‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 20 sur 55 · Hervieux, II, p · texte numérisé non relu

Hervieux, II, p

*. Krohn, Bar und Fuchs, p. 29, et Afanassiev, I, p. Vô. K. Ihid. p. 2.

*. Ibid., variante.

^ Birlinger, p. 229, Giinski, III, p. 176, et Gosqum, II, p. 158. Ici, la gelée n'est pas complète et le loup jette des glaçons dans le panier.

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connue ; il devenait indispensable d'expliquer d'une façon quelconque l'immobilité du pêcheur. C'est ainsi que dans le Romulus de Munich la glace est remplacée par des pierres que le renard jette dans le panier K Toutefois ce n'est pas à cette cir" constance seule que le conte a dû son altération. Car, dans la branche III, le seau sert à pêcher alors même que l'eau estgelée; la transformation s'était déjà opérée dans l'ancienne forme du conte. Enfin, de fil en aiguille, la pêche, qui jusqu'alors n'avait été considérée que comme une supercherie du renard devient une vraie pêche, mais au profit seulement de celui-ci : « Le loup et le renard vont pêcher des truites. Le renard attache à la queue du loup un panier destiné à recevoir le produit de la pêche, puis il se met en besogne ; chaque fois qu'il plonge, il prend une truite qu'il croque immédiatement et, en guise de poisson, il va mettre dans le panier une grosse pierre. P'inale. ment il s'enfuit en se moquant du loup. Celui-ci furieux s'élance à sa poursuite, mais toute la peau de sa queue reste attachée au panier chargé de pierres '^. »

Non moins que le détail du seau, la multiplicité des personnes qui viennent surprendre le pêcheur est dans le Roman de Renart, comme dans les autres variantes littéraires^ un trait tiré de la tradition orale. iV l'invention du trouveur est dû certainement le tableau tout seigneurial et tout chevaleresque de la chasse de Constant, comme à l'imagination du moine Nivard celui de la foule des paroissiens armés de la croix et des chandeliers poursuivant Reinardus qui s'enfuyait avec le coq du curé. Mais aucun des deux poètes n'a eu le premier l'idée de développer cette scène finale. Dans la forme ancienne populaire, apparaît, je l'ai déjà dit, une femme seule appelée parle renard ou encore dirigée par lui du côté de l'ours. C'est une femme que nous retrouvons dans Wsengrinuis sous la figure d'Alrada, qui veut tuer le loup et manque son coup. A ce point de vue, le poème latin se tient plus près de la

1. De même dans beaucoup de contes populaires: Ge/'»?an/a,XXIV, p. 413; Jahrb. f. vojn. u. engl. Lit.,l}i. p. 400: Rolland, Faune pop., I, p. 150. Dans l'Afrique, la queue étant introduite sur un sol sec, c'est un simple amas de branches qui cause sa mutilation; voir Bleek, p. 99.

^. Conte cité déjà plus liant dans Rolland, Faune pop.,l, p. 150. Cf. Hev. des Trad.pop., I, p. 150, et deux contes bretons, Sébillot, Contes, de la haute Bretagne, I, p. 236 et Trad. et Sup. de la liaule Bretagne, p. 118 où le renard jette des poissons dans le panier.

forme originale que le Roman de Renart., et cela est si vrai que, parmi les variantes populaires qui ont multiplié le nombre des personnages, soit pour rendre le conte plus dramatique, soit parce qu'il était joint à d'autres contes exigeant la présence de plusieurs acteurs, beaucoup mêlent des femmes aux hommes, quelques-uns même ne mettent en scène que des femmes. Mais cet élément féminin a disparu d'un nombre considérable, on peut dire de la grande majorité des variantes ;il n'est resté que des hommes, quelquefois même que des chiens pour poursuivre le renard et assaillir le pêcheur. A cette série de variantes se rattache la branche III qui a fondu ces deux éléments, hommes et chiens, que les contes populaires nous offrent séparés.

