‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 23 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Renart et le Loup.

Renart pèlerin.

De l'ancienneté de la branche VIII. — Son contenu. — Malgré son titre « le Pèlerinage Renart », il y est fort peu question de pèlerinage.

— Il en est de même dans le récit correspondant delTsew^rimws .

— L'absence de ce motif religieux et dans le Reinhart et dans les contes populaires prouve qu'il a été ajouté plus tard pour servir de cadre à l'aventure. — Ce qu'est en réalité cette aventure. — Les variantes orales se divisent en deux séries . — Les épisodes de l' Ysenqrimus et de la branche VIII tiennent de l'une et de l'autre. — Du "caractère religieux donné au loup dans la poésie cléricale, au loup et au renard dans le cycle français. — A ces données se rattache, mais dans une certaine mesure seulement, le motif du Pèlerinage traité par la branche VIII.

Dans le groupe des contes qui nous montrent le goupil en face du loup, celui-ci n'étant pas le substitut de l'ours, il convient d'étudier en première ligne celui qui a pour titre le Pèlerinage Renart. La branche VIII, en effet, qui nous l'a transmis est la plus ancienne de celles que nous possédons ; la rédaction en est certainement du XIP siècle ^. Ce n'est pas seulement l'archaïsme de son style qui lui donne ce cachet d'antiquité, c'est aussi la forme même du récit qui est empreinte d'une grande simplicité. Nous avons cité plus haut un

1 Voir là-dessus Romanische Sùudien, 1, p. 431 sq. et Martin, Obs., p. 50 sq.

passage de cette branche faisant allusion à l'épisode de la pêche d'Isengrin : un vilain y tient la place du seigneur des autres versions, de ce Constant des Granches qui survient avec son équipage de chasse. Nous allons constater la même absence de recherche, le même réalisme naïf dans une grande partie de ce curieux morceau.

Renart;, fatigué de mener une vie d'aventurier et de mériter par ses méfaits la haine de tous, passe en revue ses crimes et se lamente, quand un vilain passe auprès de lui. Il demande au goupil la cause de ses pleurs, et apprenant qu'il veut se confesser le mène à un monastère on « un bon crestien i avoit ». L'ermite, après avoir entendu les aveux de Renart, lui ordonne de prendre le bourdon et d'aller faire pénitence à Rome.

Renart s'est à peine mis en route qu'il aperçoit Relin. Celui-ci lui raconte qu'en échange des services qu'il lui a rendus en engendrant tant de brebis, son maître a promis sa chair à ses sœurs et sa peau à un « prodome » qui doit en faire des chaussures et les porter à Rome. « Ne vaut-il pas mieux porter foimême ta peau à Rome ? lui répond «Renart ; la mort te menace d'un jour à l'autre ; si tu es épargné à Pâques, c'en sera fait de toi aux Rogations.» Belin se décide à l'accompagner.

Ils trouvent sur leur chemin Bernart l'archiprêtre qui paissait des chardons dans un fossé. Comme celui-ci manifeste son étonnement de les voir transformés en pèlerins, Renart lui reproche d'aimer mieux porter charges de bois et sacs de charbon, souffrir l'aiguillon et les mouches que de racheter ses péchés par les épreuves d'un pèlerinage ; qu'il vienne, il aura assez à manger. Cette promesse suffit pour gagner Bernart.

Tous trois entrent dans un bois et, le soir venu, Belin et Bernart refusant, par. crainte des loups, de coucher en plein air, Renart les mène à l'hôtel du loup Primant *. Celui-ci et sa femme Plersent étaient absents, et les pèlerins en profitent

1 Les meilleurs manuscrits de la br. VIII donnent au loup les deux dénominations de Primaut et d'Isengrin ; ce n'est que plus tard que la première a été réservée à un second loup considéré comme le frère d'Isengrin. Voir Martin, Obs., p. 51 sq.,qui compare ce dédoublement à celui de Brjmhild, d'abord synonyme de Sigrdrifa dans la tradition de Sigurd, puis ayant servi à désigner un personnna:e lîctif.

pour se régaler de la viande^ de la chair salée et de la cervoise qu'ils trouvent en abondance.

Tant hoit Belins que il s'envoise:

Si a conmencie a chanter Et l'archeprestre a orguaner, Et dan Renart chante en fausct.

(V. 308 sq.^

Sur ces entrefaites arrivent Primaut et Hersent; ils s'arrêtent en entendant le bruit. Hersent regarde par le pertuis, voit les pèlerins devant l'àtre et reconnaît Renart, Belin et Bernart. Sur leur refus d'ouvrir la porte, Primaut la heurte ; elle résiste. Les trois pèlerins tiennent alors conseil. Renart décide que Bernart s'acculera àlaporte,'en la laissant entr'ouverte de façon que le loup puisse passer la tête.

Primaut en effet essaye de pénétrer. Alors Belin, toujours sur les conseils de Renart, prend son élan, et de ses cornes il écrase la tête du loup :

Onques encore a nule porte Ne veïstes si lier asaut Gonme Belin fet a Primaut.

