III, V
Esperdu sont et esbahi.
Bien voient que sont deceû Et quant se sont aparceû Tuit ensemble le vont huiant.
(XIV,Var. p. 531.)
1 Le teste de l'édition Martin porte la charele. La leçon li charretier semble plus satisfaisante pour le sens des vers suivants.
2 Cf. sur cette question Kolmatschevsky, p. 61 et 67.
RENART ET l'oURS 179
Telle n'était pas la scène dans la l'orme la plus simple du conte. En général le charretier ne s'aperçoit de la ruse qu'une fois rentré chez lui ; tout au plus, sur la route, jette-t-il de temps en temps un regard en arrière pour s'assurer que tout Ta bien et est en bon ordre *. Ce développement donné au motif par les trouveurs ou leurs modèles est sans doute peu considérable ; il est moins forcé que celui des contes populai res qui montrent le paysan, furieux de sa déconvenue à son arrivée au logis, envoyant à la recherche du goupil sa femme - ou sa belle-sœur ^ ; il n'en dénote pas moins une altération de l'idée primitive et une tendance à enrichir le sujet.
Malgré ces excroissances qui n'ont en rien déformé le corps sur lequel elles se sont produites, nous avons, dans ces morceaux de la branche III et de la branche XIV, deux représentants bien francs de la tradition si universellement répandue du goupil faisant le mort pour voler des poissons. Comparés à la version du Reinaert qui en a dénaturé la conclusion par l'addition du loup, pour lequel les poissons sont volés et qui les dévore sans rien laisser à son compère, rapprochés surtout de certaines variantes populaires qui font dérober le poisson sans l'aide de la feinte de la mort * ou qui remplacent le renard par nn homme, une espèce de petit Poucet, qui grimpe sur la voiture ^ ces morceaux semblent très proche, par le naturel de leur peinture et par la simplicité de leurs détails, des contes oraux qui nous ont transmis la forme la plus ancienne et la plus originale de cette histoire.
1 Voir là-dessus Krohn, Bar uncl Fuchs, p. 5i.
2 Ibid.
3 Ibid.
* Afanassiev, I, p. 3 et 15.
s Veckenstedt, p. 98.
Rexart et Brun chez Lanfroi,
Des- nombreuses scènes du cycle où Tours a été conservé et joue un rôle important. — Pourquoi l'épisode de Brun chez Lanfroi, unQ fois créé, est-il resté tel quel ? — Il n'a aucun rapport avec le conte oriental le Singe et le Pilier. — Il se rattache, comme celui de la Pêche à la queue, à la série des contes populaires sur l'ours courtaud. — Gomme quoi l'épisode de Tibert chez le prêtre Martin est une imitation de celui de Brun chez Lanfroi.
Nous venons de voir dans les deux chapitres qui précèdent, celui de V Adultère et celui de la* Pèche à la queue, l'ours remplacé par le loup sous lïnfluence de circonstances spéciales. Cette substitution s'est-elle opérée d'une façon absolue dans toute l'étendue et dans toute la durée du cycle animal ? L'ours a-t-il été banni définitivement de la scène d'où semblait l'éloigner sa lourdeur toute septentrionale ?
Nous savons déjà qu'il n'en a pas été ainsi. Il n'est pas une branche relative au Jugement où il ne figure, non en qualité de simple comparse, mais au premier plan et comme un personnage des plus importants. Nous l'y avons rencontré tantôt donnant gravement son avis dans les délibérations royales avec le rang de conseiller aulique, tantôt revêtant l'étole pour recommander à Dieu l'âme de feu Dame Gopée, tantôt enfin chargé des hautes fonctions d'ambassadeur de Noble auprès de Renart.
Pourquoi Brun a-t-il été honoré de tant de dignités? On ne peut en attribuer l'idée qu"à la fantaisie des trouveurs. Nivard et le Grlichezare ne se sont pas d'ailleurs fait faute de s'emparer de cette invention etmême de renchérir sur leurs prédécesseurs. Le premier en fait un poète favori du lion, l'auteur du poème sur la guerre entre Reinardus et Ysengrimus, que le sanglier lit solennellement en présence de toute la cour(III,v. 1193 sq.). Le second lui donne tantôt le titre de chapelain (v.
RENART ET l'OURS 181
1486, 1511,1524, 1533), tantôt celui de chancelier (v. 1525,2203) K Chacun parait s'être amusé à établir un contraste comique entre l'épaisseur d'esprit du personnage et la délicatesse des fonctions dont il est investi.
Or ce serait peine perdue de vouloir découvrir quelque chose de traditionnel dans ces conceptions qui ont un point de départ tout individuel et n'ont rien que de littéraire. Nous ne pouvons faire qu'une chose, c'est d'essayer de remonter à la source des contes où l'ours joue un rôle actif, qu'il soit chargé de telle ou telle fonction. Là nous marcherons moins à l'aveugle et ne resterons pas confinés dans le domaine des hypothèses.
Par exemple, à l'ambassade de Brun est liée une aventure dont l'étude ne présente pas peu d'intérêt (br. I, v. 476-605). Arrivé à Maupertuis, il est entraîné par Renart, qui flatte ses instincts gourmands, vers la ferme d'un certain Lanfroi, soi-disant possesseur d'un miel exquis. Brun, croyant se régaler d'un rayon, fourre avec avidité son museau et ses pattes dans une pièce de bois de chêne fendue, et aussitôt son guide en enlève les coins. Lanfroi survient bientôt après, et Brun fait pour se dégager de tels efforts qu'il laisse dans sa prison le cuir de ses pieds et de sa tête. Il est poursuivi par une foule de vilains qui le rouent de coups.
A rencontre des épisodes étudiés précédemment, celui-ci a peu de représentants dans le Roman de Renart, et ses rares variantes ne nous apprennent, au point de vue de son introduction dans le cycle et de son développement, riea de bien satisfaisant. La branche VI (v. 231-297) et la branche XXIII (v. 375- 435) le reproduisent sans changement notable -. La seule divergence à signaler est que la première ne parle pas de Lanfroi et se contente de faire intervenir vingt-deux forestiers. Dans le Reinliart (v. 1511-1604), Lanfroi est remplacé par un charretier qui, à la vue de l'ours prisonnier, court à l'église et sonne vigoureusement la cloche 3. Tout le village est sur pied à ce
i Voir là-dessus Grimm, R. Fuchs, p. cglvi sq.
* Il y a aussi de courtes allusions à l'incident dans les br. I-i v. 1663-1669, VI v.103 sq.,X v.270 var., XIII v. 1698 var. Nous parlerons plus loin de l'imitation de notre épisode que renferme la br. Va V. 611-750^
3 Voir dans Voretzsch, 3e art. p. 16, le curieux rapprochement que l'on peut faire, d'après une leçon d'un des manuscrits du Reinhart, entre ce passage et quelques vers de la br. Va Ce serait \-h encore
signal d'alarme ; hommes et femmes se précipitent dans la direction de Brun, et il leur échappe après avoir perdu sa coifïe et ses deux oreilles. Dans le Reinaert (v. 600-961), l'aventure est identique à celle de la branche I, sauf vers la fin : Brun, étourdi par un coup de hache que lui porte Lanfroi entre la tête et les épaules, bondit au milieu d'une troupe de femmes dont il jette quatre ou cinq à la rivière, et, parmi elles, dame Julocke, la femme du curé. Celui-ci ayant promis un an et un jour d'indulgences plénières à ceux qui la sauveraient, tousse précipitent avec des cordes et des crocs pour la tirer de l'eau. Brun en profite pour se laisser choir dans la rivière et s'enfuir à la nage loin de ses persécuteurs. Tout ce dénouement, sauf peut-être, comme on va le voir, l'intervention de femmes dans l'affaire, est une invention de Willem.