Une dernière question, non moins importante que les précédentes, doit être étudiée avant d'abandonner ce conte de la Pèche. C'est elle, eu effet, qui va nous donner le secret de ses métamorphoses, et nous montrer bien clairement que le motif de la rupture de la queue a été primitivement, comme je le disais tout à Theure, le motif principal, la fin unique vers laquelle convergeaient tous les détails du récit.

On n'a pas à s'étonner que le Roman de Renart, et, avec lui, toutes les variantes, soit écrites, soit orales, du Centre et du Sud de l'Europe, donnent comme pêcheur le loup, alors que c'est l'ours qui remplit ce rôle dans toutes les variantes du Nord. Nous avons déjà, et surtout à propos du thème de Renart adultère, éclairci le mystère de cette substitution. Nous n'avons donc pas à y revenir ; mais, pourtant, il faut ajouter quelque chose de particulier et de spécial à notre conte.

Alors que pour les autres contes ce changement paraît tout simple, pour celui-ci il n'est pas sans offrir une certaine complexité. Partout ailleurs, il s'est opéré sans secousse, et a laissé intact le fond du sujet; ici, au contraire, il ne s'est produit qu'au prix d'une altération profonde et d'une déperdition complète de la pensée primitive.

Dans une variante écossaise *, après la scène où le loup a perdu sa queue, le narrateur conclut par cette exclamation aussi étrange qu'inattendue : « Voilà pourquoi, depuis, le loup a une queue si courte ! » Si l'on songe à la présence constante de l'ours dans les variantes du Nord, à celle du lièvre et du la-

1 Campbell, I, p. 273.

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pin, non moins courtauds que lui, dans une variante finnoise * et dans une variante américaine '-, cette remarque surprenante eu conte écossais, apparaît comme le résultat d'une méprise, en même temps qu'elle met sur la voie de l'origine du conte. Si l'ours si souvent, et le lièvre et le lapin parfois, figurent comme les héros malheureux dans cette équipée de la pèche, c'est que justement cette histoire a été inventée afin d'expliquer pourquoi ces animaux ont une courte queue 3. Ce récit appartenait primitivement à la série illimitée de ces contes où le peuple s'amuse, comme un enfant, à se poser des Pourquoi et des Gomment, et à résoudre les différents problèmes dont l'énoncé lui est fourni sans cesse par les bizarreries de la nature. L'inégalité des queues des différentes espèces d'animaux est une des anomalies qui ont le plus tourmenté son imagination, et les recueils de littérature populaire nous en ont transmis de nombreuses et ingénieuses explications *. Le conte de la Péclie est une des meilleures et des plus curieuses.

Il y a plus. Le conte n'ayant eu tout d'abord pour but que d'expliquer pourquoi tel ou tel animal a une courte queue, il dut, dans sa forme la plus archaïque, se rapprocher sensiblement de la tradition de l'animal pêcheur d'Élien, c'est-à-dire ne posséder qu'un personnage, le futur courtaud, qui, par sa maladresse ou par sa bêtise, se voit privé de l'appendice dont il était si fier s. Plus tard, un second personnage est introduit dont le rôle va être d'inciter le héros à cette pêche qui doit amener sa mutilation ; ce personnage est naturellement le renard. Mais cette addition marque une nouvelle fin pour le conte, qui est de montrer la malice du conseiller en même temps que la sottise de sa dupe; et, par suite, il arrivera un temps où cette fin l'emportera sur l'autre et où le conte, tout en conservant son ancienne conclusion, se rangera définitivement dans la série des récits humoristiques qui célèbrent la ruse et la méchanceté du goupil. La variante américaine nous reporte à cette époque de transition où le conte fait la

* Krohn, Bcir uncl Fuchs, p. 20.

2 Harris, Uncle Remus, p. 51.

f Cf. à ce sujet Tylor, loc.cit.; Kolmatschevsky, p. 88 sq. et Krohn, Bar und Fuchs, p. 36 sq.

* Valjavec, p. 281 sq.; Tylor, p. 363 sq.; Grimm, 7i. w. Hausm. n» 148; Bleek, p. 80; Rev. des Trad. pop., IV, p. 110.

