‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 24 sur 55 · L. SuDUE. Renart · texte numérisé non relu

L. SuDUE. Renart

sort meilleur *. Le Glichezare aurait-il, pour ce récit, raccom'ci son modèle, comme il l'a fait si souvent pour d'autres épisodes, et supprimé le motif religieux qui l'embarrassait? Ce n'est guère probable ; le peu de liaison dans le poème français entre ce motif et la suite des événements montre que son introduction est le fait d'un remanieur.

Bien qu'elle ne figure pas dans le Reinhart, cette addition est ancienne : l' Ysengrimus lui-même nous offre la scène mélangée d'éléments religieux assez identiques (IV, v. 1-889). Cette scène ouvre le poème composé par l'ours sur les altercations entre Reinardus et Ysengrimus et que le sanglier est chargé de réciter devant la compagnie. La chèvre Bertiliana entreprend un pèlerinage à Rome. A elle se joignent Rearidus le cerf, Berfridus le bouc, Joseph le bélier, Garcophas l'âne, Reinardus, Gerardus l'oie, et Sprotinuslecoq. A la tombée du jour, ils s'arrêtent, au milieu des bois, dans une hôtellerie où ils s'apprêtent à passer la nuit. Survient Ysengrimus. Le premier moment de frayeur passé, ils songent à se débarrasser de cet importun, l'invitent à se mettre à table et lui offrenlpour plat une tête de loup. Cette tête, présentée à di\'^rses reprises comme une nouvelle tête, lui cause une peur salutaire et le fait quitter ces hôtes qu'il croit dangereux. Avant de partir, il déclare à Reinardus qu'il se vengera. En effet, il revient bientôt suivi de onze loups. Les pèlerins se sont tous réfugiés sur le toit de l'hôtellerie, sauf l'âne qui s'est attardé auprès d'un tas de foin. A la vue d'Ysengrimus et de son escorte, il veut grimper à son tour sur le toit ; mais il glisse, tombe, écrase deux loups dans sa chute, et le reste prend la fuite. Malgré les objurgations de Reinardus, les pèlerins, pleins de craintes pour l'avenir, veulent rentrer chez eux ^.

1 Voretzsch, 1er art. p. 177, se refuse à von' dans ce fragment aucun rappport avec le conte du Pèlerinage. Entre autres arguments qu'il donne, il s'appuie sur ce fait qu'il n'est point question dans le poème allemand d'un projet de pèlerinage. Cet argument ne me semble d'aucune valeur, puisque, comme on va le voir, la version originale de ceconte ne devait pas renfermer cet élément religieux. Néanmoins on doit se ranger de son côté en ce gui concerne le nom de Bernidoin donné à l'âne dans le poème allemand. Il est fort à croire qu'il portait ce nom dans l'original.

2 T>n.Xï^\' Ysengrimus abbreviatus, v.52Q-6SS{R.Fuchs p. 19), on retrouve ce récit avec quelques variantes de peu d'intérêt. Ainsi, c'est à Rome que se rend la chèvre. Mais le récit s'arrête court après l'éloignement du loup.

Quelles que soient les divergences qui séparent la version latine de la version française et montrent que chacun des poètes a travaillé indépendamment, un trait commun les relie, celui du pèlerinage qui groupe un certain nombre d'animaux ; et, coïncidence curieuse, ce motif n'a pas plus de consistance dans V Ysengrimus que dans le Romande Renart ; il disparaît dès que l'on pénètre dans le corps du récit . Après la victoire sur les loups, lorsque Sprotinus conseille à ses compagnons de revenir sur leurs pas, il fait certaines allusions assez contradictoires avec les premiers vers de l'épisode qui nous montraient les animaux m us par le plus pieux des sentiments :

Transmutemus iter, nichil aestimo sanius esse, Nam mora suspecta est, demptaque causa morae. Gonjugium expletum est, cui decrevere necari Altilium domiui quadrupedumque mares, Nec poi'tanda foco Gareophas ligna veretur, Omnia sunt isto percelebrata die:

Res igitur flnem, quae nos praestrinxit, ut hujus Reinardi comités efficeremur, habet.

(IV, v. 82o sq.)

Ainsi, dans VYsengrimus comme dans notre branche YIII, ce n'est pas réellement un but religieux, c'est avant tout le désir de sauver leur vie et d'échapper à des souffrances qui provoque cet exode d'animaux.

Or, tout comme dans le Relnliart, nous voyons ces raisons égo'istes seules en jeu dans un nombre infmi de contes populaires qui, eux aussi, traitent de certaines aventures dont ont été les héros des animaux errants i. Dans ces contes, le renard souvent ne figure pas, ou bien il ne joue qu'un rôle secondaire. C'est là une preuve bien nette de leur antériorité par rapport aux versions écrites que je viens d'analyser. Dans celles-cijle renard est le personnage principal ; dans l' Ysengrimus, sans doute, ce n'est pas lui qui prend l'initiative du pèlerinage ; il n'est d'abord qu'un simple associé, tout comme le coq et l'oie ; mais, à mesure que les événements se développent, il se montre sous son vrai jour de conseiller et de mystificateur ; il devient le centre du récit -. Cette

1 L'ensemble de ces contes forme l'objet d'un chapitre du livre de Kolmatsclievsky, p. 133 sq. ; cf. les notes de Cosquin, II, p. 103.

2 II est à difTérentes reprises appelé dictalor v. 95. 2-25, 274. 3il, 461, 878.

prédominance donnée au rôle du renard, alors que, dans les contes populaires où il prend part à l'aventure, il est un personsonnage secondaire, est visiblement une transformation toute littéraire de la donnée des récits oraux plus simple et aussi plus générale.

Dans ceux-ci, quelques animaux se groupent pour échapper à la persécution ou à la mort. Dans une variante russe ^, un chat menacé d'être assommé par ses maîtres dont il a dévoré la crème se sauve et, prophétisant au bélier l'arrivée d'un grand malheur, le décide à partir avec lui. Dans une variante norvégienne -, c'est un mouton qui, apprenant qu'on l'engraisse pour le tuer, emmène avec lui un cochon. Dans une variante westphalienne ^, on voit à la fois un chien de chasse que son maître allait abattre parce qu'il ne lui était plus utile, un chat que sa maîtresse voulait tuer sous prétexte qu'il ne prenait plus de souris, et un coq auquel la cuisinière devait tordre le cou. Un mouton, un taureau, un chat, un chien, un coq et une oie, suivant une variante écossaise ^, s'enfuient à l'approche du massacre annuel de la Ghristmas. Dans certains autres contes, il se trouve un homme en compa^gnie des animaux »; dans quelques-uns mêmes, tout motif de pérégrination a disparu ; mais ce sont des variantes anthropomorphisées ou altérées du récit fondamental qui a d'ailleurs suivi toute la série des transformations possibles, jusqu'à aboutir dans l'île de Gélèbes et au Japon à une aventure dont les héros sont des pierres à aiguiser, des aiguilles et du mortier 6.

L'idée mère du prototype est bien clairement une fuite de certains animaux domestiques devant la menace ji'un grand danger ''. Les promesses de Renart à Belin et à Bernart, celles de Reinhart à Baldewîn, les paroles rassurantes de Sprotinus à ses compagnons, nous montrent d'une façon bien significa-

1 Afanassiev, I, no d9 a.

2 Asbjôrnsen-Dasent, p. 267.

3 Kuhn, Sag., Gebr., u. Mârch. aus ^Vestfale7i, II, p. 229. <■ Campbell, I, n» 11.

5 Mêler, no 3; Kennedy, p. 5; Sébillot, Contes pop. delà Haute- Bretagne, II, n° 03.

e Cosquin, II, p. 105.

■7 Je veux parler ici seulement du prototype en Europe. Car, comme le fait justement remarquer- Gerber, p. 74, la spécification que des animaux domestiques quittent leurs maîtres, par suite des mauvais traitements ou sous la menace d'un danger, a pu se faire sur notre sol et modifier une tradition plus simple, si l'on en juge d'après certains récits classiques et indiens.

tive que toutes nos versions littéraires découlent de ce prototype . Dès lors aussi, on comprend pourquoi la présence de Renart comme personnage actif, sinon principal, dans le drame est un renouvellement de la forme archaïque. D'après cette forme, il ne s'agissait que d'animaux domestiques émus par la peur d'une calamité imminente et se sauvant spontanément. Mais, une fois entrée dans le cycle de l'épopée animale, l'aventure devait se modifier et s'adapter aux exigences d'une nouvelle scène. L'effroi du danger subsiste pour les fuyards, mais qui le leur suggère ? C'est l'éternel conseiller, l'inévitable dupeur. le goupil. Dans leurs courses à travers bois, ils vont avoir affaire aux loups. Qui les en délivrera par de sages avis? C'est encore le malicieux et implacable ennemi du loup, le goupil. Lui seul, dans nos poèmes, pouvait être le centre de l'histoire et attirer sur lui tout l'intérêt.

