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CHAPITRE II Renart et l'Ours

Renart adultère

Place importante qu'occupe ce thème dans l'ensemble du cycle. — Trois phases dans son développement. — La version de ÏYsengrimxis nous le donne sous sa forme la plus ancienne. — Elle n'a aucun rapport avec le fabliau le Ditde Richeut. — Comparaison de la fable du Romulus de Marie de Frajice qui met en scène l'ourse avec les versions du cycle et les versions populaires qui mettent en scène la louve. — Pourquoi l'ourse est-elle le personnage primitif?

Dans ce chapitre qui a pour titre Renart et l'Ours et qui comprend quatre parties, Renart adultère, la Pêche à queue, Brmi chez Lanfroi et Renart, Brun et Liétart, les deux premiers épisodes étudiés ne mettent point du tout l'ours en scène : c'est le loup qui y est victime de la duplicité du goupil. Cet assemblage, je l'ai déjà dit et il n'est pas inutile de le répéter, peut paraître incohérent au premier abord; mais il semblera rationnel dès qu'on nous aura suivi dans notre enquête sur les sources de ces contes au terme de laquelle nous rencontrerons pour les uns et les autres des originaux ne connaissant que l'ours. Ces quatre morceaux, envisagés dans leurs archétypes, peuvent donc être considérés comme un seul tout et être rangés, les premiers comme les deux derniers, dans le même groupe.

Le principal grief émis par Isengrin contre Renart dans les différentes scènes du Jugement est, on l'a vu, la violence criminelle exercée par lai sur sa femme Hersent. Ce n'est pas seulement en présence de Noble qu'il formule ces plaintes.

Maintes fois, il les renouvelle en face de Renart. Maintes fois aussi, celui-ci se vante de ses prouesses de séducteur ou s'en confesse avec un hypocrite repentir. Il est peu de branches qui ne renferment quelque tableau de cet amour tantôt brutal tantôt partagé du goupil pour la louve ou qui n'y fassent quelque allusion. Cette histoire est comme le centre autour duquel trouveurs et surtout remanieurs ont voulu faire évoluer toutes les aventures communes à Renart et à Isengrin.

Car par ce commença la noise

(II, v. 1034)

dit l'un d'eux, marquant ainsi le dessein bien arrêté de la tradition de relier entre eux tous les épisodes en faisant dériver la sourde inimitié qui sépare nos deux héros et la guerre impitoyable qu'ils se font de l'affront conjugal infligé par Renart à Isengrin.

En comparant entre eux les nombreux passages qui ont trait à Renart adultère, on saisit .bien nettement trois phases dans le développement de cet important motif.

Dans la donnée primitive, Renart fait violence à Hersent. Il l'attire dans un guet-apens d'où elle sort indignement outragée. C'est, à n'en point douter, à cette forme archaïque du thème que fait allusion un passage de la branche Ib. Hermeline, femme de Renart, a été expulsée du toit conjugal par son mari qui l'a surprise au moment où elle convolait en secondes noces avec le jeune blaireau, Poucet. Elle fait part à sa confidente Hersent du regret qu'elle éprouve d'avoir été si vite séparée de ce nouvel époux,

De Poncet à la crine bloie Dont a ou si corte joie.

(V. 3061 sq.)

Hersent qui, elle aussi, est sans mari, ayant abandonné Isengrin dans un moment de colère, la traite de folle : pour un amoureux de perdu, deux de retrouvés :

Molt par ert povres nostre sens, Se nos ne retrovons maris.

Dont sera tôt li nions faillis

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Et d'unz et d'autres granz et baus.

Si troveron deus jovenceax Qui bien feront nos volentez.

De folie vos démentez.

(V. rj064 Hq.)