:; Cf. Magasin pittoresque, 1887, p. 311.

d68 LES SOURCES DU ROMAN DE REXART

part encore égale entre le renard et sa victime; l'intérêt y est double : « Un jour, Frère Lapin se promenait sur le chemin, remuant sa queue longue et fournie, quand il frôla en passant vieux Frère Renard, qui se promenait avec un filet plein de poissons. Frère Lapin entama le premier la conversation et demanda à Frère Renard où il s'était procuré ce beau filet de poissons. Frère Renard répondit qu'il les avait attrapés et Frère Lapin voulut savoir où et comment. Alors Frère Renard raconta qu'au Sud, dans la baie, il allait le soir après le coucher du soleil, et, se mettant sur un roc et plongeant sa queue dans l'eau, il restait ainsi jusqu'au lever du jour ; que, retirant sa queue de l'eau, il la trouvait pleine de poissons; qu'il y en avait tellement, qu'il était obligé d'en rejeter une partie dans l'eau. Peu de temps après, Frère Lapin se mit en route pour aller pêcher. Le temps était froid, et Frère Lapin prit le chemin de la baie. Arrivé là, ayant choisi une bonne place, il s'assit et laissa sa queue tremper dans l'eau. Il resta longtemps ainsi bien qu'il se sentit gelé et que le froidle pénétrât de plus en plus- Le jour vint enfin et le trouva dans la même position. Il donna une secousse, et il lui sembla qu'une partie de lui-même s'en allait; il donna une autre secousse plus violente, mais hélas ! que vit-il? Sa queue qui était tombée. Et c'est pour cela qu'ils ont maintenant la queue si courte, tous les petits lapins que vous voyez courir et gambader à travers les bois i . »

Ainsi l'objet primitif du conte de la Pèche a bien été d'expliquer pourquoi l'ours a une courte queue. L'on comprend que, dans ces conditions, l'ours n'a pu être remplacé par le loup que par l'effacement progressif de l'idée fondamentale, et la variante écossaise, avec cette fin si étrange ( Voilà pourquoi les loups ont la queue si courte !) nous est resté comme le témoignage d'une autre époque intermédiaire, où un animal avait remplacé l'autre tout en conservant son caractère.

Il arrive très fréquemment que la littérature populaire nous offre le conte de la Pèche à la queue en dépendance avec un autre, celui qui narre comment le renard en faisant le mort parvint à voler leurs poissons à des charretiers -.Cette liaison,

1 Cf. le Journal Amusant du 26 janvier 1889 où est contée avec illustrations l'histoire laponne, Pourqicoi les ours blancs n ont plus de queue.

^ Voir de nombreux exemples de cette liaison dans Cosquin, II, p. 159.

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comme on l'a savamment démontré, n'est point du tout fortuite *. Le conte de la Pèche, on vient de le voir, a pris naissance dans le Nord de l'Europe. Or, dans cette région, ce n'est guère qu'au conte des Charretiers qu'il se trouve uni. 11 est même probable qu'ils se sont propagés la plupart du temps du Nord au Sud liés ensemble, et même si étroitement que celui des Charretiers servant de préambule s'est fondu intimement avec le suivant, perdant ses motifs lesplus essentiels, tels que la feinte de la mort on le pillage de la voiture chargée de poissons, et n'étant plus reconnaissable qu'à quelques traits vagues et sans caractère.

Pareille liaison — et cela vient confirmer l'origine populaire et septentrionale de notre épisode de la pêche d'Isengrin — existe dans \q Roman de Renart entre les deux histoires. L'une suit l'autre dans la branche III ; deux manuscrits seulement les ont considérées comme des morceaux indépendants '2. Mais, tout en faisant deux récits distincts, ils les ont laissés côte à côte dans la succession des branches et leur ont conservé les apparences d'un groupe. Puisque donc la tradition du cycle français, comme la tradition des contes populaires, fait de l'histoire de Renart et les Charretiers une sorte d'avant-propos de celle de la Pèche à la queue, nous devons les joindre ici dans une même étude; l'absence de l'ours et du loup dans les différentes variantes de cet épisode du vol des poissons ne donne pas lieu, on le comprend, d'en reporter l'examen dans un autre chapitre..

