L. SuDRE. Renart. \q
en entendant le récit de son mari. Sire Isengrin, laissez-là ces propos insensés. » ^
Tout aussi effrontée se montre Hersent et non moins accommodant nous apparaît Isengrin dans le Roman français. Ainsi, dans la branche II (v. 1027-1396), Renart se présente à la porte de latanière où Hersent se trouvait seule avec ses louveteaux. Il feint d'avoir peur et de vouloir s'en aller. Mais elle le rappelle, etalorsil lui fait toutes sortes de déclarations brûlantes. Elley est si peu insensible qu'elle l'encourage à être plus hardi :
Si revenez souvent a mi Et je vous tenrai pour ami.
Acolez moi, si me baisiez !
(v. 1109 sq.)
Renartne se fait pas faute de la satisfaire. Avant départir, il va aux louveteaux, les salit, les jette hors de leur couche en les appelant «avoutres questres». Aussi Hersent a beauleur recommander de ne rien dévoiler à leur père. Ils la dénoncent ainsi que son complice dès qu'Isengrin es't de retour. Celui-ci entre dans une violente fureur, mais elle le radoucit aussitôt et lui jure de prouver son innocence dès que l'occasion s'en présentera. Suit alors une aventure qui se rapproche sensiblement da celle de VYsengrimus. Isengrin et Hersent rencontrent, huit jours après, Renart qui s'enfuit à leur vue, se doutant bien de leur courroux. Il attire la louve, qui le serre de plus près, jusqu'à son « recept de Valcrues » :
Après Renart en la fosse entre De plein ellais de ci au ventre.
Li chastiaus estoit granz et fors :
Et Hersent par si grant esfors Se feri dedenz la tesniere Que ne se pot retraire arrière.
«.Cette scène et la précédente ne figurent point dans le Roman de Renart. Il est à croire que si le Glichezare en a tiré le fond de branches qu'il a connues, il a du moins ajouté beaucoup du sien, quoi qu'en dise Voretzsch qui fait du morceau perdu du Reinhart et de ces deux derniers la reproduction d'une branche française disparue.
RENART ET l'oURS 147
Renart revient sur ses pas, abuse de Hersent, et Isengrin qui est resté en arrière arrive juste à temps pour assister à une partie des « noces » ^.
La scène, si simple et si naïve dans le poème latin, s'est, on le voit, dédoublée pour servir à d'autres fins. Hersent, dès le début, se déclare amoureuse de Renart et le lui prouve ; les louveteaux, personnages assez passifs dans Nivard, sont transformés en dénonciateurs de leur mère : voilà le premier acte. Dans le second, celle-ci, qui précédemment poursuivait Renart pour punir un effronté qui avait outragé ses enfants, s'acharne cette fois après lui pour faire croire à son innocence, et ce manège hypocrite n'aboutit qu'à rendre son déshonneur plus grand et le ridicule de son mari plus apparent. En somme, l'auteur de ce morceau a voulu conserver tous les éléments de l'ancienne tradition, mais il les a adaptés habilement à la conception désormais acceptée des amours de Renart et de Hersent. Nous avons là comme une transition entre la forme grossière que ce conte affecte à l'origine et la forme plus raffinée qu'il revêt dans la suite.
Dans la branche XEI (v. 1008-1090), le motif se dégage complètement de ses anciens traits et la scène prend un air tout nouveau. Renart s'est emparé du bateau d'un paysan. Il vogue joyeusement quand il aperçoit sur le bordisengrin'etsafemme. Il se frotte aussitôt d'une herbe qu'il portait dans son aumônière et c[ui le rend tout noir. Ainsi déguisé, il propose aux voyageurs de les transporter sur l'autre rive. Ils acceptent. Isengrin manie les avirons pendant que Renart est assis au gouvernail. Celui-ci manoeuvre si bien qu'ils accostent à une île. Isengrin, en sautant à terre, tombe dans un piège et Renart s'éloigne aussitôt dans la barque avec Hersent à qui il se fait reconnaître :
1. Toute cette dernière partie est reproduite par le Reinharl (v. 1154-1238) avec des divergences qui prouvent non seulement que son prototype était plus simple et plus archaïque que le récit de labr. II, mais aussi que l'ancienne branche, comme VYsengrimus, connaissait l'épisode à l'état simple et non double. Voir là-dessus Voretzsch, 2e art., p. 367 sq. Je ne crois pas toutefois avec ce savant que le remanieur français se soit inspiré de VYsengrimus, pour ce dédoublement. Il y a eu là simple- évolution du motif.