Si donc l'on en juge par l'accord de ces variantes, que ne contredit aucun autre passage du Roman ni aucune allusion, l'histoire de ce conte est des moins compliquées : elle n'a eu ni moments distincts, ni phases successives. Cette aventure de Brun puni de son amour pour le miel, du jour où elle a pris place dans le cycle, a atteint son plein développement et n'a subi aucune évolution à la façon de celles de Renart ?nédecin ou de Reyiart adultère qui n'ont cessé de faire fortune et de s'accroître en largeur et en profondeur. Cette immobilité tient sans doute k ce que ce conte est un conte accidentel et non pas un conte essent tel comm-Q cqs derniers. Son introduction, sinon sa création, a été amenée par un incident particulier, celui de Brun envoyé en ambassade. A cette ambassade il fallait joindre un récit qui la montrât sous des couleurs tragi-comiques ; Brun devait revenir de Maupertuis penaud et ensanglanté. De là cette invariabilité de forme, cette liaison persistante entre Brunmessager du roi et Brun au chaperon rouge. Il y a bien un fragment de la branche V^ (v. 611-757) où cette liaison n'existe pas. Brun raconte aux juges assemblés pour décider du sort de Renart qu'il a été victime de sa malice. Renart lui avait, dit-il, promis de le régaler d'un vaisseau de miel à la ferme de Constant des Noes ; au lieu de ce vaisseau, il a trouvé deux mille paysans qui lui ont fait un très mauvais parti. Mais quel
une preuve à ajouter à celles que nous avons déjà données et qui .établissent que la branche Va ne dérive pas directement de la br. I, mais d'un original qu'a utilisé aussi le Glichezare.
RENARÏ ET l'ODRS 183
autre nom donner à ce récit que celui de plate et insipide imitation? Les traits principaux du conte, l'emprisonnement dans la fente de l'arbre, la perte d'une partie de lapeau,ont été supprimés, soustraction qui n'a fait qu'enlever à la narration agrément et saveur. Ce n'est plus qu'une de ces aventures banales dont fourmillent les branches de la seconde heure. Nous n'avons donc point à la faire entrer en ligne de compte avec les versions des branches I, VI et XXIII et celle du Reinhart qui seules semblent bien nettement représenter l'idée primitive.
Quelle est donc la provenance de ce conte au cadre si rigide ? A-t-il été créé de toutes pièces par l'auteur de l'ancienne scène du Jugement ? Celui-ci l'a-t-il formé d'éléments puisés les uns à unesource, les autres à une autre, ou bien encorel'a-t-il transporté tout entier de la tradition soit orale, soit littéraire, dans le Ro7nan de Renart ^ ?
On en a rapproché un des récits du Pantchatantra, le Singe et le Pilier^. Une troupe de singes rencontre un pilier de bois , fendu par un ouvrier et dans lequel était enfoncé un coin. L'un d'eux s'assied sur ce pilier et, trouvant que le coin était mal placé, il entreprend de l'arracher. Il y réussit, mais reste sur place pris par les testicules. Ce rapprochement ne manque pas d'un certain à-propos; il y a évidemment une analogie entre les deux contes, mais elle ne porte que sur un point et ne peut suffire à faire de l'un le parent de l'autre ; sinon, comment s'expliquer la transformation de tout le récit prototype, le changement non seulement des personnages, mais encore de presque tous les incidents ? On comprend une métamorphose comme celle que nous offre la fable ésopique le Singe et les Pécheurs 2. Ici le filet du pêcheur représente l'arbre fendu, le singe voulant prendre des poissons à fimitation des hommes qu'il a vus du haut de l'arbre remplace le singe voulant faire le charpentier; il n'est pas un trait du morceau grec qui ne trahisse son modèle ; c'est comme un transparent à travers lequel on saisit les moindres lignes de l'original. Notre récit français, au contraire, ne rappelle le conte indien que par un seul trait. Ce n'est pas assez, et, puisque analogie
y Trad. Lancereau, p. 12 sq. Voir Potvin, p. 58, et Martin, Obs.,^^. VI note.
8 Halm, no 362.
il y a, on ne peut l'expliquer que de la façon suivante. L'emprisonnement d'un animal dans une pièce de bois, punition de son ignorance, de sa bêtise ou de sa fatuité, a dû être, de tout temps et en tous lieux, un motif servant à des contes différents et n'ayant en commun que ce trait qu'ils ne s'étaient point emprunté. 1
Voici d'ailleurs un autre rapprochement qui nous donnera peut-être la clef de la transformation de notre épisode. Dans la. Fecunda rat is d'Egbert de Liège, qui nous a déjà fourni de si curieux points de comparaison, se trouve un apologue qui contient en germe tous les éléments de l'aventure de Brun, dont la fiible de Yiclinousarman ne nousprésente guère d'avantcoureurs :
Hinc prorsus dicunt demensi corporis ursum : Tempestate nova cum primum nectara mellis Ignoraret, eum ruptis traxere priores Auribus : atque dehinc, postquani libavit ofellain, Perdidit innitens imi gestamen honoris.
Experiendo colet quidam, quod priiaitus liorrel -.
Qu'est cet apologue sinon une de ces nombreuses et bizarres réponses à des Pourquoi dont j'ai parlé plus hautj? Bien mieux, l'animal dont l'apologue a pour but d'expliquer les vices de conformation est l'ours, celui-là même pour lequel, et dans un but analogue, a été imaginé le conte de la Pêche. Là il perd sa queue par désir de se régaler de poissons : ici il la perd plutôt que de lâcher le gâteau de miel. La fin dans l'un et l'autre conte est la même ; les moyens seuls diffèrent.
Ainsi, au X^ siècle, il existait deux traditions, et ce n'étaient pas sans doute les seules, qui avaient la prétention de remonter aux origines des irrégularités de structure physique de l'ours, et à l'une d'elles était attachée la légende de son amour pour le miel, légende bien caractérisée par ce distique latin du moyen âge:
Qui semel est ursus mellis dulcedine captus Non facile efficies quin comitetur apes^*.
' Il se retrouve dans la littérature populaire; voir là-dessus Krohn, Bar uncl Fuchs, p. 45 sq.
3 Cité par Voigt en note de Fapologue d'Egbert.
RENART ET l'OURS 185
Le caractère populaire de cette légende est nettement affirmé parles noms de l'ours en russe (medviedjet en finnois(mesikâmmen), lesquels signifient « mangeur de miel ». N'avons-nous paslà plus de la moitié de notre épisode de Brun revenant de son ambassade avec un chaperon et des gants rouges ? La donnée ancienne, le sens primitif du conte a été altéré : à l'intention bien précise d'expliquer certains défauts physiques chez l'animal a succédé le dessein moins naïf de ridiculiser sa sottise en même temps que sa gourmandise : l'ironie a remplacé la fantaisie. La dérivation en tout cas pour le récit français de contes antiques où l'ours perdait sa queue et ses oreilles paraît indéniable.
