RENART MEDECIN
La rédaction du conte de Renart médecin donnée par la branche X est plus archaïque que celle du Reinhart. — Par contre, son préambule est plus moderne.— Affinités de celui-ci avec la branche I. — Ce qu'était primitivement le récit de cette aventure dans le Roman de Renart. — Des étapes qu'il a parcourues avant de prendre la forme qu'il a dans la branche X. — La scène du Jugement est contenue en germe dans l'apologue ésopique du Lion malade et dans ses nombreux dérivés latins. — Dans quelle mesure peuton dire que la scène du Jitgement est de provenance orientale ?
Le cycle français renferme, on le sait déjà, deux versions du conte de Renart iuédecin, l'une dans la branche X, l'autre dans l'épisode final du Reinhart. Notre premier soin doit être de les comparer. Car, outre qu'elles présentent de sérieuses divergences dans l'exposé de la scène même de la guérison du lion, les préambules qui, de part et d'autre, précédent cette scène sont notablement différents. Il est donc nécessaire de rechercher les causes de cette double diversité si nous voulons dégager de cette mixture d'éléments multiples la forme simple et presque pure de tout alliage qu'a dû posséder le Roman de Renart concurremment avec VYsengrimus. C'est celle-là seule que nous pourrons rapprocher des récits que Paul Diacre et l'auteur de VFcMsis ont conçus d'après la fable ésopique du Lion onalade. Cela fait, il nous restera à montrer que dans ces dernières versions, qui ont été les intermédiaires entre la fable ésopique et nos récits français, et dans la fable ésopique elle-même, se trouvaient les germes des transformations ultérieures ; que c'est par un développement naturel que Je tableau si étroit et au dessin à peine ébauché de l'apologue grec est devenu le tableau large et riche en couleurs du Reinhart et de la branche X. Alors nous pourrons reprendre la question laissée en suspens dans le chapitre précédent ; alors nous pourrons nous demander pourcpioi de cet imposant ensemble s'est détaché, à un certain moment, un
fragment qui, s'entourant de données nouvelles, s'est érigé à son tour en épisode indépendant, et pourquoi il a en peu de temps éclipsé celui dont il était sorti, au point de devenir le morceau capital, la pièce maîtresse de tout le cycle.
Voyons d'abord comment la branche X et le Reinhart ont traité la scène de la guérison du lion par le goupil.
Dans la branche X (v. 1160-1704), Noble, à la suite d'incidents contés dans le préambule, tombe subitement malade:
Partot a fet mires mander.
N'en remest nus jusqu'à la mer Por alegier le de son mal.
Tant en vint d'amont et d'aval Que je n'en sai dire le conte.
(v. 1165 sq.)
Ils sont impuissants à le guérir. Alors Grimbert se met à la recherche de son cousin. II. le découvre dans sa forteresse de Valgris et obtient de lui la promesse qu'il va venir apporter le concours de sa science :
Devant lo roi irai demein,
Foi que doi Deu et seint Germein.
(v. 1243 sq.)
En route, Renart cueille dans un jardin des herbes précieuses qu'il entasse bien battues et séchées dans un barillet, vole à un pèlerin endormi un onguent qui n'a pas son pareil, Aliboron, et, ainsi muni, arrive à la cour. Ses premières paroles
Sire, je snivenu de Rome Et de Salerne etd'otre mer Por vostre garisson trover.
(v. 1380 sq.)
laissent d'abord Noble incrédule. Mais le rusé ne se décourage pas ; il insiste, retrace le long itinéraire qu'il a parcouru, sa conversation avec un « sage » de Salerne, montre son onguent et son barillet. Tout cela est si persuasif que Noble ne se donne pas la peine d'écouter les doléances de Roonel et ses protestations contre l'alibi invoqué par Renart ; il ferme la bouche à Tibert qui prend la défense de ce dernier ; il réclame les soins de ce médecin ; il a hâte d'être débarrassé de ses intolérables douleurs :
E vos, Renart, pensez de moi, Si en pernes liastif conroi I Je ai un mal dont ne \oi gote.
Ne ne quit veoir Pantecoste.
Je ne vos puis la moitié dire De la dolor qui me fet frire.
(v. 1499 sq.)
Renart se fait apporter l'urine du malade ; il l'examine avec le plus grand sérieux, tire son diagnostic et fait promettre à Noble de lui donner tout ce qu'il exigera. C'est d'abord la peau du loup « a tôt la hure », puis la corne et une courroie du dos du cerf, enlin la fourrure de Tibert *. Celui-ci échappe néanmoins à cette mutilation ; il s'enfuit par un pcrtuis qu'il avise dans la salle dont la porte, sur l'ordre de Renart, avait été soigneusement fermée. Le roi transpire avec abondance sous l'effet du fameux onguent, est enveloppé de la robe du loup et, sitôt qu'il a bu la potion que lui sert le faux docteur, il ne sent plus aucun mal. Il jure alors à son sauveur de l'assister dans tous ses dangers et le fait escorter jusqu'à Thérouanne par cent de ses chevaliers '^.
Dans le Reinliart (v. 1835-2248), Krimel, sur l'ordre du roi, va quérir son cousin au fond de son manoir. Sourd au conseil que lui donnait son parent de ne pas se présenter à la cour, Reinhart « prit dans sa chambre le plus bel habit de cour qu'il put trouver ; puis il endossa un manteau de toile comme en portent les pèlerins ; il prit un sac de médecine ; il y ajouta une boîte dans laquelle il mit des clous de girofle et de la cannelle. Il se donna l'air d'un médecin. Il portait encore maintes épices peu connues et, prenant un bâton à la main, il sortit avec son cousin de la forêt pour se rendre à la cour. » A son arrivée, Isengrîn, Schantecler et Diezelin mènent grand bruit; Reinhart se montre scandalisé de ce tumulte et le roi le fait cesser. Toute cette partie de la narration ne manque pas d'un certain naturel ; l'original du Glichezare était
« Cette ingénieuse vengeance de Renart contre ses ennemis a servi de base à la seconde partie de la branche XXII : le goupil propose au lion, pour parfaire l'œuvre singulière qu'il médite, de prendre la peau de la nuque et du cou du cerf, la crête du coq, la hure du loup.
2 Des allusions à cet épisode se trouvent br. VI v. 189 sq., XVII V. 400 sq. , XXIII V. 245 sq. ; cf. XI v. 853 sq.
certainement plus simple que le texte de la branche X ; quoique assez heureuses par elles-mêmes, les inventions de la cueillette d'herbes dans le jardin et du vol de l'onguent au pèlerin endormi n'ont pas la naïveté de l'exposition du poème allemand. Mais, dans la suite, ce poème, s'il garde toujours la note juste, s'il reste dans les limites d'une demi-vraisemblance, présente une situation plus compliquée et un dénouement plus travaillé.