« Je sui Renart veraiement. »
Gelé l'entent, si ot grant joie, Ses deus bras au col li envoie.
Molt très grant joie s'entrefont.
rv.l056sq.)
Cet attachement de Hersent pour Renart est chose si connue de tous, sauf pourtant de l'imbécile Isengrin, que, lorsque celui-ci vient à la cour se plaindre du viol de Renart et que sa temme proteste à cor et à cris de son innocence, ils ne trouvent guère autour d'eux que des oreilles incrédules et prévenues, même celles du roi :
Por qei estiez vos si foie Qu'en sa meson aleez sole Puis que vos n'estiez s'amie ?
(Va, V. 399 sq.) K
Isengrin seul reste convaincu de la fidélité de son épouse . Renart va jusqu'à l'appeler « desloiaus cous », et il proteste naïvement :
Renart, ce n est mie de vous.
Un sereraent vos en feroie Que a Hersant ma douce amie N'eiistes part ne conpaignie.
Si vos en lestes vos vantez.
Mes par mon cliief vos i mantez Q'an ceste terre, dieu merci, N'a plus loial dame de lui.
(XXII, V. 272 sq.)
Il entend même sans sourciller l'oraison funèbre que l'archiprêtre, l'âne Bernart, prononce près de la fosse où va être enterré Renart que l'on croyait mort. Et pourtant ce passage du discours n'aurait-il pas dû le faire tressaillir de rage et lui donner envie de piétiner le cadavre de son ennemi ?
» Cf. Br. I, V. 1-267, et Reinhart, v.1239 sq.
RENART ET l'oURS 149
Renart, que de voir le savons, Estmorz, vez le ci en présent.
Dolante en est dame Hersent, L'espousee Ysengrin le leu, Que maintez foiz en prive leu L'a Renart tenue adossée.
(XVII, V. 976 sq.)
Cette dernière citation nous amène à la troisième phase du développement du motif de Renart adultère. Isengrin que nous avions vu toujours si jaloux de son honneur et de la réputation de sa femme semble maintenant tout à fait résigné à son sort et autorise de sa présence les tendresses de Hersent pour son amant. En effet, suivant la branche XI (v. 1375-1523), Renart, blessé à mort par le chien Morhout, gisait inanimé sur une route. Isengrin et Hersent le trouvent dans ce piteux état. A cette vue, Hersent épanche sa douleur en plaintes touchantes auxquelles son mari mêle quelques notes de condoléance :
« Lasse chaitive ! fet Hersent, Nostre conpere si est mort !
Dolente, ou prendra ge confort ?
Ha chaitive maloûree, Con je fui de maie oure née ! »
Dit Ysengrins : « Dolent chaitif !
MoUhe l'oure que je tant vif, Quant mon conpere ai ci perdu Qui si m'avoit bien socoru :
Au grant besoing me fut ami, Or le voi mort, ce poisse mi. »
(v. 1396 sq.)
Ils l'emportent doucement dans leur hôtel où ils le soignent, durant un mois, avec un dévouement sans bornes. Une fois guéri, il prend congé de ses sauveurs qui lui font des adieux pleins de tristesse :
Atant avale le degré Et s'en issi de meintenant.
Dame Hersens remeist plorant, Mes Ysengrins si le convoie Tant que il Tôt mis en la voie.
(v. 1514 sq.)