Du reste, le trouveur qui a fait entrer cet épisode dans la branche I semble avoir eu conscience du rapport originel qui reliait le conte de l'ourspêcheuràcelui de Tours amateur de miel. A la femme qui, dans la forme archaïque du premier conte, arrivait seule pour frapper l'ours avec son bâton avaient été peu à peu adjoints d'autres personnages; de là s'était formé tout un tableau d'une lutte violente entre l'infortuné pêcheur etla foule ameutée contre lui ; ce tableau, on se le rappelle, avait pris les couleurs d'une chasse seigneuriale dans le Roman de Renart, d"une bruyante sortie de messe dans V Tseng rimus. Or, comme on l'a remarqué *, ce tableau a été transporté à la fin de l'aventure de Brun pour lui servir de dénouement. La longue énumération des poursuivants que nous donne la branche I (v. 655-677), l'arrivée des hommes et des femmes du village au son de la cloche qu'ébranle le charretier dans le Reinhart; le bain que, heurtée par l'ours, prend dame Julocke dans le Rcinaert sont autant de reproductions de la scène finale du conte de la Pèche.
Ainsi l'on peut dire que l'aventure de Brun chez Lanfroi est à la fois plus archaïque et plus moderne que l'aventure de la Pècfie à la queue. Elle est plus moderne en ce sens qu'elle ne fait pas partie, à proprement parler,de Vestoire de Renart,qu'elle n'est pas un de ces antiques récits dont le groupement a constitué le noyau d'où est sorti notre Roman ; elle n'y est entrée que tardivement, formée de pièces et de morceaux par un poète soucieux de développer d'une façon agréable et plaisante un des incidents de la comédie du Jugement. Mais elle est plus archaïque en ceci que le point de départ des deux récits étant, on
1 Krohn, Bar icncl Fuchs, p. 45.
peut le dire, le même, que l'un et l'autre ayant été dans leurs éléments essentiels puisés à des traditions populaires analogues, elle a pour sa part conservé un caractère plus primitif. Tout comme l'aventure de la Pèche, elle a oublié que son but unique était de démontrer pourquoi son héros avait certaines particularités physiques ; mais ce personnage, elle l'a du moins gardé, et, en ce sens, on peut la rattacher à la série des vieux contes populaires originaires du Nord où l'ours jouait le principal rôle, soit seul, soit en compagnie du goupil.
A la suite du message de Brun est racontée l'ambassade non moins malheureuse de Tibert le chat(br I, v. 742-917). Renart, voyant qu'il a faim, lui offre un repas de souris et de rats. Ille mène chez un prêtre nommé Martin qui soi-disant possédait en abondance du froment et de l'avoine dont se régalaient les souris. Martinet, le fils du prêtre, avait tendu à un trou du grenier deux lacs pour prendre le goupil. Tibert y est pris. Martinet^ aux aguets, donne l'éveil ; sa mère et le prêtre sautent du lit ; tous trois rouent de coups Tibert qui se défend, coupe la corde du lacs avec ses dents, mord le prêtre entre les jambes et s'enfuit après avoir horriblement mutilé son agresseur qui
A tôt le meins en sa paroche Ne puet soner qu'à une cloche.
(V. 909 sq.)
Que cette aventure a été imaginée par le trouveur sur le modèle de celle de Brun, cela ressort bien clairement de la comparaison de l'une et de l'autre. Tibert, comme Brun, manifeste une faim enragée ; Tours avait cherché un rayon de miel dans une pièce de bois fendue, Tibert veut trouver des souris derrière un trou où il n'y a que des lacs. Le dénouement seul apporte quelque nouveauté :.,c'est le prêtre et non le chat qui perd dans , la lutte une partie de son corps. C'est là une variante amenée l sans doutepar la présence de ce prêtre marié doutTinfortunene pouvait qu'exciter le rire chez les lecteurs du moyen âge ^
Non seulement ces deux contes dans leur forme générale sont calqués l'un sur l'autre ; ils ont eu en outre la même fortune
1 Une aventure analogue entre le renard et un prêtre figure dans les Contes Syriens de Prym et Socin, p. 337. Chose non moins curieuse la fin de la scène entre le prêtre et sa femme rappelle une scène conjugale entre Isengrin et Hersent que nous étudierons à propos de la branche Renart teinturier el jongleur. Il y a peut-être là smiple rencontre d'idées.
RENART ET l'OURS 187
dans le Roman, c'est-à-dire qu'à l'exemple de l'anecdote de Brun celle de ïibert est regardée comme inhérente au motif de l'ambassade. Gomme celle-ci, et à côté d'elle,elle est rappelée sous forme de reproches adressés par l'intéressé au roi dans les branches VI (v. 158-231) et XXIII fv. 1630-1779) i.
Il est douteux maintenant que la forme donnée par la branche I à l'affaire de ïibert soit la forme originale. Nous avons pu constater tout à l'heure de légères divergences entre les différentes variantes du récit de Brun :Lanfroi nommé dans l'une ne l'était pas dans l'autre. Pour l'affaire de ïibert, les différences sont plus tranchées. La branche I seule donne le nom de Martin au prêtre et lui attribue un fils. La branche VI, au lieu de faire délivrer ïibert par lui-même en rongeant le lacs, fait rompre la corde par les coups qui pleuvent sur lui :
Tybert bâtent et donent cous.
Li laz ront ou tenoit 11 cous.
(V. 191 sq.)
De même dans le Rcinliart (v. 1658-1729) : le prêtre a saisi une serpette et, dans l'obscurité, coupe en deux le lacs en croyant tuer le chat. Quant à la mutilation du prêtre, le Glichezare semble l'avoir omise par décence. Il a remplacé ce trait par une dispute entre le prêtre et sa femme qui, furieuse parce qu'elle croit que Reinhart lui a échappé, frappe son mari avec une bûche ^. Évidemment ces deux dernières variantes représentent une tradition plus ancienne. Et ceci ne fait que corroborer l'hypothèse que j'ai émise plus haut sur l'existence d'une branche aujourd'hui perdueà laquelle le trouveur de la branche I aurait emprunté toute la première partie de son poème et que le Glichezare aurait traduite tout entière. C'est probablement sur cette branche disparue que l'auteur de la branche VI a établi son t&xte ; cela seul permet d'expliquer l'accord de son récit avec celui du Reinhart.
' Cf. aussi br. IV.1657-G3; VI, v.l01sq.,X.v.270 var.,XIII,v. 1698 var. Quant au récit de la branche XIII (v. 1630-1779), il n'est qu'une imitation de celui de la branche I : Tibert y joue d'ailleurs le rôle d'ambassadeur auprès de Ghutlet et l'on ne peut que reconnaître le prêtre dans le forestier avec lequel, pris aux lacs, il essaie en vain de parementer.
2 Voretzsch, 3e art. p. 17, croit que cette dispute entre le prêtre et sa femme existait dans l'original et a été supprimée par le trouveur de la branche I. Je ne le crois pas.