Plus exigeant en effet que dans la branche X, Reinhart demande à Noble les dépouilles de Brun et d'Isengrîn, un chaperon de la fourrure du chat, la chair de Pinte cuite dans le lard du sanglier, une courroie du cuir du cerf et enfin, comme récompense pour Bendin, le célèbre docteur qui lui a révélé ses secrets, la peau du castor. Le roi se baigne ; puis, coiffé du bonnet de Diepreht, enveloppé dans la robe d'Isengrîn^ il sent bientôt une douce chaleur qui chasse la fourmi hors de son oreille et le soulage aussitôt. Ce n'est pas tout. Le traître, après s'être vengé de ses ennemis, va causer la perte de ses propres amis, de ceux qui l'ont défendu en son absence. Il fait concéder à l'éléphant la terre de Bohême, et le nouveau seigneur est à peine arrivé sur ses terres qu'il est roué de coups et blessé à mort. Le chameau, sur la demande de Reinhart, est nommé abbesse de l'abbaye d'Estein : les religieuses le battent jusqu'au sang^ Enfin, pour couronner tous ces forfaits, Reinhart ôte la vie à son bienfaiteur, au roi. Il lui fait accroire qu'il n'est pas assez rétabli, lui sert une potion et s'esquive. Il est à peine parti que le lion est pris d'atroces douleurs et expire peu après. « Son crâne, dit le poète, saute en trois pièces et sa langue se tortille en neuf plis. »
Pourquoi le Grli'chezare dont la rédaction est, ordinairement si sobre et touche presque à la sécheresse, montre-t-il ici une abondance inusitée? Cet épisode, ne l'oublions pas, est l'épisode final dans le Rcinliart^ et même, d'après la constitution du poème allemand, c'est plus que l'épisode final, c'est la conclusion, le couronnement de l'œuvre entière. Tout ce qui précède n'est qu'une préparation à cet épilogue. Là doivent se condenser, dans un dénouement comique et sombre à la fois,tous les événements antérieurs ;
ï Toute cette partie du récit relative à l'éléphant et au chameau est pleine d'allusions à des événements du temps ; voir là-dessus Reissenberger, p. 16 sq. Martin, 0{*s., p. 108 sq. et Voretzsch, 3e artp. 22-
RENART Ki- LE LIOX 105
là doit triompher dans toute sa hardiesse et dans toat son cynisme la ruse du goupil. Le plan adopté par le traducteur, cette combinaison voulue des éléments de l'histoire du renard en vue de leur donner une forme définitive et artistique, le forçaient, à cette place, d'en agir librement avec la tradition ; il lui fallait ici grossir chacun de ses traits pour en rendre l'effet plus sensible, et ajouter de nouveaux détails pour satisfaire aux nécessités de la thèse soutenue, pour la présenter dans toute sa force. Voilà pourquoi le héros, au lieu de se venger simplement d'Isengrîn, du cerf et du chat, exerce aussi ses représailles sur Pinte, sur Brun et sur le castor; chacun de ses ennemis est, une dernière fois et d'une façon sanglante, victime de son ressentiment *. Mais ce n'est pas assez pour nous donner une idée complète du caractère de Reinhart. A la série des vengeances ' succède celle des ingratitudes. Ceux qui l'ont protégé et défendu, le roi lui-même, une fois guéri, pourraient revenir sur son compte et lui faire expier un jour ou l'autre leur pusillanimité et leur faiblesse. Voilà pourquoi il écarte bien loin de lui l'éléphant et le chameau ; voilà pourquoi la potion qui, dans la branche X, soulage le roi sert ici à l'empoisonner 2. « Tout le monde, dit le poète, pleura la mort du roi ; tous menacèrent à grands cris le bon Reinhart. » Cris inutiles, menaces impuissantes : Reinhart est désormais seul, victorieux, maître du monde ; la roue de la fortune a tourné de son côté, il est à l'apogée de sa gloire.
1 Tel n'est pas l'avis de Voretzsch, 3e art. p. 21 : pour lui, cette multiplicité des vengeances du goupil dans le ReinJuirt -provient de ce que l'ours, la poule, le sanglier et le castor, qui ne jouent aucun rôle dans le préambule de la br. X, en jouaient un dans le prologue de la branche qui a servi de modèle au Glichezare. Les ressem» blances qu'offre à ce point de vue la br. ¥->• avec le Reinhart semblent d'ailleurs conflrmer cette supposition. Pourtant il est à croire que le Glichezare, ayant montré une liberté incontestable dans ce qui suit immédiatement, a pu fort bien faire acte d'indépendance dans la partie qui nous occupe. D'ailleurs aurait-il suivi de très près une brandie française, cela ne ferait que prouver en faveur de l'ancienneté de la branche X qui, comme on le verra plus loin, lorsqu'on l'a débarrassée de tous les éléments adventices et d'une date postérieure, se montre très voisine des récits antiques où le le loup seul était victime du ressentiment de Renart.
2 On ne peut guère se ranger à l'opinion de Rothe, p. G2 note, qui suppose que le Glichezare a pris le mot poison du Roman de Renart dans le sens de breuvage. Voir là-dessus "Voretzsch Se art. p. 22 sq.
Jamais n'en ert Renart mis jus Se Dieus nel fait ki maint lassus
dit en forme de conclusion Jacquemard Gelée dans Renart le Nouvel \ ces deux vers pourraient aussi bien terminer le ReinTiart.
La version du conte de Renart niédecin donnée par la ])ranche X est donc plus ancienne que celle du Reinhart\ nous verrons même tout à l'heure, grâce à l'examen détaillé de chacun de ses motifs, qu'elle est des plus archaïques.
Par contre, le rapport est inverse entre les deux poèmes en ce qui concerne l'introduction mise par l'un et par l'autre en tête de ce conte. Pour cette partie, le Glichezare se tient plus près de la vieille tradition du cycle que le trouveur français. Nous connaissons déjà le préambule du Reinhart; nous savons que c'est une reproduction de la scène du Jugement, analogue au contenu de la première moitié de la branche I. Voyons quel est le préambule de la branche X.
Noble tenait sa fête, et tous les animaux étaient rassemblés autour de lui, sauf le châtelain de Valgris, Renart ; et pourtant il avait été convoqué plus de vingt fois. Le roi est indigné de cette opiniâtreté de son vassal :
De si grant honte selonc droit Jugiez le moi solonc raison I Et puis VUS dirai l'aceson Bel seignor, se vos commandez, Por qoi vos ai ici mandez.
(v. 44 sq.)
Tous hésitent, tant ils redoutent la vengeance de Renart. Isengrin seul veut que, sans autre forme de procès, on saisisse la terre du criminel et qu'on le jette en prison. Tibert cependant obtient qu'on le mande encore une fois et qu'on entende sa défense. Roonel est désigné pour aller le quérir. Renart fait prendre Roonel à un piège qu'il lui a affirmé être les reliques de Saint Hilaire. Le malheureux, toutécorché, revient à la cour d'où le roi, Brichemer, Isengrin, Grimbert et Belin étaient absents. Noble en effet avait emmené une partie de ses barons soi-disant pour « esbanoier». Mais,en route, il leur révèle mystérieusement qu'il avait assemblé sa cour dans le but de la conduire en guerre contre le castel de Renart. Isengrin propose de retarder ce siège jusqu'au retour de Roonel ;. s'il revient seul, on pourra avec
justice mettre le projet à exécution. La chose parait décidée, malgré les protestations de Grimbert, et tous retournent au palais. A la vue de l'infortuné Roonel, nouvelle fureur du roi, nouvelle demande de moyens violents faite par Isengrin. On consent toutefois, sur les observations de Belin, à envoyer un second messager, qui est Brichemer *. Renart sort de son château, fait mine de le suivre et, arrivé près d'une ferme, le met sournoisement aux prises avec trois chiens. Brichemer se présente tout meurtri devant le roi qui jure de le venger. Il oublie toutefois son serment et se contente de couver sa colère, tant et si bien que
Si 11 prist une maladie Dont il quida perdre la vie.
(v. 1161 sq.)
Et alors, comme on l'a vu plus haut, Grimbert va chercher son cousin.
Telle est donc cette branche X. Les imperfections de son plan sautent aux yeux, surtout quand on la compare au récit si plein d'unité du Reinliart. Ainsi, le roi consulte d'abord ses barons pour savoir ce qu'il faut faire de Renart. Puis il déclare, en grand secret, à quatre d'entre eux que son intention bien arrêtée est de l'assiéger dans son château. On s'imagine qu'après le retour de Brichemer il sera, poussé à bout et que, sa patience lassée, il va se mettre â la tête de son armée et tenter l'assaut de Valgris. Point du tout. Il laisse â l'avenir et au hasard le soin de sa vengeance.
» Il est assez étrange qu'à cet endroit la br. X semble se rapprocher du Reinhart où s'ouvre aussi une discussion juridique après le retour du premier messager, tandis que dans la br. I le retour du premier messager est immédiatement suivi de l'envoi d'un second. Voretzscli, 3e art. p. 12 sq. croit que le Reinhart, la br. X et aussi la br. V» qui a été signalée déjà à plusieurs reprises comme se rapprochant du ReinliaH ont eu un original commun qui ne serait autre qu'une brandie désignée par ce passage du début de la br. I :
Ce dit l'estoire el premier vers.
(v.ll)
•T'avoue, pour ma part, que, quelque séduisante que soit cette tliéorie, les ressemblances entre les deux morceaux français et le morceau allemand ne sont pas assez précises, et le sens de ce vers de la br. I est trop vague pour qu'elle soit acceptable.
Puis furent eiusi longement Que il n'en fu au roi nient De Renart fere a cort venir.
Bien le quidoit aillors tenir.
(v. 11;53 sq.)
Quel tissu de contradictions et d'incohérences !