150 LES SOURCES DU ROMAN DE REXàRT
Cette attitude d'IsengTin n'a pas de quoi nous étonner si ron se rappelle ce qui a été déjà remarqué dans le chapitre précédent, à savoir qu'il est arrivé un moment dans l'histoire de Renart où le loup cessa d'être présenté comme son ennemi irréconciliahle et fut remplacé dans cet antagonisme traditionnel par Roonel et surtout par Chantecler. Il devient son compagnon d'armes, son ami, qui l'aime « de cuer enterin ». Cette même branche XI, à laquelle appartient le précédent épisode, et qui nous présente un état avancé de la tradition, ne transforme pas moins le rôle d'amoureux joué par Renart. Jusqu'alors celui-ci avait poursuivi Hersent de ses assiduités moins pour satisfaire une véritable inclination que pour faire une niche à son ennemi. Maintenant il nous apparaît sous les trait d'un véritable don Juan aux entreprises sans nombre et aux conquêtes faciles. Après avoir fait verser des larmes à Hersent, il obtient les faveurs de dame Fière, la lionne, que son mari lui avait confiée pendant une expédition lointaine :
Renart qui molt fu mal senes, Fu remes avoc la roïne Qu'il aime d'amor enterrine Et longement l'avoit amee. Or est avoc 11 demoree Lie et joiant et envoisiee.
Molt soventes fois l'a bessiee.
(v. 1998 sq.)
Puis il fait passer le roi pour mort, épouse publiquement sa maîtresse, et, quand Noble revient enfin dans son palais, on lui cache soigneusement ces amours et ce mariage (v. 2300-3390).
L'auteur de Renart le Nouvel ira plus loin encore. Son héros est un séducteur irrésistible ; toutes les dames de la cour se l'arrachent. Il écrit des lettres d'amour cà Orgueilleuse, femme du roi Noblon, à Hersent la louve, à Harouge la luparde. Toutes trois se lisent ces épîtres, la larme à l'œil, et, pleines du regret de l'absent, elles tirent au sort pour décider qui le possédera. Il échoit à Hersent qui en tressaille de plaisir (v. 4447-4770).
Il est donc bien établi par tout ce qui précède que l'histoire des exploits amoureux de Renart, d'abord avec Hersent seule, plus tard non seulement avec Hersent mais avec d'autres dames de la cour de Noble et même avec la reine, histoire qui compose une partie importante duRoman, estsortietout entière d'un conte primitivement isolé, sans lien avec les autres épi-
sodés, en un mot n'ayant rien d'épique. Le Roman de Renurt, comme l' Ysengrwius, a possédé ce conte sous sa forme ancienne; mais dans la collection des branches que nous possédons, cette forme ne se reconnaît que difficilement, ayant été agglutinée à des inventions nouvelles qui l'ont défigurée et altérée.
Reste à savoir la source de ce conte. Devons-nous considérer comme vraiment originale la forme, pourtant si naïve, qu'il a dans le poème de Nivard ?
Le caractère essentiellement gaulois dont est marquée cette histoire des amours de Renart et de Hersent, même dans sa forme la plus archaïque, sa grande ressemblance avec les scènes de libertinage humain si nombreuses dans une certaine portion de la littérature du moyen âge, la possibilité entière que l'on a d'anthropomorphiser l'aventure, d'y substituer des hommes aux bêtes sans la dénaturer, tout concourt à nous la faire regarder comme quelque chose d'étranger par le point de départ aux autres contes à base purement zoomorphique, comme un fabliau introduit subrepticement parmi eux et dont les trouveurs de Renart auraient adapté à peu de frais l'intrigue et les situations à l'idée générale de leur épopée .
Cette induction est d'autant plus acceptable que dans un de nos plus anciens fabliaux, dont le sujet est encore plus ancien que le texte que nous en possédons, nous voyons deux femmes associées dans leur honteux métier de courtisanes et de procureuses portant les noms de Richeut et de Herselot. Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans celui-ci le nom de notre héroïne. Pour l'autre, il n'est pas inconnu de la compilation. Ml figure en effet à côté de celui d'Hermeline pour désigner la femme de Renart. De plus, la branche XXIV qui la désigne ainsi, comme si elle était l'héritière non seulement des noms, mais aussi de la tradition entière de ce Dit de Richeut, nous donne côte à côte les portraits de Hersent et de Richeut dont elle fait deux types achevés de rouées « pleines d'engin et d'art », l'une «mestreabaeresse», l'autre « mestrelecharesse» :
1. Ce rapport a été signalé pour la première fois par P. Paris, p. 319 sq. Il ajoute même que Sansonnet, fils de Richeut, que sa mère dresse, à vivre aux dépens des femmes qu'il débauche, a de grands points de resemblance avec Renart : « C'est, dit-il, le plus faux ami, le plus dangereux voisin, le plus effronté compère. »
Moult furent bien les de us d'un cuer, L'une fut l'autre, ce cuit, suer.