Cette conception, si naïve et si touchante, d'une association dans le malheur de pauvres bêtes fuyant un péril pour en rencontrer un autre non moins grand, se présente, dans l'ensemble des variantes populaires, sous deux formes principales, bien distinctes l'une de l'autre, si ce n'est pour le début qui, on vient de le voir, leur est généralement commun. 1^ Dans la première forme, les animaux rencontrent un ou plusieurs loups dans la forêt. Ils se débarrassent de leur présence gênante par la ruse ou par la violence; les loups reviennent en nombre ; les voyageurs effrayés grimpent à un arbre : l'un d'eux tombe, et cette chute inattendue met les ennemis en fuite *.

Dans la seconde, les voyageurs arrivent dans une maison de loups (ou de voleurs), d'où les propriétaires sont absents ; ils s'y installent pour passer la nuit. Les loups reviennent, essaient de pénétrer dans leur logis ; mais ils sont malmenés par leurs hôtes et se retirent croyant avoir affaire à des êtres surnaturels '^. ^

1 Afanassiev, I,nos 19 a, 19b, 19 c, et IV, p. 22 sq; Roudtschenko,

I, p. 24. Dans la plupart de ces contes, figure la ruse de la tète de loup reproduite par l'Ysengrhmts: voir k ce sujet Gerber, p. 75.

2 Schreck, p. 23isq. ; Âsbjôrnsen-DasenL, p. 267: Grimm, n« 27 : Kuhn, II, p. 229: Mêler, n» 3; Haltrich-Wolff, no 86: Yernaleken, no 12; Waldau, p. 208; Canipbell, I, no 11; Kennedy, p. 5; Sébillot, Litt. or., p. 2:39, et Contes pop. de la H^^ Bretagne. II, no 63; Gosquin, no 45 ; Bladé, Co?iles gascons, III, no G : Maspons y Labres,

II, p. 80 ; Bertrany Bros, n" 2 ; Pitre, Novelle, n0 52: Gonzenbach, no66 ; ; Braga, no 12o ; Zts. f. rom. Phil., III, p. 617.

Cette seconde forme du conte est évidemment postérieure à la première et en est tout entière sortie : la maison a remplacé la forêt, mais la substitution n'a pas été assez absolue pour que ça et là n'aient subsisté certains souvenirs vivaces de la scène primitive. Ainsi, dans les variantes russes, qui appartiennent à la première forme, les animaux allument du feu pour se réchauffer, et c'est autour de ce feu que les loups les trouvent installés. Or, ce trait du feu allumé s'est conservé dans certains détails assez comiques, et qui semblent au premier abord inattendus, des variantes de la seconde série : dans un des contes catalans S le loup allume salumière et est interrompu dans cette occupation par les voyageurs qui le rouent de coups; dans le conte norvégien, le loup veut allumer sa pipe ; dans le conte lorrain, le voleur s'approche de la cheminée pour enflammer une allumette ; dans un conte japonais, le singe veut se faire du thé et allume dufeu. Enfin, dans les contes bretons, les loups croient que leur feu n'est pas éteint, et ce sont les yeux du chat qu'ils prennent pour des braises.

Un autre caractère qui semble spécial aux variantes delà seconde série, puisqu'il se rencontre dans toutes, c'est le fait d'éloigner les loups par la violence. « Surpris par la nuit, nous raconte la variante gasconne, les voyageurs arrivent au château des trois loups dont le chat grimpé sur un arbre avait vu les lumières de loin. Les loups étaient au bal. Ils éteignent et ferment tout, sauf la grande porte. L'oie se cache dans l'évier, le bélier dans le lit de l'aîné des trois loups', le chat près du foyer, le coq sur la plus haute cheminée du château. Les trois loups n'osent entrer.Le plus jeune, dépêché, veut aller boire à la cruche à tâtons; l'oie lui allonge trois coups de bec ; il raconte qu'un menuisier caché dans l'évier lui a allongé trois coups de maillet sur la tête. Le cadet est envoyé; il veut allumer la chandelle et cherche la cheminée; le chat le griffe ; il raconte qu'un cardeur accroupi près du foyer lui a lancé trois coups dépeigne de fer qui ont ensanglanté son museau. L'aîné veut entrer ; il arrive à son lit ; le bélier lui porte dans le ventre trois grands coups de tête ; il raconte qu'un forgeron couché dans son lit a bondi et lui a presque fait vomir ses tripes par ses coups. A ce moment, le coq chanta trois fois. Les trois loups décampent, et les hôtes restent maîtres du château. »

Cette scène, qui rappelle le second acte de notre branche,

^ Celui de Maspons y Labres.

peut être prise comme type de toutes celles que renferment les variantes de la seconde série. Leur appartient-elle toutefois en propre? Non, car une variante russe nous montre ce motif en germe dans l'entrevue du loup et des voyageurs au milieu de la forêt : le loup, en etïet,se retire effrayé par la force du Loue avec lequel on lui propose d'entrer en lutte K La scène en question n'est que le développement de ce trait qui semble ici secondaire. Il ne l'est pas toutefois. On va voir tout de suite pourquoi. Cette façon d'éloigner les loups par la violence est à coup sûr un trait plus naïf, plus ancien que celui de leur faire peur par la ruse ; ce dernier procédé à dû être introduit postérieurement. Le conte primitif, si l'on en juge par cette variante russe que je viens de signaler, devait être des moins compliqués : les animaux, une fois dans la forêt, allumaient du feu ; un ou plusieurs loups survenaient ; ils s'en débarrassaient par la brutalité, c'est-à-dire en se jetant tous sur lui et en usant chacun des armes que la nature lui avait données. Après avoir écarté ce danger, ils revenaient sur leurs pas, dégoûtés des voyages et trop heureux d'en avoir été quittes à si bon compte.

Cette forme si simple a cédé de bonne heure la place à une autre plus complexe dont le fond est un assemblage de deux motifs indépendants qui, reliés à l'introduction des animaux émigrant et errant dans les bois, ont donné cette série de variantes particulières à la région du Nord . Le premier motif ainsi soudé n'est autre que celui qu'on rencontre dans un conte du Pantcliatantra du Sied, où un bouc fait peur à un lion. Celui-ci lui ayant demandé pourquoi il a une barbe si longue, le bouc lui répond qu'il a fait vœu de la laisser pousser jusqu'à ce qu'il ait dévoré en l'honneur de Civa cent-un tigres, vingtcinq éléphants et dix lions ; il ne lui reste plus, ajoute-t-il, qu'à immoler les lions. Le lion s'enfuit et rencontre un renard qui se moque de sa terreur, dès qu'il en connaît la cause, et le force à revenir en présence du bouc. Celui-ci, en les voyant arriver, s'écrie : « Est-ce ainsi que tu tiens ta promesse, vilain renard? Tu m'avais promis dix lions et tu ne m'en amènes qu'un ^ ». n est évident que cette histoire du Pantcliatantra estune variante

^ Afanassiev, I, p. 76.

^ Dubois, p. 99; cf. Benfey, Ptsch. l, p, 505, qui donne les versions du Soukasaptati et du Touti-Nameh turc. On peut rapprocher de ce récit un autre de la même famille du Sidhï-Kùr donné par Benfey, p. ti48; cf. Gerber, p. 76.

de celle du sac des têtes de loups et que celle-ci, comme celle-là, devait former un récit à part tout à fait indépendant de l'exode des animaux, et peut-être ce récit n'a-t-il disparu de la littérature orale à l'état de conte isolé Cfue parce qu'il faisaii" désormais partie intégrante du conte des animaux voyageurs.