On a proposé * un moyen ingénieux pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos. Il consiste à intercaler entre le retour de Brichemer et la maladie du roi toutes les péripéties dont se compose la branche P. Là, en effet, nous voyons Noble et tous ses vassaux assiéger le château fort de Renart. Pendant six mois, ils tentent de vains assauts. Mais, dans une sortie nocturne effectuée par l'assiégé, celui-ci est pris par Tardif. Sur le point d'être pendu, il offre de se faire moine. On le gracie quand survient Chauve la souris apportant le cadavre de Pelé,son mari, que Renart a étranglé ainsi que toute sa race '^. L'indignation contre lui reprend de plus belle. .11 parvient à s'échapper et grimpe sur un arbre. On fait apporter des cognées pour l'abattre. Renart lance un caillou à la tète de Noble et s'esquive pendant que chacun s'empresse autour du blessé.
Cette façon de com])ler la lacune séduit au premier abord. Ainsi serait réalisé le projet d'expédition guerrière qui semblait tant tenir à cœur au roi ; ainsi s'expliquerait de même cette longue description comprenant cinquante vers (v. 526-575) des soins que prend Renart pour mettre son castel en état de défense. Malheureusement la maladie du roi que soigne et guérit Renart n'offre guère de rapports avec la blessure qu'il aurait reçue à la tête et ne peut avoir été causée par elle. De plus, la branche P, bien qu'elle ne soit pas de la même main que la branche I, forme avec elle un tout presque indissoluble ; elle la suit, je l'ai déjà dit, dans tous les manuscrits sans exception et, devant cette entente de tous les copistes à unir les deux morceaux, on ne peut que s'incliner. Ils ont commis assez d'interpolations, et de mauvaises, pour que nous-mêmes nous hésitions à nous en permettre une qui violenterait, sans aucun
1 Jonckbloet, p. 202.
2 II est à peine besoin de faire remarquer que cette scène est une imitation de la scène de Dame Copée de la br. I.
besoin d'ailleurs, l'ordre qui nous a été légué par tous les manuscrits.
Une autre raison, non moins spécieuse, a été donnée des défectuosités de la branche X *. Celle-ci aurait jadis possédé un début semblable en tous points à celui du ReAnliart^-. Lorsqu'un trouveur imagina de se servir du thème du Jugement compris dans ce début et de le compléter en nous montrant le lion cédant aux sollicitations des ennemis de Renart, qui réclamaient un châtiment, une sanction delajustice royale, il aurait détaché de la branche X toute sa première partie, à savoir la convocation des animaux, l'accusation d'adultère et la triple citation, et à la guérison du roi il aurait substitué la défense de Renart et sa condamnation à mort. Par suite, conserver à la branche X son ancienne introduction, alors qu'une autre branche s'en était emparée à son profit, eût été, pour les dépositaires et metteurs en œuvre de l'histoire du goupil, s'exposer à une répétition monotone et nuire à la variété indispensable à tout ouvrage d'esprit, ne fût-il qu'une compilation comme le leur. Laisser par contre cette même branche mutilée eût été rompre avec la tradition et violer une habitude fortement établie. Un remanieur aura donc voulu remédier à ce fâcheux état de choses en imaginant une série d'aventures imitée de la branche I et en façonnant les messages de Roonel et de Brichemer sur le patron de ceux de Brun et de Tibert. Il y aura eu ainsi échange entre la branche I et la branche X. Ce que la première a pris à l'autre, elle le lui aura rendu sous forme de reproductions et d'imitations.
Il y a une part de vérité dans cette ingénieuse explication . Il est certain que tout le début de la branche X est une contrefaçon du début de la branche I. Je dirai plus : la branche I^, que je viens d'analyser et qui raconte le siège de Maupertuis, me semble elle-même avoir inspiré dans la branche X l'invention du projet d'assaut conçu parle roi et la description des travaux de fortifications exécutés par Renart. Mais doit-il
1 Martin, Ohs., p. G2 sq.
2 Excepté, bien entendu, pour le motif de la maladie du roi. Voir à ce sujet Grimm R.Fuchs, p. GCLXXXlIetBenfey, Ptsch. I, p. 246 et surtout Voretzsch, 2e art. p. 373 sq., lequel suppose, toutefois avec de grandes réserves, que le Gliehezare a trouvé cette histoire dans l'original français.
s'ensuivre nécessairement que le récit de la maladie et de la guérison du roi ait toujours, dans le Roman de Renart, été précédé d'une introduction relatant l'action intentée au goupil et sa triple citation à la cour ? La présence d'une pareille introduction dans le Reinhart ne prouve qu'une chose, c'est qu'il a existé une branche française pourvue et de l'histoire du Jugement eiàeVln^ioue de Renart médecm fondues en un tout ; cette branche, nous la retrouvons à l'état entier dans le Glichezare, et à l'état fragmentaire dans la branche I. Mais la seconde partie de la branche X, c'est-à-dire le conte de Renart médecin, correspond-elle vraiment à la seconde partie de l'épisode du Glichezare et doit-elle être considérée comme le morceau de l'ancienne branche qu'a laissé de côté le trouveur de la branche X ? Je crois qu'il serait difficile de le démontrer.
11 y a en effet ceci de remarquable dans la branche X, et que nous ne retrouvons ni dans le Reinîia?^f, ni dans la branche I, c'est que la mission de Grimbert auprès de son cousin y est toute spontanée. Voyant que les soins sont impuissants pour guérir le roi, il va chercher Renart de son propre mouvement, sans en être prié par personne :
Grinbert 11 tesson qui la fu, S'est de Renart aperceû Soncosin qui molt saje estoit, S' au roi acorder se pooit 11 en auroit au cuer grant joie.
Plus loin, il insiste auprès de Renart sur le caractère secret de sa démarche :
Et ge ving ça totcoiement,
Qu'onques ne.fu veû de gent,
Ne onques nus hom n'en sot mot.
(v.l213sq.)
Ce détail, qui semble insignifiant au premier abord, prend une importance capitale si l'on met en présence de la branche X quelques-unes des versions si nombreuses du Lion maladequi nous sont parvenues en dehors de celles du cycle de Renart.
RENART ET LE LION Ml
Dans l'apologue ésopique ^e L<o>^, le Loup et le Renard, il n'est point question d'un message envoyé tout exprès., ni mémo d'un ami qui aille officieusement quérir le goupil. Gelui-ci arrive juste à temps pour entendre les dernières paroles du loup
qu'il accuse (Ev toctoutcp âà xap/jv xai /j àXw7r/]H, xal tôJ'^ TsXsuTatwv ■f\Y.ço6.aci.io ToO Xuxou ^yiixà-rcov). Paul Diacre, qui, au VIIP siècle, rima ce sujet à la cour de Gharlemagne , modifie ce trait sans pourtant le transformer complètement. Dans son petit poème 2, le renard est informé de ce qui se trame contre lui par la renommée {hoc vulpi innotuit). Suivant le Romulus de Marie de France 3, c'est caché dans un trou près de l'antre du roi, suivant le Romulus de Munich '*, c'est habitant dans le voisinage qu'il entend le réquisitoire violent de son ennemi. Voilà donc quelle était la donnée primitive : le hasard seul instruisait le renard du danger qu'il courait et de la nécessité pressante où il était de se présenter à la cour.
L'Ecbasis remplace l'avis dû au hasard non pas encore par l'ordre de comparaître à la cour, mais par les conseils d'un ami dévoué. Sur les instances du loup, le lion déclare le renard hors la loi ; quiconque le rencontrera est tenu de le mettre en pièces ; la potence est dressée. Prise de piété pour lui, la panthère va le trouver et lui expose la situation; il la suit à la cour''. Dans r Ysengri?nus, la chose n'est pas développée d'une façon aussi simple ; on sent néanmoins l'influence de la même idée, celle d'une démarche oflicieuse et non officielle auprès du goupil. Le bouc et le bélier que le loup a voulu donner en repas au lion pour le guérir prétendent que Reinardus seul pourra le sauver. Bruno l'ours essaie à son tour d'adoucir le roi à l'égard de l'absent et d'atténuer l'effet des accusations portées contre lui par Ysengrimus ; puis, de sa propre autorité, sans que le roi inter- Tienne, il ordonne au lièvre Gutero d'aller à sa recherche ^. Telle est la seconde forme que revêt le motif de l'arrivée du renard à la cour. D'abord amené auprès du lion par une circonstance
' Halm, 255.