La cohésion n'est pas toutefois absolue dans la ])ranche III entre les deux épisodes. Là où la littérature populaire nous offre ces contes côte à côte, l'enchaînement est naturel et les événements se succèdent avec rapidité : le renard qui a volé les poissons aux charretiers est en train de les manger quand survient le loup qui lui demande où il se les est procurés ; le renard lui répond qu'il les a péchés dans tel étang, et ils s'y rendent aussitôt. La transition est loin d'être aussi simple dans le Roman de Renart; qu'on en juge par l'analyse de tout ce qui précède l'aventure de la Pèche.

Renart, en quête d'une proie, se couche le long d'une haie pour attendre aventure. 11 aperçoit de loin une voiture chargée

» Krohn, Bar und Fuchs, p. 18 sq, 2 Martin, Obs., p. 35.

de poissons. Avant qu'elle arrive, il s'étend au milieu de la route et fait le mort. Les marchands se laissent prendre à cette ruse et le jettent sur la charrette. Ressuscité aussitôt, Renart ouvre un panier et dévore plus de trente harengs; il en ouvre un second plein d'anguilles qu'il enroule autour de son cou, et, avec ce collier, 11 saute doucement à terre. Poursuivi, mais en vain, par les charretiers, il arrive sain et sauf à son « chastel » où il s'occupe avec sa famille de préparer le mets tout à fait inattendu. Les anguilles rôtissaient quand Isengrin, qui errait depuis le matin sans rien trouver à mettre sous sa dent, se présente à la porte de Renart, alléché par l'odeur de la cuisine. Il se décide, après bien des hésitations, à appeler son compère. Celui-ci refuse de lui ouvrir, alléguant qu'il faut être moine ou ermite si l'on veut être admis à pareil repas, et, afin d'exciter l'appétit d'Isengrin, il lui jette trois tronçons d'anguille. Isengrin n'y peut plus tenir; il accepte de se faire « rere et tondre ». Renart lui pratique une large couronne avec de l'eau bouillante qui fait hurler de douleur le pauvre patient ; puis il lui apprend que, d'après les règles du saint ordre, il lui convient d"être en épreuve toute cette première nuit et il le mène, tout près de là, au vivier (v. 1 — 376).

Apremière vue, ces trois histoires,celle des Charretiers, celle (\m Montage et celle de \di Pèche, semblent ne former qu'un seul tout, et la seconde nous apparaît comme une ingénieuse transition imaginée par un malicieux trouveur pour relier plus étroitement les deux autres et rendre la troisième plus comique, la moderniser en quelque sorte par une satire spirituelle à l'adresse des moines. Mais, quand on regarde plus près et qu'on examine le texte dans ses moindres détails, l'explication n'est plus aussi aisée. Tout d'abord la liaison entre \eMoniage et la Pèche est assez indécise. Isengrin se présente devant le manoir de Renart et lui demande à partager fraternellement son repas. Renart refuse, mais promet à l'affamé abondance de poissons s'il entre dans l'ordre de Tiron. Isengrin accepte et se laisse tonsurer. Renart lui dit alors :

Iceste prenieraine nuit

Vous convient estre en espreuve :

Que li sains ordres le nous rueve.

(v. 356 sq.)

RENART ET l'OURS 171

Le lecteur croit naturellement que, s'il mène Isengrin au vivier, c'est pour qu'il y fasse le noviciat annoncé. Point du tout. Brusquement, sans aucune mention d'un intervalle de temps, le poète nous apprend que le vivier où le loup « devait pescliier » était gelé et il n'avait pas eu garde de nous prévenir que c'était là que les moines prenaient le poisson. Nous avons donc là deux épisodes plutôt juxtaposés que réellement unis; dans lapensée du remanieur qui les a rapprochés, il y a peut-être eu un rapport entre eux ; mais ce rapport n'a rien de formel.