(X. 117 sq).
Bien mieux encore, et cela fort avant la brandie XXIV, la Lranche II avait mis en présence, nous l'avons vu tout à l'heure, Hersent et, cette fois, Hermeline se reprochant leurs adultères dans une grossière dispute qui se termine par une lutte échevelée. Enfin, dans cette même branche. Hersent réconciliée avec sa commère, alors que Renart passe pour mort, la pousse à se marier a^ec Poucet le blaireau et prépare la couche nuptiale aux deux époux.
Ces différents passages et l'adoption de noms identiques n'oiïrent-ils pas une coïncidence à tout le moins étrange ? Cette louve lascive dont le goupil abuse avec la parfaite sérénité d'un débauché faisant son plaisir d'une tille de joie qui simule la pruderie, cette épouse soi-disant outragée dont les récriminations sont accueillies avec le scepticisme qu'elles méritent, cette entremetteuse qui favorise les secondes noces de sa pareille, ne serait-ce pas un caractère emprunté au Bit de Richeut ou créé sous son inspiration ? Dans le fabliau, c'est sans doute Richeut qui tient la place importante ; Herselot n'est que sa servante. La place de celle-ci au premier plan ne s'expliquerait-elle pas par le besoin de faire du nouveau et, en donnant du relief à ce qui n'était qu'accessoire dans l'original, de déguiser l'emprunt ? D'ailleurs rien n'aurait été plus naturel que cette influence d'un genre d'écrits sur l'autre. Le fabliau et le conte d'animaux se côtoient. L'un présente des hommes pris sur le vif, saisis dans leurs gestes habituels, l'autre des animaux qui ne sont souvent que des hommes travestis, dépeints dans les mêmes conditions ; ils ont le même fond d'idées et le même procédé d'observation réaliste ; ils ont aussi un but identique : par leurs incidents plaisants, tissés sur une trame légère, ils veulent faire rire, égayer, sans instruire ni moraliser.
Toutefois, quelque curieux que soient ces rapprochements entre le Dit de Richeut et certaines parties du Roman de Renart, quelques affinités que puissent avoir entre eux le fabliau et le conte d'animaux, on ne saurait en tenir compte que si l'histoire des amours de la louve et du goupil est unique en son genre, si elle n'a trouvé place nulle part ailleurs, si nous ne pouvons faire à son sujet aucune de ces remarques compa-
RENART ET l'oURS 153
ratives auxquelles ont donné lieu les histoires précédentes. Car, ne l'oublions pas, le Dit de Richeut, dans l'ensemble des fabliaux, est un morceau à part; alors que tous les autres sont généralement la mise en œuvre d'un conte populaire, traditionnel, celui-là, suivant une ingénieuse remarque *, n'est pas un conte, mais un tableau de mœurs, où l'intrigue n'est rien, où les caractères sont tout. Ce serait là, a-t-on ajouté, un spécimen de la forme première du genre. A l'origine, le fabliau n'aurait été que la reproduction de types familiers ; leur introduction dans des intrigues ne serait venue que plus tard, et ces intrigues auraient été fournies par les contes populaires. Si donc notre aventure de Renart adultère n\\^\i rien de commun avec une tradition quelconque, issue d'une fable ou d'un conte, à cette condition seule on pourrait la tenir pour parente du Dit de Richeut. Mais, en réalité, il n'en est rien. Car, nous allons le voir, la littérature écrite et la littérature orale, celle-ci surtout, ont traité ce sujet, C'est, par suite, de ce côté qu'il faut nous tourner pour rechercher les origines de cet important épisode du Roman de Renart.
Néanmoins nous avons à retenir de la comparaison entre le Dit de Richeut et cet épisode une remarque intéressante : pas plus que ceux d'Isengrin et de Renart, les noms de Hersent et de Richeut ne sont de l'invention de nos trouveurs. Ils les ont trouvés existant avant eux et consacrés par un usage presque séculaire. Se rencontrant dans deux genres d'écrits distincts qui ne semblent pas avoir eu d'influence l'un sur l'autre, désignant ici et là des types identiques, il est à croire qu'ils avaient quelque chose d'universel et de populaire. On voit ainsi combien dans ses moindres détails le Roman de Renart plonge ses racines dans le passé le plus lointain.
