L. SuDRE, lienai-/ . q
le poète une intention bien déterminée de nous résumer toutes les péripéties de leur guerre, aboutissent à un dénouement plus chevaleresque, plus conforme aux mœurs du temps: Renart n'est pas immédiatement condammé à mort ; il doit livrer un combat judiciaire à Isengrin. Il est vaincu, et alors seulement Noble ordonne sa pendaison. Il est sauvé grâce à riiitervention d'un moine, Frère Bernart S qui passait parla. Celui-ci obtient sa grâce en le faisant entrer dans un couvent.
Nous voyons reparaître les trois ambassades successives dans la branche XITI, mais amenées par des circonstances différeutes. Nous touchons en effet aux dernières étapes de la traditio;i; lestrouveurs s'ingénient à rajeunir une matière près de s'épuiser ; ils se battent les flancs pour trouver de nouvelles inventions. Isengrin jusque-là le principal accusateur de Renart, son inévitable antagoniste, s'efface de plus en plus, éclipsé ici par le chien Roonel, là par le coq Ghantecler. C'est avec eux désormais que Renart livre le combat judiciaire, et cette lutte héroï-comique est la conséq,uence d'aventures qui sont ou de pâles reflets décolles cj[ue nous connaissons ou des nouveautés burlesques et fantastiques.
Dans cette branche XIII (v. 1008-2366), Renart, au moyen d'une herbe qu'il a volée à un pèlerin, se noircit au point d'être méconnaissable "-. Il se fait passer pour un certain Chuflet, et, à la faveur de son déguisement, il joue des tours pendables à tous ceux qu'il rencontre : sous les yeux d'Isengrin prisonnier dans un piège, il se livre à des ébats amoureux avec Hersent ; il trompe la crédulité du pauvre Roonel qui lui aussi reste dans un trébuchet ; il mange la queue de Rossel Técureuil. Ces deux derniers viennent se plaindre à la cour du roi qui envoie successivement Tibert et Brichemer à la recherche de ce malfaiteur aussi dangereux qu'inconnu ; les messagers sont à leur tour victimes de sa malice. Il est à la fin amené par l'âne Bernart, le sanglier Baucent et Brun qui l'ont surpris dans son sommeil et lié au ventre d'un cheval. Roonel demande le combat qui lui est accordé. Renart vaincu fait le mort pour n'être pas achevé. On le met dans un sac et on le jette dans la rivière; mais il est sauvé par Grimbert.
1 Voir sur ce personnage .Jonckbloet, p. 373 et Martin, 06s., p. 45.
2 Nous étudierons plus loin, à propos de Renart teinturier, ce motif désigné ordinairement par le titre de Renart noir.
Dans lal)i'anche XVII (v. 1-1685) *, Renart, que l'on croyait mort et qu'on était en train d'enterrer en grande pompe, ressuscite tout à coup et s'enfuit en emportant Ghantecler qui maniait l'encensoir sur le bord de la fosse. Celui-ci parvient à se délivrer et Renart, poursuivi par tous les barons en tète desquels est Tardif le limaron, porle-fanon de la cour, est bientôt saisi et amené au roi. Il a ])eau s'excuser, rejeter la faute sur les autres qui ont voulu, prétend-il, lui jouer la mauvaise plaisanterie de l'enterrer tout vif; Ghantecler, qu'il vise entre tous dans ses insinuations, obtient le combat. Renart, encore vaincu, sauve de même sa vie en faisant le mort. On l'abandonne cette fois, et, malgré son piteux état, il a la force d'arracher une cuisse au corbeau Rohart qui était venu se percher sur lui et le becqueter croyant avoir affaire à un cadavre. Alors les ambassadeurs, qui n'avaient pas figuré encore, entrent ici en scène. Sur la plainte de Rohart, le roi furieux envoie Grimbert et le milan Hubert chercher le coupable. Ils reviennent rapportant la nouvelle que Renart est définitivement mort ; sa femme Hermeline, disent-ils, leur a montré son tombeau. C'était en réalité celui d'un paysan enterré récemment et qui portait son nom.
Enfin la branche XXRI est la dernière en date et la moins heureuse de ces nombreuses versions de la scène du J'iujenicnt. Elle reprend sans intérêt, sous forme d'accusations et de plaidoyers, les mêmes événements que nous ont déjà contés les branches I et V''^. Renart n'est pas cité; nous le voyons dès le début en présence du roi :
Je suis venuz a vostre mant.
Si fêtes tôt vostre coinmant.
