L. SuDRE. Renarl
certainement postérieure à son poème, et aucune allusion ne nous autorise à croire que cette branche soit le remaniement d'un récit français plus ancien qu'il aurait reproduit ; il a dû en puiser le fond dans une tradition étrangère au cycle. Cette tradition sortie de la fable ésopique, nous la voyons établie dès le X« siècle dans 1b recueil d'Egbert de Liège, plus tard dans le continuateur d'Eude. Une parabole de celui-ci ^ et une fable en vers plus ancienne de l'Anonyme de Néoelet ^ viennent encore nous servir d'intermédiaires. Gomme TF^en^rm^s, ces deux morceaux sont antérieurs à notre branche. Or, en ce qui touche la désignation du butin, nous pouvons constater trois manières différentes. Une des leçons delà parabole d'Eude ne détermine point quelle espèce de gibier est tombée au pouvoir des chasseurs (et accepissent praedam) ; dans l' Ysengrùnus, ils ont pris une génisse; suiYuniV Anonyme de Névelct, l'autre leçon d'Eude et son continuateur, trois bêtes sont capturées dont la grosseur est en rapport avec la taille des chasseurs : chez Eude, ce sont un bœuf, un bélier et une oie ^: chez son continuateur, un bélier, une brebis et un agneau; dans l'Anonyme, un taureau, une génisse et un veau.
Ces deux dernières désignations semblent le processus extrême du motif. L'influence du nombre trois des chasseurs amène naturellement la division delà proie en trois pièces. Ces trois pièces sont d'abord représentées par des animaux quelconques, proportionnés toutefois à l'importance de chacun des compagnons. Puis, sous l'influence du partage fait par le renard entre le lion, la lionne et le lionceau, de la proie arrive à se composer de trois membres d'une même famille, le mâle, la femelle et leur petit ^.
Ces variétés dans la désignation du butin amènent par suite des variétés dans sa répartition. Là où le butin est indéterminé
1. Hervieux, II, p. 642. La même fable a été éditée avec d'autres leçons par Voigt, Kl. lat. Denlim.^. 135. Nous aurons à tenir compte de ces différentes leçons.
2. Publiée par Du Méril, Poésies latines, p. 420. Si cette fable ne fait pas partie de celles de l'auteur de Y Anonyme, elle a du être considérée de très bonne heure comme étant de lui.
3. Dans une fable de Jean de Sheppey (XlVe s.), Hervieux, II, p. 757, ils ont pris une vache, une brebis et une oie.
*. La présence de la génisse dans ^Fse>^.gr;'^m^^s indiquerait peutêtre une altération faite par Nivard de cette façon de présenter le butin.
OU se compose d'une seule pièce, le loup fait trois parts égales. Dans le cas, au contraire, de trois pièces d'inégale grosseur, il attribue la plus importante au lion, la moyenne à lui-même et la plus petite au renard. Si, dans la branche française, Isengrin attribue le taureau à Noble, la génisse à Dame Orgueilleuse et le veau à lui-même, c'est là une particularité qui n'a sa source (fue dans le cadre du récit qui fait du loup l'ennemi déclaré du goupil ; malgré le baiser de paix qu'ils se sont donné, sa vieille haine se réveille de plus belle au moment de dévorer cette proie qu'ils ont pourtant pris en commun. Dans l'une des deux leçons d'Eude, ce cadre n'existant pas, !e loup attribue bien deux parts au lion ; mais la troisième, il doit la partager avec le renard i.
