puiser les trouveurs français étaient: l'' la collection des fables classiques ; 2° un ensemble de petits poèmes composés au moyen âge dans les cloîtres et dans les écoles; 3° le trésor des contes oraux. Nous fallait-il ordonner les épisodes du Renart en trois groupes correspondant à ces trois sources ? Cette classification simple et logique en apparence n'aurait pas laissé elle aussi que de causer une sorte de chaos.

Car il faut s'entendre sur ce mot sources. Il y a des sources directes et des sources indirectes. Tel trouveur a emprunté l'idée et les détails de l'histoire qu'il nous a rimée à un écrit latin de provenance récente; celui-ci est sa source directe; mais cet écrit n'est peut-être pas lui-même original -.peut-être a-t-il été composé par un moine sur le calque d'un conte ancien qu'il a entendu narrer et qu'il a fidèlement consigné sur le parchemin. Ce conte oral, ou plutôt la forme primitive de ce conte que l'on peut retrouver quelquefois en comparant entre elles les différentes variantes qui en subsistent un peu partout, voilà la source indirecte du trouveur. La division du sujet en trois groupes bien distincts n'aurait pas permis de remonter si haut. Ou bien il fallait renoncer à ce voyage si plein d'intérêt et d'imprévu à travers le temps et l'espace ou bien, si nous l'entreprenions, force était de faire empiéter un groupe

sur l'autre. Et d'ailleurs à quels embarras, à quelles indécisions n'aurions-nous pas été exposé souvent? Voici, par exemple, une aventure d'oi'igine incontestablement classique. Mais avant de pénétrer dans l'estoire, elle a été entre temps modifiée sinon transformée par la tradition monacale. Dans quel groupe la ranger ? Dans celui des sources classiques ou clans celui des sources médiévales ou dans les deux à la fois ? Il est clair qu'aucun des trois cadres que nous aurions tracés par avance n'aurait pu conserver une fermeté rigide à ses lignes qui se seraient vues à tout moment forcées et brisées.

Un seul groupement pouvait être de quelque clarté et échapper tout au moins au danger des imbroglios, celui des épisodes d'après les personnages mis en présence de Renart. Avec ce groupement seul les différentes versions d'une même aventure peuvent être aperçues d'un seul coup d'œil et être étudiées en bloc ; avec lui seul aussi on ne court pas le risque de ne pouvoir remonter pour certains épisodes jusqu'à leur source la plus lointaine. Une conclusion particulière mise à la suite de chacune des sections ainsi formées suflirapour élal)lir en quelques lignes ce que la tradition savante et la tradition populaire ont à revendiquer comme étant issu d'elles.

Au point de vue de la mise en scène de tels ou tels animaux en face de Renart qui les dupe ou cherche à les duper, le poème français peut se diviser en quatre chapitres qui seront les nôtres : 1° Renart eï le Lion; 2" RiixART et l'Ours; 3'' Renart ET LE Loup; 4° Renart et les Oiseaux. Un cinquième chapitre devra leur être ajouté, Le Loup, celui-Là tout à fait indépendant et consacré à trois branches dont j'ai dit un mot dans l'Introduction. Dans ces branches en elfet le renard ne figure point, c'est le loup qui est protagoniste et qui attire vers lui seul tout l'intérêt du récit. Une section particulière était donc nécessaire pour l'étude de ce fragment qui fait figure à part dans le Roman.

Le lion, l'ours, le loup et les oiseaux ne sont pas, me dira-ton, les seuls antagonistes du goupil. Il est d'autres animaux qui occupent une place importante dans ïcstoire, TiJjert le chat, Roonel le mâtin, Belin le mouton, par exemple. Pourquoi n'avoir pas attribué aux aventures de chacun d'eux un chapitre spécial auquel elles semblaient avoir autant droit que les aventures de l'ours? Car bien peu nombreuses sont celles-ci; nous n'en possédons à vrai dire que trois principales : celle de Brun chez Lanfrol, celle de Patous l'ours, celle du l'ilaln