Dans le conte indien, le lion qui représente le loup de notre pèlerinage, revient sur ses pas, et s'il se sauve de nouveau, c'est sous l'effet d'une peur identique à celle qui l'a fait fuir une première fois et provoquée parla même cause. Il y a en somme répétition. Ne serait-ce pas pour remédier à cette monotonie qu'on aurait introduit le motif si comique de l'escalade et de la chute de l'arbre ? On a conservé le retour de l'animal trompé, mais en l'entourant de nouvelles circonstances, propres à apporter de la variété. Ces circonstances, elles aussi, ont été empruntées à un conte indépendant dont elles formaient le fond, tel que, par exemple, le conte esthonien suivant. Le renard, furieux de la mauvaise foi de l'ours et du loup, amène comme vengeurs un chat, un coq et un chien boiteux. Le loup et l'ours montent à un arbre; mais l'effroi augmente leur maladresse; ils tombent et, dans cette chute, l'ours se casse les pattes, le loup se rompt le cou i. Citons aussi un conte brésilien. Le lapin et le renard rencontrent une once et, après l'avoir attachée, la rouent de coups. Plus loin, ils aperçoivent sous un grand arbre une quantité d'autres onces. Ils grimpent dans les branches. « Ne regarde pas en bas^ dit le renard au lapin, car la tête te tournerait et tu pourrais tomber. » Le lapin ne suit pas ce sage conseil et dégringole. En le voyant tomber, le renard lui crie : « Choisis la plus grosse ! » Les onces s'imaginent que le renard désigne par ce cri celle qui doit être mangée la première, elles ont peur et s'enfuient ^. Ce motif de la scène sur l'arbre a été utilisé, on le voit, postérieurement par notre conte des Animaux étirants et adapté habilement de façon à lui servir de conclusion.

Ainsi, même dans la littérature orale, ce récit auquel on a justement donné le titre de « Ligue des faibles ^ » est, à quelque variante que l'on ait affaire, un récit des plus

1 Grlmm, R. Fuchs, p. GGLXXV ; cf. Haltricli-Wolff, no 34.

2 De Santa-Anna Néry, Folk-lore brésilien, p. 315; cf. Uncle Remus, p. 5 et 52 sq. L'origine orientale que Gerber, p. 77, assigne à ce conte me paraît contestable.

» Hins, p. 120 sq.

complexes, dont la forme originale semble avoir disparu, étoulïée sous la foule des motifs adventices qui, peu à peu, y sont venus se greffer. On peut même dire que la seconde série des variantes, celle qui renferme la lutte des animaux dans la cabane contre leur ennemi, nous présente une reproduction plus fidèle de cette forme originale. Les autres, à côté d'éléments primitifs, en contiennent un plus grand nombre d'origine diverse, et, bien qu'ils se soient fondus et forment un tout en apparence homogène, on parvient facilement à les dégager et à les ramener à leur point de départ. Ces dernières -variantes ont dû recevoir ces développements alors qu'elles avaient déjà donné naissance aux précédentes ; cela seul peut expliquer comment des versions dérivées offrent plus de simplicité que celles d'où elles sont sorties.

Les versions littéraires de l' Ysengrimus et du Roman de Renart ne sont pas moins éclectiques, et, il faut l'avouer, tout en se rapprochant de très près des variantes finnoises et russes, l'une [lar l'escalade de l'arbre, l'autre par la retraite des pèlerins sur le toit de l'hôtellerie, elles ont néanmoins quelques traits qui les identifient en partie avec les variantes du centre de l'Europe. Dans l'une et l'autre, la première rencontre des voyageurs et du loup a lieu dans une maison et n'a point pour théâtre la forêt elle-même ; et le feu autour duquel Primant aperçoit assis Renart, Belin et Bernart est le seul débris qui subsiste de la scène primitive. Dans l'une et l'autre aussi, on use de violence à l'égard du loup : Primant est massacré dans le poème français ; dans le poème latin, une place prépondérante est sans doute donnée à la ruse ; mais, à côté, a été conservée une lutte entre le loup et ses ennemis; quand Ysengrimus, pris de peur, veut s'éloigner de l'hôtellerie, il est enserré dans l'entre-bâillement de la porte par Carcophas et chacun de se ruer sur lui :

Cervus agit costas, caper armos, guttura vervex.

Galius terga, marein vulpes. caiidam occupât anser, Vellit is, hic mordet, calcitrat ille furens.

(v. 610 sq.)

On dirait qu'à l'époque où Nivard et le trouveur de la branche VIII ont composé leurs récits la tradition du conte des Animaux errants était confuse dans le nord de la France,

et qu'une scission bien nette ne s'était pas encore formée entre ses nombreux et divers éléments. Ces deux versions littéraires sont comme le témoignage d'une période transitoire qui a précédé et préparé l'état de choses actuel où le conte possède deux formes bien distinctes, qui ne courent plus risque, grâce à leur éloignement, de se mêler et d'influer l'une sur l'autre.

Quelque explication que Ton puisse donner de la constitution de ces deux versions, celle du Roman de Renart a du moins l'avantage d'avoir conservé à l'ensemble de l'aventure, malgré tous les développements introduits, quelque chose delà rudesse et de la naïveté des variantes populaires. Il est peu de branches inspirées par la littérature orale où le ton soit plus naturel et où tous les traits soient plus conformes aux mœurs des animaux. La chose est surtout visible quand on compare le caractère prêté au goupil dans le poème français à celui qui lui a été donné dans le poème latin. Dans celui-ci, Reinardus agit d'un bout à l'autre en personnage rusé. C'est lui, bien qu'il n'ait point pris l'initiative du pèlerinage et qu'il n'y ait figuré d'abord que comme humble associé, qui devient bientôt le chef de la bande ; à lui revient l'honneur de la ruse des têtes de loups, à lui tout le mérite d'avoir fait fuir Ysengrimuset ses compagnons quand ils ont été surpris par la chute de l'âne. Il s'est même montré si habile dans toute cette expédition que les pèlerins, après avoir failli être victimes de la cruauté des loups, ont peur de devenir les victimes de sa fourberie :

Mirantur gallus et anser Tôt vulpis victos arte fuisse lupos.

Jamque retractantes sollertia facta, tuturi Oderuni sociuni suspicione doli.

(V. 811 sq.)

Dans le Roman de Renart^ au contraire, toutes les actions du goupil sont celles du bouc ou de la chèvre des variantes populaires, où, je l'ai déjà dit, le renard ne figure pas la plupart du temps et où, par conséquent, sa ruse ne doit pas éclater dans tout son triomphe. Aussi, quand Belin et Bernart ont décidé de revenir sur leurs pas, est-il de leur avis :

Cist eh'es est pesanz et gref.

leur répond-il, et c'est de grand cœur qu'il crie avec eux : « Outrée ! Outrée ! » et, en leur compagnie, accomplit sa « retornée ».

Il nous est bien etdùment accordé, je pense, que notre branche VIII est, pour son fonds, d'origine essentiellement populaire. Reste à expliquer la présence de certains accessoires qui la séparent, elle et le livre IV de YYsengrim.us, des versions congénères de la littérature orale. Pourquoi cette aventure \\^ si laï([ue en soi, si profane, d'animaux en quête d'un abri^'9'^^ a-t-elle été enchâssée dans un cadre religieux? Go cadre est mince et ténu, sans doute; il n'est pas néanmoins inutile d'en examiner la provenance. Ce sera une occasion de nous expliquer une fois pour toutes sur les éléments religieux épars J dans le Roman de Renart.

Si la mention du pèlerinage était propre seulement au poème français, si le poème latin no la possédait pas parallèlement, rien ne serait plus facile que d'assigner une cause à cette transformation du récit. On la mettrait, sans hésiter, sur le compte d'un remanieur qui, voulant relier l'épisode à ceux des autres branches, aurait, dans ce but, imaginé un repentir de Renart, et, comme conséquence de ce repentir, sa confession à l'ermite nous déroulant la série de ses méfaits antérieurs. C'est là un procédé qui, nous le savons déjà, a été fort à la mode parmi nos poètes et dont le point de départ semble être la confession de Renart à Grimbert quand celui-ci le ramène à la cour du roi; cette dernière scène est déjà dans le Reinîmrt ; elle est donc ancienne dans la tradition, et l'auteur du Pèlerinage aurait pu s'en inspirer. Mais on doit renoncer à cette explication, puisque YYsengrimus, lui aussi, donne pour prélude à l'aventure un projet de visite aux Lieux saints et que, en tête des pèlerins, ligure le goupil. Car, si Bertiliana la chèvre est d'abord seule au premier plan, l'action ne commence véritablement que quand le goupil entre en scène et qu'elle lui présente ses compagnons qui, dit-elle, ont faille même vœu qu'elle :

Gervus, ego et vervex, gallus, caper, anser, asellus Sumpsiraus ejusdem vota gerenda viaé.