Enfin les diverses façons de partager qu'emploie le renard présentent, elles aussi, quelque intérêt. Dan?,!' Ysengrbiins, il fait trois parts non plus égales comme le loup, mais de grosseur différente pour le lion, la lionne et le lionceau ; il met en outre à part un pied soit pour lui-même, soit pour être ajouté à Ja portion du lion, pensant qu'on lui en laissera la possession en récompense de sa flatterie. L'exposition est encore plus plaisante dans une leçon d'Eude : « Domine, vos comedetis de pingui ariete quantum volueritis, quia teneras habet carnes, et postea de ansere quantum volueritis, tandem de bove temperate, quia duras habet carnes, et quod remanserit detis nobis qui homines vestri sumus. » C'est au fond la même idée ; le renard départ et d'autre essaie de se réserver quelque portion du gâteau, tandis que dans le Roman de Renart comme dans l'Anonyme de Névelet et l'autre leçon d'Eude, il sacrifie tout 2. Toutefois il semble que la branche française ait conservé une trace de cette tentative de Renart en vue de s'approprier un
i.Gf. la Compaig nie Renart (Rohei'i J, p.32sq.) où le loup attribue aussi une part au goupil. Dans einaert II, (v. 6052-6130), la scène est dédoublée et par suite altérée, bien que tous les motifs soient représentés. Le loup et le renard ayant pris un porc, le lion qui survient avec sa femme demande à avoir une part. Le loup prend la moitié pour lui, donne l'autre au roi et à sa femme et laisse au renard une oreille et la moitié des poumons ; il est puni par le roi. Puis tous trois se mettent en chasse et prennent un veau. Le l'enard donne tout au roi, sauf la tête réservée au loup et les pieds qu'il s'attribue.
■^ De même aussi dans un des Exemples de Jacques de Vitry (n» CLViii, Grane,p.69); mais ici le butin ne se compose que d'une vache et d'une brebis.
morceau. Il prie en effet Noble d'avoir pitié du pauvre écorché qui, en l'état où il l'a mis, ne peut guère trouver sa subsistance, à quoi Noble répond :
Plus le dis pour pitié de toi Que ne fes pour lui, par rna foi.
Quar je sai bien, se j'en lessoie, Ja si tost tornez n'en seroie Que tu 11 lorroies sa part.
(v. 1361 sq.)
Il semblerait maintenant que la simple égratignure que reçoit le loup au lieu de la mort qui est donnée à l'âne dans la fable ésopique fût un trait propre seulement à V Ysengrimus dont le héros ne doit mourir qu'à la fin de ses mésaventures et au Roman de Renart dont les personnages ne meurent pas en général. Mais, aussi bien que ces deux poèmes, les autres versions laissent vivre le loup, et, presque toutes, elles renferment la plaisanterie finale à l'adresse du chaperon rouge du loup ; ce qui prouve nettement que l'épisode était bel et bien constitué dans la tradition littéraire et cléricale et que c'est d'elle que Nivard d'abord et, à sa suite, le trouveur de la branche XVI ont tiré tous les éléments de leur récit.
A la même famille de contes me paraît appartenir une autre aventure du Roman de Renart^ celle du Vol du jambon, (br. V, V. 61-149). Isengrin en route pour chercher une proie rencontre Renart qui lui souhaite la bienvenue. Il lui répond par des menaces de mort :
Par Dieu le père en qui je croi, Quant je te vol, ne quier autrui.
Du corps te ferai grant anui.
En mon ventre prendras hostel.
Tu ne t'en puez partir par el.
(v. 20 sq.)
Il se jette sur Renart qui ne résiste pas et fait le mort. A cette vue, Isengrin regrette sa violence et se lamente d'avoir tué « son conseiller ». Renart enfin rassuré se relève et lui adresse quelques paroles de reproches sur la façon dont il l'a traité lui son neveu. Puis, apercevant au loin un paysan qui portait sur son dos unjambon, il propose à son oncle de s'emparer en commun de ce butin et de se le partager. Isengrin n'a cure
d'aller recevoir des coups, et c'est Renart qui se charge de l'entreprise :
Par devant le vilain se trait
Autres! con s'il fust contrait.
Si vint parmi une cliarriere.
Li vilains fist moult lie chiere,
Quant il aperçut le goui'pil.
Or est li bacons en péril.
Renart vint traînant ses rains
Et cilz le cuda prendre as mains.
Renars li fist un petit saut.
Dist li vilains : « Rien ne vous vaut.
Ta gorge iert mise en mon mantel. »
Renars Toi, moult li fu bel :
Que moult a entre dire et faire.
S'il puet, il li f-ra contraire.
Tût temps enforce s'ambleûre
Et cilz engraigne s'aleùre.
Li vilains sueffre moult grant paine :
Ne puet aler, faut li l'aleine.
(V. 95 sq.)