Le doute sur une parenté bien accusée entre les deux motifs est confirmé par les allusions si nombreuses aux événements de la branche III que contient le reste du Roman ; ces allusions n'indiquent pas non plus que, dans la tradition du cycle, il y ait une dépendance bien étroite entre le motif des Charretiers et celui de lo. Pèche. La branche VIII, la plus ancienne certainement de toutes celles que nous possédons, ne parle que de la Pèche à la queue (v. 135-149.) La branche I ajoute, il est vrai, à la mention de cette aventure ainsi conçue

Gel lis pécher en la gelée Tant qu'il ont la queue engelee.

{v. 1055 sq.)

un souvenir de l'aventure des Charretiers; mais il s'agit du loup qui imite le goupil :

Et si refu par moi traïz Devant la charete as plaïz.

(v. 1061 sq.)

Dans la branche VI, l'épisode de la Pèche est rappelé à part, comme indépendant des deux autres (v. 667-673) ; ceux du Moniagc et des Charretiers dont le loup est le héros sont bien mentionnés l'un à côté de l'autre (v. 733-767), mais sans rapport aucun, car le vers qui sert de transition est :

Ailiers te crui, si fis folie.

Dans la branche IX (v. 517-555), c'est l'épisode de la Pèche qui est cité d'abord ; mais Renart, après l'avoir raconté brièvement, continue ainsi :

Maint bon pesson et meinte anguille Oi jo, qui niolt en fui joiant En la carete au marcheant.

(V. 5^4 sq.)

Il décrit donc le tour qu'il a joué aux charretiers et, cela fait, il passe au récit de la tonsure :

Après moi vint à mon manoir,

Si senti les poissons oloir,

Simplement a vois coie et basse

Me pria que jel herbergasse.

Et je li dis : « Ce ert noiens. »

Que entrer ne pooit çaiens

Nus hom qui ne soit de nostre ordre.

Por alecher et por amordre

Li donai d'anguille un tronçon

Dont il deleclia son gernon,

Dist qu'il voloit corone avoir

Et ge li fis large j)or voir.

(v. 535 sq.)

Entre toutes ces allusions Faccor'd, on le voit, est loin d'être parfait. Celle de la branche VI, en particulier, a dû être inspirée par le souvenir des événements narrés dans la branche XIV où en efifetle loup Primant, avant de faire le mort, a été tonsuré parRenart dans une église (v. 351 sq.), tandis que l'allusion de la branche IX se rapporte davantage au récit de la branche III. Mais toutes ont ce caractère commun de présenter l'aventure de la Pèche comme indépendante de toute autre .

Par contre, le Reinhart (v. 712-726), qui ne renferme pas le conte des Charretier s, nou^ donne le Moniage en union étroite avec la Pèche : « Les anguilles que tu as là, dit Isengrin, une fois qu'il a reçu la tonsure, devraient nous êtres communes. — Rien ne te sera refusé ; mais il n'y a plus de poissons. Si tu veux aller à notre vivier, tu y trouveras des poissons en telle quantité que personne ne peut les compter. Les frères les y ont mis. — Allons-y, dit Isengrin. »

Gomment expliquer ce rapport inverse du poème allemand et du poème français ?

Il faut évidemment supposer que du temps du Glichezare était déjà établie l'habitude de grouper le conte du Moniage et celui de la Pêche ; cette tradition des arrangeurs des différents récits de Renart est celle de la branche III qui les a réunis dans un même morceau ; c'est encore celle des manuscrits qui, tout

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en ne les regardant pas comme un seul tout, en ont fait des branches distinctes mais placées à la suite l'une de l'autre. A. côté de cet état de choses, les allusions nous en font entrevoir un plus ancien, où ces contes n'ont entre eux aucun rapport ni de dérivation, ni de voisinage. Mais, alors même qu'ils sont placés l'un à côté de l'autre dans les branches françaises, ils sont, non pas soudés, mais juxtaposés, et, par suite, le Glichezare a dû imaginer le dialogue que je viens de citer pour les relier d'une façon définitive. Quant au conte des Charretiers que le poète allemand n'a pas connu, il a dû s'introduire tardivement, à l'état isolé et aussi sous ses deux formes, celle où Ilenart fait le mort et celle où le loup veut l'imiter ; c'est du moins ce que les allusions nous amènent à penser. Ce ne fut qu'ensuite qu'un remanieur, sans doute par souvenir des contes populaires qui font un seul tout des aventures des Charretiers et de la Pèche fondit en une tradition unique deux traditions déjà établies dans le Roman : l'une rattachant les Charretiers au Montage et représentée par certaines allusions, l'autre rattachant le Montage à la Pèche et représentée par le Retnhart. Il composa ainsi la branche ou l'ensemble de branches que nous possédons sur ce triple sujet. Ce n'est donc pas seulement par ces éléments pris individuellement, mais aussi par la combinaison de ses éléments que la branche III doit sa formation à la littérature populaire.