2 La fin, à partir de v. 41, a été publiée d'abord dan« la Zts. /'. d. Alt. XII, p. 459 et le début plus tard d'après un manuscrit moins ancien dans id. XIV, p. 49G.
^ Hervieux, II, p. 495.
* Ibid. p. 734.
fortuite, il se présente maintenant ai)pelé par le zèle d'un ami.
Or, est-il possible de ne pas reconnaître dans Grimbert allant chercher de lui-même son cousin la panthère courant avertir le goupil ou Gutliero dépêché auprès de lui par le bienveillant Bruno ? Par suite ne devient-il pas facile d'expliquer la transition maladroite qui relie les deux tronçons de la branche X ? Primitivement le deuxième formait à lui seul un conte, probablement très ancien dans Vestoire si l'on en juge par les allusions, analogue à ceux de Paul Diacre, des Romulus, de l'Ecbasls, et où il était traité uniquement du retard mis par le goupil à se présenter au chevet du lion mourant et de Thabileté avec laquelle il se lavait des accusations du loup en guérissant le roi avec la peau de celui-ci. A cette version primitive et conforme à la tradition classique on a cru bon d'ajouter plus tard un prologue. Dans quel but ? C'est ce que nous allons essayer d'expliquer, et la chose ne peut pas se faire brièvement.
Dans cette version prototype, bien qu'elle fût une et d'une contexture solide, la scène ne laissait pas d'être exposée à une désagrégation future de ses éléments. Si la maladie et la guérison du lion y constituent nettement la fin du récit, les circonstances dont elles sont accompagnées, l'absence du renard, l'inimitié déclarée du loup contre lui, sa rentrée audacieuse à la cour formaient un ensemble de données capables de composer à elles seules une scène nouvelle et indépendante de celle où elles se trouvaient d'abord renfermées. Cette éclosion ne pouvait qu'être favorisée par le nombre assez considérable de contes où le loup était représenté en face du renard, et avec le rôle éternel de victime. Rien n'était plus dans le sens de la tradition française que de faire du réquisitoire du loup de la fable classique le point de départ, la base même de l'aventure, de le substituer complètement à l'ancien motif du lion malade dont il n'était que le préambule, de transformer le lit d'agonie du roi en un lit de justice d'où Noble réglera en arbitre les différends de deux de ses sujets. Par suite, Grimbert sera plus que l'ami dévoué de l'accusé ; il sera son avocat, et Renart n'aura plus à convaincre de son innocence par des faits, mais par des arguments; c'est une joute oratoire qui va succéder au charlatanisme médical de notre héros; Purgon cédera la place à Figaro. La scène y perdra en gaieté: elle y gagnera en finesse.
Cette métamorphose s'est opérée de bonne heure, on le sait, et nous en possédons un curieux spécimen par le Eainardo.Ce poème nous l'a transmis sous une forme aussi naïve et aussi
grêle que pouvait l'être la version primitive de Renart médecin d'où elle était sortie. On ne s'est pas arrêté là. Une fois la scène ébauchée, il a fallu en arrondir les angles, lui donner plus de corps. Tout ce que l'auteur de cette ébauche avait ajouté à l'ancien fonds se réduit en réalité à l'intervention de Ghantecler : le coq figure à la suite du loup comme l'ennemi acharné de Renart. Ce trait, le poète l'avait tiré de l'estoire; dès les premiers temps, Ghantecler y occupe une place importante, et, plus tard même, il en viendra à supplanter Isengrin. Cette addition en amena d'autres à sa suite. Le réquisitoire du loup s'élargit notablement; la plainte de Ghantecler est encadrée dans un récit dramatique ; le Plaid prend plus de solennité : on y introduit tout le cérémonial en usage; les barons sont invités à délibérer ; chacun à son tour, suivant son rang ou sa dignité, donne son avis; les uns exigent une répression immédiate et sans jugement préalable; d'autres veulent qu'on agisse conformément à la loi : « J'entends plus d'un bon serviteur prononcer un jugement qui me paraît inique, dit le chameau de Toscane, dans le Reinliart ; probablement ils ne savent pas mieux. Sur mon serment, je vais le rectitier.Si l'on accuse quelqu'un ici en cour pendant son absence, qu'on le lui fasse savoir et qu'on le cite trois fois. S'il n'obéit pas, tant pis pour lui. » (v. 1443 sq.) Et le coupable est, suivant la loi, cité trois fois.
C'est à cette seconde phase du développement de la scène du Jugement que se rattache, à n'en pas douter, la branche de Renart onédetin qui a servi d'original à l'épisode final du Glichezare. Le conte de i?e>z«r^ ^?ieY?ecm, dont nous avons tout à l'heure restitué la forme primitive, avait continué de vivre à ç,biè(}iQQ,Q\m du Jugement auquel il avait donné naissance. A mesure que celui-ci s'étendit, lui-même s'élargit, s'enrichissant en quelque sorte de ses propres dépouilles ; ce qu'on avait tiré de lui lui revenait plus ferme et plus nourri. L'histoire de la guérison du lion, telle que nous l'a transmise le Glichezare, n'est autre que la vieille histoire de Renart médecin où sont venus s'enchâsser, sauf bien entendu l'épilogue, tous les éléments d'un conte plus jeune, mais d'une origine commune . L'existence relativement ancienne et le contenu si naïf du Rainardo empêchent d'admettre que l'histoire du Jugement soit un fragment détaché d'un tout analogue à l'épisode final du Reinliart. La scission entre les deux contes était déjà faite quand a paru le prototype du poème allemand. D'ail-
114 LES SOURCES DU ROMAN DE RENARï
leurs, dans celui-ci, l'union est loin d'être imrfaite entre les détails relatifs au Plaid et ceux qui concernentla maladie. Ainsi, le lion tombe malade; il réunit ses barons, convaincu que Dieu l'a puni d'avoir négligé de tenir sa cour. Ses sujets convoqués, il n'est plus fait allusion qu'une fois à ses souffrances : « Cette accusation fit beaucoup de peine au roi, d'autant plus qu'il était malade. » Bien plus, Brun, Diepreht et Krimel lui-même, envoyés en ambassade auprès du goupil, ne lui soufflent pas mot de l'accident survenu au roi et qui a provoqué sa mise en accusation. Aussi n'est-on pas peu surpris en voyant Reinhart se munir, avant son départ, d'un sac de médecin. Ce manque de liaison entre les différentes péripéties démontre qu'une certaine partie a été rattachée à la hâte à l'aventure primitive ; cette partie est celle qui appartient en propre à la scène du Jugement.
Avec la branche I, celle-ci est arrivée à son complet épanouissement. Aux inventions déjà accumulées vinrent s'ajouter M confession de Renart à son cousin, sa condamnation à mort et son départ pour un pieux voyag'e. On sait l'immense succès qu'obtint cette dernière expression d'un sujet sans cesse retouché et toujours goûté. Elle éclipsa bien vite tout ce qui l'avait précédée. La première branche du Jugement correspondant au texte du Rainardo, celle qui plus tard reprit le même sujet pour lui donner plus d'ampleur, celle de Renart 7ncdecin qu'interpréta le Glichezare, beaucoup d'autres morceaux encore formant une série d'essais nouveaux et de tâtonnements successifs disparurent de la circulation. Restèrent seules en présence dans le cycle la branche prototype de Renart médecin etlabranche I consacrée tout entière à l'histoire du Jugetnent, représentant l'une et l'autre deux points extrêmes de l'évolution d'un seul thème.
Le sentiment de la connexité qui, à un certain moment, existait entre les deux récits avait-il complètement disparu ? Non, car la façon dont fut formée la branche X est un retour en arrière, une tentative de refondre les deux scènes en un tout. Un remanieur, au courant de l'ancienne manière des trouveurs, épris de la finesse et del'â-propos des branches composites disparues, dont l'épilogue du Reinhartnous a conservé une forme curieuse, voulut les faire revivre, Dans ce but, il inventa toute une suite de circonstances, réunion de la cour pour juger Renart, messages de Brichemer et de Roonel, projet de siège du château de Valgris, qui prétendaient imiter et renouveler celles
RENART Eï LE LION 115
que nous retrouvons à la fois dans le Glichezare et dans la branche I. Gela fait, il ajouta à ce morceau Incohérent et saugrenu, sans se soucier d'établir entre eux un lien bien précis, sans ménager aucune transition, le conte archaïque de la guérison du lion par Renart. Il ne songea pas que conserver au départ de Grimbert son antique caractère de spontanéité, c'était laisser un témoin irrécusable de la provenance différente des deux parties de cette nouvelle branche.