A la fin, le vilain, pour aller plus vite, dépose son fardeau à terre. Isengrin s'en empare, dévore le jambon tout entier, et, quand Renart revient pour réclamer sa part, il lui offre la hart. Renart, tout en protestant, prend respectueusement congé d'Isengrin :
Mauvaise est vostre conpaignie, Par Jhesu Grist le tilz Marie.
Ne puis ci longuement durer, Votre congie weil demander.
Onques ne finai de pechier :
Biaus oncles douz, je vous requier Congie de saint .Taque requerre, Pèlerin serai par la terre.
Isengrin l'autorise à partir, et ils se séparent.
La forme tout entière de ce fragment a été fournie bien certainement par r Ysengrimus (I, v. 1-390), ou tout au moins par une tradition commune. Le début départ et d'autre est le même; il repose sur le ressentiment éveillé chez le loup à la vnedugou-
pilqni Fa récemment déshonoré i. Déplus certains vers du texte français sont la reproduction presque littérale de vers correspondants du texte latin. Enfin Renart, contrairement à la tradition du cycle français, appelle Isengrin son « oncle » traduction du « patruus » du poème de Nivard 2. Ce n'a été pourtant de la part de celui-ci qu'un rendu pour un prêté. Car ce conte du Vol du Jambon existait dans Vestoire de Renart. Il compose en effet la septième aventure du Reinhart (v. 449-498) ^. Mais là l'encadrement est différent. Alors que, dans le poème français, le conte est placé entre une dispute de l'oncle avec le neveu et un dessein de pèlerinage formé par celui-ci et, dans le poème latin, entre cette même menace du loup de dévorer on neveu et le tour de la Pèche à la queue, le Glichezare l'a ange parmi les événements qui ont pour point de départ une association formée entre les deux animaux. C'est en vertu de ses engagements que Reinhart doit procurer le jambon du paysan à Isengrîn et qu'ensuite il l'emmènera dans le cellier d'un cloître pour y étancher sa soif (v. 499-500).
L'union dans le Glichezare de'ces deux épisodes, celui du jambon et celui de l'enivrement, semble traditionnelle, à en juger par une allusion de la branche VI :
Un jor que mangai d'un bacon, Grant talant avoie de boivre :
Tu me deïs qvie d'un celer T'en avoit on fet celerer....
(v. 704 sq.-^)
1. Voir à ce sujet Martin, Obs., p. 41 et surtout Voretzsch, 1er art. p. 165 sq.
2 Martin, ibid : « C'est l'habitude germanique qui attache un si grand prix à ce lien de famille, tandis qu'en France comme dans les pays romans en général la parenté ecclésiastique l'emporte sur la parenté naturelle. »
» Ce qui dans la branche V ne correspond pas à VYsengrimus correspond étroitement à la version du Reinhart ; c'est une preuve que celle-ci est originale et que la rédaction française a été rema niée; voir là-dessus Voretzsch, le'' art. p. 169 sq.
* Il est assez curieux d'autre part de constater que dans la branche V le vœu de pèlerinage suit le vol du jambon. Or, dans le Reinhart, l'histoire du pèlerinage vient immédiatement après l'enivrement du loup. On dirait que le Glichezare a fondu ensemble deux traditions.
Elle a naturellement fait supposer que notre conte du Vol du jamhoïi n'élait qu'une variante du thème populaire de l'oiseau qui nourrit un animal, thème dont nous étudierons le gracieux développement dans l'épisode de Droïn. Là, en effet, comme dans notre conte, l'oiseau procure au chien Morhout, en faisant l'estropié, un jambon et du vin '.
D'autre part, la liaison de l'aventure dans V Tseng eimus avec celle de la Pèche à la queue a suggéré l'hypothèse qu'elle est une sorte de variante du conte des Charretic?^s, formée sans doute d'une partie des éléments du conte de l'oiseau nourrisseur, mais dont le dénouement indiquerait la véritable origine : le loup dévorant le jambon que lui a procuré son neveu et ne lui laissant quelahart rappelle en effet le loup ù.u.Reinaert (v. 207- 211) mangeant les poissons à mesure que le goupil les fait tomber de la voiture des charretiers et ne lui laissant que les arêtes -,
Ces deux explications n'ont qu'un défaut, et ce défaut ne manque pas de gravité : ni l'une ni l'autre ne nous rend compte de la demande faite par Renart d'une portion qui doit lui revenir. Or, ce qui semble dominer dans les versions française, latine et allemande, c'est justement l'idée d'un partage qui doit s'effectuer après la capture de la proie entre les deux compères. Dans le Reinhart, le goupil est l'associé du loup; qui dit associé, dit ayant droit à une partie des bénéfices. La participation convenue est exposée d'une façon encore plus explicite dans la branche française :
Or faisommes ci vostre esgart :
Je en aurai la tierce part Et vous les deus, qui estes grans.