Ce conte de Renart qui vole des poissons aux charretiers est un de ceux qui ont égaré le plus les investigateurs des sources de notre compilation. En effet, par un de ses traits qu'il a en commun avec beaucoup de récits d'autres branches, il a suggéré l'hypothèse d'une influence directe du Physiologus et des Bestiaires sur la formation de l'épopée animale. Ce qui a frappé avant tout dans le récit, c'est la feinte de la mort. Gomme ce motif se retrouve appliqué au goupil dans maint endroit du Roman, on l'a naturellement rapproché d'un des chapitres du Physiologus qui fait de cette ruse un trait caractéristique des mœurs de cet animal : « 'Eàv ouv TTsivàcr/j... [BdcXXsi aÛT-zjv êv TôJ Tïeâîoj àvto [3XÉ-0'j(7a, IX/.ouo-a eîç éauTYjv làc, TVJoàç^ xal cpuaa éauT/jv -avTsXw;. Kal vo\i.ilo'JGi'^ aùr/jv ta TOTSivà sTvat TcÔv/jxuIscv, xal xaTao7c-/)vou(7tv £- aÙT/jv, toO cpayôTv aùr/jv. Kal oÛTWç aûxà àpTra^si, xai ôia'-pOcipst. » *.

' Spiciler/ium Sùlesmense, III, 351.

Mais remarquons tout d'abord que l'auteur du Physiologus nous représente ce stratagème employé par le goupil pour duper des oiseaux, alors que dans notre récit il en use pour duper les hommes. L'écart n'est pas moins grand dans la branche XI (v. 629-700) où un écuyer l'emporte comme mort après sa lutte avec le milan et le lâche bientôt après, vaincu parla douleur que l'animal ressuscité subitement lui cause avec ses mâchoires ; dans la branche XIII (v. 803-843) où un chevalier trouve dix peaux de renard pendues au lieu de neuf qu'il croyait avoir ; dans la branche VI (v. 1339-1344), dans la branche XIII (v. 2264-2266), dans la branche XVII (v. 1874-1406) où Renart échappe à la mort par son immobilité cadavérique après ses batailles avec Isengrin, Roonel et Ghantecler.

Un seul récit — et c'est encore la branche XIII (v. 861-890) qui le renferme — traite ce motif de la feinte de la mort d'après . la tradition des Bestiaires. Renart voyant venir une corneille

Lors se laisse chaoir sovin Le dos desoz, les pie^: desus, La langue traite, n'i et plus.

(v. 868 sq )

et il dévore l'imprudente qui croyait être « venue à port » et goûter la chair de son ennemi *. Outre que ses détails sont parallèles à ceux des Bestiaires'^, le conte français par sa brièveté rappelle bien la sécheresse des descriptions de ces curieux recueils zoologiques. L'emprunt est indubitable. ^

Doit-on l'admettre pour les autres passages précités, et en particulier pour l'épisode qui nous occupe ? L'hésitation est d'autant plus permise que, dans certaines branches, la ruse en question est attribuée non seulementau goupil, mais à d'autres animaux, au chien, par exemple, sur les dents duquel Renart

1 L'épisode cité plus haut de Rohart (br. XVII, v. 1422-1459) est une reproduction de celui-ci.

- Cf. aussi les vers 119 sq. dn Poenitentiarius,{R. Fuchs, p. 400), où le renard raconte comment il prit une corneille en faisant le mort.