Quant à la conclusion, elle est étrange. Le roi qui se souvient des nombreux services que lui a rendus Renart veut le réconcilier avec ses ennemis. Chantecler seul se montre impitoyable et, poussé par sa femme, Pinte, il demande la mort de son persécuteur. Renart échappe pourtant au dernier supplice en promettant au roi de lui procurer une épouse d'une richesse et
1 Knorr, loc. cit., p. 23 sq.
d'una puissance incomparables et il accomplit sa promesse en recourant à la magie *.
A considérer attentivement ces difïérentes versions du thème du Jugement, on reconnaît bien vite que le sujet de la branche I est la source d'où sont sorties toutes les autres. Alors même que l'imitation n'est pas directe, que les personnages ne sont plus les mêmes, que les événements au milieu desquels ils s'agitent sont nouveaux, et que la forme donnée à l'exposition du sujet semble avoir un certain cachet d'originalité, on se sent néanmoins toujours dans le même cadre, on voit se dessiner tous ou presque tous les mêmes traits essentiels, à savoir Renart accusé par ses ennemis, des ambassadeurs dépêchés vers lui, un habile plaidoyer présenté par le coupable ou par un de ses amis, sa mort résolue, enfin une ruse le sauvant de ce mauvais pas.
Faut-il croire pour cela que la forme de ce récit transmise par la branche I est la forme primitive, que c'est d'elle précisément que se sont inspirés les nombreux exploiteurs de ce thème ? La branche I, en un mot, est-elle la première manifestation dans le cycle français du motif qui y est le plus fécond ? Bien des raisons doivent nous faire pencher vers la négative .
Remarquons d'abord que la date la plus reculée qu'on puisse assigner à la rédaction que nous possédons de la branche I est l'année 1204. Il y est en effet question, vers la fin, d'un Coradin à qui Renart prétend avoir eu affaire :
« Sire, fet il, entendes moi!
Saluz te mande Coradins Par moi qui sui bons pèlerins.
(v. 1520 sq.)
Ce Coradin ne peut être, comme on l'a remarqué, que Malek Moaddam qui en 1204 dirigea une expédition contre Acre et mourut en 1228 '^. Or si nous nous appuyons sur des allusions
1 Voir Martin, Obs., p. 95, qui rapproche cette fin de l'épopée de Guillaume ci'Orange.
2 Martin, Ohs., p. l'i et note. Certains manuscrits portent A'oradm et Noraudin. Ce nom, d'après M. Martin, désignerait Xoureddin mort en 1173 et qui est cité par Chrestien de Troyes, Ch. Lyon. v. 594. Faudrait-il par suite faire remonter la rédaction de la branche au XII« siècle ? C'est là une question bien délicate, pour ne pas dire insoluble.
à des événements contemporains renfermées dans les branches Va et VI pour en établir approximativement la date, nous voyons que ces deux reproductions de la scène du Jugement sont antérieures à la branche l. Dans la première, le chameau qui prononce un discours en français italianisé plein de locutions juridiques semble bien rappeler les jurisconsultes « dont Frédéric I s'était servi pour établir ses droits Impériaux et dont l'un ou l'autre avait accompagné un ambassadeur impérial à la cour de France. Il se pourrait agir ici de l'entrevue à Saint-Jean-de-Losne où Frédéric pr attendit en vain le roi Louis XII en 11(52)) 1. Quant au frère Bernart à la salutaire intervention duquel le goupil doit sa grâce dans la branche VI, il est reconnu depuis longtemps que le poète a voulu désigner par ce personnage un Bernart, prieur de Grandmont en 1160, et qui aimait, dit-on, à s'ingérer dans les questions politiques du temps-. Ce sont là des détails historiques trop particuliers, d'une importance trop menue, pour qu'il n'y ait pas été fait allusion peu de temps après leur production ; autrement ils n'eussent produit aucune impression sur l'esprit des auditeurs; nulle aurait été leur portée. Les branches V=^ et VI, bien que présentant un récit moins original, un simple remaniement de la scène du Jugement, sont donc plus anciennes que la branche I et font supposer pour celle-ci une rédaction antérieure qui a servi de modèle.
D'autre part on a noté que cette branche I se composait de deux parties assez nettement distinctes l'une de l'autre par le fond des idées et aussi par le style pour pouvoir être attribuées à deux mains différentes 3. Le naturel et l'enjouement qui font de la délibération entre tous les animaux, des ambassades auprès du goupil et enlin de son arrivée à la cour trois petits chefs-d'œuvre d'une unité de ton parfaite s'évanouissent subitement dès qu'on arrive vers l'épilogue que caractérisent des inventions d'un goût douteux et une recherche exagérée du grotesque. Cet épilogue commence au vers 1423, à l'endroit môme où, pour plus de clarté, j'ai arrêté plus haut mon analyse de la branche I. Renart a obtenu sa grâce; il a pris « escrepe et bordon )). Avant son départ, il est mandé par la lionne, Dame Fière l'Orgueilleuse, qui le charge de prier
' Martin, Obs., p. 41.