Mais voyons les attaches qu'a notre conte avec des versions correspondantes dans la littérature écrite et dans la littérature orale. Nous n'avons, dans la littérature écrite, à rapprocher de notre épisode qu'un seul morceau : c'est la quarantième fable du Rom.uhcfi de Marie de France qui a pour titre Vulpes et Ursa 2. Le renard propose à l'ourse de s'accoupler avec lui. Elle refuse et, comme il fait le fanfaron et la menace, elle se
1 J. Bédier dans Études romanes dédiées à G.Paris, Paris, 1891, p. 28 sq.
^ Hervieux, II, p. 540,
met à sa poursuite pour le châtier. Il l'entraîne au milieu de broussailles où elle reste immobilisée (inter spinas et lenta vimina implicita resedit). Le renard la voyant dans l'impossibilité de bouger satisfait sa passion.
Deux différences assez notables distinguent cette fable du Romulus du récit de V Tseng ri/nus : toute la première partie de celui-ci, c'est-à-dire la scène avec'les petits de la femelle que le renard doit violer est absente : de plus, une ourse y tient la place de la louve. Au contraire, dans la littérature orale, certaines variantes, peu nombreuses il est vrai, mais appartenant à des régions éloignées les unes des autres, nous donnent généralement le conte dans son intégrité, et, si elles changent les personnages, c'est pour des raisons particulières soit au pays dont elles sont originaires, soit à l'ensemble de récits où elles sont placées, raisons qu'on ne pourrait invoquer pour expliquer la sui3stitution de l'ourse à la louve dans la fable du Romulus.
Ainsi, quatre variantes finnoises et une variante suédoise * nous montrent le renard se rendant à la tanière de la louve. Il demande aux petits si leur mère est au logis. « Que lui veux-tu? — M' accoupler avec elle. » La louve, à son retour, apprend la menace du renard. Elle se met en embuscade et, dès qu'elle l'aperçoit, se précipite. Elle est bientôt arrêtée entre deux arbres et obligée de se prêter aux désirs de son ennemi. Trois autres contes finnois ^ et un conte russe ^ nous donnent d'une part comme acteurs le lièvre et la renarde, d'autre part une scène qui rappelle celle de Renart noir de la branche XIII. Quand le lièvre s'aperçoit que la renarde est prise dans le défilé où elle s'est engagée à sa suite, il se roule dans de la suie, de la vase ou des ordures, de façon à se transformer ea nègre, en moine ou en prêtre et à ne pas être reconnu de sa victime.
Cette analogie avec un des récits du Ro^nan de Renart n'implique pas emprunt des variantes populaires à l'ouvrage français C'est vraisemblablement une fable grecque, dont je parlerai plus loin à propos de Renart temturier, î^hlQ fort populaire à l'Estde l'Europe, quia été l'inspiration decetembellissement du conte primitif. Quant àla présence du lièvre et du renard, elle a
1 Citées par Krolin, Bar und Fuchs, p. 89.
s Ibid., p. 92.
3 Kolraatschevsky, p. 188.
RENART ET l'oURS 155
son explication toute simple dans le genre grammatical du mot renard chez les Slaves *. Ce mot étant féminin, les conteurs se sont crus obligés de donner à cet animal le rôle le plus en rapport avec les habitudes de la langue, et, par suite, le lièvre, comme c'est le cas le plus fréquent dans la littérature populaire -, a remplacé le renard dans son rôle de bête mâle. Enfin, dans deux autres variantes, croate ^ et épirote *•, c'est encore le lièvre qui est amoureux, mais cette fois de l'ourse. Celle-ci, dont la présence ne laisse pas d'étonner au premier abord, figure uniquement, parce que le conte, soit entier, soit mutilé, est lié et sert d'introduction à un autre conte plus développé où l'ours est l'acteur consacré par la tradition .
