‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 18 sur 55 · L. SuDRE, Renart · texte numérisé non relu

L. SuDRE, Renart

version du Reinaert qui fait figure à part : la substitution de la louve à son mari, le mélange du thème de Y Adultère avec celui de la Pèclie, la perte de la queue précédant l'arrivée des paysans, voilà autant de modifications qui, si elles ont une certaine valeur au point de vue épique et concourent parfaitement au développement de l'action telle que Ta conçue Willem, ne laissent pas d'avoir enlevé à la scène une grande partie de son originalité. La fable d'Eude, au contraire, nous donne une marche plus simple : le renard installe le loup qui reste prisonnier dans la glace jusqu'au matin ; des villageois arrivent et, en voulant leur échapper, il perd la queue.

Dans VYsengrimus.^ il y a quelque chose de plus : c'est le renard qui attire la foule du côté du loup : de même dans le Rortmlus de Munich (Quid statis ? quid facitis? Ecce lupus qui... de vestro flumine etiam pisces vestros abstrahit. » Cette façon de présenter les choses, qui offre les apparences d'une complication, mais qui, nous le verrons tout à l'heure, est assez archaïque, est inconnue de la branche III qui fait fuir Renart à l'approche de la meute de Constant des Granches *. Mais, à son tour, cette branche renferme un autre trait auquel sont restés étrangers les récits d'Eude et de Nivard, à savoir l'emploi d'un seau au lieu de la queue comme engin de pêche. Le Romulus de Munich renchérit encore sur notre poème ;ce n'est plus un seau, c'est un panier rempli de pierres que le loup porte attaché à sa queue. Par suite, plus d'eau gelée ; l'hiver, qui semblait devoir former le fond du tableau, a disparu.

Il faut d'ailleurs, pour être complet, ajouter que l'intervention d'un seau dans ce petit drame de la. Pèche n'a pas toujours été considérée, même dans la tradition du Roman, comme un élément indispensable de l'action. J'ai parlé tout à l'heure de certaines allusions à notre conte qui nous reportent à un état plus ancien de Vestoire que la branche III et que le Reinhart. Or, dans ces allusions, il n'est justement parlé que de la queue « engelée » et non d'un seau qui y aurait été suspendu :

1. Ce trait semble toutefois avoir subsisté dans le Remhart. Voretzsch, 2e art., p. 351, rapproche lev. 712 où le goupil dit au loup : «J'irai vers mes frères dont le gain ne sera pas médiocre, » du passage du Romulus de Munich : « Sed surgam et ibo quaerere adjutorium ad extrahendum pisces de panario . »

RENART ET l'oURS 163

Gel fis pécher en la gelée Tant qu'il ont la queue engelee.

(I, V. 10§5 sq.)

Tu me feïs aler peschier Et en l'eve tant acrocier, Tote la coe oi engelee Et en la glace seelee.

(VI, V. 667 sq.)

Car ençois i fu saelee

La coe en la glace et gelée

Que il s'aperçut de ma guille.

(IX, V. 521 sq.).

Même sobriété pour la conclusion du récit dans l'allusion de la branche VIII. Au lieu de messire Constant des Granches « vavassor bien aaisie », qui arrive avec toute sa « maisnie », suivi de ses braconniers et de ses chiens, c'est un simple vilain qui se présente armé d'une massue :

Dusq'au matin que uns vileins I vint sa maçue en ses meins.

(v. 137 sq.)

Nous voilà avec ces allusions bien près de la parabole d'Eude ; la dernière même la dépasse en naïveté, puisqu'elle n'introduit qu'un seul paysan.

Si donc l'on considère non pas seulement la forme française de ce conte que nous possédons, mais aussi les formes qu'il a pu avoir, soit auparavant, soit concurremment, et que l'on est en droit de reconstituer d'après ces allusions, le Roman de Renart mérite d'être regardé comme un des représentants les plus fidèles du prototype populaire àela. Pèche à la queue. Ce prototype, nous le rencontrons dans son intégrité presque entière au Nord de l'Europe, où le conte est réduit à ses plus simples éléments : l'ours plonge sa queue dans l'eau, sur le conseil du renard ; celui-ci, une fois que la glace s'est bien épaissie, va à la ferme voisine chercher la femme qui est en train débattre son beurre. Elle arrive avec son battoir. A sa vue, Tours pris de peur, veut se sauver et, dans les efforts qu'il fait, il rompt sa queue ^

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