« Jonckbloet, p. 373.
ï Martin, Obsi.. p. 12.
pour elle et pour son mari : il la supplie de lui faire don de son anneau :
Molt en seroit niellor ma voie.
Et sachez, se le me donez,
Bien vos sera gerredunez.
(v. IViSsq.)
Elle le lui accorde, et il prend enfin congé de la cour. Il aperçoit bientôt, sur sa route, caché dans une haie, le lièvre Gouart et l'emporte avec lui. Puis, s'arrètant sur une hauteur qui domine la vallée où se trouvent le roi et ses barons, il lance à leurs pieds sa croix, son écharpe, son bourdon et leur jette des paroles narquoises :
Danz rois, tenes vostre di'apel !
Que dex confonde le musel Qui m'enconbra de ceste frepe j Et del bordon et de Tescrepe !
. (v. 1513 sq.)
Couart en profite pour se débarrasser de son étreinte et vient tout meurtri raconter à Noble la façon dont Renart accomplit son vo:'u de pèlerinage. La tête de Renart est aussitôt mise à prix et toute la cour conduite par son porte-enseigne, le limaçon Tardif, se précipite à la poursuite du traître. Il est serré de près :
Si li poillent le pelicon
Qu'en haut en volent li flocon.
Si li pertuisent tozles reins,
A poi ne chet entre lor meins.
(v. 1587 sq.)
Il parvient cependant à échapper et se réfugie dans sa forteresse de Maupertuis où sa femme Hermeline, assistée de ses trois fds Percehaie, Malebranche et Rovel, le baigne, le ventouse et le saigne si bien qu'il guérit de ses blessures et revient à la santé.
Cette partie finale de la branche qui tient de la charge, succédant brusquement à un morceau où le travestissemeut reste dans de justes limites et où le comique se mêle harmonieusement au sérieux, ne peut être qu'une pièce rapportée ; la présence de cette addition postérieure est une seconde preuve
très sigiiilicative qu'à la rédaction de la l)ranche I a préexisté une version plus simple du Jagement. Quelle était cette version? Voyons, à défaut de témoignages français, si l'examen des poèmes étrangers qui ont imité cette scène nous fournira quelques éléments pour la solution de ce problème.
Le Remuer t, lui aussi, renferme un épilogue; ce n'est même plus un épilogue, c'est une partie importante de ce poème; la ruse de Renart s'y étale encore plus audacieuse et encore plus féconde. Doit-on mettre cette prolixité sur le compte des licences que s'est octroyées Willem? Il est certain qu'il ne peut pas être regardé comme un simple traducteur, esclave de son original. Sans parler des dénominations nouvelles qu'il donne à certains animaux ou des nouveaux personnages qu'il introduit sur la scène, tels que Gortois le chien, les coqs Gantaert et Graeiant, Pancer le castor, dame Hawi la femme du bélier Forcondetleporc-épic, Dieweline la femme de l'écureuil *, Willem n'a pas craint d'enrichir le sujet de détails empruntés à d'autres branches et même à des écrits autres que le Roman de Renart; il va jusqu'à puiser dans la tradition orale ou môme tire de son propre fonds des ressources qu'il sait habilement mettre en jeu. La partie de son poème qui traite du Plaid proprement dit ne laisse pas déjà d'otfi'ir de nombreux exemples de cette liberté. Ainsi la plainte d'Isengriu est suivie de celle du petit chien Gortois à qui Reinaert a jadis enlevé un boudin, puis de celle de Pancer qui dévoile comment le lièvre Gouart a failli être victime de sa voracité. La confession de Reinaert à son cousin est présentée d'une façon moins saccadée, moins énumérative que dans la branche I : le goupil met un certain plaisir à raconter tout au long ses exploits et rappelle des traits inconnus aux branches que nous possédons. Mais quelles que soient ces divergences et d'autres qu'il est inutile de signaler-, onne peutnier que Willem n'ait eu sous les yeux un texte assez semblable à celui de la branche I ; tantôt il a suivi ce guide pas à pas, tantôt il s'est un peu écarté de la route tracée par lui; mais jamais il ne l'a perdu de vue. L'écart est au contraire considérajjle entre les deux poèmes
' 11 y a bien encore Botsaert, sans doute le singe; mais nous verrons plus loin que ce personnage appartenait peut-être à l'ancienne tradition française .
2 En voir le détail ilans la pr.'^rar>> du Beinanvt do Martin \). XXVIII sq.
pour les événements qui suivent la condamnation du goupil; qu'on en iuge par le résumé succint que nous allons donner de la conclusion du Rehiaert.