Hermeline repousse avec indignation les conseils de la perfide : si elle a fait choix d'un second époux, c'est qu'elle croyait de bonne foi le premier pendu et bel et bien défunt ; il n'y a qu'une vieille femme comme Hersent, perdue de honte et de déshonneur, pour oser tenir un pareil langage. Hersent riposte avec aigreur : c'est bien à Hermeline de faire la prude, à cette « chamberiere » qui se donne à tout venant ; pour elle, elle n'a rien à se reprocher :

. . . Jo ne lis einc lecherie,

Fors une fois par mesprison Vers dant Renart vostre baron.

Quant mes loveax ot conpissiez, Mesaasmez et ledengiez, Gel fis chaoir en sa tesnere ; Il fist son tor par de derière.

(V. 3087 sq.)

Ces derniers vers nous donnent en substance la version primordiale du conte de Renart adultère. L'allusion est noyée dans un contexte qui peut tromper au premier abord sur sa vraie valeur ; elle est précédée et suivie de détails scabreux qui nous montrent Hersent sous un jour peu favorable. Ainsi encadrée, la protestation d'innocence de Hersent paraît être une fanfaronnade de vertu. Mais quand on rapproche cette courte allusion d'un épisode de VYsengrimus où la scène se présente dans tout son développement, on ne peut nier que le passage en question de la branche I^ ne soit un souvenir de la forme ancienne d'un conte que les trouveurs ont abandonnée pour la remplacer par de nouvelles.

Pendant que le loup est au couvent, Reinardus, suivant Nivard (V, v. 705-823), arrive dans l'antre où il trouve les petits de son oncle auprès de leur mère malade et alitée . Celle-ci, aux cris poussés par ses enfants que Reinardus salit de ses ordures, se lève furieuse. Reinardus s'enfuit. Elle cherche à le faire revenir sur ses pas par des paroles mielleu-

ses, et, quand il se décide à l'écouter, elle se cache derrière la porte pour le recevoir comme il le mérite. Mais il reste à quelque distance et lui jette de la boue et des pierres. Alors, impatientée, elle s'élance à sa poursuite. C'était tout ce qu'il voulait. Il l'entraîne jusqu'à son repaire, y pénètre lestement, tandis qu'elle, trop grosse, une fois engagée dans l'ouverture, ne peut plus ni avancer ni reculer. Reinardus qui est ressorti par une autre porte revient à elle et abuse de sa prisonnière en donnant cette plaisante raison :

Aller, ait, faceret, si non ego ; rectius ergo

Hoc ego, quam furtiyn guis peregrinus, agam.

(y. 820 var. I) *

Cette version n'est pas seulement précieuse pour nous à cause de son ancienneté ; elle l'est surtout parce que, dans le poème où elle a été insérée, elle figure à Tétat isolé. L'idée des rapports entre le goupil et la louve n'y a exercé aucune attraction sur les autres événements, n'a absorbé aucun épisode. Or, si nous nous reportons à la branche n de notre Roman, qui est composée de toute une suite de récits juxtaposés, nous voyons que, parmi ces récits originairement indépendants l'un de l'autre, figure celui du tour joué par Renart à Hersent. Sans doute, il présente de graves altérations de la forme originale, comme nous allons le voir tout à l'heure : ainsi, Hersent se donne d'abord volontairement à lui ; mais, par la place que l'épisode occupe dans cet ensemble, il est présumable que l'ancien fonds français n'accordait pas à l'histoire du viol de Hersent plus d'importance que ne lui en a donné Nivard.

Cet état de choses n'a pas duré longtemps. Il était trop dans le tour d'esprit des poètes de l'époque de s'égayer aux dépens d'un mari trompé et d'en faire le plastron de leurs railleries ^ pour que nos trouveurs ne s'emparassent pas vite de la situation créée à Isengrîn par cette aventure. Rien ne pouvait mieux

1. Telle parait être aussi la version du Rcinaevl II (v. 6269 sq.), mais le trait est fortement altéré. Gomme nous le verrons plus loin, l'entrée étroite de la tanière du renard a été remplacée par la glace qui retient la louve prisonnière.

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