C'est coustume de marcheans, Que se deduient liement.
(v. 7-J sq.)
1. Kolmatschevsky, p. 181; cf. Lange, Zes Rapports du Roman de Renart au poème allemand de Henri le Gleissner, Neumark, i887, p. 19.
- Krohn, Bar nnd Fuchs, p. 52. Voir ci-dessous, p. 176.
Le renard latin se montre plus généreux encore :
At vero fieri lucrum commune paciscor:
Jam pro dimidia non ego parte loquor.
Parva deus facit parvis, ingentiamagnis,
Sit pars quarta michi, ti-es rémanente tibi,
(I, Y. 219 sq.)
Comment se refuser à voir dans ces vers, dont l'idée est l'âme même du conte, une répercussion nette encore, quoique lointaine, du thème antique du Partage du Lion ? Le loup et le renard sont associés comme le lion et l'onagre d'Ésope, comme le lion, la vache, la brebis et la chèvre de Phèdre. Le loup s'adjuge toute la proie comme le lion, en raison de son droit du plus fort. D'ailleurs une variante de cette fable du Partage dans Egbert de Liège S dont la morale est précisément
Justitiam frangit sic saepe potentior hostis,
va nous servir de transition entre le' récit classique et l'épisode qui nous occupe. Le loup, lerenard et l'alouette se sont associés et ont décidé de partager entre eux ce qu'ils trouveraient. Un jambon Leur échoit. Le renard propose que le répartiteur soit le plus âgé des trois; l'alouette et lui se disputent cet honneur, mais le loup tranche la question par un argument sans réplique :
At mihi sunt, hipus adjecit,non amplius anni Quam gemini, sed tertius hoc spirabile lumen Exigat in mortem, si vobis annuo partem.
Le loup tient la place du lion, et c'est un jambon qui est l'objet du litige. Il en est de môme dans nos trois autres versions. Mais si, â l'exemple de cet apologue, elles ont respecté le fond de la fable antique, comme lui aussi, elles l'ont renouvelé par l'insertion d'un motif importé du dehors. L'apologue latin a introduit celui de l'âge des animaux qui doit régler le partage ; ^ de leur côté, elle ont ajouté le motif du goupil faisant l'estropié. Ce motif est probablement très ancien; je ne le crois pas parent d'un motif que nous étudierons plus loin, à propos du conte des Charretiers, celui de la Feinte de la mort', c'est,
2 Cf. Yscngrimus, YI, 423 sq. et Hervieux, II, p.
comme celui-ci, un trait transporté de l'observation de la nature à la fable animale. Xénophon nous rapporte dans son Anabase la surprise des Grecs, dans leur traversée de l'Arabie, quand ils chassèrent des onagres: « Les ânes, quand on les poursuivait, gagnaient de l'avance, et s'arrêtaient, car ils vont plus vite que le cheval. Dès que le chasseur approchait, ils répétaient la même manœuvre, de sorte (ju'on ne pouvait les prendre, à moins que les cavaliers, s'échelonnant par distance, ne les chassassent avec des relais. * »Ce trait, comme celui de l'immobilité imitant la mort, nous le verrons appliqué au moineau; il devait inévitablement être compté parmi les ruses du goupil ; il est d'ailleurs, au moyen âge, devenu la base de deux proverbes:
Qui vulpem sequitur, giriim facit et vagus errât. ■Plurima girabit loca qui cum vulpe viabit. (2;
Quant au récit du Reinhe, loin d'être une variante du conte des C/iarre^«e?".<;, n'est-il pas à considérer de même comme une variante du conte du Partage avec addition, pour sa part, du motif de la voiture et de la feinte de la mort ?