(v G5 sq.)

Il est impossible que Nivard ait emprunté ce motif initial à notre branche. Il a été montré tout à l'heure coni])ien il s'en

éloignait dans toutes les parties de sa rédaction. S'il ne l'a pas imitée pour le reste, pourquoi lui serait-il redevable du début ? L'hypothèse d'un remaniement ne peut donc se soutenir qu'à la condition de distinguer dans la première partie de la branche VIII deux éléments : d'une part, le repentir de Renart et sa transformation en pèlerin ; d'autre part, sa confession àl'ermite. Si, en efifet, on fait abstraction de cette confession, on obtient un conte plus voisin de celui de ÏYsengrimus. Le texte de la branche VIII est ancien ; mais, malgré son antiquité, il a pu être précédé d'un autre qui, comme celui du poème latin, montrait le goupil repentant, emmenant avec lui le mouton et l'âne, sans y avoir été provoqué par une influence humaine. Telle a dû être la forme du conte français qui a succédé immédiatement à celle que nous reproduit le Reinliart où n'entrent aucune allusion ni aucun motif religieux. Plus tard, par besoin de souder le conte au cycle, on a introduit la scène du vilain qui entend les gémissements du renard et de l'ermite qui le confesse. Mais, ce hors-d'œuvre écarté et attribué à une retouche postérieure, nous ne nous trouvons pas moins en présence dans le poème français et dans le poème latin d'une tradition définitivement attachée au conte des Animaux errants, celle de Renart pèlerin. Gomment s'est-elle formée?

Pour s'en rendre compte, il faut remonter aux origines les plus lointaines de l'épopée animale savante, c'est-à-dire de celle qui peu à peu s'est formée dans les cloîtres. On a pu remarquer la place que tient le loup dans les petits poèmes ou dans les apologues composés par les moines dès le X" siècle. Sans cesse, il y apparaît comme le protagoniste des scènes d'animaux. Un grand nombre des centons de la Fecunda Ratis d'Egbert de Liège lui sont consacrés : il est le principal héros de VFcbasis ; c'est lui qui donne son nom au Sacerdos et Lupus, au Luparius, et, bien que l'œuvre de Nivard soit en grande partie imitée des poèmes français, elle porte pour titre Ysengrimus ; et, de fait, tout l'ensemble du récit est combiné de façon a être un vaste tableau de la stupidité du loup, depuis sa première rencontre malheureuse avecle goupil jusqu'au massacre de son corps déchiré par la truie Salaura et toute sa famille. Or, partout, sauf dansle Sacerdos et Lupus, c'est sous les traits d'un abbé ou d'un moine qu'il se présente à nous, et, sous ce masque, il conserve tous les caractères de son espèce : la dissimulation, la rapacité et la gloutonnerie. Faux docteur

qui se dit sans cesse exténué par les rigueurs du jeûne, ^ casuiste consommé quand il se trouve en face d'une chair appétissante 2, il est le type hideux de l'hypocrisie religieuse, le type dans lequel se sont incarnées souvent les revendications amères de certains esprits écœurés des désordres dont l'église et les cloîtres étaient parfois le théâtre.

Nil tonsura juvat, juvat aut amplissima vestis ; Si lupus es, quainvis esse videris ovis.

Ces deux vers d'Alexandre Neckam 3 nous donnent bien le sens de cette personnification dans le loup de tous les vices de la société cléricale; ils nous rappellent les allégories de la Bible : « Attendite a falsis prophetis qui veniunt ad vos in vestimentis ovium, intrinsecus autem sunt lupi rapaces (Math., VII, 15). Ego scio quoniam intrabunt postdiscessionem meam lupi rapaces in vos, non parcentes gregi {Act. Apost., XX, 29). ». On a même pu dire avec raison que ces allégories étaient l'embryon de toutes ces inventions ecclésiastiques, qui en seraient sorties par une lente et insensible germination ^ : exemple des plus mémorables de la force d'expansion des sentences ou des proverbas qui, à un certain moment, se dilatent, s'étendent et se développent en tous sens et à l'infini.

Il eût été extraordinaire que ce travestissement religieux donné au loup par les écrits des cloîtres ne se prolongeât pas jusque dans le cycle français, alors même que celui-ci ne lui avait pas conservé sa place prépondérante et ne songeait pas à tirer parti de ce personnage dans un but satirique. La conception du loup moine, en se dépouillant de son caractère purement agressif et personnel, avait d'ailleurs pénétré dans la tradition orale sous la forme d'un petit conte bien connu au moyen âge et que Marie de France a rimé, celui du Loup à f école 2. Un prêtre veut apprendre l'alphabet à un loup qui

iZts. f. dents. AUerthum, XXIII, p. 311; Ecbasis, v. 97 sq. et 182 sq.

- Luparius, v. 408 ; cf. la faljle I i de Lupo et Mullone du Romulus de Marie de France, (Hervieux, II, p. 490) et la fabie 11 de Lupo et Arlete d'un dérivé de ceRouiulus, (ibid. p. 538).

■•' Opéra S. Anselnii, éd. Gerberon, p. 195.

*Voigt, Ysengr. p. XGL.

5 Fab. 82. Sur ce sujet existe un joli petit poème allemand du XlIIe siècle, édité dans le R. Fuchs, p. 190 sq.

se destine à l'église ; l'écolier encapuchonné parvient bien à déchiffrer les trois premières lettres ; mais sa patience se lasse, ses instincts reprennent le dessus et à toutes les questions il répond « agneau. «Longue serait l'énumération de toutes les versions qui nous sont restées de ce petit conte K II n'a pas passé dans le Roman de Renart, mais c'est de la même tradition que dérivent deux de ses épisodes, l'un (br III, v. 165 sq.) où Isengrin consent à se faire tonsurer dans l'espérance de manger de bons poissons et qui précède l'aventure de la Pèche -; l'autre, sur lequel nous reviendrons plus loin, et où Renart après l'avoir enivré et lui avoir fait une large couronne sur la tête, l'amène à chanter à l'autel (br. XIV, v. 360 sq.) .

D'autre part, si le loup avait conservé même dans le cycle français une partie de ses anciennes attributions monacales, ne devait-il pas tout naturellement se produire un dédoublement, et le renard ne devait-il pas attirer à lui quelque chose de ce rôle religieux ? Je dirai plus : le goupil étant censé représenter la malice humaine sous toutes ses formes et nos branches ayant comme raison d'être la glorification de ses ruses, ne devait-il pas compter parmi ses meilleures celle de la fausse piété et de la tartuferie ? On trouve déjà ce dédoublement accompli dans VEcbasis :1e renard y fait dévotement ses prières, se confesse et chante des psaumes. Mais l'idée n'est qu'en germe : elle recevra son plein développement avec nos trouveurs pour qui elle devient une des faces les plus attrayantes du caractère de leur héros. xAlvcc leur esprit enjoué et leur bonne humeur, ils ne présenteront pas ce trait d'une façon tragique ni sous des couleurs sombres. Ce n'est pour eux qu'une veine de plus à exploiter en vue du comique et de la plaisanterie. Renart est condamné à la potence ; il offre, pour l'expiation de ses-péchés, de prendre la croix, d'aller outre mer en toute humilité, et Dame Fière, l'épouse du lion, est si convaincue de son repentir qu'elle lui fait don de son anneau et lui recommande de bien prier pour elle et son mari. A peine est-il délivré et hors ds portée qu'il jette croix, bourdon et écharpe du haut d'un rocher aux yeux de la cour ébahie

1 Voir cette énumération d'ailleurs dans Voigt, Tseng rimics, p.

2 Voir Rouiania, XVII, p. li sq, et Voretzsch, 2e az-t. p. 3i4, qui compare la rédaction française à celle du Giichezare plus simple et plus naturelle.

(br. I, V. 1351 sq.)Une autre fois, battu par Isengrin et près, d'être achevé, il est sauvé par Frère Bernart, prieur de Grant- ' mont, qui, passant par là, a obtenu sa grâce. Celui-ci le fait entrer dans un couvent. Tout d'abord il se montre scrupuleux observateur de la règle :

Les signes fet del moiniage. '

Molt le tienent li moine a sage,

Cher est tenuz et molt amez.

Or est frère Renart clames.

Molt est Renart de bel service,

Volenters vet a seinte iglise.