3 Ce n'est pas seulement dans le Roman de Renart que cette, tradition du Physiologus s'est introduite. Elle a exercé aussi son influence dans la littérature populaire : dans un conte breton (ilfe'Zws me, I, p. 61), cette ruse est employée parle goupil successivement contre un merle-pie et un corbeau gris ; dans un conte Slovène (Valj avec, p. 278), la ruse a été maladroitement transportée du renard àl'àne qui prend un oiseau et devient le roi des bêtes.

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doit prêter un serment (br. V^, v. 1007-1009) : à Tâne espagnol Timer qui promet d'amener par ce moyen à son maître Renart et sa femme Hermeline(br.IX,v.l630-1935). S'il y avaiteu emprunt de la part de ces branches, un tel emprunt supposerait l'extension du motif à n'importe quelle aventure du goupil et la généralisation du même motif en faveur d'autres animaux. Ce double procédé n'aurait rien de contraire à la vie des contes. Sans cesse nous aurons à le signaler commeun des principaux ressorts de leurs métamorphoses multiples.

Ici, néanmoins, il n'a pas été mis en œuvre. Il suflit, pour s'en convaincre, de parcourir les recueils du Pavtcliatantra et de VJIitopadésa .Dan^ ce dernier, le daim fait le mort, sur le conseil du corbeau, et est ainsi débarrassé des liens qui l'attachaient *. Ailleurs, un poisson pris dans un filet fait le mort, et, dès qu'on le jette hors des mailles, il saute et rentre iiu fond des eaux 2. Ainsi, comme le Roman de Renart, les contes indiens ne spécialisent pas cette ruse de la mort dans un seul animal ; ils l'attribuent à toutes sortes de bêtes dont la malice n'est pourtant pas la qualité dominante. La raison en est bien simple: un grand nombre d'animaux, pour échapper à un danger immédiat, se pelotonnent, s'immobilisent et présentent toutes les apparences de la mort. Cette ruse, tout instinctive, a certainement frappé les premiers peintres des mœurs animales et ils l'ont utilisée dans leurs contes, mais d'abord, comme on l'a judicieusement remarqué 3, en la présentant comme un moyen employé par certaines bêtes pour sauver leur vie, et, plus tard seulement, comme un moyen de duperie, quand le chacal ou le renard eurent pris une place prépondérante dans les récits d'animaux et y furent devenus l'incarnation de la ruse et de la rouerie.

Ainsi, ce n'est pas du goupil vers les autres animaux que s'est déplacé le motif, mais bien au contraire il a passé des autres animaux au goupil. Par suite, sauf pour l'épisode delà corneille, le Roman de Renart n'est redevable en rien au PJiysiolOf/us de ses nombreuses reproductions de la tradition concernant les animaux qui simulent la mort. L'un et l'autre en sont des échos parallèles et simultanés, avec cette différence

'Trad. Lancereau, p. 33.

2 Ibid., p. 175. Gî.Pantchattailra, Irad. Lancer»an,p. 137, 139 sq. 12 246 scj. 333, 389.

3 Benfey, Ptsdi., I, p. 332.

toutefois que le poème français la répercute plus fidèlement et presque dans toute sa complexité primitive *.

D'ailleurs cette feinte de la mort n'est pas le seul trait qui doive nous occuper dans ce conte de Renart et les Charretiers ; il ne constitue pas toute l'aventure et, à côté de lui, les charretiers, leur voiture à poissons, le pillage exercé par le voleur sont autant d'éléments que nous ne pouvons négliger si nous voulons précisément remonter à l'origine de ce conte. D'autre part, la branche XIV (var. p. 529 sq) compte, parmi ses nombreux épisodes, une variante de ce conte où le loup Primant, sur le conseil de Renart qu'il a trouvé se régalant de poissons, va, lui aussi, s'étendre sur le chemin et faire le mort, mais en revient roué de coups par les charretiers. Dans quel rapport cette version est-elle avec la précédente ? En est-elle sortie dans le Roman lui-même, ou, comme l'autre, a-t-elle au dehors une source particulière ?