Il n'a pas osé néanmoins maintenir à ce morceau rapporté la naïve simplicité et la gracilité de formes qu'il devait posséder en commun avec les plus vieux récits du Roman et dont certaines branches nous ont conservé des spécimens curieux et intéressants. Il n'a pas pu échapper à la nécessité de le mettre en accord, dans une certaine mesure, avec le début qu'il avait imaginé, et aussi, par certaines retouches, d'en faire une peinture analogue à celle qui termine le Reinhart. Il intercala donc dans le cours du récit des allusions aux tours que Renart aurait joués aux messagers Brichemer et Roonel (v. 1220-1235). Mais, là encore, comme ses procédés sont élémentaires et comme sa maladresse trahit l'interpolation ! Renart, en effet, demande à Grimbert pourquoile roi estirrité contre lui et le prie de lui nommer tous ceux qui l'ont noirci par des calomnies. Grimbert désigne tout d'abord Isengrin, sans donner d'ailleurs la teneur de ses accusations ; puis il s'étend longuement sur les ambassades malheureuses de Brichemer et de Roonel. Or Renart, dans sa réponse, est muet sur ces derniers ; on dirait qu'il n'a pas entendu un mot de ce qui les concerne ; il ne parle que d'Isengrin :
Dites vos, fait-il, Ysengrin M'a melle à la cort lo roi Par son engin, par son desroi?
Mar le pensa li renoiez.
Alez vos ent, trop delaiez !
Et g'irai a cort le matin, Si m'escuserai d'Ysengrin.
(v. 1236 sq. )
Évidemment le texte original de la branche X, comme l'apologue ésopique, comme VEcMsls et toutes les versions qui représentent l'ancienne tradition, montrait le renard n'ayant maille à partir qu'avec le loup. Roonel et Brichemer ont été uniquement introduits ici parce qu'ils figuraient dans la première partie de la branche.
Plus loin, il y a encore une autre digression assez bizarre et contrastant, non moins que la précédente, par sa longueur et son peu d'à-propos, avec la netteté du reste du récit. Quand le roi a vu entrer Renartetgu'il a entendu le petit discours par lequel le roué prétend arriver de Salerne où il est allé pour «garrison trover», il entre en fureur, sans dire pourquoi; certains manuscrits même se contentent de le faire s'écrier :
Renart, molt savez de treslue.
Que penser donc de la longue tirade (v. 1431-1496) oùRoonel prie le roi de ne pas oublier que Renart l'a fait pendre récemment à une vigne, où Tibert se constitue le défenseur de Renart, rôle qui d'ailleurs est bien peu en hai-monie avec les aventures du chat et du goupil dans tout le Roman ? Toutes ces inventions par lesquelles notre remanieur a cru raccorder les deux parties de sa branche alanguissent la naiTation, fatiguent le lecteur qui est tenté de s'écrier comme Noble las d'entendre ces disputes sans fm :
Tybert, leissiez ester lo plait.
Enfin, comme dernier appiècement, alors que l'auteur du conte original avait dû, suivant la tradition classique, ne faire exercer la vengeance de Renart que sur Isengrin, le remanieur, toujours d'après le même principe, nous montre le goupil plus exigeant : il réclama le « mestre nerf » de la corne et une courroie de la peau du cerf, la fourrure de Tibert. Pourquoi la dépouille de Tibert qui l'a défendu et non celle de Roonel qui l'a accusé? On serait bien en peine de l'expliquer. En tout cas, si l'auteur a voulu nous présenter une peinture dans le genre de celle qui clôt la série des épisodes du Reinlmrt, il n'a guère réussi. Tout ce qu'il a ajouté à l'ancien fonds est d'une lamentable médiocrité . Il n'a fait que déparer et défraîchir, en croyant lui donner plus de relief, un des morceaux les plus charmants de la collection. Ce qui en reste encore et qu'on
(1) Voir les variantes, Martin. R. de R. III, p. 359.
peut découvrir sous les lourdes ornementations dont il a été surchargé nous dit assez ce que nous avons perdu.
De cette longue histoire de la branche X ressort nettement la conclusion que le thème du Jugement^ destiné à devenir le thème capital du cycle, n'est arrivé à sa complète éclosion que par un lent processus, qu'il est le fruit d'un travail patient de plusieurs siècles, l'œuvre inconsciente d'une foule de chanteurs ayant repris l'un après l'autre le sujet où l'avaient laissé leurs prédécesseurs pour l'orner de nouveaux traits et le marquer chacun de l'empreinte de sa personnalité.
D'ailleurs, ces transformations successives sont sorties l'une de l'autre, et l'on peut dire que le premier tableau renfermait en germe presque tous les traits qui ont servi à composer les autres. Cette simple donnée de la fable ésopique « -rrap-^ffay
S'£KiOT(cc};ô[JLcva Tov (3a(7iXca -irXrjv àXtoâcXo; xaXXa tcov ^wtov », n'est-
elle pas l'œuf qui a donné naissance à toute cette série d'assemblées d'animaux réunis autour de leur roi, le lion, lesquelles se rapprochent déplus en plus de la réalité, se calquent toujours davantage sur les usages de la féodalité, jusqu'à ce que le motif, pénétrant dans le cycle français, s'y accroisse et s'enrichisse sans mesure? Paul Diacre énumôre déjà tous les animaux. L'auteur de YEcbasis donne pour prétexte de leur convocation le paiement annuel de la dime à la perception de laquelle était préposé le loup :
Forte fuit causa, décatie lege recepta, Attavus eligitui", camerarius ille notatur, Exiit edictum, silva^ fera currat ad antrum, Aegroti menbris apoi'tet queque salutis.
(v. 394 sq.)
Nivard les représente rangés d'après les règles de la hiérarchie et les droits de préséance :
Ordine discumbunt, jussique utrinique superne Primates, infra cœtus utrimque minor.
(III, v. 103 sq.)
Les trouveurs français n'ont eu que quelques coups de pinceau à ajouter pour achever le tableau et lui donner toute la physionomie et tout le coloris des Plaids qu'ils ont voulu plaisamment parodier.
Si le lion, dans la fable ésopique, ne manifeste aucun sentiment violent contre le goupil, il n'en est plus de même déjà dans Paul Diacre :
Jam moritura cito dilacerata cadat
s'écrie-t-il dans sa colère. h'Ecbasis va plus loin : le renard est déclaré hors la loi, la potence est dressée pour l'y suspendre (v. 405-409), et l'on songe involontairement en lisant le « crux figitur alta » du poète latin aux vers de la branche I :
Sor un haut mont en un rocher Fet 11 rois les f orches drecer Por Renart pendre le gorpil.
(v. 1351 sq.)
Il n'est pas jusqu'à la triple citation et même la confession de Renart à son cousin dont on ne puisse trouver des avantcoureurs dans ce môme poème de l'Ecbasis. Une fois que la panthère a exposé à son ami l'objet de sa mission, il fait une prière à Dieu ; puis tous deux montent sur le haut d'une colline en chantant des psaumes et en se confessant à haute voix (v. 421-430). Arrivé à la cour, le renard adoucit le roi en lui promettant sa guérison, fait écorcher le loup et alors, d'un ton triomphant, il reproche à l'assemblée de l'avoir condamné sans attendre sa venue et sans procéder suivant la légalité :
Dedecet hune regem, rationem scribere taleni : « Absens damnetur, nisi legibus ante vocetur. » Si sequitur legem, mercabitur undique landem ; Si refugit placitum, semel ac bis terquepetitum, Xec premit hune morbus, tardatque vicarius hujus. Hic subit et perfert, quod quisque viriliter horret, Nec sit lugendus, si dépérit in cruce tensus.
(v. 523 sq.)