En résumé, la fable du Romulus semble isolée dans l'ensemble des contes écrits et oraux qui traitent du goupil libertin. La louve paraît être le personnage original et indispensable, facilement reconnaissable sous les traits de la renarde ou de l'ourse que lui ont donnés, nous venons de voir pourquoi, certaines variantes populaires. Aussi, quand on se rappelle le sens de lubricité attaché au mot lupa dans la langue latine ^, on est tenté de se ranger à l'opinion de Grimm pour qui cette aventure erotique du cycle n'est que le développement de la conception antique faisant de la louve la bête lascive par excellence ^. N'est-ce pas ainsi d'ailleurs que Nivard se la représente quand il fait prononcer à Reinardus, après sa facile victoire, les paroles citées plus haut. Et n'a-t-il pas obéi au même souvenir, le trouveur de la branche VII où l'escoufle Hubert, confesseur de Renart, fait à son pénitent un horrible tableau des déportements de son amante et termine par ces mots :
Adroit a non Hersent la love.
Car c'est celé qui toz mauz cove.
(v. 585 sq.)
* Kolmatschevsky, p. 106, note.
2 Ibid., p. 119.
^ Krauss, I, p. 23.
♦ Hahn, II, p. 106.
5 Cf. Gicéron, Pro Milone, 21, 'R. Fuchs, p. XXXVIII.
De VYsengrimus et du Roman de Renart, cette histoire à source purement classique se serait donc propagée dans le Nord et dans le Sud de l'Europe et aurait donné naissance à toutes les variantes populaires encore en vogue aujourd'hui.
La question apparaît sous un tout autre jour si l'on compare les récits de VYsengrimus et du Roman de Renart à ces variantes populaires et à celle du Romulus sous le rapport de la naïveté. Les premiers renferment des traits évidemment altérés et postérieurs. Dans les contes populaires, la scène entre le goupil et les louveteaux est plus simple : les petits, seuls dans la tanière, ne sont pas l'objet d'injures ni d'affronts. Le renard se contente de menacer leur mère absente ,et, à son retour, celle-ci se cache pour punir Taudacieux qui se présente une seconde fois. De même, le piège où tombe la victime est, dans le poème latin et dans le poème français, invariablement l'entrée du repaire du goupil, qui sort par une ouverture opposée. Voilà certes une peinture plus épique, mais beaucoup moins naturelle, moins prise sur l,e vif, que celle de l'emprisonnement entre deux arbres ou dans le trou d'une haie que nous offrent les contes oraux, ou au milieu de buissons, comme nous l'avons vu dans le Romulus .
Le conte de l' Ysengrimus, pas plus que l'ancien récit perdu du Ro?7ian de Renart, ne peut donc revendiquer l'honneur d'avoir servi de prototype aux variantes orales . La version même du Romulus, qui est du reste antérieure à la version de VYseng)'imîis, lui est, malgré sa mutilation, supérieure par sa simplicité et peut être mise sur le rang des meilleures versions populaires. Et alors la question se pose de nouveau : pourquoi a-t-elle substitué l'ourse à la louve ?
On serait plus dans le vrai en énonçant le problème inverse et en se demandant pourquoi les autres contes, et en particulier l' Ysengruyius et le Roman de Renai-t, ont remplacé l'ours par la louve.
En effet, ainsi que l'a fait remarquer un des folk-loristes les plus sagaces*, la présence de la louve dans la variante suédoise est un trait surprenant et qui doit suggérer le doute sur son originalité. A côté de ce récit du viol commis par le renard sur
* Krohn, Bar und Ftichs, p. 90; cf. p. 4i.