(YI, V. 1439 sq.)

Mais un jour il ne peut résister à la tentation d'égorger quatre chapons ; son larcin est découvert et il est chassé du couvent (br. VI, V. 1363-1511).Tantôt il feint d'être malade, à l'article de la mort, demande au milan d'écouter l'aveu de ses péchés et, quand il a terminé, il dévore son confesseur (br. VII, V. 243-844) ; tantôt il fait prendre à un de ses ennemis un piège tendu par un vilain pour de saintes reliques ; il s'agenouille dévotement devant ce piège, et l'autre, persuadé que celui qui approche la bouche est guéri de tout mal, s'y laisse prendre et est bientôt assommé par des paysans (br. X, v 369-637). Par-| tout, on le voit, la note est gaie, et l'inspiration simplement malicieuse et étrangère à toute idée de parodie. N'étaient l'antécédent de VEcJjcisis et la présence constante dans les poèmes latins du loup affublé en moine, on serait tenté de regarder ces scènes comme de provenance purement française et dépourvues de toute affinité avec la tradition établie par les moines .

C'est parmi elles qu'il faut ranger notre histoire du Pèlerinage ; elle se rattache aussi à cette source cléricale et savante. Sans doute, elle s'en distingue par un trait qui semble en contradiction avec ce que je viens de dire sur le caractère comique donné par nos trouveurs au rôle religieux de Renart. Ici, en effet, le goupil est de bonne foi: il se repent sincèrement : le vilain auquel il manifeste son désir de se confesser se refuse tout d'abord à le croire ; cette conversion subite lui paraît , à bon droit, suspecte :

Tu sez tant de guilo et de fart :

Bien sai, tu me tiens por musart.

(v. 79 sq.)

Mais il est forcé de se rendre à l'évidence et mène tout droit Renart au moutier. Là notre converti bat sa coulpe sincèrement et en toute humilité ; il veut laver son âme de toutes ses souillures :

Molt ai fait autres tricheries De larecins, de félonies.

Bien sai qu'escomeniez sui.

Certes je ne vos auroie hui Dit la moitié de mes pecliiez .

Che que voudrois, si m'en chargiez :

Car je vos ai dite la sou me.

(v. 151 sq.)

De même le discours de Renart à Relin est celui de quelqu'un qui a trouvé son chemin de Damas :

Dex a conmande que l'en lest - Père et mère, frère et seror Et terre et herbe por s'amor.

Gist siècles n'est que un treapas.

Molt est or cil cliaitis et las Qui aucune foiz ne'meùre.

•Ta trovons nos en escriture Que Dex est plus liez d'un felun, Quant il vient a repentison, Que de justes nonante noef.

Cist siècles ne vaut pas un oef.

(v. 218 sq:)

Mais n'oublions pas que, d'après la donnée du conte auquel est adapté ce motif de Renart pèlerin, il ne peut être question d'inimitié entre lui et ses compagnons, et que sa malice ordinaire ne peut s'exercer que sur Primant. C'est là certainement ce qui a arrêté le poète et l'a empêché de présenter son héros sous les dehors d'un faux pénitent. Il ne lui a fait montrer le bout de l'oreille qu'à la fin de l'aventure par une réflexion qui ne nuit pas à l'unité du récit, mais qui, par ses sous-entendus, nous ramène à la réalité et nous désabuse un peu de la bonne opinion que nous nous étions faite de notre pèlerin :

Il a el siècle meint prodome Qu'onques encor ne fu a Rome.

Tiex est revenuz de sept seins ^^ Qui est pires qu'il ne fu eins.

(v. .459 sq.)

A la même réserve n'était pas tenu Nivard dans le poème duquel l'aventure ne forme pas un tout, mais est suivie d'une autre scène où Reinardus s'empare du coq Sprotinus qui s'est défié de ses bonnes intentions. Il semble étrange qu'un voyage qui a débuté sous des auspices si pacifiques se dénoue d'une façon si tragique. Cette conclusion est complètement opposée à l'idée originaire du conte. Au moins a-t-elle l'avantage de nous montrer le goupil sous son vrai jour et d'avoir mis l'épisode en harmonie avec Vestoire qui en avait fait un personnage en tout et partout rusé et perfide .

L, SuDRE, Renart. iS

Renart et Isengrin dans le puits.

Les développements donnés à ce sujet par la branche IV n'ont rien de commun avec la fable ésopique le Renard et le Bouc. — Détermination de la forme archaïque du conte dans la tradition des trouveurs. — Rapports de cette forme avec celles de la tradition orale. — Du motif de l'image de la lune prise pour un fromage ou un visage dans la littérature écrite et dans la littérature orale. — Ce qu'est devenu ce motif dans la branche IV et pourquoi il s'est dédoublé.

S'il est un cas où la théorie qui fait dériver directement les branches françaises des fables ésopiques ou phédriennes est en défaut, c'est bien celui de l'aventure de Renart et Isengrin dans le puits. La fable antique le Renard et le Bouc que la littérature du moyen âge aurait pu connaître par Phèdre, qui l'avait traduite ^ fait justement partie du groupe de celles du poète latin qui n'ont point passé dans le Romulus,m, par suite, dans aucun des recueils auxquels celui-ci a servi de base. Il suffit d'ailleurs de comparer entre eux le contenu de l'apologue et celui de la branche IV pour reconnaître qu'ils sont au fond étrangers l'un à l'autre.

Chacun a présente à la mémoire la donnée ésopique ou phédrienne. Le renard tombe par hasard dans un puits ; il ne sait comment en sortir,quand un bouc,passant d'aventure par là et dévoré par la soif, s'enquiert des qualités de l'eau. Il a à peine entendu la réponse du renard, qui lui assure qu'elle est excellente, qu'il descend à son tour. Une fois qu'il s'est désaltéré, le renard lui fait dresser le corps contre la paroi, et, grimpant hors du puits le long de son dos et de ses cornes, le laisse seul après lui avoir lancé la plaisanterie bien connue :

1 Esope, Halm, no 45 ; Phèdre. IV, fab. 9.

RENART lîT LE LOUP 227

Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n'aurais pas, à la légère, Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors. >

Suivant la branche IV, Renart affamé arrive une nuit devant une abbaye. Après avoir tourné longtemps autour des murailles, il se décide à pénétrer par le guichet de la porte, laissé justement entr'ouvert. Il va droit aux gelines, en dévore deux et se dispose à emporter la troisième quand il se sent en vie de boire. Un puits était dans la cour. En se penchant, il voit au fond son ombre qu'il prend pour le visage de sa chère Hermeline :

Renars fu pensis et dolens:

Il li demande par vertu :

« Di moi. la dedens que fais tu ? »

La vois du puis vint contremont :

Renars l'oï, drece le front.

Il la rapelle une autre fois:

Contremont resorti la vois.

Renars l'oï, moult se merveille.

(v. 162 sq.)

Il saute dan s un des seaux qui l'entraîne rapidement jusqu'à l'eau où il pense se noyer. Il désespère de remonter jamais quand survient Isengrin qui, à son tour, scrutant la profondeur, aperçoit sa propre image reflétée à côté de Renart. H s'imagine que c'est Hersent qui se trouve là en compagnie de son mortel ennemi et le déshonore de nouveau :

Sachiez pas ne li embeli,

Et dist : « Moult par sui maubailliz,

De ma famé vilz et honniz

Que Renars li rous m'a fortraite

Et ceens avec soi a traite.

Moult est ore traître 1ère,

Quant il déçoit si sa conmere.

Si ne me puis de lui garder.

Mes se jel pooie atraper,

Si faitement m'en vengeroie

Que James crieme n'en auroie. i

< La Fontaine, III, fab. 6. Cette plaisanterie ne figure pas dhns le texte de Phèdre.

Puis a u^le par grant vertu :

A son uinbre dist : « Qui es tu ?

Pute orde vilz, pute prouvée, Qant o Renart t'ai ci trovee ! > Si a ulle une autre foiz, Contremont resorti la voiz.

(v. 212 sq.)

Renart le laisse hurler ainsi quelque temps, puis il le calme en lui persuadant qu'il est mort, que même il est tout joyeux d'être mort, et il lui fait un tableau alléchant des délices du paradis céleste où est son âme :

Ceens sont les gaaigneries,

Les bois, les plains, les praieries;

Ceens a riche pecunaille,

Ceens puez veoir mainte aumaille

Et mainte oeille et mainte chievre,

Ceens puez tu veoir maint lièvre.