Ainsi là où il semble que les trouveiirs ont été le plus livrés à eux-mêmes, là où on serait en droit de s'attendre à de l'inédit, à une création personnelle, on ne trouve qu'imitation de vieux récits, que rajeunissement d'idées aussi anciennes peut-être que le monde. Pour une double raison, ces deux contes de Brun chez Lanfroi et de Tibert chez le prêtre Martin semblaient pouvoirprétendre au titre de nouveautés. D'abord, rien en eux n'est visiblement traditionnel, ni l'entrée en matière, ni le fond, ni le dénouement de l'aventure. La promesse alléchante d'un rayon de miel à l'ours, d'un plat de souris au chat, est une exploitation de la gourmandise dont l'idée paraît subitement venir à l'esprit du goupil et lui être suggérée par la nécessité de se débarrasser de ces deux importuns. Le chêne fendu qui emprisonne la tète de Brun, le lacet qui étrangle le cou de Tibert, ce sont là des descriptions de captures d'animaux dont il semble presque puéril de rechercher des prototypes. Enfin le tableau de la ferme de Lanfroi ameutée à la poursuite de cet ours malencontreusement égaré dans son voisinage, celui du brusque réveil d'un ménage qui croit enfin être maître du voleur longtemps guetté sont d'un réalisme tel qu'on les croirait des originaux faits d'après nature plutôt que des copies exécutées sur des modèles. De plus, les événements au milieu desquels sont insérés ces épisodes et par lesquels ils sont provoqués sont ceux de la première partie de la branche au Jugement, c'est-à-dire tout un ensemble où la fantaisie de nos poètes s'est le plus donné carrière, où ils ont vraiment fait acte d'indépendance et d'affranchissement de la tradition. Ne serait-il pas très naturel que l'histoire des messages de Brun et de Tibert eussent le même caractère d'originalité ? Nous savons qu'il n'en est rien et que cette originalité ne réside qu'à la surface. Si celle-ci frappe avant tout, c'est qu'entre la forme qu'a revêtue le récit dans le Roman de Renart et celle qu'il avait dans le vieux conte oral, nous ne connaissons pas d'intermédiaires, et peut-être même n'en a-t-il jamais existé. C'est comme un fleuve qui, au sortir de sa source, ayant pénétré dans le sol reparaît large et puissant à la lumière après un long cours souterrain. Ici l'enveloppe qui recouvre le noyau primitif est plus épaisse et plus solide que pour le conte de la Pèche et même que pour celui de r^c^ii/^ère; parvient-on à labriser, on est en face d'un résidu analogue à celui que nous avons retrouvé au fond de ces aventures d'origine vraiment populaire.
Renart, Brun et Liétart.
Pourquoi des deux autres branches, la IX" et la XXJe, qui mettent en présence l'ours et le goupil, la première seule mérite d'être étudiée. — Analyse du conte de Renart, Brun et Liétart. — Défauts de ce long récit qui renferme deux parties distinctes mal ajustées. — Pourquoi et comment la seconde a été ajoutée. — Comparaison de la première avec les nombreuses variantes populaires sur le sujet du Renard, l'Ours et le Paysan. — Conclusion du chapitre Renart et l'Oubs.
Il est encore deux branches du Roman de Renart où l'ours joue un rôle important : ce sont les branches IX et XXI. Ces deux branches, hàtons-nous de le dire, se séparent bien nettement des précédentes. Ainsi, la seconde n'a pas conservé à l'ours son nom épique de Brun: elle l'appelle Patous, et le récit qu'elle nous donne ne ressemble guère à ceux que nous avons l'habitude de lire dans le Roman. L'ours et le loup y disputent la possession d'un jambon à un vilain qui l'a luimême volé à un reclus. Il est convenu entre eux que, le lendemain, ce butin sera adjugé à celui des trois qui montrera le plus large derrière. Le vilain envoie à sa place sa femme qui est naturellement jugée digne du prix. Quelque populaire que soit ce thème, quelque lointaine que paraisse son origine S on est forcé de convenir qu'un tel sujet est en dehors du cercle des sujets traités d'ordinaire par nos trouveurs. L'auteur a bien essayé, il est vrai, de le rattacher aux autres récits unanimement acceptés par la tradition, inhérents à la fable animale. Mais ce prologue qui nous montre Isengrin remis grâce aux soins de Hersent de ses blessures et de ses douleurs (v. 4-10) n'a aucun effet et n'enlève pas au conte son caractère adventice. Car ce caractère adventice résulte non seulement de son entrée
1 Voir Jahrh. f. rom. u. engJ . Lit., III, p. 338.
tardive dans la collection, mais surtout du fond même de la narration dont le but visible est de dépeindre la ruse des femmes, leur habileté à trouver des expédients dans les circonstances difficiles, leur supériorité en ce point sur leurs maris. L'auteur de la branche XXI ne se fait pas faute d'ailleurs d'indiquer que telle est la fin de son petit poème; il appuie avec une insistance particulière sur l'enseignement qu'on peuttirer de son récit :
Seignor, famé est et foie et sage, Et molt changanz de son corage.
Foie est, quant ne se set partir D'une chose qu'a en désir :
Et sage est, car qant en li rueve, Tost a trovee une contrueve, Et vérité dit por mençonge, S'ele en a mestier et besoigne.
Ce nos dient cil fol musart, Plus que deables a un art; Mes je di ce en ma partie.
Que sage et foie est par maistrie.
(v. 81 sq.)
Ces démonstrations morales ne sont pas, on le sait, dans l'esprit de Vestoire de Renart dont le dessein général est de nous présenter un tableau purement divertissant des querelles du goupil avec les autres animaux, où l'élément humain ne joue qu'un rôle secondaire. Cette branche XXI ne mérite donc pas une plus longue étude.
Il n'en est pas de même de la branche IX, dont le titre bien connu est Renart, VOurs et le vilain Liétart. Ce n'est pas qu'elle-même, bien que relativement ancienne , elle appartienne en propre au «ycle. Comme la précédente, elle n'a fourni aucun élément aux autres branches; nulle part il n'est fait allusion aux événements qu'elle relate , nulle part Renart ne parle, soit dans ses confessions, soit dans ses plaidoyers à la cour de Noble , des tours dont il est regardé ici comme l'auteur. L'ours y porte bien le nom de Brun, mais il meurt dans le cours du récit, grave infraction à la loi de la tradition qui, en ayant fait un des principaux personnages du cycle, voulait qu'il demeurât éternellement vivant pour assister et prendre part à tous les actes de la comédie. ,• Cette branche est donc, elle aussi, un fragment indépendant dans l'ensemble du Roman ; elle est en dehors de la série des nombreux
RENART ET l'oUHS lîJl
épisodes qui, isolés à l'origine, se sont peu à peu agglutinés de manière à former une sorte d'épopée. Les manuscrits eux-mêmes présentent entre eux fort peu de divergences pour le texte de cette branche, et ils confirment de leur côté combien elle a pénétré peu profondément dans la tradition; grâce à cette sorte d'exotisme, elle a échappé aux remaniements et a été respectée dans sa forme. Néanmoins les événements qu'elle renferme sont plus conformes que ceux de la branche XXI à la manière des anciens trouveurs ; le fond en est généralement naïf et la plupart de ses inventions, bien qu'elles n'aient apporté aucune contribution au cycle, sont dignes de figurer à côté des meilleures de celles qui le composent. De plus, et c'est là ce qui nous importe surtout, ce conte qui, dans sa première partie, met en présence le renard et l'ours, clôt la série des représentants dans le Roman de Renart des contes septentrionaux auxquels nous devons des fictions d'une aimable simplicité reposant sur l'inimitié entre ces deux animaux.
Pour la façon dont elle a pénétré dans le cycle, nous n'avons pas de peine à la découvrir. Le bon prêtre de la Groix-en-Brie qui a rimé ce conte a pris soin de nous renseigner à ce sujet dans les premiers vers de sa branche que nous avons déjà cités :
L'estoire temoinne a vraie
Uns bons conteres, c'est la vraie,
(v. 7 sq.)
C'est à la veine populaire que nous sommes redevables de cet épisode. La présence dans le recueil du juif Pierre Alphonse d'une fable sur le même sujet n'infirme en rien le témoignage de notre poète. C'est en effet, ainsi que nous allons le voir, par quelques traits seulement que le texte latin se rapproche du texte français ; le prototype de ce conte, comme cela arrive fréquemment, a donné naissance à des rejetons nombreux parmi lesquels ces deux versions littéraires ne sont que des rameaux issus d'un même tron«.