Est-ce à dire que le trouveur français qui a exploité ces motifs de la confession du goupil et de sa triple citation s'est inspiré directement de l'Ecbasis^ Point du tout. La fable ésopi-
REXART ET LE LIOX 119
que du Lion tnalade est une de celles qui, une fois introduites dans les cloîtres, y sont devenues des thèmes favoris de développements et des exemples courants à l'usage de l'enseignement didactique et moral. Aussi ne s'est-on pas fait faute d'en modifier et d'en élargir tous les traits. Nous avons vu déjà cette tendance se manifester à propos des causes de l'arrivée du renard cà la cour : chaque version semble s'être ingéniée à donner à ce motif un aspect particulier. Le même procédé a été appliqué à la plupart des autres. Ainsi, dans Paul Diacre (v, 37) et dans Nivard (v. 313), le renard fait son entrée avec une collection de vieilles chaussures suspendues à son cou, pour bien montrer qu'il vient de loin ; dans le Eo?nulus de Municli, il a eu la précaution de se rouler dans la boue. La simple affirmation du renard grec qui prétend avoir couru partout pour trouver un médecin devient dans VEcbasis (v. 446- 466) un long récit d'une pérégrination à travers l'Italie d'où il rapporte un remède fourni par la poule d'eau. Les localités se précisent ailleurs : c'esttantôt le mont Pessulanus i, tantôt Salerne ^ ; ce sera aussi Montpellier dans notre Roman 3. Dans la fable ésopique, le loup ne survit pas à son supplice (toO Xùxou a'jTiKa vôKpoO kciijlIvou) ; dans les dérivés, on l'écorche à vif. C'est que la réflexion morale qui termine l'apologue grec y est remplacée par des plaisanteries cruelles du renard à l'adresse du loup ainsi défiguré. Le Roman de Renart ne les a pas reproduites à propos du loup, mais il les a fait servir à la dérision de Brun qui, lui aussi, sort écorché de son aventure chez le fermier Lanfroi '\ Les vers
De quel ordre voles vos estre Que roge caperon portes ?
(I, v. G98 sq.)
ne sont qu'un écho de ceux de Paul Diacre sur l'ours qui, dans son poème, joue le rôle du loup:
' . Hei'vieux, II, p. 744.
2. Ibid., p. 495; Ysengrimus, Y, v. 375. K 13r. VI, v. -145 ; X, V. 1410.
*. Ces plaisanteries ont passé aussi dans d'autres fables; voir Fecunda ratis ,p. 17i.
Quis dédit, urse pater, capite hanc gestare tyaram Et manicas vestris quis dédit lias manibus?
L'apologue ésopique n'a pas gardé, on le voit, en passant par les écoles monastiques, sa narration sèche et courte d'haleine. La fable du Lion malade est une de celles qui ont le moins échappé aux fluctuations de forme auxquelles^, comme je l'ai dit, est sujet tout thème qui a pénétré dans la tradition littéraire. Chacun de ses motifs a subi un certain nombre de métamorphoses. Il est arrivé un moment où ces séries de variantes, qui représentaient chacune un élément ancien de la fable, formèrent un ensemble où purent puiser à leur guise ceux qui, comme nos trouveurs, avaient pour ambition d'imiter, sans
1 Un seul motif a été respecté partout, celui de la peau du loup servant à guérir le roi. Était-ce un rernède réellement emploj'é dans l'antiquité ? Les médecins grecs ne citent comme spécifique de ce genre que la peau d'un mouton. Hippocrate (éd. Littré, viii, p. 507) conseille l'application d'une peau de mouton chaude sur le ventre dans le cas où la menstruation s'établit difficilement. Galien (éd. Kuhn, II, p. 342) recommande déplacer les parties blessées dans une peau de mouton récemment enlevée. Une noble dame romaine, Grescentia, appelée au secours de l'empereur Othon gravement malade, nous dit un chroniqueur du xie siècle, parla ainsi : « Gorium cei'vinum recens atque sanguineum cursu velocissimo mihi adducite... ut Rex huic cervino unguentis multis peruncto curiosissime involvatur. » {Mediol. Hist. lib. ir, cap. xiv dans Muratori Rer. Italie. Script, t. iv). Voilà une médication qui se rapproche fort de celle qui est décrite dans la branche X, mais la peau employée est celle d'un cerf. Dans un récit de voyageur cité par RoUaml {Faune pop. IV, p. 250,) un malade est enveloppé et cousu dans la peau d'un âne de trois ans écorché vif. Rappelons-nous à ce propos que dans l'Ysetigrimus il est question de trouver un loup de trois ans (m, v, 447 ; cf .Hervieux, ii,p. 74 i) Faut-il admettre que le loup, dans toutes nos variantes, a pris la place d'un autre animal à cause de son antagonisme traditionnel avec le renard? (Voir à ce sujet Weimar. Jahrhuch filr deutsclie Sprache., Liter. uncl Kunst, i, p. 413.) Je ne le crois pas. Trois vers de l'archevêque Benoît de Mailand (cités par Voigt, Ecbasis, p..57), qui vécut avant l'auteur de l'iTc&asi.s, recommandent l'emploi de la peau du loup contre la pleurésie. Suivant la médecine populaire du pays de Liège {liev.des Trad. pop.,i\, 363), la peau prise sur la poitrine d'un jeune loup et portée sur le sein est infaillible pour les maux d'estomac.
recourir à de nouvelles inventions, les contes d'animaux de l'antiquité. Parmi ces variantes devaient figurer la confession du renard précédant son arrivée à la cour et la mention de la triple citation dans le discours qu'il adresse au roi. Nous ne pouvons prétendre posséder toutes les rédactions latines que l'on a composées au moyen âge sur ce thème du renard médecin. Beaucoup sont certainement perdues, et il n'est pas invraisemblable que quelques-unes d'entre elles possédaient ces deux traits. Quoiqu'il en soit, il estinutile de supposer que le trouveur qui en a tiré partie dans la scène du Juge?nent\es ait empruntées à l'EcMsis. C'est à une tradition peut-être orale, mais en tout cas savante, que cette fable avait fait éclore, qu'il en a été redevable.
On peut voir par ce qui précède combien la genèse de la scène ^u Jugement est moins simple que ne se la représentait un des historiens les plus réputés du i?owan de Renart,I'oW\n, dans le livre duquel des vues très ingénieuses se mêlent à des déclamations sans fin. A l'en croire, tous les éléments de cette scène auraient été empruntés directement au célèbre ouvrage arabe Kalilah et Dimnâh;\e trouveur aurait simplement approprié à l'esprit français les inventions morales de l'Inde et leur aurait donné un tour satirique : « Il prend, dit-il, aux récits orientaux l'idée de la cour plénière : Renard comparaît devant le lion; mais ce ne sera ni un ministre intègre et calomnié, ni un coupable qui doit périr; le héros, coupable, défendra vivement sa tête et la sauvera par la ruse... Il ne néglige pas l'histoire de la guérison du lion; mais il en fait honneur à son héros et donne la vie à cette fable en y ajoutant untrait, la vengeance... Enfin, il se garde d'avoir deux renards, l'un rusé, méchant, vindicatif, l'autre sage, adroit et philosophe ; il supprime le faux renard et garde le vrai. Sous ce souffle puissant, les contes moraux s'animent d'une vie nouvelle ; les fables, emboîtées, se développent dans l'action et l'unité ; l'apologue grandit, la petite école do mœurs devient une Iliade satirique ^ »
On ne peut pas être plus superficiel. La critique contemporaine a fait heureusement trêve à ces rapprochements où la recherche d'une fausse et creuse rhétorique a plus de part que le sentiment de l'exacte vérité. En principe, Potvin a raison. Le fond de la scène du Jugement, comme de celle du Lion ma -
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lade est oriental. La présence du lion dans une fable ou dans un conte quelconque est, je n'ai plus besoin de le répéter, un trait de provenance asiatique. L'introduction de ce trait dans les récits européens date du jour où les deux régions se sont trouvées en rapports commerciaux ou politiques . Rien de plus oriental non plus que cette autocratie dont est revêtu le lion vis-à-vis des autres animaux. Cette conception du lion, roi des bêtes, ce n'est même pa;^ le fabuliste indien qui en est l'auteur ; ill'a trouvée établie dans la mythologie et dans la symbolique ; il n'a fait que l'utiliser. ^ Or, dans l'apologue indien, quels animaux voyons-nous les plus assidus auprès du seigneur et maître, les plus empressés parmi ses vassaux ? Ce sont le loup et le chacal. « 11 y avait dans un endroit d'une forêt un lion nommé Vadjradanchtra (aux dents de diamant). Un chacal et un loup, nommés ïchatouraka (le rusé) et Kravyamoukha (qui aune gueule de viande), ses deux serviteurs, l'accompagnaient toujours et habitaient dans cette même forêt. » Ainsi débute une des aventures du Pantchatantra "^, pour ne citer que celle-là, nous donnant en ces quelques lignes le cadre de tant de fables ésopiques et aussi les positions respectives de ces trois personnages que nous trouvons si souvent réunisailleurs. C'est cette trinité antique que nous retrouvons au fond des scènes du Lionmalade et du Jugement.
