‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 12 sur 55 · L. SuDRE, Renart · texte numérisé non relu

L. SuDRE, Renart

accusé par le loup, puis revenant à temps pour confondre ses accusateurs ? Ce sont, dans un cadre différent constitué par la maladie et la guérison du roi, les mêmes événements, suivant une marche identique. Le fait même que la coïncidence n'est que partielle entre les deux morceaux n'infirmerait en rien l'hypothèse que le sujet du Rainarclo et de la branche I provient en ligne directe de l'apologue classique. Plusieurs fois, en effet, nous aurons à constater que, pour des récits empruntés à telle ou telle source, nos trouveurs ne se sontpas fait faute de développer certaines parties au détriment des autres, laissées dans l'ombre. Mais ce n'est pas le cas ici. La transformation qu'a subie la fable grecque dans l'histoire du Jugement et l'extension considérable de quelques-uns de ses motifs ne sont pas le fait d'un choix fait exabrupto par nos poètes et n'ont rien de spontané. Elles sont au contraire le résultat d'une évolution lente et en quelque sorte inconsciente : par d'insensibles degrés est sortie de cette scène du Lion ^naïade un récit composé de quelques-uns seulement de ses éléments, mais qui, grâce à son ingénieuse charpente, a l'air d'une création toute nouvelle et tout originale. En effet le Reinhart renferme, enchâssée justement dans un cadre identique à celui de la fable grecque, une grande partie de la scène du Jugement, et la façon dont il expose cette scène est celle de la branche I : nous y revoyons le roi tenant sa cour, toutes les bêtes se rendant auprès de lui, sauf le goupil ; celui-ci accusé par Isengrin et défendu par le blaireau ; l'arrivée de Ghantecler et de Pinte portant le cadavre de leur fille, l'enterrement solennel de la défunte, les messages malheureux de Brun et de Tibert, l'envoi du blaireau suivi de l'arrivée du coupable *. Mais là se bornent les rapports entre les deux poèmes. Dans la branche I, le Plaid n'est point motivé :

» Notons néanmoins ici un léger écart : le blaireau Krhnel conseille à Reinhart de quitter le pays ; c'est lui qui veut à toute force obéir à la sommation du roi. Le vol des gelines et la confession de ses péchés n'y figurent pas non plus; la rédaction du Glichezare semble tenir le milieu entre celle du Rainardo et celle de la br. I, Voir d'ailleurs dans Voretzseh, 3^ article page 1. sq. une étude détaillée de ces ditférences. Là où le Glichezare s'éloigne de la branche I, il se rapproche tantôt de la branche X, tantôt de la branche V^, ce qui fait forcément supposer la préexistence d'un original perdu dont la branche I est le remaniement.

Et près estoit l'asensions Que Sire Noble li lions Totes les bestes fist venir En son pales por cort tenir.

(V. 15sq.)

Le Glichezare, au contraire, nous montre le lion malade ; le roi des fourmis, pour venger la destruction de sa race, lui est entré dans l'oreille et lui cause d'horribles souffrances. Voyant dans ces tortures la marque du doigt de Dieu qui veut le punir d'avoir négligé de tenir ses plaids, il convoque sa cour plénière (v. 1239-1321). Voilà pour l'introduction. Tout ce qui suit l'arrivée du renard est d'accord avec ce début ; c'est l'histoire de celui-ci se vengeant de ses ennemis en faisant servir leur peau ou d'autres parties de leur corps à la guérison du roi. Ainsi les éléments communs aux deux poèmes forment presque tout le sujet dans le Rainardo et dans la branche I et ont en eux-mêmes leur raison suffisante ; dans le Reinhart, ils ne figurent qu'à l'état de motifs accessoires et servent aux fins d'un motif principal qui les englobe et les enserre. Par suite, il semble de toute évidence que l'histoire du Jugement était à l'origine liée intimement à celle de Renart médecin, ne faisait qu'un avec elle. Gela devient indubitable si l'on songe que, dans le Roman de Renart lui-même, la branche X, qui va faire l'objet du chapitre suivant et qui relate cet épisode de Renart médecin, est précédée, elle aussi, d'un semblant de plaid. Qu'on se rappelle en outre que dans le Relnacrt le goupil, au moment de prendre congé du roi, exige qu'on lui fasse des souliers et une besace de pèlerin avec la peau du loup, de la louve et de l'ours : réminiscence certaine de la forme archaïque, où le récit se terminait, comme dans la fable grecque, par la comique éternelle vengeance de Renart faisant disparaître la fièvre du lion avec la fourrure toute chaude de ses calomniateurs écorchés à vif.

Mais, m'objectera-t-on, comment se fait-il, si telle est l'affinité entre les deux contes du Jugement et de Remirt médecin, que le prototype français du Rainardo, plus ancien que le Rci)iliart, n'ait conservé aucune trace de la forme archaïque transmise presque intacte par le poème allemand ? N'y a-t-il pas là une contradiction flagrante ? La chose s'explique très simplement. Ce que les trouveurs ont appelé Vcstoirc de Renart était un vaste asile ouvert à tout venant ; n'importe

quel récit, pourvu qu'il retraçât quelque trait de la vie du goupil, y avait droit d'entrée et, une fois admis, était traité comme l'égal de ses devanciers ; nulle préséance, nulle hiérarchie dans cette foule bigarrée et sans unité de race. Les renouvellements d'un sujet n'en excluaient pas la rédaction première, et celle-ci tolérait le voisinage de ses puînées. A côté de la branche du Jugement, définitivement constituée, subsista la branche dont elle n'était que le rajeunissement et où l'histoire du Jugement n'était pas encore dégagée de celle de Renart médecin. Celle-ci existait encore quand le Glichezare fit son choix parmi les nombreux chants français qu'il avait à sa disposition et, s'il a jeté son dévolu sur l'une plutôt que sur l'autre, ce fut sans doute parce qu'elle servait mieux à son dessein et fournissait un dénouement plus approprié au reste de son poème.

Tout ce que l'on peut conclure de la disparité entre le Rai- 7iardo et le Reinha7^t, c'est que la scène du Jugement a été de très bonne heure détachée de la branche de Renart m,édecin; c'est là d'ailleurs un renseignement qui a sa valeur pour l'histoire générale de la formation de notre cycle.

Si donc il est établi que le conte du Jugement n'est qu'une partie intégrante de celui de Renart médecin, dont il a été distrait à un moment donné, nous devons le réunir à lui dans une commune étude pour remonter à ses sources premières. C'est en recherchant l'origine du second, tel que la branche X nous l'a conservé, que nous nous rendrons compte de la formation du premier. Par là seulement nous arriverons à démêler les fils de cet écheveau embrouillé.

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