Maintenant le poète français nous a-t-il transmis fidèlement l'épisode tel qu'il l'a entendu débiter? N'a-t-il pas, sans parler des enjolivements qu'il a pu tirer de son imagination — et ceux-là n'altèrent en rien le fond de l'aventure, — n'a-t-il pas donné à sa branche un développement plus riche que ne le comportait le sujet, tel qu'il était et qu'il est actuelle-
ment traité par la littérature populaire? La longueur du récit, les faiblesses et les répétitions de la seconde partie donnent lieu de le supposer.
Un riche vilain, nommé Liétart, possédait huit bœufs dont l'un, Rogel, jadis le meilleur et le plus vigoureux, était devenu lent au travail. Fatigué de sa paresse, le paysan s'écrie un jour qu'il labourait :
Je voudroie que lous ou ors
Vos oust oste a rebors
Ce peliçon sans demorance.
(v. 73 sq.)
Brun , qui reposait dans un buisson du voisinage, entendant cette malédiction, accourt et somme le paysan de lui livrer le bœuf. Liétart implore un répit :
Vers Brun Fors forment s'umelie, En plorant li dist, s'il deslie Rogel si mein, qije sa jornee lert tote a noient atornee.
Que nul esploit ne porra fere, Que 11 set buef ne poent traire, Que trop est fors la terre et dure :
Et sovent 11 aferme et jure Que granz merciz 11 devra rendre, Se de Rogol 11 veut atendre Jusq'a lendemeln solement.
(v. 231 sq.)
Brun fait d'abord la sourde oreille ; Renart lui a appris que « qui aise attend, aise le fuit » ; il aime mieux tenir que courir et d'ailleurs, trompé déjà par un paysan, il n'a guère foi dans la parole d'un vilain :
Car c'est ore 11 pires gages Qui soit en lostel au vilain.
Je ne sul mie cil qui l'ein Ne n'ameral jor de ma vie, Que de foi n'a ge nule envie, Ne prodom ne le doit prlsier.
Qu'en nepuet mie justlscler Vlleln, ne avoir en destrolt.
Bien 11 semble qu'eschape soit,
RENART ET l'oURS 193
Gon en le vout par sa foi croire.
Ja puis ne venra un sol oirre Porquerre de sa foi respit :
Trop a vilein foi en despit, Ne l'aime ne crient ne ne prise.
Fox est qui par foi le justise, S'il le puet en autre nianere Justicher que il ait plus chère.
(v. 294 sq.)
Liétart donne pourtant de telles assurances que Brun consent de patienter jusqu'au lendemain.
Notre vilain, resté seul, se désole de sa sottise quand survient Renart qui, après lui avoir raconté tous les tours qu'il a joués à Isengrin et vanté son habileté, le décide à lui confier sa peine. Aussitôt, et sur la promesse qu'il aura son coq Blanchart, il lui indique le moyen de se débarrasser de l'ours :
Brun li ors vendra ci demein, Rogel vodra avoir en plain :
Le matinet devant la messe Avoir cuidera sa premesse.
Demein matin quant tu vendras, Sos ta cape en ta main tendraz Tôt coiement une eu unie Qui soit trenchant et agusie Tôt de novel en un fort mance.
Et un cotel qui bien fort trenche Gon ce fust cotel a bocher.
Et ge qui sai ben cor tocher, L'espierai sans atendue, Et quant je saurai sa venue, Ferai ci près tel cornerie Et tel cri et tel huerie Que tôt entor moi sans mentir Ferai plein et bois retenir.
(V. 651 sq.)
Brun entendant ce bruit en demandera la cause. Le paysan lui répondra que ce sont les gens du comte qui viennent chasser dans le bois, à cheval, à pied, avec des lévriers, des arcs et des haches. Effrayé il demandera à être caché. Liétart, lui dira de s'étendre, et alors, ajoute Renart,
h. SuoRE. Renai't. 13
De la coignie tost l'asome !
Fier et refier, done et redone Tant qu'il ait vermeile corone, Et le cotel de bone fourje Li bote par desos la gorge !
(v. 696 sq.)
Le lendemain matin, Brun est en effet victime de ce stratagème, et, la nuit, Liétart, aidé de sa femme, de sa fille et de son valet, transporte en grand secret à la ferme le cadavre qui est dépecé et salé soigneusement. Renart vient dès le matin réclamer son salaire ; mais le vilain, sur le conseil de sa femme, a caché dans sa grange entr'ouverte trois chiens vigoureux : et, tout en demandant des délais et en prétextant que le coq est trop vieux, qu'il faut quinze jours pour l'engraisser, il emmène le goupil près de la grange d'où s'élancent les trois mâtins qui le poursuivent jusqu'à Maupertuis où il parvient à rentrer, mais après avoir perdu sa queue *.
Huit jours après, remis de ses blessures, il songe à se venger. Il vole à Liétart les courroies de ses bœufs. Le paysan se désole quand son âne, Timer, lui promet, moyennant un supplément de quelques rations d'orge, non seulement de lui rapporter ses courroies, mais encore de lui amenerprisonniers Renart et sa femme Hermeline. Il va s'étendre à la porte de Maupertuis et fait le mort. Folie de joie à sa vue, Hermeline prend les courroies, lie la tête et la queue de Timer et elle s'attelle, ainsi que son mari, pour le traîner dans leur demeure. Mais Renart a vu l'âne remuer la tête ; il se défie et demande à être dételé, donnant pour prétexte qu'il ne peut supporter l'odeur insupportable qui s'exhale du derrière du mort. Hermeline, malgré ses conseils, tient bon quand l'âne, se relevant tout à coup, l'entraîne vers la ferme de Liétart. Celui-ci accourt avec son épée et veut tuer Hermeline ; elle esquive le coup qui tranche la cuisse de Timer qu'elle rapporte triomphalement à Maupertuis.
i On peut remarquer ici que toute cette partie de l'aventure offre des rapports de fond et de forme avec la scène initiale de l'aventure de Renart et Chantecler dans le Reinhart. Là aussi une paysanne, Ruotzela, donne des conseiLs à son mari Lanzelin pour empêcher le goupil de s'emparer du coq et des poules. Voir, pour plus de détails^ Voretzsch, 1^^ art. p. 144 sq.
RENART ET l'oURS 195
Renart essaie une nouvelle vengeance *. Liétart s'étant endormi dans un buisson un jour qu'il faisait chaud, Renart cache dans la forêt sa charrue et ses bœufs, puis revient le rouer de coups. Le vilain demande grâce et promet pour le lendemain matin le coq Blanchet et dix poussins. Revenu chez lui, il enferme toute cette volaille dans un sac. Mais sa femme, à qui il avait caché son aventure et ses suites, l'a aperçu à la dérobée et, pendant la nuit, remplace le coq et les poussins par un chien qui maltraite encore Renart quand le paysan lui livre le sac .
Il veut en finir avec le paysan. Il le rencontre dans le bois et le menace de le dénoncer au comte et à ses forestiers pour s'être approprié une venaiscn qui ne lui appartenait pas. Pris de terreur, Liétart qui, cette fois, n'est pas désavoué par sa femme, lui livre la récompense si longtemps attendue, tue sous ses yeux les trois mâtins, ses persécuteurs, et l'invite à venir à la ferme tant qu'il voudra. Renart, on le devine, usera largement de la permission ^ :
Sovent i demore et se j orne.