Ainsi le thème classique du Partage du Lion a donné naissance dans le cycle français à deux versions bien distinctes : l'une, celle de la branche XVI, assez voisine de la forme antique, la reflétant presque trait pour trait ; l'autre, celle de la branche V, image profondément altérée de l'original, qui a supprimé le personnage sur lequel reposaientprimitivement toute l'action et l'intention morale du récit, celui aussi dont la présence était la caractéristique de son lieu d'origine, de sa provenance orientale, je veux dire le lion. Et, chose remarquable, la version la plus défigurée est en même temps la plus ancienne ; celle, au contraire, qui a respecté davantage la donnée ancienne fait partie d'une des branches les dernières venues: elle est en outre unique dans son genre, ne s'est pas incorporée comme l'autre à Vestoire et y paraît tout à fait isolée ^. Rien n'est
1 Anab. I ch. v.
2 Cités par Voigt, Ysengr. p. LXXXV.
3 La même observation peut s'appliquer à VYsengrimus, sauf bien entendu en ce qui concerne la date respective des deux. morceaux. La coexistence de ces deux versions dans le poème latin n'infirme en rien ce que nous allons dire sur cette coexistence dans le Roman de Renart, car le trouveur delà br. XVI n'a certainement pas imité Nivard. Maintenant, comme 'l'histoiro du Parlage
plus instructif que cette coexistence à rapport inverse; rien n'éclaire mieux la vie des fables au moyen âge. Cette vie est double: elle est à la fois stérile et productive. D'une part, en effet, les apologues se transmettent presque intacts d'un recueil à un autre recueil ; drame et morale passent stérotypés d'une langue dans une autre langue; les hasards de Tinterprétation, l'ignorance ou le caprice des traducteurs n'apportent que peu de trouble à cette cristallisation séculaire. De Babrius à La Fontaine, il n'y a rien de changé pour le fond; l'exposition seule présente plus ou moins d'originalité; le traducteur peut être en même temps un artiste. D'ailleurs, le didactisme étant la fin d'une fable, telle elle a été conçue, telle elle doit rester; sa forme pr<nnière est sa forme définitive. Clarté, brièveté, appropriation exacte du petit drame à la leçon qui doit s'en dégager, si un apologue possède ces 'qualités essentielles du genre, il a chance de se perpétuer et d'être identique à lui-même à quelque époque qu'on le retrouve. Tel a été le sort de l'apologue du Partage du Lion dans les recueils ésopiques ou phédriens du moyen âge. Nous avons vu que les modifications qu'il a subies dans le cours de sa longue transmission n'ont été qu'intérieures et que la concrétion des éléments, à la limite extrême de la période dont nous nous occupons, n'est presque point différente de la concrétion primitive. C'est à ces recueils que le trouveur de la branche XVI a demandé des inspirations; à eux seuls il a emprunté la matière de son sujet et l'a transportée directement dans le cycle français ; les adaptations qu'il a essayées par ci par là pour en faire un morceau inhérent à la tradition française n'empêchent pas que cette partie de sa branche n'ait conservé un air gauche et ne nous paraissent, qu'une pièce rapportée.