Et bues et vaches et moutons,

Espreviers, ostors et faucons.

(v. 269 sq.)

Isengrin veut y descendre ; Renart lui en indique le moyen , mais lui conseille de faire la confessio'n de ses péchés avant de venir le rejoindre. Pendant qu'Isengrin, la face tournée vers l'occident, demande à Dieu, avec force hurlements, la rémission de ses fautes, Renart s'installe dans le seau qui est au fond du puits. Isengrin, sa prière finie, saute dans l'autre :

Or escoutez le bautestal !

Ou puis se sont entre encontre,

Ysengi'ins l'a araisonne :

« Compère, pourquoi t'en viens tu ? »

Et Renars li a respondu :

« N'en faites ja chiere ne frume,

Bien vous en dirai la coustume :

Quant li uns va, li autres vient,

C'est la coustume qui avient.

Je vois en paradis la sus,

Et tu vas en enfer la jus.

Du diable sui eschapez

Et tu t'en rêvas as maufez. j

(v. 346 sq. )

Isengrin reste dans sa prison toute la nuit. Le lendemain, les sergents des moines viennent tirer de l'eau. Leur âne ne parvenant point à ramener le seau trop lourd à l'orifice, ils regardent et, apercevant le loup, ils vont chercher de l'aide. Le malheureux Isengrin repêché est roué de coups et laissé pour mort 1.

Il suffit, on le voit, de mettre côte à côte la fable grecque et la branche IV pour voir que celle-ci ne dérive pas de celle-là. Il y a bien entre elles un fonds d'idées commun : un animal tombé dans un trou en sort grâce à la stupidité d'un autre. Mais là se borne la ressemblance. Dès qu'on examine les développements donnés de part et d'autre à ce thème, on reconnaît que les deux récits sont étrangers l'un à l'autre. La branche IV, il est vrai, n'est pas le prototype, dans la tradition des trouveurs français, du conte de Renart et Iscngr indans le puits; nous allons remonter de degré en degré à un état plus simple de Vestoire, grâce aux versions du Keinlmrt et du Relnaert,^ grâce aussi à certaines allusions d'autres branches. Mais ce n'est pas à la fable classique que nous aboutirons au terme de cette analyse.

Le Reinhart (v. 823-1060) reproduit assez fidèlement le récit de la branche IV ; mais, à côté de divergences insignifiantes, - il en est deux importantes qui nous prouvent que le texte de la branche IV est un texte remanié. Dans le Glichezare, iln'y a point de ces traits satiriques dirigés contre l'église dont est parsemé le morceau français ; de plus, au lieu de la longue introduction à l'aventure qui relate le vol des gelines de l'abbaye et motive la soif de Renart, il y a ce simple préambule : « Reinhart se rendit à une abbaye ; il savait qu'il y trouverait beaucoup de poules ; mais Dieu sait qu'il en fut pour ses peines, car la place était entourée de murs. Il en lit le tour, et il vit devant la porte un puits profond et large. » Ainsi, suivant le poème allemand, ce n'est pas la soif qui amène le goupil près du puits, c'est le hasard ou plutôt sa curiosité, et il descend uniquement parce qu'il a cru reconnaître sa femme. Par suite, l'exposé des faits est plus simple, moins cho-

1 L'épisode se trouve ainsi centé à-AnuRenart le Conlrefet (Robert, II, p. 300 sq.) et dans un petit poème anglais du XIII« siècle, the Vox and ihe Wolf {Miitznev, Allenglischc. Sprachproben, Berlin, 1867), p. 130.

(-) En voir le détail dans Voretzsch, 2e art., p. 352 sq.

quant que celui de la branche IV ; là, en effet, la descente de Renart a un double motif, la soif d'abord, puis la conviction qu'Hermeline est dans l'eau.

Par contre, si le motif de la réflexion de l'image du goupil dans l'eau figure seul dans le poème allemand, celui de la soif se présente seul aussi dans une variante française isolée et contenue dans un manuscrit unique * :

Renars est ore en moult grant painne, En mainte guise se demainne :

Tramble et tressaut, sa barbe lèche ; De soif 11 cuist la barbe et sèche.

Ne puet par nul engien savoir Gom il peust de l'euve avoir.

Lieve la teste et les orelles, Si a veuez les deus selles Pendues sor le puis a destre.

Isengrin lui-même qui, dans \q Reinliart, comme dans la branche IV, croit avoir reconnu^ sa femme en compagnie du goupil, ne grimpe ici dans le seau que par gloutonnerie : il veut aller dans ce Paradis que lui a décrit son compère :

Tout a mes cuers quanqu'il désire, De nule riens ne s'en consire.

Et trestruit li autre ense'ment Qui chaiens ont herbergement.

A mengier avons tôt ensamble Gelines tant con boin nous samble.

De même, dans les branches VI et IX, où il est fait brièvement allusion à l'aventure, Isengrin n'est attiré que par l'appât offert à sa gourmandise :

Tu deis qu'o toi porroie estre Laiens en parais terrestre O il avoit gaaigneries Et plein et bois et praeries :

N'estovoit cele rien rover Qu'en ne poûst iloc trover :

Et qui voloit manger poissons, Ou lus ou troites ou saumons, Tant en avoit con li plaisoit, A son talant les eslisoit.

(VI., V. 615 sq.)

* Martin, R. de Re7iart,\, p. xiii note. Ce morceau a été publié par Ghabaille dans le supplément de l'édition Méon, p. 113 sq.

De pite li fis le cuer tendre, Que je li fis croire et entendre Que g'ere en paradis terrestre, Et il dist qu'il 1 voudroit estre, Et ses voloirs li fist doloir.

En l'eve l'apris a cliaoir

(IX, V. 511 sq.)

Enfin, avec le Reinaert II (v. 6410-6451), nous arrivons à une exposition d'une simplicité encore plus grande : la mention du paradis qu'ont en commun toutes les versions que nous venons d'étudier est absente ; le motif de la gourmandise est dégagé de tout élément religieux. C'est Erswyn, la femme du loup qui parle : « Plein d'anxiété, tu étais assis dans l'un des deux seaux, suspendu au-dessus de l'eau, au fond du puits, lorsque je passai près de là. Je t'entendis crier et te demandai comment tu te trouvais encelieu. «J'ai tantmangé,répondis-tu, du poisson qui se rencontre ici que le ventre m'en rompt. — Comment pourrai-je venir, dis-le moi, répondis-je. »

Nous voilà arrivés à une des formes primitives qu'a dû rerevêtir l'épisode dans l'ancienne tradition des trouveurs. D'où l'ont-ils tirée ? Certainement de la source populaire. Une des Paraboles d'Eude de Cheriton suffirait à nous en convaincre 1. Là, nous voyons le loup attiré par la perspective d'une pêche abondante et se laissant prendre aux belles paroles du goupil : « Bone compater, hic habeo multos pisces bonos et magnos. » Là surtout, le conte a un cadre des plus simples : la scène n'a pas lieu dans une abbaye, mais dans une cour de ferme ; ce sont des paysans qui, le lendemain, tirent le loup de sa prison, et ils le tuent. Ce dernier trait suffit à lui seul pour faire exclure toute supposition d'emprunt à des sources littéraires analogues au Roman de Renart. La provenance populaire de cette forme de notre histoire est d'ailleurs pleinement attestée par le conte américain suivant 2. Frère Lapin (le renard) est descendu dans un puits pour se rafraîchir. « Frère Renard (le loup) avait toujours un œil sur frère Lapin et le surveillait ; il l'avait vu sauter dans le puits et disparaître. « Eh bien ! dit-il, si je ne me trompe, c'est là que frère Lapin cache son argent ou bien il a découvert une mine

^ Hervieux, II, p. G09.