Si que quant a l'ostel retorne Ne pot au vilein remanoir Oe, capon, coc blanc ne noir, Ne |ocinet ne cras oison :
Tôt porte Renart en meson.
(V. 2193 sq.;
Voilà une bien longue histoire, et qui ne se lit guère sans fatigue ni sans défaillance . Jusqu'au vol des courroies, tout est simple et naturel ; c'est le développement ingénieux du thème de l'oubli des bienfaits. Le récit s'arrêtant là ne donnerait point prise à la critique. Mais la suite, tout en conservant une certaine unité au sujet et en le circonscrivant autour des mêmes personnages, est franchement fastidieuse, tant elle contient de longueurs et d'exagérations ! Que penser en effet de Renart menaçant le vilain de le dénoncer au seigneur pour délit de chasse et lui cassant son bâton sur le corps pendant qu'il dort ? Que penser du vilain qui l'invite à venir dans sa maison et n'ose pas se débarrasser de cet hôte importun ? Le mâtin qui sort du sac que Liétart remet au goupil, n'est-ce pas
' Ici je suis le texte du manuscrit adopté sans doute par Méon. Cette partie est dans l'édition Martin à la page 324 sq. du vol. III.
une répétition de la scène précédente où sont sortis de la grange trois cniens à la poursuite de Renart ? Le vol des courroies n'est-il pas de môme une bien faible vengeance exercée par Renart, et, sans la scène comique qu'il provoque, ne nous semblerait-il pas un trait sans intérêt ? Il y a visiblement dans cette branche deux parties d'un mérite tout à fait inégal : la première formant un tout bien compact et où chaque personnage reste dans les limites de son caractère, la seconde composée d'éléments faiblement ajustés les uns aux autres et dans l'exposition desquels on sent de l'effort et de la tension.
Le secret de cette faiblesse dans l'œuvre du prêtre delà Groixen-Brie nous est expliqué par la littérature populaire. Celleci en effet ne possède pas pour ce conte les deux parties que nous trouvons dans le Roman de Renart. Aucune de ses versions ne nous montre le goupil exerçant des représailles sur le paysan. L'idée que cet animal doit toujours sortir vainqueur de ses luttes avec ses ennemis n'est pas en effet aussi bien établie dans les contes populaires et même, pourrait-on ajouter, dans les fables que dans l'épopée littéraire du goupil. Bien que le nombre des récits de la littérature orale où notre héros est montré triomphant soit considérable, il est impossible d'affirmer que ce soit là un principe constant, une conception générale qui domine toutes les aventures ; le renard n'y a pas accaparé tous les avantages de la malice et il les partage avec beaucoup d'autres animaux, même avec l'homme qui le dupe aussi souvent qu'il en est dupé. Dans l'épopée littérairejau contraire, cette idée de Renart type unique d'habileté et de ruse règne en maîtresse; nos branches n'ont fait de réserves en ce sens, nous le verrons, que pour les épisodes où le goupil a affaire à des oiseaux ou à de petits animaux ; là, elles se sont conformées strictement à leurs^ modèles ; partout ailleurs, il est entendu que leur héros de prédilection triomphe toujours, et si quelquefois sa ruse est en défaut, elle ne tarde pas à reprendre une éclatante revanche.
C'est ce qui s'est produit ici . La branche IX, malgré sa parenté avec les versions populaires sur ce même sujet, lesquelles vont jusqu'à représenter le goupil comme stupide puisqu'il y donne sa queue aux chiens, ne s'est pas maintenue dans le cadre primitif et a voulu donner une compensation de sa défaite à Renart. Il est peu probable que ce soit là le fait du conteur auquel le prêtre de la Groix-en-Brie a dû l'histoire de
RENAKÏ ET l'oURS 197
Liétart. Un tel développement ne répond pointaux habitudes des conteurs populaires qui, en général, juxtaposent les aventures au lieu de les grouper d'une façon aussi voulue, en vue d'un but déterminé. En outre, si la contre-partie de la ruse de Liétart avait existé dans la littérature orale, il serait bien étonnant qu'aucune version ne l'eût conservée, au moins dans un des nombreux pays de l'Europe qui possèdent ce conte. Il faut donc attribuer la composition de cette contre-partie au poète lui-même.
Une restriction est néanmoins à faire dans l'attribu tion de toute cette suite au prêtre de la Groix-en-Brie. Le morceau qui traite de la ruse de la femme substituant un chien aux poulets ne figure que dans un manuscrit, et on a eu raison, semble-t-il, de le regarder comme une interpolation. Le coq que le paysan doit donner à Renart s'y appelle Blanchet, alors que dans le reste du texte il s'appelle Blanchart. En outre, l'aventure est reliée à ce qui précède par l'invention ridicule du vol de la charrue et des bœufs et celle des coups de bâton que Liétart reçoit du goupil. Enfm, je l'ai déjà fait remarquer, cette ruse de dame Brunmatin forme double emploi avec celle de son mari qui auparavant avait caché ses trois chiens à l'entrée de la grange : autant de raisons pour considérer ce fragment connue une addition postérieure.
A quel mobile a donc obéi le remanieur qui a allongé cette histoire déjà assez prolixe? Son but a été identique à celui qu'a voulu atteindre, nous l'avons vu tout à l'heure, le trouveur qui a relié les histoires de la Pèche et des Charretiers . Il a tenu à ramener la branche IX à une expression plus conforme au type général adopté par la littérature orale pour le conte du Renard, de VOurs et du Paijsan. Dans les variantes populaires de ce conte figure régulièrement la ruse du sac :1e paysan, pour récompenser le goupil de l'avoir délivré de l'ours, lui promet une paire de poulets qu'il remplace dans le sac par une paire de chiens. Ce n'est pas (jue ce motif appartienne en propre au conte en question ; on le retrouve servant de conclusion dans d'autres récits, par exemple dans le conte septentrional de la Renarde pleureuse : la renarde a été priée par un vieillard de venir chanter un thrène près du cadavre de sa femme ; une fois qu'elle a rempli consciencieusement son devoir, elle reçoit comme salaire plusieurs sacs contenant des poulets, mais dont
l'un renferme des chiens qui lui font la chasse *. Dans un autre conte, un paysan lui a donné en échange d'une dinde sa petite fille enfermée dans un sac ; mais, dans la chaumière où elle reçoit l'hospitalité, on remplace la nuit la fillette par un chien, et quand, le lendemain matin, sur la route, la renarde crie à la fillette de chanter des chansons, il sort des aboiements du sac. Ce motif semble donc être commun à un certain nombre de récits où le goupil se trouve aux prises avec l'homme et s'attacher particulièrement à ceux où il est mal récompensé par celui dont il a été le bienfaiteur "2. Or, dans la branche IX, ce motif est considérablement affaibli : les chiens cachés à l'entrée de la grange et qui s'élancent sur Renart quand il vient réclamer son coq ne rappellent que d'une façon lointaine les chiens cachés dans un sac de la tradition populaire. Cet affaiblissement esttel que notre remanieur a pu le considérer comme un anéantissement complet. Il a voulu combler cette lacune et, sans toucher au récit original, il a inséré un morceau de sa façon ayant pour base ce motif qu'il considérait à bon droit comme inhérent à la tradition, mais qu'il regardait comme absent de la rédaction française.
La part du prêtre de la Groix-en-Brie dans la composition de la suite du conte de Renart, Brun et Liétart se réduit donc à la ruse de Timer et à la capitulation de Liétart. Il n'est pas besoin d'insister pour montrer qu'il n'y a rien de traditionnel dans cette sotte humiliation de Liétart devant son ennemi. Ce n'est en effet qu'un épilogue et dont tous les éléments sont tirés du reste du récit : menace pour le paysan d'être accusé d'avoir pris la venaison du comte, livraison à Renart du coq et des poussins si longtemps convoités et massacre des trois mâtins qui l'ont tant malmené.