Tout autre est le conte du Vol du Janibon. Il semble fort à l'aise au milieu des différents épisodes du cycle et, quelque soit le cadre où il est enfermé, quels que soient les événements qui en provoquent l'introduction, il n'a rien d'emprunté. C'est que, tout en remontant à la même source que le conte de la branche XVI, il a pénétré dans ïestoi re par une autre voie, par la tra-
du Lion se retrouve dans l' Tseng rimus, dans le Reinaert et aillem's, elle devait faire partie de ces histoires d'animaux qui, sans appartenir à proprement parler au cycle, pouvaient y entrer à l'occasion, chaque fois qu'un poète voulait enrichir le répertoire des aventures de Renart,
dition orale et non point par la tradition écrite. En même temps que les apologues antiques étaient transcrits avec une scrupuleuse fidélité par de consciencieux copistes et se retrouvaient côte à côte dans une série indéfinie de compilations, ils étaient répétés, appris, commentés, délayés à satiété dans les écoles et bientôt, franchissant le seuil des monastères, ils tombaient dans le domaine commun. En peu de temps, ils s'y défloraient, se desséchaient; mais leurs graines, jetées aux quatre vents, produisaient, en germant sur un terrain nouveau, des tiges et des fleurs nouvelles. C'est ainsi qu'a dùs'eiîectuer au moyen âge le passage d'un certain nombre de fables dans la tradition populaire proprement dite où elles sont devenues de simples contes et où elles subsistent encore sous cette forme purement narrative et dépouillées de tout vêtement didactique. L'école a été l'intermédiaire entre le livre et la foule. Et de cette façon les sujets de ces apologues qui s'étaient immobilisés et comme momifiés depuis des siècles rentraient, pour y reprendre vie, dans le grand tout dont ils avaient été jadis tirés. Que l'histoire du jambon partagé par Renart et Isengrin soit un exemple de cette vicissitude, il n'y a pas à douter, si l'on songe que non seulement elle figure parmi les contes populaires recueillis récemment*, mais encore qu'elle faisait partie du trésor des récits oraux du X« siècle. Egbert^ en effet, nous avertit dans la dédicace de son livre que la matière de ses vers est d'origine vulgaire : « In communi sermone multi saepe multa loquuntur, et plurimis ad usum necessariis exemplis illavulgisententia profertur;quod quidem hausi, mecum id reputans, quodin his plurima versarentur utilia.... » 11 ne faut pas sans doute prendre au pied de la lettre cette affirmation de l'écolàtrede Liège; bien des parties de son œuvre sont puisées à des livres 3. Mais son conte le Renard, le Loup et V Alouette, comme tant d'autres qu'il a versifiés, est un fragment du folk-lore de son temps. Gomme Egbert et plus que lui, on le verra, les trouveurs de Renart ont utilisé cette source et l'épisode du jambon que nous donnent l'Ysengrw2us, la branche Vetle Re in ha rt est une variante orale et on peut dire populaire, introduite de très bonne heure dans le cycle, d'un sujet classique dont beaucoup plus
« Krauss, I, 27.
2Voir là-dessus G.ParhyJournal des Sav. ,1890, p.563, et Roniania, XX, p. 477 sq.
140 LES SOURCES DU ROMAN DE RliNART
tard un autre poète devait rimer la version littéraire. L'écart était devenu tel entre les deux interprétations qu'on ne peut lui faire un reproche d'avoir reproduit un thème déjà exploité par un devancier ; il est d'ailleurs très probable qu'en composant son morceau il ne s'est pas douté qu'il suivait un sentier battu.
Nous avons fini de passer en revue les contes du Roman de Renart où notre héros est mis en présence du lion. Nous croyons avoir établi que les originaux de ces contes, orientaux quand l'on remonte très haut dans l'histoire, sont grecs si l'on se borne à envisager la filiation la plus proche. Ces apologues ésopiques, avons-nous montré, n'ontpaseu une influence immédiate sur la formation de nos branches. Entre eux si décharnés, si peu scéniques, et les drames français pleins de mouvement et de vie, s'échelonne toute une série d'acheminements vers une forme plus pleine; les uns, nous les saisissons sur le vif dans nombre de fables et de poèmes latins du moyen âge ; les autres, nous les pressentons dans la tradition orale si large et si puissante de ce temps. Et si la connaissance ou la simple constatation de ces tâtonnements rabaissent le mérite d'originalité attribué longtemps à nos trouveurs, elles nous donnent du moins de précieux renseignements sur la propagation des fables classiques chez nos aïeux et sur les procédés de composition de nos anciens poètes. Il ressort aussi avec non moins d'évidence de cette étude que la place réservée au lion dans le cycle était primitivemeni très restreinte. Un des épisodes où il a figuré de tout temps a sans doute, au XIII» siècle, un rôle considérable ; mais on sait qu'il le doit à une circonstance particulière et assez tardive, à l'entrée de la satire dans le conte, au changement de la naïve comédie animale en une vaste mascarade de la société humaine. A vrai dire, sur tant de morceaux des recueils ésopiques où figurait le lion, un seul, celui du Lion malade, a pénétré dansle cycle à ses débuts. N'est-ce pas là déjà un indice de la faible contribution apportée parla fable antique à l'éclosion et au développement de notre épopée animale ?