' Harris, Unole Remus, no 10.

d'or. » Il s'approcha plus près du puits, mais n'entendit aucun son métallique, et, se rapprochant encore, il ne vit et n'entendit rien ; il appela : « Holà! frère Lapin, que faites-vous ? — Qui ? Moi, je pêche, frère Renard. Je m'étais promis de vous faire la surprise d'un plat de poissons pour dîner. — Y en a-t-il beaucoup, frère Lapin, demanda le renard ? — Une grande quantité, des milliers ; l'eau en est littéralement pleine. Venez m'aider aies prendre. — Gomment pourrai-je descendre ? — Sautez dans le seau, il vous descendra sain et sauf. » Frère Lapin parlait si gaiement et si éloquemment que frère Renard sauta dans le seau qui descendit immédiatement, tandis que son poids faisait remonter frère Lapin. Lorsqu'il se rencontrèrent à moitié chemin du puits^, le lapin se mit à chanter :

Adieu, frère Renard, prenez garde à vous, Car c'est le chemin que le tourment prend: Les uns vont en haut, les autres en bas ; Vous arriverez sain et sauf au fond. »

Toute notre histoire se retrouve trait pour trait dans ce conte des nègres de la Caroline ; il n'est pas jusqu'à la sentence qui le termine qui ne rappelle les vers du poète français :

Quant li uns va, 11 autres vient, C'est la coustume qui avi^înt.

Gomment cette forme si simple est-elle devenue la scène si compliquée delà branche IV? Gomment au motif de la gourmandise est-il venu se greffer celui de l'illusion produite par la réverbération d'une image dans l'eau ? G'est ce qu'il convient d'examiner maintenant.

Gette superposition de motifs n'est pas à mettre au compte de l'originalité de nos trouveurs. Car le folk-lore de leur temps leur fournissait les éléments de cette combinaison. Un des morceaux de la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse nous présente justement le motif de la gourmandise uni, dans l'histoire du puits., au motif de l'image d'un objet dans l'eau prise pour un corps réel. Le renard a promis un fromage au loup et l'emmène au bord d'un puits; illui montre au fond l'image de la lune : « Ecce, amice, caseum quam magnum et bonum; descende ergo et ipsum affer ». Le loup l'invite à descendre le premier; mais il l'imite bientôt, le renard prétendant ne

pas pouvoir apporter le fromage, tant il est gros; le pauvre sot ne tarde pas à rester seul dans l'eau *. Avant Pierre Alphonse, un autre juif, le rabbin Raschi, qui mourut à Troyes en 1040, avait conté l'aventure d'une façon presque identique : « Pourquoi es-tu destendu dans le puits ? demanda le loup. — C'est qu'il y a ici, répond le renard, de la viande et du fromage pour manger et se rassasier ». En même temps il lui montre une forme ronde qui n'était que le reflet de la lune dans l'eau et qui ressemblait à un fromage 2.

Le Roman de Renart ne semble pas avoir connu cette forme de l'histoire. Il y a bien une allusion de la branche I qui parle de la réverbération de la lune prise par le loup pour un fromage:

C-iel fis pechei" en la fonteine Par nuit, quant la lune estoit plene.

De l'ombre de la blance image Quida de voir, ce fust furmage.

(v. 1057 sq.)

Mais ces vers se rapportent moins à notre épisode qu'à un thème bien connu de la littérature écrite et de la littérature orale d'après lequel tantôt le renard lui-même, tantôt le loup, sur le conseil du renard^ se remplit, jusqu'à en éclater, de l'eau d'une rivière en croyant absorber un fromage qui n'est que l'image de la lune ^. Mais l'absence dans le Roman de Rena.rt de cette forme qu'a l'histoire dans les deux fables juives n'exclut pas la possibilité que nos trouveurs se soient inspirés, pour modifier le conte original, de la tradition orale vivant autour d'eux. Cette tradition ayant pour fond l'illusion produite par le reflet de lalunenedevaitpas avoirune expression unique. Rien n'est plus commode en effet pour exploiter la naïveté des pauvres d'esprit que les erreurs auxquelles peut donner lieu ce phénomène. Ces erreurs peuvent être multiples ; on peut diversifier à l'infini les effets de cette cause unique. S'il est tout un groupe

1 P. 144 sq.

2 Gelbhaus, Ueber Slo/fe altdeutscher Poésie, Berlin. 188G, p. .'^)8 sq. et Derenbourg, Directovium, p. IX note. La littérature orale

de l'Espagne et du Portugal connaît encore cette forme de l'aventure: Antonio de Trueba, p. 91 sq. et Goelho, p. 14.

3 Hervieux. II, p. 532; Marie de France, fable 49; Arnaudin, ]). 116; Jahrb. f. rom te. engl. Lit., IX, p. 401; Kolmatschevsky, p. 77 ; Campbell, I, p. 272 ; cf. le 46e conte de Nicole Bozon.

de contes où c'est un fromage qui fait les frais de la mystification, on comprend sans peine qu'il doit en exister certains autres où le mirage est dififérent. Ainsi, dans un conte breton, l'image delà lune est prise pour une jeune fille bien en chair (|ue le loup veut aller embrasser *. Dans le Pantchatantra, un lièvre emmène l'éléphant au bord d'un lac et lui montre le disque de la lune qu'il prend pour le roi des lièvres et auquel il demande pardon d'avoir écrasé quelques-uns de ses sujets 2. Bien mieux, dans ce même recueil, un lièvre conduit un lion auprès d'un puits profond et lui montre son image réfléchie par l'eau ; le lion croit que c'est un de ses ennemis qu'il cherche et se précipite pour le tuer 3.

La réverbération de la lune est absente de ce dernier conte et y est remplacée par celle de la figure de l'animal. Est-ce là une véritable substitution ? Je ne le crois pas. Cette seconde manière n'est pas sortie de la précédente; ce sontplutôt deux utilisations difi'érentes d'un thème général qui est la reproduction par l'ombre ou par la lumière de n'importe quel objet sur un plan clair ou obscur. La reproduction de la lune a donné naissance à une foule de légendes, telles que celle desMalinois qui croient la nuit que leurs murailles sont en feu et apportent des pompes pour éteindre cet incendie '*; elle a produit les contes et les fables du loup qui boit, jusqu'à en éclater, l'eau de l'étang, persuadé qu'il atteindra un frbmage imaginaire. Parallèlement, l'illusion produite par la reproduction de la figure dans l'eau est devenue la gracieuse histoire de Narcisse en même temps que celle du lion qui se jette dans un puits pour tuer son ennemi.

N'est-ce point là la clef de la première partie du récit du Reinhart et delà branche IV? Le goupil descendant au moyen d'un seau pour retrouver sa femme, le loup aboyant après son ombre qu'il s'imagine être Hersent, n'est-ce pas une peinture qui est pour l'Europe le pendant de ce qu'est pour l'Inde la peinture du lion se précipitant dans l'eau à la chasse de son ennemi ? Il est évident que cette dernière scène n'est pas la cause génératrice du motif français. L'emprunt serait impossible à démontrer, et il suffit de les considérer attentivement l'un et l'autre

* Rev. des Trad. pop., I, p. 363.

2 Trad. Lancereau, p. 216.

3 Ibid. p. 75.

♦ Rev. des Trad. pop., II, p. 163. • -.

pour voir que le conte du Payitchatantra n'a pas servi de modèle au conte du Roman de Renart. L'aventure du puits avait jeté ses racines dans tout l'Orient aussi bien que dans tout l'Occident; l'Inde et la France, chacune à sa façon, nous ont conservé des spécimens nous montrant qu'à cette aventure s'était incorporé le motif de la méprise d'une ombre prise dans l'eau pour une figure réelle. Le thème primitif et fondamental de deux animaux se rencontrant au bord d'un puits est profondément altéré dansle Pantchatantra, presque anéanti, parce qu'il est noyé au milieu d'un contexte qui devait fatalement en faire disparaître les traits principaux et caractéristiques. Dans la branche IV et dans le Reinhart, l'histoire étant isolée,on saisit davantage les linéaments anciens, et la superposition du motif de la rétlexion du visage ressort plus nettement.

Cette superposition, on a pu le remarquer, y est double ; elle est appliquée à Renart d'abord, puis à Isengrin ; tous deux sont victimes de la même illusion ; Renart croit apercevoir Hermeline, Isengrin est persuadé qu'il a devant lui Hersent. Celui-ci est détrompé par Renart dans la branche IV, ou plutôt il y a une solution de continuité dans le récit ; car le lecteur est très surpris de voir qu'Isengrin qui était si inquiet de la présence de sa femme n'a plus ce souci en tète dès que Renart lui a appris qu'il est mort et que son âme est au Paradis. La situation est plus logique dans le Reinhart où Isengrin reste persuadé que sa femme est avec son compère, bien que dans un lieu de délices. Cette variation d'un texte à l'autre prouve que le motif n'a été appliqué qu'incidemment au loup, qu'il n'a été introduit pour celui-ci que comme motif épique, c'est-à-dire pour faire de cette histoire un des épisodes de la guerre du loup et du renard à propos des rapports criminels de celui-ci et de la louve. Atin d'amener une allusion à cet événement, un des centres principaux du cycle, on s'est servi du motif môme qui avait amené Renart dans le puits, à savoir le désir de rejoindre sa femme.