Quant au récit de la ruse de Timer, il est, tout comme l'histoire à laquelle il a été adjoint, d'origine populaire. Le trouveur nous dit en effet à la lin de son poème :
^ C'est là une forme anthropomorphisée cVun conte où l'affaire se passe entre l'ours et la renarde ; par suite, dans cette version plus ancienne.il n'est point question de la ruse du sac- Voir Krohn^ liar und Fuchs,-p. 94.
2. Voir d'autres rapprochements très nombreux dans Gosquin, II, p. 203 sq. et cf. Gerber, p. 57.
RENART ET l'oURS 199
De Renart enoor vos contasse En bon endroit, mes moi ne loist.
Il nous fait évidemment entendre par ces vers que le conteur qu'il a eu la bonne fortune d'écouter avait une ample provision de récits sur le goupil et ne s'était pas borné à lui faire connaître celui de Liétart. Peut-être est-ce de cette mine qu'a été tirée l'anecdote de Timer. Mais alors que, dans sa source, l'histoire de l'âne faisant le mort formait un conte isolé, indépendant de celui du paysan et de l'ours, il n'en a plus été de même dans la branche IX où les deux aventures ont été réunies et reliées. Il est vrai que le trouveur s'est peu mis en frais d'imagination pour opérer la soudure. Les lamentations de Liétart qui a perdu ses courroies, l'offre faite par Timer de les lui rendre moyennant quelques mesures d'orge de plus, ne sont que le plagiat de la scène du début de la branche où Renart promet à Liétart de le délivrer des exigences de l'ours et constituent en somme une transition si médiocre qu'on se voit en présence de deux épisodes originairement distincts. Quoi qu'il en soit, c'est dans le Roman de Me^iart seulement que nous trouvons les deux histoires côte à côte.
Sous quelle forme le récit a-t-il été transmis à notre trouveur ? Probablement sous celle qu'il a dans la septième des Fabulae extravagantes. Un loup rencontre un âne et veut aussitôt le dévorer. La victime demande à ne pas être mangée sur la grand' route ; son déshonneur sera moindre dans la forêt, loin de tout témoin. Le loup se laisse attachera l'âne pour y être conduit; mais l'âne le traîne vers la maison de son maître qui accourt et qui, au lieu de tuerie prisonnier, coupe maladroitement le lien qui le retenait ^.Dans cette fable, aussi bien que dans notre épisode qui en a sensiblement modifiélesujetpour l'harmoniser aveclesdonnées du conte précédent, remplaçant le loup par le goupil et sa femme, faisant du traîneur le traîné, il y a un détail qui nous choque par son peu de naturel, à savoir celui des liens qui servent
1 R. Fitchs, p. 424. Cf. Jahn, Voikssagen aus Pormnem icncl Rilgen, p. 550. Je ne fais pas entrer ici en ligne de compte le conte no 13^2 de Grimm, Kind. u. Hausm. où un cheval fait le mort pour amener un lion à son maître. Cette variante, quelque analogue qu'elle soit avec celle delà br. IX, est trop peu naturelle pour avoir servi de prototype.
à l'un des deux animaux à tirer l'autre. Aussi doit-on s'attendre à rencontrer dans d'autres variantes de ce conte une forme plus naïve et partant plus ancienne. Dans la fable 62 du Ro77%ulus de Marie de France *, un hérisson et un loup ont fait alliance. Le loup a pris une brebis et se dispose à laisser son compagnon aux prises avec les chiens elles paysans qui arrivent. Mais le hérisson le prie de venir l'embrasser une dernière fois. Dès qu'il sent ses lèvres, il s'y attache fortement et est ainsi emporté dans une course folle jusqu'à la forêt où il lâche prise se sentant désormais en sûreté. Dans les contes du Nord, le procédé n'est pas moins naturel et, bien que le sujet soit différent, on reconnaît clairement que l'idée fondamentale est identique. Le loup rencontre le renard mangeant un morceau de chair fraîche et manifeste le désir d'en avoir un semblable. Le renard lui montre un cheval couché et lui dit d'aller happer un morceau de sa cuisse. Le loup enfonce si bien ses dents que, lorsque le cheval se relève et, aiguillonné par la douleur, part au galop, il ne peut se détacher ^. Notre épisode de Timer faisant le mort et traîné par Hermeline ne repose donc pas, à proprement parler, sur un conte à forme déterminée, mais plutôt sur un thème général, celui d'un animal s'attachant à un autre et emporté par lui. Ce thème pouvait recevoir les applications les plus diverses, et, par suite, on doit moins s'étonner de la distance qui sépare les variantes septentrionales de celle du Romiilus de Marie de trance et cette dernière de la fable latine qui a servi de base au récit du prêtre de la Groixen-Brie.
Il ne nous reste plus qu'à examiner en quoi la rédaction du Roman de Renart se rapproche ou s'éloigne des contes populaires qui traitentde l'aventure entre un paysan , un ours et un renard. Ces contes sont très nombreux. Parmi eux, beaucoup ont altéré les motifs fondamentaux ou en ont perdu quelquesuns ; beaucoup ont uni ceux qu'ils avaient conservés à des contes d'une autre provenance. Ainsi, dans une version finnoise 3 et dans une version de l'Asie Mineure *, la scène entre
1 Hervieux, II, p. 542.
2Moe, Lappis?ie Eventyr, -p. 218 etpagexiii note 1. Dans Asbjornsen-Dnseiit, p. 127, c'est le renard qui veut avoir de la chair du cheval et il s'attache à la queue de celui-ci
^ Schreck, p. 213 sq.
♦ Garnoy et Nicolaïdes, p. 239 sq.
RENART ET l'OURS 201
l'ours et le paysan qui le tue est remplacée par l'intervention d'un arbitre, le renard, qui décide de leur querelle. Il en est de même dans la fable de Pierre Alphonse qui est fort incomplète d'ailleurs et qui ne renferme que la malédiction des bœufs et la demande de deux poules faite par le renard*. Dans les versions grecque ^ et slovène^, le début du conte est le récit de l'adultère de l'ourse et du lièvre. Le commencement d'une des deux variantes esthoniennes * rappelle, comme Grimm l'a fait remarquer, la fable ésopique de V Oiseleur et de V Alouette-'. Enfin un assez grand nombre de variantes renferment l'histoire du partage inégal des semailles qui sert de départ au conte et est substituée à la malédiction des bœufs ^.
Il n'est pas impossible néanmoins de dégager de toutes ces variantes, où les motifs anciens se sont tant dégradés et de nouveaux ont été introduits, la forme originale qu'a dû revêtir ce conte. La voici telle qu'elle résulte d'une comparaison attentive de tous ces dérivés d'un prototype commun avec ses trois thèmes qui constituent trois contes indépendants ^. Un homme laboure sur la liséré d'un bois avec une paire de bœufs; les bêtes ayant ralenti le pas, il les maudit et forme le souhait que l'ours vieime les manger. Un ours, qui se trouvait près de là, entend ces paroles imprudentes et arrive pour réclamer sa proie. L'homme effrayé demande un délai et obtient de terminer sa journée de travail. Le renard qu'il rencontre promet, à la condition d'avoir comme récompense deux oisons, de lui livrer l'ours. Il s'éloigne dans le bois et, quand l'ours revient, il imite le bruit d'une chasse et les cris des veneurs excitant les chiens. L'ours effrayé demande au paysan qui fait ce vacarme. « Les chasseurs du roi, lui répond-il ». Il le supplie de ne pas le découvrir. Mais le renard caché dans le bois crie à l'homme : « Qu'as-tu de noir à côté de toi ? » L'ours souffle la réponse : « Un billot ». — « Un billot, répond l'homme.— Cou-
' Fab. 21, p. 142.