RENART ET l'OURS 157
la louve, la littérature populaire des Scandinaves, on le sait déjà, possède un nombre immense de récits où la bête bernée par le renard est, non pas le loup, mais invariablement l'ours. Pourquoi cette dérogation à un usage universel, cet abandon de la tradition on peut dire nationale ? C'est que, seule parmi ses congénères, cette histoire Scandinave a subi l'influence des contes du centre de l'Europe. Dans cette région, les contes septentrionaux, après avoir pénétré avec leur héros obligé, l'ours, l'ont échangé peu à peu contre le loup. Celui-ci, en effet, dans d'autres contes très nombreux, soit autochthones, soit de provenance orientale, jouait un rôle analogue au rôle de l'ours, celui d'un personnage violent etstupide. Et cette substitution ne pouvait d'ailleurs qu'être favorisée par cette circonstance que déjà, à l'époque de l'importation des contes sptentrionaux dans le centre de l'Europe, et surtout plus tard, l'ours devenait un animal assez rare et était de plus en plus refoulé sur les montagnes désertes ; le loup, au contraire, continuait à être une espèce familière, restait l'ennemi perpétuel des campagnes et quelquefois des villes. Comme la plupart des autres contes où l'ours figurait d'abord, celui de Renart adultère échangea l'ourse contre la louve et, par un hasard inexplicable, il repasse en Scandinavie sous cette nouvelle forme qui supplanta la plus ancienne i. Par un autre hasard non moins inexplicable, mais qui prouve la haute antiquité du morceau, cette forme primitive a subsisté dans le Romuius de Marie de France., et c'est là un fait curieux, et pour le moins assez rare, que cette survivance, dans un recueil d'apologues, d'une tradition populaire perdue partout, même dans le pays qui lui avait donné naissance. Voilà certes un témoignage qui doit mettre en garde contre l'opinion toute faite qui attribue en bloc les corpus de fables du moyen âge à une influence gréco-orientale toute classique. Plus éclectiques en ont été les auteurs qui ont
iGerber, p. 53, croit, il est vrai, que la mai'che du conte a été inverse et que la louve, le personnage primitif, a été remplacée par l'ourse quand le récita été incorporé dans le cycle septentrional du Renard eldeTOurs ; il s'appuie, connue Grimm, R. Fuchs, p. XXV sq. et Martin, Obs., p. 33, sur la tradition populaire du moyen âge concernant les rapports du renard et de la louve. Mais contre cette théorie se dresse la fable du Ro))iulus de Marie de Franco à laquelle on ne peut dénier un caft-actère archaïque et une haute ancienneté.
recueilli avec avidité les récits qu'ils entendaient conter autour d'eux et qui ont ainsi tressé autour de l'œuvre de Phèdre une couronne de fleurs plus fraîches et plus colorées. De pareilles fleurs ont été moissonnées par nos trouveurs ; ce sont elles qu'ils ont surtout goûtées, et leur histoire des amours de Renart et de Hersent est un produit de ce vaste champ des traditions populaires où ils ont si souvent glané.
La Pèche a la queue.
Comparaison du récit de la brandie III avec les autres variantes littéraires. — Elle ne dérive d'aucune d'elles. — Des allusions qui font supposer de plus anciennes et de plus naïves rédactions. — La forme primitive du conte est originaire du Nord. — Transformation progressive de chacun de ses motifs. — Le point de départ de l'histoire a été d'expliquer pourquoi l'ours a une courte queue. — Fréquente liaison dans la littérature orale du conte de la Pec/ie avec le conte des Charretiers. — La dépendance entre les deux aventures n'est qu'apparente dans la branche III. — Entrée tardive dans le cycle de celle des Charretiers. — Elle ne doit rien au Physioloyiis — Rapports étroits des deux versions sur ce sujet du Roman de ReJiart avec les différentes variantes populaires.
L'aventure la plus répandue dans le cycle, après celles du Jugement et de V Adultère, est celle de la PècM à la queue. Outre le récit que nous en ont transmis le Glichezare et la branche III, et les nombreuses allusions éparses dans le Ro- 7nan de Renart qui font supposer des rédactions perdues, nous en avons de curieuses versions dans VYsengrimus et le Reinaert. Elle a môme pris place dans certains recueils de fables latines qui offrent des points de comparaison intéressants. C'est donc à un épisode capital de l'épopée que nous allons avoir affaire, et non moins importante au point de vue de l'histoire générale des contes est l'étude de la source et du développement de ce thème, emprunté, comme le précédent, parles trouveurs à la tradition populaire.
Suivant la branche III (v. 374-510), Renart qui, comme nous le verrons tout à l'heure, a tonsuré Isengrin et l'a fait moine, lui promet de lui procurer des poissons autant qu'il en voudra. Ils arrivent au bord d'un vivier. Comme on était en hiver, l'eau était gelée, et les paysans, pour faire boire leurs troupeaux, avaient creusé un trou dans la glace; un seau était resté auprès. Isengrin, facilement persuadé que c'est là l'engin
avec lequel les moines, dans l'ordre desquels il vient d'entrer, prennent les poissons, se le laisse attacher à la queue et plonge le tout dans l'eau. Cette eau, la nuit venue, ne tarde pas à geler, et quand, au bout d'un certain temps, il ne peut tirer sa queue emprisonnée, il s'imagine avoir fait une pêche abondante. A. Renart qui lui conseille de s'en aller, il répond naïvement :
Trop en i a.