Mais là se borne la mesure dans laquelle on peut dire que la scène du Jugement est orientale. Elle l'est dans sa constitution générale, dans ses traits fondamentaux ; elle ne l'est pas dans son développement intime. Celui-ci, on Ta vu, s'est opéré lentement, par phases successives ; le drame, loin d'avoir été créé instantanément, de toutes pièces, est sorti peu à peu d'un autre drame, tout oriental, celui-là, mais néanmoins devenu européen par une longue acclimatation de plusieurs siècles. Et d'ailleurs, quels que soient les points de ressemblance entre certains moi'ceaux du Kalilàh et Dimnàh et la scène du Juge- 'ment — et il serait facile de montrer qu'ils ne sont qu'apparents, — on ne s'imagine guère comment un trouveur du XII» siècle aurait pu avoir connaissance de la totalité ou même seulement de quelques fragments de l'ouvrage arabe. L'importa-
< Weber. Indifich'^ Stiidien, HT, p. -SB'iet Otto Keller, Jahrh. filr classische Philologie, IV.
Supplementband p. 337.
^ PanU-hniontm, trad. Lancereau, p. 115.
tion de ces morceaux n'eût été guère possible que par les récits des croisés. Or la forme toute morale donnée aux différents épisodes était-elle susceptible d'une transmission orale ? Du reste, ce qui, d'après Potvin, aurait été imité par les trouveurs français est plutôt la partie morale et didactique que la partie vraiment dramatique. Celle-ci seule pouvait intéresser des esprits naïfs et se propager rapidement, l'autre ne pouvaitrester que confinée dans la région où elle s'était formée, jusqu'à ce que des savants l'eussent fait connaître à l'Occident. Mais quand parut la version latine de Jean de Gapoue, la branche du Jugement ét-àii depuis longtemps créée et depuis longtemps populaire.
Le Partage du Lion
A quoi faut-il attribuer la présence du lion, du loup et du renard dans cet épisode ? ~ Deux fables ésopiques sur ce sujet; l'une est sortie de l'autre — Comparaison avec celle du Lion et de V Onagre de la seconde partie de la branche XVI — Les particularités de celle-ci ont leur explication dans les recueils phédriens et dans YYsengvimus — Pourquoi l'épisode du Vol du jambon da.n9i la branche V doit-il être rattaché au thème classique du Partage du Lion'? — Cause de la coexistence de ces deux versions du même sujet dans le cycle; vie double des fables au moyen âge — Conclusion du chapitre Renart et le Lion.
La fameuse triade composée du liou, du loup et du renard, qui forme le centre des deux contes précédents, se trouve dans un troisième conte du Roman de Renart, celui qui nous narre comment Noble fit départir la proie à ses deux compagnons de chasse Isengrin et Renart. Mais la présence de cette triade n'est due ici ni à une influence directe nia une influence indirecte de l'Orient. Ce n'est pas qu'on ne puisse signaler dans les recueils de l'Inde des exemples de l'association de ces trois animaux à la chasse; le conte même du. Panfchatantra, dont j'ai cité plus haut le début, nous les montre réunis dans une vie commune, et il y est question du cadavre d'un chameau que le loup et le renard cherchent à s'attribuer au détriment du lion et dont le renard, à force de ruse, parvient à rester seul possesseur. Mais cette histoire, comme d'autres analogues, n'offre qu'une ressemblance lointaine avec celle qui va nous occuper. L'archétype vrai de cette dernière est la fable ésopique du Partage du Lion. Or, dans cet archétype et dans ses dérivés antérieurs à la version du Ro?nan de Renart, le lion seul est un personnage fixe qu'on retrouve invariablement partout ; le renard n'apparait que dans une série de variantes, et assez tard, semble-t-il; quant au loup, on ne le rencontre ailleurs qu'une fois comme acteur de la tragédie, et, dans cett-e variante unique, ce n'est point le
renard, c'est le buffle qui est le second associé du lion. La réunion de ces trois animaux dans l'aventure est donc un retour brusque et tardif à l'antique conception indienne, mais un retour inconscient; le trouveur qui a rimé l'histoire, en associant le loup et le renard au lion, n'a obéi qu'à la préoccupation de mettre face à face les deux ennemis traditionnels, de faire naître entre eux un nouveau sujet de querelle- En cela seulement il s'est montré original ; le vieux récit classique, resté étranger jusqu'alors à toute idée de haine entre les compagnons du lion, il l'a renouvelé en le faisant rentrer assez habilement dans le moule de l'épopée de Renart et d'Isengrin. Quant à la forme générale de ce récit, il l'a respectée, comme on pourra en juger, et nous l'a donnée à peu près telle que ses devanciers la lui avaient transmise.
S'il est un apologue qui a eu de la popularité au moyen âge, c"est sans contredit celui du Pa? ta g e chi Lion. Un' est guèrederecueils de fables où il n'ait trouvé place, et de V Ésope d'Adémar^ qui l'avait tiré de Phèdre, aux Isopets français et à l'Ésope latin de Neckam, ce n'est qu'une longue chaîne dont chaque anneau ne diffère guère du précédent que par la date de sa formation.
Mais il faut s'entendre sur cette expression « Partage du Lion ». La collection grecque des fables ésopiques renferme deux morceaux qui peuvent revendiquer ce titre : l'un où le lion, chassant avec l'onagre, partage lui-même la proie *; l'autre où le lion, s' étant associé avec l'âne et le renard, les prie l'un après l'autre de procéder à la répartition de la proie 2. Ces deux fables ne sont au fond que le développement d'un même thème ; car chacune aboutit par une voie différente à une démonstration unique, à savoir celle du droit du plus fort : que le lion s'adjuge lui-même ou se fasse adjuger toute la proie, le résultat est identique. Je ne serais pas même éloigné de croire que la fable du Lion de l'Ane et du Renard fût sortie de celle du Lion et deVOnagre. Dans celle-ci, en effet, le lion fait trois parts qu'il s'attribue, l'une parce qu'il est roi, l'autre parce qu'il est associé de l'onagre, la troisième parce qu'il est le plus fort. Cette distinction a peut-être paru trop subtile, et on a voulu rendre la scène plus naturelle en introduisant un troisième
» Hahn, 258; c'est la fable 67 de Babiius. 2Halm, 260.
personnage. Le partage est d'abord fait suivant le nombre des chasseurs par l'un d'eux, l'âne ; le lion, mécontent d'être traité de pair à compagnon, dévore l'insolent ; le renard, instruit par cet exemple, ne fait qu'une part qu'il laisse prudemment à la disposition de son terrible roi. L'ensemble est ainsi plus vivant et plus dramatique.
Quoi qu'il en soit, c'est l'aventure du lion et de l'onagre qui a été la plus goûtée ou, si l'on veut, la seule connue par Phèdre et, à sasuite, par tous ses imitateurs directs ou indirects qui l'ont reproduite fidèlement. lisent toutefois augmenté le nombre des personnages : l'onagre, en etfet, est remplacé par trois animaux, la vache, la brebis et la chèvre qui accompagnent le lion. C'est là encore, me semble-t-il, une preuve de l'influence réciproque de ces deux fables l'une sur l'autre. Ici la réaction à été inverse : c'est la présence de l'âne et du renard dans la version dérivée quia fait doubler le nombre des acteurs dans la version prototype ; l'âne a disparu sans doute pour ne pas faire double emploi. Il est vrai que cette modification n'a pas été des plus heureuses et le texte de Phèdre avec les quatre motifs invoqués par le lion (1» quia nominor leo, 2'» quia sum fortis, 3° quia plus valeo, 4° malo adlicietur si quis quartam tetigerit) ne peut que nous faire regretter la précision et la netteté du texte grec.