Reinaert demande à faire une confession publique de ses fautes en attendant que l'on dresse la potence qui lui est destinée. Tout enfant, raconte-t-il, il a pris goût au carnage en léchant le sang d'un agneau qu'il avait mordu. Plus tard il avait fait un traité d'alliance avec son oncle Isengrijn ; celui-ci, fort de sa supériorité physique, ne lui accordait jamais une part du butin pris en commun, et pourtant Reinaert ne se plaignait pas, tant était grande son affection pour son parent, tant était grande aussi la quantité d'or et d'argent qu'il avait en sa possession. Ces derniers mots font dresser l'oreille au Roi et à la Reine; ils veulent savoir aussitôt ce qu'est ce trésor, où il est caché. Reinaert fait d'abord semblant de se dérober devant les conséquences de la terrible révélation qu'on exige de lui ; il s'exécute à la fin et commence un récit des plus fantastiques. Son père, à l'en croire, aurait jadis découvert et volé le trésor du roi Ermenrich ; aussitôt il aurait ourdi avec Grimbert, Isengrijn et Brun une conspiration pour élever ce dernier sur le trône royal; l'argent du trésor devait servir à payer les troupes des conjurés ; mais grâce à lui, Reinaert, ces projets criminels furent déjoués : ayant surpris leurs conversations, il s'empressa d'enlever le trésor et, depuis, il le conserve enfoui dans la forêt d'Husterloo. On le croit. Brun et Isengrijn sont sur le champ saisis et garottés ; lui-même est gracié et va partir pour Rome afin d'obtenir des indulgences. Il se fait faire une bourse avec un morceau de la peau de Brun, des souliers avec la peau des pieds d'Isengrijn et de Hersinde ; puis il prend congé de la cour et décide Couart et Belin à l'accompagner jusqu'à Maupertuis. Couart, qui y a pénétré, trouve la mort; Bebn. resté dehors et ignorant la fin de son compagnon, se laisse attacher au cou la besace de Reinaert renfermant soidisant une lettre adressée au roi. Sur le conseil du fourbe, il déclare au roi que c'est lui-même qui a dicté cette lettre. On ouvre la besace et on en tire la lettre ensanglantée du pauvre Couart. Belin paie pour tous ; lui etsa race sont voués à jamais à la fureur et à la voracité de l'ours et du loup.
Il est bien difficile de démêler dans cette longue mais ingénieuse histoire ce qui a été imaginé par Willem de ce qu'il a pu emprunter à la tradition des trouveurs français. En tout cas, elle ne renferme rien d'analogue au contenu de l'appendice
de la branche I. sauf peut-être l'aventure de Gouart à Maupertuis ; encore ne serait-ce là qu'une vague réminiscence de la prise de Couart dans une haie.
On a supposé avec assez de vraisemblance ^ que l'idée de la confession publique et celle de l'attrait exercé par le trésor dont Reinaert se dit le })ossesseur étaient en germe dans deux passages d'une autre branche, la liranche P, dont nous parlerons plus au long dans le chapitre suivant et qui est considérée comme la continuation de la branche I. Suivant ce morceau, Renart assiégé dans Maupertuis a tenté une sortie nocturne et est fait prisonnier par les troupes royales : il va être jugé, et Grimbert lui dit en présence de la cour :
Renart, sanz mile autre devise,
Hui estes venus a joïse.
Par ci vos en convient passer.
Si vos doussiez confesser
Et fere lez à vos enfanz
Dont vos avez trois bauz et jaiiz.
(V. lUGi sq.)
Renai't fait en elïet son testament qui ne manque pas d'une certaine philosophie à la Villon ; mais il n'a pas le temps de commencer sa confession, car « en grande chevauchée w arrivent Hermeline et ses trois fils :
Un sonner tôt cargie d'avoir Ameinent vtor Renart avoir.
(V. 2051 sq.)
Elle offre ce trésor au roi en échange de la grâce de Renart; la fureur de Noble mollit h. cette vue :
Rois Nobles choisi le trésor Devant lui et d'argent et d'or.
Del avoir fu niolt covoitoz.
(v. 2063 sq.)
Après une courte résistance, il cède, et Renart estdélivrédes liens qui le retenaient prisonnier.