^ï\q Reinhart, niV Ysengrimus, ni aucun recueil connu de fables latines du moyen âge ne renferme l'une ou l'autre de ces versions. Le Reinaert ( v. 207-211) '^ contient, à vrai dire, quelques vers sur ce sujet ; mais quelle altération dans tous ses traits ! C'est pour faire plaisir au loup afî"amé que le goupil fait le mort et est jeté sur la voiture. Le loup mange les poissons à mesure que son compagnon les jette, et il ne lui laisse comme récompense que des arêtes 3. Par contre, il n'est guère de pays dont la littérature orale ne nous offre un ou plusieurs spécimens de ce conte. Parmi ces versions populaires, le plus grand nombre évidemment reproduisent l'aventure de Renart volant les poissons; quelques-unes seulement possèdent celle du loup imitant la ruse de son compère.

La première, en effet, constitue le récit type et la seconde n'en est qu'une résultante, peu heureuse d'ailleurs par l'invention. Ce dédoublement de l'action a été sans doute amené par l'introduction de l'aventure primitive dans une série de contes où

1 Une des variantes du conte des Charretiers nous montre néanmoins que cette indépendance des branches françaises vis-à-vis des Bestiaires n'existe que pour le fond. Pour la forme, il a pu arriver qu'un remanieurouuncopiste, nourri de la lecture de ces ouvrages si répandus au moyen-âge, ait eu des réminiscences involontaires ou voulues; voir à ce sujet Romania, XVII, p. 7.

2 Cf. Reinlie, v. 163-108.

^ Nous avons vu plus haut p. 135 sq. ce qu'il faut penser au iuste de cette version.

RENART ET l'oURS 177

le loup se trouvait en présence du renard. La transformation est ancienne dans la littérature populaire, puisqu'elle figure déjà dans le Roman de Renart. Je sais bien que l'on a coutume de l'attribuer justement à celui-ci. Mais cette version française de Primant étant la seule écrite, n'est-ce pas attribuer une popularité exagérée à ce récit isolé d'admettre qà'il ait pu faire souche aux quatre points cardinaux ? On rencontre en effet cette forme du conte non seulement en France i et en Allemagne "^, mais encore en Suède 3, dans la Louisiane * et chez les Hottentots ^. Quelque peu naturelle que soit cette seconde forme, on ne peut guère, vu sa propagation aussi étendue, en attribuer la paternité à l'auteur de la branche XIV. D'ailleurs cette branche, comme j'aurai l'occasion de le constater plus loin, est construite à la façon des séries de contes oraux qui s'enchaînent les uns aux autres et forment comme un chapelet; elle est toute populaire par la forme et par le fond. 11 serait bien extraordinaire que cette histoire de Primant faisant le mort n'eût pas la même origine et formât exception.

Quant à l'aventure du vol des poissons dont Renart est le héros dans les branches III et XIV, elle a été incontestablement transportée des contes populaires dans notre Roman. Bien que la rédaction de ces branches soit d'une grande simplicité, elle renferme néanmoins quelques traits qui, comparés aux traits correspondants de certaines versions orales, prouvent en faveur de l'originalité de celles-ci.

Ainsi, la voiture de poissons est conduite, dans le poème français, par plusieurs charretiers. Or la plupart des contes populaires ne mettent en scène qu'un seul homme *•. La multiplicité des personnes, qui n'est pas d'ailleurs particulière au Roman de Renart, a été amenée par le désir de créer un dialogue et de donner au récit plus de vie et d'ampleur.

iSébillot, Contes des prov., p. 322; Arnaudin, p. 7.

2 Firmenich, I, p. 352 ; Birliiiger, p. 227; Haltrich-Wolff, p. 44.

3 Krohn, Bar uml Fuchs, p. 50.

* Alcée Fortier,p. 32. L'aventure se passe entre un lapin et un bouc.

"^Bleek, p. 13. L'hyène remplace le loup, et le chacal le renard.

eEn particulier les variantes russes (Afanassiev, I, p. 1, 2, 15, 19, 20 ; Roudtschenko, II, p. 8). Dans les variantes du Soudan (Marno, p. 280) et du Cambodge (Aymonier, p. 34) l'homme est remplacé par une vieille femme.

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