Lîétarf. On pourrait en compter autant, sinon davantage, pour Tibert, Roonel et Belin. Oui, si l'on prend les choses au pied de la lettre, le Roman de Renart ne renferme que trois aventures de l'ours. Mais si l'on se reporte à ce que j'ai déjà dit touchant une collection importante de contes originaires du Nord où l'ours qui est la victime du renard a été peu a peu remplacé î^ar le loup, on comprendra que nous n'ayons pas hésité àranger tous les épisodes français correspondant à ces contes septentrionaux dans la section Rexaht et l'ours. Cela était d'autant plus naturel que l'histoire de Brun chez Lanfroi et celle du vilain Liétart appartiennent à la même famille et proviennent de la même région. Ces épisodes dont la caractéristique commune est la substitution du loup à Fours sont en outre les plus intéressants et peut-être les plus anciens du cycle; ils en ont probablement constitué le noyau primitif. 11 me suffit d'ailleurs de les nommer pour que chacun reconnaisse aussitôt les thèmes de prédilection de nos trouveurs ; ce sont les contes de Renart adultère^ des Cliarretie.rs et de la Pèche à la qneue. Le chapitre réservé aux aventures de l'ours et du goupil sera donc plus ample qu'on aurait pu le croire d'abord, il ne le cédera en importance à aucun des trois autres. Que sont au contraire les aventures de Renart soit avec Tibert, soit avec Roonel, soit avec Belin ? Rien que des variantes d'aventures du goupil avec l'ours et surtout avec le loup. Ces trois animaux, comme bien d'autres encore qu'il est inutile d'énumérer, n'ont pas à réclamer le titre de chefs d'emploi; ils ne sont que les doublures des anciens et primitifs acteurs, qui ont nom Isengrin, Brun et Chantecler . L'on n'a pas de peine la plupart du temps à reconnaître dans les incidents où ils sont mêlés des contrefaçons d'incidents dont ceux-là ont été primitivement les héros. C'est ce qui fait que, sous une apparente multiplicité d'épisodes, le Roman de Renart n'en renferme en réalité qu'un nombre re-j lativement restreint. Sur une même histoire sont venues se greffer non seulement des histoires identiques avec retouches au sujet et gardant les mômes personnages, mais aussi des versions qui ont donné un autre aspect au sujet et en ont changé les personnages. Celles-ci peuvent aussi sortir de celles-là au lieu d'être dérivées de la forme originelle. De là une végétation touffue où les rameaux s'entrecroisent et où les parasites se développent librement. Mais, quelque surabondante qu'elle soit, elle ne parvient pas à nous cacher le tronc primitif qu'elle recouvre presque entièrement.

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Une autre objection pourra m'ètre adressée. Le premier des chapitres subséquents, Rexartet le Lion, doit renfermer l'étude de la scène diiJîigement aux si nombreuses variantes et celle de Renart médecin i. Puisque la plupart de ces récits sont de formation postérieure à beaucoup de ceux des autres branches, puisqu'en outre leur contenu forme la conclusion de la guerre entre Renart et tous ses ennemis, n'y avait-il pas lieu de les réserver pour le chapitre final ? Ne convenait-il pas d'imiter en cela la Glichezare qui avec tant d'à-propos et de finesse a fait du procès du goupil et de la maladie du roi le couronnement de son poème ? A ces raisons qui semblent militer si bien en faveur de l'attribution à ces scènes de la dernière place, on peut en opposer d'aussi bonnes qui leur assigneront le premier rang dans cette étude. Celle-ci en etfet n"a rien de chronologique, ni même de synthétique ; elle ne prétend pas restituer à chaque é})isode sa date dans l'iiistoire de la formation du poème : elle ne vise pas non plus à former un enchaînement d'aventures aboutissant <à une conclusion où elles viennent se fondre harmonieusement, comme c'est le cas dans le Reinhart. Tout analytique au contraire est notre procédé, puisque nous n'avons réuni les épisodes que d'après les personnages qu'ils ont en commun, lien ])ien vague au fond et qui ne prête guère à une vue d'ensemble. Étant donc donnée cette disposition fragmentaire qui force d'envisager les épisodes un à un, à l'état isolé, et détruit toute connexion entre eux, rien ne pouvait mieux atténuer leur émiettement que de leur donner comme préface les scènes du Jugement où la réunion imposante de tous les ennemis du renard et leur concert de plaintes en face du lion font embrasser tous les événements d'un seul coup d'oeil et en donnent une idée générale à la fois nette et compréhensive. Là chacune des aventures est renfermée en substam^e et, pour qui en étudiera plus loin le développement, elle ne sera pas tout à fait une inconnue. Ne serait-ce pas un motif analogue au nôtre qui a guidé les arrangeurs de la compilation (juand d'un commun accord ils ont placé en tête la branche du Ju.genievi ! Ayant eu sans doute conscience du peu d'unité que présentaient les autres branches, ils ont cherché à en pallier le fàcbeux etïet

1 H renfermera naturellement aussi fépisude du l'aiiayc du Lion.

en les faisant précéder de ce tableau où sont condensés presque tous les éléments du poème. Ils songeaient ainsi à éviter au lecteur le découragement et la fatigue ; ils lui donnaient un fil pour se guider à travers ce labyrinthe aux mille sinuosités.

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