Tant a féru et tant hurte Que le lou a escervele.

(v. o6S sq.j

Hersent qui ne pouvait porter secours à Primaut .«'en va dans les bois et en revient suivie d'une centaine de loups pour venger sa mort. Les pèlerins ont pris la fuite : les loups retrouvent leurs traces et les serrent de près. Renart, se voyant sur le point d'être pris, conseille à ses compagnons de l'imiter ; il grimpe sur un arbre ; Bernart et Belin s'accrochent de leur mieux aux branches. Les loups, arrivés au pied de l'arbre, ne savent que penser de cette disparition subite de leurs ennemis. Ils s'endorment à cette place, persuadés qu^Jes fuyards sont cachés sous terre. Mais Belin et Bernart ne peuvent rester longtemps suspendus :

Belins qui les lous esgarda, N'est merveille s'il s'esmaia.

<t Ha las, fet-il, tant sui chaitis!

Or voussisse estre o mes berbis! »

t Par foi, dist Bernarz, je me doil.

Tel ostel pas avoir ne soil.

Je me voil d'autre part torner. »

Renart le conmence a blâmer.

( Vos porres encui tel tor fere, Qui vos tornera a contrere. »

Dist Bernarz : « Je me tornerai. »

Dist Belins: « Et je si ferai. »

« Or tornes donc: car je vos les. »

Cil se tornent tôt a un fes, Qu'il ne se sourent sostenir :

A terre les convint venir.

(V. -419 sq.)

Dans leur chute, Bernart écrase quatre loups, Belin en perfore deux ; le reste, épouvanté par les clameurs de Renart qui crie :

Tien le, Belin ! pren le, Bernart !

Tien les, Bernart l'archeprovoire !

(v. 442 sq.)

prend la fuite, et les trois compagnons, à jamais dégoûtés des pèlerinages, rentrent chez eux.

Une chose nous frappe dans ce récit, c'est le peu d'accord entre le cadre et les événements renfermés dans ce cadre. Le cadre, c'est un soi-disant pèlerinage qu'entreprend Renart après sa confession à l'ermite. 11 se présente donc comme pèlerin au mouton. Mais quelle raison décide celui-ci à accompagner le goupil ? Est-ce la piété ? Non, c'est l'idée qu'il échappera à une mort certaine :

S'avoc moi voloies venir, L'&n ne feroit ouan housel Ne chaucemente de ta pel.

(v. 23-2 sq.)

lui dit Renart;, et Belin part aussitôt. Non plus édifiante est la détermination de Bernart : il cède en entendant ces mots qui sonnent si bien à son oreille :

Tu ne seras ja sofretos

De rien dont te puissons aidier.

Tu auras ases a manaier.

(V. 264 sq.)

Renart a beau entremêler ses promesses séduisantes de touchantes et saintes paroles, d'arguments bibliques ; les promesses seules gagnent ses deux compagnons, qui seraient sans doute restés insensibles au reste.

Puis, les pèlerins uns fois en route, il n'est plus question de visite aux Lieux saints ; le motif qui semblait fondamental s'évanouit et il ne reparait qu'à la fm de la branche sous la forme de rétlexions dans la bouche des trois animaux débarrassés des loups :

Dist Bernarz : n Je sut maennies.

Jei ne puis mes avant aler, Ariere m'estuet retorner. »

Dist Belins: « Et je si ferai.

James pèlerins ne serai. »

« Segnor, dist Renart, par mon clief, Gist eires est pesanz et gref.

Il a el siècle meint prodome Ou'onques encor ne fu a Rome.

Tiex est revenuz de sept seins Qui est pires qu'il ne fu eins.

Je me voil mètre en mon retor. »

(v. 452 sq.)

Cepeu de persistance du motif du pèlerinage, sa faible attache avec le reste du récit doivent nous inspirer des doutes sur son originalité, et le Reinliart qui, dans l'épisode correspondant, malheureusement tronqué, en reproduit le début (v. 551-562), ne fait que corroborer ces doutes. Reinhart, après avoir fait rouer de coups Isengrîn enivré, se sépare de lui et rencontre l'âne Baldewîn : ^ « Dis-moi, Baldewin, pourquoi veux-tu rester souffre-douleur ? Les fardeaux ne t'empêchent-ils pas de jouir de la vie ? Si tu voulais te joindre à moi, je te délivrerais de ce mal et je te donnerais du pain en quantité suffisante. » Ici, point d'allusion à un pèlerinage ; rien que la promesse d'un

1 II est assez curieux que dans le Couronnement Renart où, il est vrai, il a'est point question non plus de pèlerinage, Renart, dans une scène analogue (v. 253-427), n'ait affaire qu'à un âne, Timer. Il serait possible que la forme originaire dans le poème français n'eût comporté que ces deux personnages et que Belin eût été ajouté après coup. Dans Reyiart le contrefet (Rothe, p. 477), Renart, comme dans notre branche, se confesse, prend l'habit de pèlerin et emmène Belin et l'âne; mais il est bientôt abandonné d'eux et renonce à continuer sa route.

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