Mais il faut avouer que ce sont là des références peu précises et qui ne nous renseignent que d'une manière vague sur le modèle suivi par Willem quand il composait ce fragment. En a-t-il tiré et le principal et les accessoii'es de sa propre imagination ou bien a-t-il trouvé le sujet ainsi présenté dans une des
(*) Martin, Reinaert, p. XXXVil.
innombrables ])ranches (jue nous avons perdues ? La seconde hypothèse est la plus vraisemblable ; car il serait étrange qu'ayant calqué la première partie de son poème sur un poème français il se tut érigé en auteur orignal pour la seconde partie. Et d'ailleurs, quelque liberté qu'on lui concède dans l'interprétation de son modèle, on doit tenir pour sérieuses ses propres paroles par lesquelles il nous avertit dans son prologue (|u'il commencele récit des faits et gestes de Renart d'après les livres français « na den walschen boekeu ». Ce n'est pas là un simple appât jeté à des lecteurs pour (]ui tout ce qui venait de France était un régal exquis.
Cette hypothèse de l'existence d'une version perdue de la scène du Jugement dont le Reinaert serait la reproduction comme aussi d'autres versions sur le même sujet non moins disparues, semble être confirmée parle contenu du petit poème italien Rainardo e Lcsengrino. Là encore nous nous trouvons en présence d'une rédaction seulement parente de la branche I et non point sa fille ; cette parenté est même d'un degré plus élevé que celle du Reinaert: nous remontoîis plus haut dans la généalogie de la scène du Jugeinent ; nous approchons du tronc commun d'où sont sortis de nombreux rameaux; le Rainardo compte parmi les principaux; la version de la branche I n'est c|u'un rameau secondaire.
Le poème italien se compose de deux parties distinctes, bien querellées par une transition naturelle grâce à laquelle la suite du récit n'est pas altérée. Dans la seconde partie (383-814 Teza, 367-632 Putelli) est racontée l'histoire du goupil et delà chèvre. Ces deux animaux ont de concert labouré un champ. Ils se prennent de querelle au moment de faire la récolte et chacun va chercher un appui. Rainardo revient avec le loup déguisé en pèlerin ; la chèvre a caché sous de la paille deux chiens qu'elle avait jadis nourris de son lait. Rainardo les aperçoit à temps et se sauve laissant Lesengrino aux prises avec eux: mais lui-même a aftaire avec d'autres chiens lancés par des paysans et il leur échappe en se suspendant à un arbre. Cette anecdote ne se retrouve point dans la compilation des manuscrits du Roman de Renart; elle a trouvé place seulement dans Renart le Contrefet ^ etaussi dans les i^ec^Y.s- d'im ménestrel de
* Le sujet n'est pas traité d'une façon tout à fait identique. Voici l'analyse du morceau donnéepar Rothep. 475 : « Ysengrin rencontre Barbue la chèvre qui parlemente, prétend avoir chez elle une sauve-
Reims, cette si curieuse chronique qui tient de la faille plus que de l'iiistoire et est parsemée de tant de contes })opulaires K Nul doute que ces deux auteurs n'aient emprunté Tépisode à la tradition soit écrite soit orale du cycle de Renart. Le Raiy<f//Y/o n"a pas seulement le mérite d'avoir conservé lui aussi ce morceau qui n"a point laissé de trace dans la collection de l'ancien i?py/r//-i^ ; il a en outre celui de nous avoir transmis dans sa première partie qui reproduit le Jugenient un curieux échantillon de nos plus vieilles branches.
Les deux rédactions que uous en possédons datent du xiv siècle ; l'une d'elles est peut-être même du xv^ siècle ; néanmoins il est vraisemblable qu'elles sont les précieux restes de l'art des premiers chanteurs de l'épopée du goupil. On croit ordinairement que, si elles s'écartent considérablement delà branche 1, c'est que le sujet est parvenu en Italie par la tradition orale "2. Certes la tradition orale a été — et l'on ne peut trop insister sur son rôle — un des grands facteurs de la formation du cycle. La plupart de ses matières étaient confiées à la mémoire plus souvent qu'au parchemin; elles étaient autant transmises par la voix que par des écrits, et il devait arriver que. dans ces voyages incessants de bouche en bouche, elles se transformaient et variaient à rinlini. Mais est-ce bien
garde et i;>i'oinel de la lui apporter le lendemain. Barbue va trouver deux chiens qu'elle a nourris de son lait ; ils raccorapagnent le lendemain et se cachent derrière uu buisson. Ysengrin vient avec Kenart ; celui-ci entrevoit les chiens, en avertit mystérieusement Ysengrin et entame là-dessus une longue discussion liérissée de fréquentes citations savantes et d'allusions à l'histoire du temps. Ysengrin n'y comprend rien; Renart s'esquive; son compère est fort maltraité par les chiens. »
» Récita (Van incne^trel de Reima, p. p. N. de AVailly. Paris, 1887, p. '2U7 sij. La chose se passe, comme dans Roiaii In Coiilrcfcl, entre le loup et la chèvre. 11 la charge de travailler sa terre parce que, dit-il, il a alfaire à la cour de Noble avec Belin qui prétend qu'il a dévoré deux de ses brebis. Les deux chiens amenés par la chèvre s'appellent Ta])urel et Roenel. Renart avertit à mots couverts Isengrin qui ne comprend pas et s'en trouve mal. On peut rapprocher de ce récit certains contes populaires, Bladé, Contes Gasco>is:, III p. 200 sq. et Orbeliani-Tsagareli, p- 155. Le ctnnmencenient de la Ijranche XXII où Renart, Ghantecler, Brichemer et Isengrin s'associent pour cultiver un champ et se disputent au moment de la récolte olfre un rapport lointain avec ces histoires. Voir là-dessus Kolmatchevksy, p. 120 sq. et Krolm. B(0' niid Fi/r]is, p. lOo.
