Voir Jeanroy, Les Origines de lapoésie lyrique, p
RENART ET l'oURS 145
les aider à ridiculiser sa stupidité et caractériser de la façon la plus amère et la plus plaisante le contraste de sa force physique et de son infériorité intellectuelle vis-à-vis du renard. La littérature tout artificielle de la fin du XIP et de tout le XIIP siècle était aussi trop sceptique sur la vertu des femmes mariées pour que nos branches aient pu conserver à la scène sa violence primitive et à Hersent son caractère de victime de la lubricité de son ennemi. Cette peinture brutale ne parait pas avoir eu un long succès parmi les trouveurs. De fort bonne heure, si l'on en juge parle Reinhart, elle fut remplacée par des tableaux très réalistes encore, mais plus humains et surtout plus plaisants. 11 s'agit désormais d'amours clandestines où Hersent prend autant de plaisir que Renart, tandis que les révélations successives de son déshonneur tourmentent l'esprit du pauvre Isengrin sans parvenir à lui ouvrir complètement les yeux.
Ainsi, suivant le Glichezare (v. 568-634), Isengrin introduit Reinhart dans son intimité et va môme jusqu'à lui confier sa femme pendant son absence. Le libertin en profite pour faire sa cour. « Mon seigneur est si beau, répond-elle à ses avances pressantes, que je n'ai que faire d'un amant. Mais, même si j'en voulais un, tu me paraîtrais trop faible.» Il est à croire pourtantqu'il réussitdans son projet criminel, * car, à quelque temps de là, un jour qu'Isengrin, perdant tout son sang et se croyant à deux doigts de la mort, se consolait à la pensée que ses deux fils auraient une mère dévouée qui ne se remarierait jamais, Kunîn "^ le détrompe cruellement et lui raconte ce qu'il a vu de ses propres yeux. Isengrin n'en veut rien croire; il arracherait les yeux à ce vil menteur s'il le tenait. Aussi se laisse-t-il vite persuader par Hersent de son innocence. « Je vous jure par Dieu qu'il y a trois jours que je n'ai vu Reinhart, s'écrie-t-elle
1. Il est clair que l'exposition de la réussite de la poursuite amoureuse de Reinliart figurait dans le poème du glichezare ; sinon, on ne saisirait pas le fil des événements. On sait que ce poème a, après le vers 562, une lacune dont nous parlerons plus loin à propos du Pèlerinage Renarl. Voretzsch,ler article, p. 179, suppose que l'adultère que Kunîn va dénoncer tout à l'heure à Isengrin était raconté dans le passage absent.
2. Suivant Grimm, /i. Fuchs p. GCXLVIII, Kunîn serait un grand singe; Voretzsch, 1er art., p. i8l sq., donne de bonnes raisons pour en faire un petit animal, voire même un oiseau.