Nous reparlerons tout à l'heure du rôle qu'a pu jouer cette version du Partage dans le Roman de Renart. Pour l'autre, celle où le lion prie ses deux compagnons de faire la répartition elle est incontestablement la source de la seconde partie de la branche XVI, cette branche si médiocre qui ne doit sa réputation qu'à son prologue où l'auteur dit être Pierre de Saint- Cloud. Là, comme partout ailleurs, nous n'avons pas affaire à un dérivé direct. Entre la fable classique et le récit du faux Pierre de Saint-Gloud se place toute une série de transformations, dont l'étude seule peat nous faire comprendre la complication du morceau du Roman de Renart comparé aux apologues classiques si brefs et si simples. Il n'y a guère qu'un exemple d'une fable antique transportée presque telle quelle dans le cycle de Renart, c'est celle de Renart et les Raisins à laquelle correspond la courte aventure d^ Renart et les mûres (br. XL V. 256-331.) Mais un tel sujet ne renfermait en lui même aucun germe de développement ; tel il avait été conçu à l'origine, tel il devait rester et se prolonger dans la suite des sècles. Les rares enjolivements qu'il pouvait recevoir ne de-
valent être qu'extérieurs ; quant à l'aventure, elle était, de par sa nature, incomplexe et condamnée à rester identique à ellemême. La plupart des autres sujets traités parles fabulistes se prêtaient au contraire à toutes sortes de développements ; dans chacun d'eux, il y a toujours un ou plusieurs motifs susceptibles d'une certaine expansion. Tel a été le cas poui' la fable du Partage du Lion.
Renart, nousditle trouveurde la branche XVI (v. 721-1504), rencontre sur sa route Noble etlsengrin. Noble lui demande de se joindre à eux. Il fait d'abord l'hésitant : il craint, prétend-il hypocritement, l'animosité d'Isengrin qui l'accuse d'avoir eu des rapports criminels avec sa femme. Le lion les réconcilie, et les voilà en chasse. Ils aperçoivent dans un pré un taureau, une vache et un veau. Renart est chargé d'aller épier si, dans le voisinage, il n'y a pas de mâtins ou quelque gardien. Il trouve justement endormi sous un arbre le bouvier chargé de surveiller les trois bêtes. Il grimpe sur les branches, se poste au-dessus du paysan et le souille de ses ordures. Le malheureux court se purifier à une mare. Renart le suit, et, dès qu'il est accroupi, le pousse dans l'eau. Pour être sûr que sa victime se noie, il lui jette des mottes de terre et l'assomme d'une grosse pierre carrée. Cela fait, il rejoint ses compagnons. Le lion demande à Isengrin de partager la proie dont ils sont maintenant les tranquilles possesseurs. Isengrin est d'avis que le lion prenne le taureau pour lui et la génisse pour sa femme ; pour sa part, il demande le veau ; quant à Renart, qu'il aille chercher pâture. Noble, irrité de le voir s'attribuer une part, lui déchire la tète d'un violent coup de patte. Il prie ensuite Renart de faire à son tour une nouvelle distribution, Renart adjuge le taureau au lion, la vache à la lionne et le veau à leur enfant nouveau-né; pour lui et Isengrin, ils iront quérir leur nourriture où ils pourront. Noble joyeux demande à Renart qui lui a appris à partager si bien :
Sire, fet-il, par Sainte Luce, Gel vilain a la rouge aumuce.
.Te n'eu ci onques autre mestre.
L'histoire finit par une conversation entre Isengrin et Renart qui, feignant d'avoir pitié de son compagnon, lui promet de le venser.
Si nous comparons ce récit à la fable ésopique, nous voyons que trois changements importants y ont été faits : Tâne a été remplacé par le loup; celui-ci, au lieu d'être mangé par le lion, n'est qu'égratigné ; le butin des chasseurs se compose de trois pièces en rapport avec leur nombre. Des autres divergences que présente le texte français, nous n'avons pas à tenir compte : elles ont leur cause dans la tradition des trouveurs ou dans la manie de l'auteur d'innover et de se distinguer de ses prédécesseurs par quelque plate invention. Ainsi la réponse de Renart à Noble, qui a remplacé la phrase si froide du texte grec « -^ ToD ovou crupttpopà », est une plaisanterie que nous avons déjà vue ligurer dans l'épisode de l'ambassade de Brun et que nous avons, à propos de la branche de Renart 7)iédecin, constatée comme bien antérieure au cycle ; c'était une sorte de cliché tout prêt et bon à employer chaque fois que l'ours ou le loup sortait ensanglanté de quelque mésaventure. Quant au tour que joue Renart au paysan, c'est un piètre hors-d'œuvre, sans intérêt aucun, que le poète a cru bon d'insérer sans y être autorisé ni parla tradition, ni même par la vraisemblance la plus élémentaire; son introduction n'est pas même justiliée par le fait que, dans la première partie de la branche (v. 190-507) , Renart a aussi affaire à un vilain.
Gela écarté, occupons-nous des différences fondamentales, indépendantes du trouveur, et voyons par quelle voie la fable ésopique est arrivée ainsi transformée jusqu'au Roman de Renart.
L'âne de la fable grecque a été remplacé par le loup. Avouons que cette substitution s'imposait, non pas seulement à cause des exigences particulières de l'épopée animale, mais surtout en vertu des lois les plus simples de la vraisemblance. Qui ne se demande en effet avec surprise quelle part avait à réclamer cet âne dans le gibier qu'il avait pris avec le lion et le renard ? Et la vache, le bélier et la chèvre de Phèdre, avaientils, ces trois herbivores, à protester contre les prétentions du lion à s'adjuger tout le produit de la chasse et n'auraient-ils pas été forcés de le lui abandonner, quand même il se serait montré plus accommodant ? Ce trait ne laisse pas d'être choquant, malgré que l'on ne puisse exiger des auteurs de contes d'auimaux une scrupuleuse fidélité aux données de l'observation, et il force à douter que véritablement l'âne ait été à l'origine un des héros de l'histoire du Partage ? Le Romulus de Nilant vient appuyer ce doute. Car, à côté d'une version
OÙ, comme dans Phèdre, figurent une vache, une chèvre et un bélier, il en renferme une autre où le lion est accompagné d'un buffle et d'un loup i. Pourquoi deux versions d'une même fable, l'une avec des animaux herbivores, l'autre avec des animaux carnivores 2? N'aurions-nous pas dans celle-ci la vraie, l'antique forme transmise au fabuliste on ne sait trop par quelle voie, et altérée partout ailleurs on ne pourrait dire pourquoi ? Y a-t-il maintenant un rapport quelconque entre cette leçon originale et l'épisode de la branche XVI ? Il serait bien hasardeux de l'affirmer. En tout cas, c'est là un fait digne d'être noté que la rédaction épique de ce conte, quelle que soit la cause qui ait amené la présence du loup, soit plus près de la vérité et plus naturelle que celle de toutes les autres versions, sauf d'une, celle du RomiUus de Nilant. A la place du loup, nous rencontrons aussi l'ours dans une très ancienne fable, contenue dans le recueil d'Egbert de Liège, et où il est fait allusion à l'inhabileté de cet animal à partager :
Partiri ignorans communia traxerat ad se 3.
et plus tard dans une fable malheureusement incomplète d'un des continuateurs d'Eude où il est désigné par le lion comme premier répartiteur ^. Mais ce sont là des tentatives passagères et provoquées sans doute par rinfluence des contes d'animaux du Nord. Nous pouvons considérer le loup comme définitivement entré dans le rôle de l'a ne de la fable grecque.
Plus importantes encore sont les divergences concernant les autres motifs entre la fable ésopique et ses dérivés épiques. Ij' Ysengri/nits (IV, v. 145-295) a traité lui aussi ce sujet du Partage; Nivard n'a pas pu l'imiter de la branche XVI qui est
'. Hervieux. II, p. 332 sq. Cf. p. 439 et 502.
». Cette particularité a été signalée par Jacobs, p. 74 note, et aussi p. 166. Les deux, contes du Rotnulus de Nilant appartiennent à la série des versions où le lion partage lui-même le butin ; mais cela n'infirme en rien notre thèse puisque nous avons vu que les deux formes données à l'aventure étaient probablement sorties l'une de l'autre.
'. Fecunda ratis, p. 174. Dans ce même recueil, il y a un apolologue plus détaillé où l'alouette est en présence du loup et du renard; nous allons en parler tout à l'heure.
♦. On retrouve l'ours dans un conte populaire esthonien(-R. Fuchs, p. ce LXXV sq.,) mais le sujet est fortement altéré.