3 Martin, Obs., p. i.)9.
le cas ici? Un examen attentif de la forme du manuscrit d'Oxford (Teza) conduit à une autre conclusion*. La langue du poème n'est pas, nous l'avons dit, de l'italien, c'est du français italianisé: il ne s'agit pas ici, comme c'est le cas pour le Reînaert. d'une imitation littéraire; nous avons affaire, à n'ert point douter, à une véritanle imitation formelle. 8ans doute^ les vers, pour la mesure et pour la rime, ne i)euvent guère seremettre en français: mais ces vers sont des vers de huit syllabes à rime pl;ite. peu connus de l'ancienne poésie italienne; ilsrenferment des assonances au milieu des rimes; ils ont de plus le caractère lyrique delà vieille poésie française; le récit paraît être divisé en strophes de quatre vers bien liés entre eux, formant un sens complet, et la même idée se trouve -répétée oii variée dans les deux moitiés du quatrain'^. Voilà des preuves assez convaincantes, semble-t-il, pour avancer que ce poèmeitalien est une transcription de branches réellement écrites, composées à une époque fort ancienne, et non un apport tardif dans l'Italie septentrionale de récits déformés par plusieurs siècles de transmission orale. Par suite, quelles qu'aient étéla maladresse et l'ignorance des scribes vénitiens, quel puissant intérêt ont pour nous ces vers d'une facture incorrecte et cette reproduction trop souvent incohérente du sujet qui nous occupe!
Dès les premiers vers du Rainardo, quand on les rapproche de ceux de la branche I, on se sent dérouté. Celle-ci ne suffit pas en effet pour fournir des points de comparaison, il faut aller les chercher dans une autre branche. Si la désignatioit d'une époque particulière pour la tenue du Piaid, celle de l'Ascension, est commune aux deux morceaux, il n'en est plusde même pour ce qui suit immédiatement :
«Les remarques qui suivent m'ont été suggérées en grande partiepar M. G. Paris qui m'a communiqué quelques pages inédites sur la publication de M. Teza.
2 En voici deux exemples constitués par deux strophes qui se suivent :
K Zilberto dis che ben lo farà.
Parle se da la code e si sen va :
Fin al chasiel de (dant^ Raynaid Va Zilberto senza reguardo :
RENAIVr ET LE LIOX 93
Vol gran ourt tenir iIp so l)ern;iz() De beslie demestege e salvaze.
Non e grande ne m^nor Ghe tote novegna a lo segnor.
(V. y sq.)
Ce passage n'a de (•ori'esp(jiidaiit({ne celui de la ])ranche V'*:
La cors estoit granz et ]ilenere. Restes i ot de grant maiiere Feibles et forz, granz et petites Oui totes sont an roi sougites.
(V. 301 sq. 1)
Cette constatation d un certain rai)[)ort entre le Uainavdo et une branche française autre que la branche 1 est déjà assez signiticative ; elle nous prouve que les trouveurs qui ont reproduit à ditîerentes époques et sous difï'érentes formes la scène ûnJi({ie))ient n'ont pas tous connu ou suivi le texte de la branche l. Nous avions donc raison d'hésiter tout d'abord à concé- ■der à cette branche la paternité des nombreuses variantes sur •ee sujet. Il en résulte non moins clairement que celui qui, le premier, transcrivit \e Rainardo s'est servi lui aussi d'une tra-
E Raynaido era in una montagna Glie (le le altre bestie no se lagna.
'Juindi'xe porte à per entrer 10 altrelanle per esclianper.
(V. 88 sq.)
■Citons aussi cette sti-oplie ]>K'n caractéi'isée :
La inula de Zilberlo ben Irulu, Uuola de llaynaldo va zopa.
La niLila de Zilberto ben anbla, K quehi de Itaynaldo si è stanclia.
(V. 164 sq.) * Le texte Martin porte :
de lotea guises fjiii lotes sont au roi susniises.