Tant en ai pris, ne sai que dire.
(v. 428 sq.)
L'aube crève. Un seigneur du voisinage. Constant des Granches, se met en chasse. Au son du cor, Renart s'enfuit laissant le pauvre pêcheur
Qui moult s'esforce et sache et tire : A poi sa pel ne 11 descire.
Se d'ilec se veult départir, La queue II convient guerpir.
Chiens et veneurs se précipitent sur lui ; Constant des Granches, lui-même, tire son épée et veut le tuer ; il mesure mal son coup, glisse et tombe. Furieux, il donne un second coup aussi maladroit que le premier et tranche la queue du loup qui se sauve, serré de près par la meute.
Le Reinliart (v. 727-822) possède une scène identique à celle de la branche III : il n'est guère qu'un seul détail qui la différencie : le chevalier qui, en faisant un faux pas, coupe la queue du pêcheur, au lieu de le tuer, s'appelle Birtin ^.
Plus dissemblable est la scène de l' Ysengrwius. Le loup, sur le conseil de Reinardus de ne pas manger de viande, le poisson étant le seul aliment autorisé par les statuts monastiques, plonge sa queue dans l'eau qui gèle. Au point du jour, Reinardus court au village voisin et vole une poule au curé, qui était en train de dire sa messe. On l'aperçoit, et tous, pasteur et ouailles, s'élancent à sa poursuite. Il les amène du côté d'Ysengrimus qui est roué de coups. Une paysanne, Alrada, qui veut le tuer d'un €oup de hache, manque son coup et lui tranche la queue (I, V. 529-106i et II, v. 1-1.58). Outré que le cadre ici est différent,
' Voir Voi-etzscli, 2e art. p., 351 sq.
on saisit déjà dans l'exposition de la pêche une différence caractéristique : le loup plonge simplement sa queue dans l'eau ; il n'est point fait mention d'un engin quelconque.
Dans les Paraljoles d'Eude de Gheriton *, il n'est pas non plus question d'un seau attaché à la queue du loup ; celui-ci la plonge simplement dans l'eau (caudam in aquam posuit et diu tenuit, do nec esset congelata) ; le renard ne va pas chercher les gens qui doivent venir déranger le malheu)-eux pêcheur (et venerunt homines et lupum fere usque ad mortem fustigaverunt). Dans le Romulusde Munich-, le renard jette des pierres dans le panier qu'il a attaché à la queuo du loup et, quand celui-ci ne peut plus remuer, il court au village et appelle les paysans qui battent l'infortuné et ne le laissent échapper que lorsqu'il a perdu la queue. Enfin, dans le Reinaert II, Isengrijn vient se plaindre à la cour du lion de son ennemi qui avait violé sa femme : « Il Ta conduite, raconte-t-il, dans un lieu plein de mares d'eau, au pied d'une digue assez élevée. Là, il lui fit accroire que, si elle plongeait sa queue dans l'eau, une si grande quantité de poissons viendrait y mordre qu'à quatre on n'aurait pu les manger. Elle crut qu'il disait vrai, la pauvre sotte, et entra jusqu'au ventre dans la boue, avant d'arriver à l'eau dans laquelle elle enfonça la queue. On était en hiver. Ma femme resta si longtemps dans cette position que sa queue s'attacha à la glace. Quelque effort qu'elle fit, elle ne put se dégager. Alors Reinaert courut vers elle de toute sa force et la viola. » Reinaert s'enfuit à l'approche d'Isengrijn; celui-ci parvient à dégager sa femme. qui laisse cependant un morceau de sa queue. Aux cris de douleur qu'elle pousse, les villageois accourent, et les deux époux s'échappent à grand'peine sous une grêle de coups (v. 6269-6340).
Toutes ces variantes littéraires ont, sans doute, un même air de famille : chacune a pourtant une physionomie propre qui exclut toute idée de parenté bien directe entre elles et nous les fait rattacher à des sources différentes. Toutes aussi, sauf celle du Reinhart, s'éloignent assez du récit de la branche III pour qu'il soit impossible de désigner aucune d'elles comme inspiratrice de ce dernier. Écartons tout d'abord la
' Hervieux, II, p. 056.
2 Ibid., p. 733.