2 Hahn, I. no94.
3 Valjavec, p. 534 sq.
♦ R. Fuchs, p. GCLXXXVII.
5 Halm, no 340.
6 Afanassiev, I, n»* 7^ 7b 7c et le deuxième conte esthonien du li. Fuchs. Voir d'ailleurs pour plus de détails Krohn, Mann tmd Fuchs, p. 1, sq.
^ Ibid.
che-le moi sur la voiture... Lie-le...Prends ta cognée... Enfoncela dans le bois ». L'ours est assommé. Le paysan se rend chez lui, soi-disant pour aller chercher les oisons promis. Il apporte au renard un sac fermé. A peine celui-ci l'a-t-il ouvert qu'il en sort une paire de chiens qui le poursuivent jusqu'à l'entrée de son terrier. Là s'engage un dialogue curieux entre le renard et ses membres auxquels il demande de quelle aide chacun lui a été dans sa fuite. Sa queue lui ayant répondu qu'elle s'accrochait aux buissons et aux troncs d'arbre, mécontent, il la fait passer horsde&on terrier, et les chiens la saisissent, la tirent jusqu'à ce qu'ils l'aient arrachée.
Telle est la forme originale de ce conte à trois thèmes dont la provenance, à n'en juger que par le nombre des variantes recueillies en Finlande^, nombre considérable si on le compare à celui des variantes d'autres pays, ne peut être que septentrionale -.
On voit que la branche IX s'est montrée assez respectueuse de la vieille tradition et ne Ta modifiée que dans ses détails accessoires. La paire de bœufs qui figure dans la plupart des variantes a été remplacée par trois* bœufs dont un seul, le bon Rogel, est voué à l'ours. La scène si jolie de l'ours se faisant passer pour un billot et payant cher sa ruse a été simplifiée et réduite ; elle n'a rien gagné, il faut le dire, à ce rétrécissement. La ruse du sac, si elle est absente de la première partie, ô6t reproduite, nous l'avons vu, dans la seconde, mais un seul mâtin est renfermé dans le sac au lieu de la paire que nous offrent presque tous les autres contes. Enfin le dernier trait, la conversation du renard avee ses membres, a disparu ; il en est resté toutefois une légère trace dans la conclusion de la scène, car Renart perd sa queue en voulant échapper aux chiens ; l'un d'eux, en efi"et,
» La Finlande a en effet fourni pour le premier th^me 51 variantes sur 62, pour le second 20 sur 62, pour le troisième 2 sur 20. Voir Krohn, Die geogr. Yerbreilung einev iiordischeri Thiermarchenkette in Finnland. Helsingfors, 1890, p. 9.
2 II est fort douteux, quoi qu'en dise Gerber, p. 56, qu'il faille rattacher le premier thème soit à la fable I d'Avianus où le loup attend qu'une mère lui livre son enfant qu'elle a menacé de sa voracité, soit à la fable ésopique {Babrius 50, Halm35) où le renard est livré par un bûcheron à des chasseurs contre lesquels il lui a demandé protection.
Les denz en la coe li bote Que il lia ronpue tôle, Et par dejoste le crépon N'i remeist que le boteron.
(V. 1373 sq.)
Remarquable survivasce d'un motif qui, si le conte a changé de caractère et ne nous dépeint plus le goupil comme un personnage niais et imbécile, s'impose cependant dans ses traits généraux à la tradition ^.
Nous en avons fini avec les contes du Roman du Renart qui mettent en face du goupil Tours ou son substitut dans un certain nombre d'aventures, le loup. Ces contes que nous avons analysés et comparés avec toutes sortes de versions écrites ou orales forment un des groupes les plus importants de la collection. Ceux de V Adultère, des Charretiers et de la Pèche reposent sur des thèmes chéris, on peut le dire, de nos trouveurs et qu'ils ont traités dès le jour où l'on s'avisa de rimer quelques aventures du goupil. L'histoire de Liétart compose à elle seule une branche considérable. Celle de Brun chez le feiVHier Lanfroi est un des épisodes dont a été formée la fameuse scène du Jugement. Or, quel est celui de ces contes que l'on pourrait dire dérivé dune source vraiment savante ? Il n'est pas une seule fable classique qui les renferme, seulement en germe. Le récit d'Élien et la fable de Phèdre qui semblent être des prodromes de la Pèche sont tellement éloignés de la forme qu'ont donnée au suj et les contes populaires que ceux-là seuls doivent être considérés comme les inspirateurs des nombreux écrivains du moyen âge, tant prosateurs que poètes, qui l'ont àleur tour développé en latin ou en français. Nous avons vu ce qu'il fallait penser de l'influeuce du Physiologus et des Bestiaires sur la rédaction du conte des Charretiers : elle est uniquement extérieure ; pour le fond, elle doit être écartée; la peinture de la ruse de la mort dans le Roman de Renart et celle que renferment ces traités didactiques sont des reproductions parallèles d'une vieille croyance universellement répandue ; appliquée par ceux-ci au renard dupeur d'oiseaux, elle a été par nos trouveurs appliquée surtout au re-
' Cf. un conte de l'Asie Mineure (Garnoy et Nicolaïdes p. 239) où le lévrier sortant du sac arrache aussi la queue du renard.
nard voleur de poissons, et cela sur le modèle de récits circulant alors dans le peuple et qui nous sont parvenus à l'état presque intact. Pour le conte de Y Adultère, il nous a été facile, grâce à la comparaison de quelques passages du poème français avec la version de VYsengrimus et celle du Romulus de Marie de France, de reconnaître que la forme primitive de l'aventure n'était guère différente de celle qu'elle a encore dans la littérature orale du Nord de l'Europe. La branche de Liétart, l'auteur nous le dit lui-même, et nous avons pu constater que son témoignage était véridique, ne doit rien de son contenu qu'à la mémoire inépuisable et complaisante d'un bon conteur du temps jadis. Pour l'aventure de Brun chez Lanfroi, il n'y a rien qui lui corresponde exactement dans aucuiie littérature écrite ou orale ; sa composition date en effet seulement du jour où l'on donna une allure épique à une scène jusqu'alors renfermée dans un cadre très modeste : cette composition est donc toute savante. Mais les éléments mis à contribution ne sont-ils pas les mêmes que ceux qui ont servi de base au conte de la Pèche et, par leur origine lointaine, ne se rattachent-ils pas, eux aussi, à cette même source populaire ? D n'est pas jusqu'au récit de Patous, pourtant bien étranger au cycle, qui lui aussi n'y ait été puisé. En somme, dans tout cet ensemble de contes que nous venons d'étudier, il n'en est qu'un, celui de Renart et la Corneille, sur lequel la littérature cléricale du temps peut revendiquer des droits légitimes: celui-là seul dérive d'un « escrit » dont il est une traduction fidèle et respectueuse. Il est d'ailleurs en dehors des récits dont l'examen était le but de ce chapitre : nous ne nous y sommes arrêté qu'en passant et par hasard. Nous aurons l'occasion d'y revenir quand nous parlerons des rapports du goupil avec des oiseaux.