La leçon que je rapproche du liainurdo estcelle qui a été suivie par Méon v. 8259 sq.
dition autre que celle de la branche I; ces quatre vers en font foi. Dans la suite, le Rninardo nous présente à peu près les mêmes événements que la branche I ; mais comme son récit est plus simple, plus naïf ! Gomme il porte un cachet de réelle antiquité ! Quand Lesengrino a terminé son réquisitoire et demandé vengeance de l'infâme qui a souillé sa femme, le lion se montre ému et, dans sa sagesse, il croit que cet adultère mérite châtiment :
Questa è grande ofension :
Ghi onis i'altru muier.
E son tegnu de iostixier.
(v. 30 sq.;
Que cette honnêteté de sentiments est loin du persiflage, du ton badin avec lequel Noble dans la branche I commente la mésaventure du plaignant :
Ysengrin, leissiez ce ester.
Vos nï poes rien conquester, Ains ramentevez vostre honte.
Musart sont li roi et li conte, Et cil qui tienent les granz corz Devienent cop, hui est li jorz.
Onques de si petit domage Ne fu tel duel ne si grant rage.
(v. 45 sq.)
Certes tout ce bruit que, dans la branche I, mène Isengrin autour de son malheur conjugal n'aurait eu aucune suite sans l'arrivée opportune de Chantecler et du cadavre de la pauvre Copée. Or rien de cette jolie mise en scène n'apparaît dans le Rainardo ; elle est remplacée par une plainte du coq présent au Plaid, laquelle suit immédiatement celle de Lesengrino :
Un Cantacler » si s'aprexenta Davant lolion, si se lamenta.
Nobel lion, per deo marci De Raynald fa raxon a mi.
(v. 33 sq.) Et il énumère les mauvais traitements exercés par Rainardo
1 Le scribe italien fait de ce mot un nom commun. Voir là-dessus Martin, Eeidelberg. Jahrb. d. Literatur, 167U, p. 162.
sur ses poules et sur lui-même, ce qui est plus grave: câi-.chantaut les heures, il appartient à Tordre sacré. Le roi accueille cette })lainte d'une oreille aussi complaisante que celle qui a tout à l'heure accepté la plainte de Lesengrino. Il ordonnne à Busnardo le crieur de prononcer le ban du coupable et à Bocii;i. de l'écrire dans son livre ' .
Cet exposé simple et tout naturel des faits sent son vieux temps quand on le rapproche du drame plus mouvementé, moins rapide, et d'an développement déjà raffiné, du poème français. Ces deux expressions d'un môme sujet sont deux étapes très distantes l'une de l'autre au milieu des transformations nombreuses qu'à dû subir l'histoire du Jagenicnt et, parmi elles, la forme donnée par le Rainavdo peut être tenue pour une des plus vieilles.
Le reste du poème italien ne se caractérise pas moins par la sobriété et la franchise de sa narration. Gilberto prend la défense de l'absent, se porte garant de son innocence et promet de ramener avant trois jours en présence du roi. Celui-ci se laisse fléchir. Ainsi une seule ambassade au lieu des trois du Renart et du Rcinacrt. détail d'une haute importance et dont nous saisirons la valeur dans le chapitre suivant. Contentonsnous de le signaler ici. Grilberto, non sans peine, décide Rainardo à le suivre; il a peur, tant ses fautes sont grandes, d'aller s'exposer à un jugement dont l'issue est certaine. Aussi, ajoute le poète dans son gentil et naïf langage :
La mula de Zilberto hen trota, Quela de Raynaldo va zopa.
La mula de Zilberto ben anbla, E quela de Raynaldo si è stanclia.
(v. 164 sq. 2) Dans la branche lainsi que dans le Reinaert, le récit du voya-
2 Dans le texte Putelli, ce nom de Bocha est remplacé par un simple appellatif, Simia: c'est peut être l'équivalent de Botsaez-t ou Bokaert, le clerc du roi dans le ReinaerL Cette coïncidence, si elle était fondée, serait rurieuse, car elle prouverait que l'introduction de ce personnage n'est pas due à Willem et qu'il a été connu des anciens trouveurs. Cf. Martin, Obs., p. 100 et Heidelberg. Jahrb. d. Literatur, 1870, p. 162.
2 Ces vers rappellent ceux de la hr. I que j'ai cités plus haut :
Dex, con la mule Grinbert anble !
Mes li chevax Renart açope.
fv. 1190 sq .)
ge de Grimbert et (le Retiart comprend deux épisodes, celui de Renart voulant prendre des gélines et celui de sa confession. Ne sont-ce pas deux exfoliations, à en juger par le Rainardo'^ Là les événements se précipitent et, sans transition, nous voyons nos voyageurs arriver à la cour du lion. Celui-ci salue l'entrée du coupable par des paroles pleines de courroux ; Lesengrino renouvelle sa plainte; après une plaidoirie de Gilberto, quimet en doute Tinnocence de la louve, après une réplique de celle-ci et une courte défense de Rainardo, ce dernier est absous de ce chef d'accusation. Mais voici Gantaclerqui, àson tour, réclame une seconde fois justice ; Rainardo triomphe encore et cela à l'aide d'un argument inattendu : il ne va à l'église que pour manger gelines et chapons, il n'écoute pas les heures de Cantacler, car les bêtes et les oiseaux ne sont pas de la même religion, (xracié il prête au roi, qui l'exige, le serment de vivre désormais "d'une vie paisible.
Bien des points sont obscurs et le resteront toujours dans cette transcription italienne. Ce qui nous préoccupait pour le /i?er/i«er^, c'était surtout de découvrir ce que le traducteur avait pu ajouter à son modèle. Ici, nous avons bien plus à nous demander quelles mutilations ont dû opérer dans le thème primitif plusieurs générations de scribes ignorants et inintelligents. Sans aucun doute, la matière importée de France était plus étolïée; sans aucun doute, aussi, ses divers éléments offraient entre eux une plus grande cohésion. Il nous est impossible d'éclaircir à fond ce mystère; tout nous fait défaut pour restituer dans sa forme intégrale l'antique branche dont le Rainardo nous a transmis une image décolorée. Les contours semblent du moins avoir échappé aux ravages du temps et, sous la grâce rude et sauvage dont ils sont restés empreints, on peut saisir encore les principaux linéaments de l'action telle que l'avait conçue et développée l'art dégagé de toute prétention et de tout artifice des anciens chanteurs de Renart. Un plaid tenu à l'Ascension parle roi des animaux, les plaintes accusatrices des deux grands ennemis du goupil, la condamnation du coupable suspendue jusqu'à ce qu'il revînt accompagné de l'ami qui l'a défendu, enfin sa grâce obtenue après une habile réfutation de ses accusateurs, voilà quels étaient, à l'origine, les différents actes de ce drame avec le motif de l'adultère de la louve et celui du massacre des poules de Chantecler comme ressorts principaux. Ce sont là aussi, les deux ressorts du drame dans la branche I et dans le Rei-
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naert; mais, dans ces poèmes, Fintrigue s'est compliquée, l'action a acquis une vie plus intense: l'adultère devient l'occasion d'une ironique discussion où s'étale un scepticisme frondeur ; la haine de Chantecler fournit la matière d'une scène carnavalesque mi-sérieuse, nii-Louli'onne : double transformation possible seulement dans une société où les sentiments s'étaient affinés et où le goût littéraire était déjà délicat. De plus, une triple ambassade, remplaçant la mission unique de Grimbert, vient renforcer l'intérêt et retarde le dénouement pour rendre plus imminente et nécessaire la condamnation de Renart; et alors que, dans le Ralnarclo, il suffisait au goupil de se présenter pour déjouer par son éloquence les calomnies de ses adversaires, ailleurs nous voyons les fourches se dresser pour lui; nous sommes presque pris de pitié pour le malheureux, seul en face de cette foule ameutée, et qui va expier si durement ses méfaits; nous nous sentons remués malgré nous, tant le moment est solennel, tant le tableau est palpitant! Émotion de courte durée, car le mensonge et la ruse reprennent vite le dessus et triomphent de la mort impuissante à saisir Renart, qui la nargue comme il nargue tous ses ennemis .
Il serait temps, semble-t-il, puisque nous sommes remontés à une forme simple et presque primitive de la scène du Jugc- '^inent, de rechercher la source d'où elle dérive et d'établir à laquelle, de la tradition savante ou de la tradition populaire, nous en sommes redevables. La question ne peut pas être posée d'une façon aussi simple. Ce serait possible s'il était évident à priori que le morceau du Jugement fût un conte indépendant, sans lien aucun avec d'autres récits, et transporté directement du dehors dans le cycle de Renart. Tout autre et plus complexe est le problème s'il est prouvé au contraire que ce conte n'est, dans le cycle, qu'un conte adventice. Doit-il son introduction, non pas à la tradition savante ou à la tradition populaire, mais à un développement ultérieur de certains traits propres à un conte plus ancien, originaire, lui, véritablement d'une de ces sources ? En un mot, faut-il le traiter comme un épisode externe et non comme un épisode interne ?
Et, tout d'abord, n'est-on pas frappé, en parcourant les diverses péripéties du drame du Jugement, des ressemblances qu'il offre avec la fable ésopique bien connue du Lion malade ? Ne voit-on pas également dans celle-ci le renard absent de la cour,