Pour Renart, au contraire, on ne peut dire que l'attribution de ce motif ait une cause épique. Était-il bien dans le caractère du goupil de descendre ainsi par amour pour son épouse ? Un tel accès de tendresse conjugale ne déroute-il pas l'opinion que donnent de lui la plupart de ceux qui ont chanté ses faits et gestes? Qu'est en effet, suivant la tradition générale, pour ce chevalier d'industrie, celle qu'il appelle « sa chère Hermeline »

sinon une sorte d'esclave propre à faire cuire le gibier qu'il rapporte de ses expéditions ou à bander ses plaies quand il rentre au logis ensanglanté et tout meurtri ? Les effusions affectueuses ne sont guère le fait de cet aventurier dont la vie se passe sur les grands chemins, dont les courtes apparitions au foyer ne sont que des trêves forcées, imposées par la peur ou la maladie, à son besoin d'agitation et de désordre. D'ailleurs, nous le savons, la réputation même d'Hermeline n'était pas telle, toujours à en croire nos poètes, qu'elle put inspirer à son mari un attachement et un respect sans bornes. Le ménage Renart se présente à nous comme un de ces ménages louches^ comme une association de deux êtres vicieux dont la complicité dans la tromperie et la reconnaissance tacite d'une mutuelle liberté font toute l'union. Comment donc ne pas être étonné en face de Renart pris d'une soudaine tendresse pour un objet qui en est si peu digne et s'exposant à la mort pour joindre celle dont nous nous attendrions plutôt à le voir heureux d'être débarrassé ? Mais ce contresens s'explique si l'on suppose que le trouveur, voulant expliquer la chute de Renart dans le puits, s'est inspiré d'une autre forme dû conte dont faisait partie le motif de la réverbération delà figure dans l'eau du puits ; celui de la soif ne lui a pas paru assez dramatique ; il l'a conservé, il est vrai ; les vers suivants en font foi :

Si ot moult grant talent de boivre Cilz qui bien sot la gent deçoivre.

Un puis avoit enmi la cort :

Renars le vit, celle part court Pour sa soif que il volt estaindre.

(V. 143sq.)

Mais il l'a vite laissé de côté pour porter tout son effort sur l'autre qui était certes une matière plus riche en développements intéressants.

Primaut chanteur et glouton.

Constitution particulière de la branche XIV. — Sa ressemblance avec les chaînes de contes si fréquentes dans la littérature populaire.— Analyse de l'épisode de Primaut s' enivrant et chantant dans une église. — Le Riinacrt et une allusion de la branche VIII ne le font ni s'eniver, ni chanter, mais sonner les cloches, — Ces trois motifs, l'enivrement, le chant et la sonnerie des cloches se retrouvent dans dilTérents contes oraux. — De l'épisode de PHviaut à la panse trop pleine. — En quoi il se rattache à la littérature populaire et non à la littérature classique.

La branche XIV est, dans sa presque totalité, consacrée à la guerre entre le loup et le goupil ; on peut même tenir tout son début, qui traite de certaines affaires entre Renart et Tibert le chat, comme un fragment à part, une sorte de petite branche isolée *. A partir du vers 199, Renart n'a plus en face de lui que Primaut, ce soi-disant frère d'Isengrin, mais qui, nous l'avons vu plus haut, n'est autre qu'Isengrin lui-même caché sous un nom différent. ^ Cette seconde partie se compose de cinq aventures qui forment une série plutôt qu'un groupe; rien ne serait troublé dans la narration, rien ne serait amoindri de l'intérêt qui peut en résulter, si. l'on s'avisait de les déplacer toutes, sauf pourtant la dernière qui sert d'épilogue; encore même serait-il possible de lui enlever ce caractère d'épilogue au moyen d'une légère modification et de donner à une des quatre autres la forme d'une conclusion. De même, rien ne serait plus aisé que d'augmenter le nombre de ces aventures, d'intercaler parmi elles un ou plusieurs épisodes empruntés à d'autres branches traitant du loup et du gou-

• Il a été considéré comme tel par un certain nombre de manuscrits, et, dans l'édition Méon, il constitue une branche distincte, la huitième.

- Voir ci-dessus p. 200 note.

pil *: c'est comme une rangée de perles de grosseur et de valeur uniformes dont on pourrait changer la disposition et diminuer ou multiplier le nombre à volonté . Mais, semblable au fil qui relierait ces perles, il y a entre ces cinq aventures une idée commune qui sert de transition; cette idée commune, c'est la bêtise du loup qui, sans cesse trompé par Renart, veut chaque fois se venger et se laisse de nouveau prendre aux ^ belles paroles et aux séduisantes promesses de son ennemi, jusqu'à ce qu'il soit enfin réduit à l'impuissance et incapable de bouger. ,'

Par vos ai este escharnis '

Et batu et mal atorne. /

Ja ne vos sera pardone, ;

Ja ne morres que par ma mein. !

(v. 930 sq.) '

dit Primant à Renart qui Ta fait battre dans une église où il s'était enivré, battre sur la route par des marchands auxquels il avait cru dérober des poissons en faisant le mort, battre par un paysan dont les jambons l'avaient tant engraissé qu'il n'avait pu sortir par où il était entré, battre enfin par des chiens au moment où il croyait être maître d'une troupe d'oies. Et, malgré tous ces déboires, il consent à aller jurer une nouvelle amitié à Renart dans un lieu sacré qui n'est autre qu'un piège où il laisse une de ses pattes. '

Or, si nous considérons la façon dont la littérature orale traite les aventures du loup et du renard, nous voyons qu'elle procède aussi très souvent par coordination de récits. Sans doute» chacun de ces récits peut se rencontrer çà et là à l'état isolé ; mais il n'est guère de recueils de contes qui ne renferme un de ces chapelets d'aventures ayant trait aux tours multiples et sans cesse renouvelés que joue le goupil au loup; et, là aussi, le fil conducteur est la naïveté de celui-ci. Il est berné une première fois; il veut dévorer son dupeur; celui-ci le radoucit, lui fait entrevoir une proie inespérée et un succès certain; il est de nouveau berné, de nouveau radouci et alléché, et ainsi

1 D'ailleurs cette intercalation existe de fait dans certains manuscrits qui, outre ces cinq aventures, en renferment d'autres, celle de Renart et de Primant qui vendent les vêtements du prêtre pour un oison, celle de l'oison dévoré par un vautour. Voir pour cela l'édition Méon, fin de la branche IXet débutde la branche X, ouïe volumelll de Martin pour la branche XIV.

RENAFtï ET LE LOUP 239

de suite jusqu'à ce qu'il perde la vie. De cette sorte se trouvent rangées les unes à la suite des autres, mais dans un ordre qui varie suivant les caprices du conteur, les histoires de la Pêche à la queue, des Charretiers, du Baptême du beurre, de la Panse trop remplie, du Loup ivre dans un cellier, de la Lune prise pour un fromage, et bien d'à utresdont chacune a pour but de montrer la force impuissante du loup aux prises avec un ennemi faible mais rusé. Hien n'est plus caractéristique en ce genre que les aventures d'ilmola de la littérature orale des pays du Nord et en particulier de la Finlande, lesquelles constituent comme une comédie à cent actes divers qui se joue entre le renard et l'ours.

Ces chaînes de contes ont sans doute existé très, anciennement; les narrateurs de profession ont dû les former dès qu"il y eut en circulation un nombre assez considérable de récits ayant pour sujet commun l'animosité du renard et de l'ours ou du loup. Loin de moi la pensée de vouloir établir quelque analogie entre la constitution du Roman de Renart lui-même et celle de ces chaînes de contes. Il n'y arien de commun entre elles. Mais ce qui doit nous frapper, c'est la ressemblance de la branche XIV avec ces chaînes. La marche des événements et la transition de l'un à l'autre sont identiques de part et d'autre. De plus, sur les cinq aventures qui composent cette branche XIY — l'aventure de Primant et les Oies (v. 844- 897) est insignifiante et peut être écartée, — quatre figurent presque invariablement dans les chaînes de contes populaires et en sont des anneaux inévitables. Enfin, le style lui-même de la branche XIV rappelle la narration brève et sèche qui est propre à la littérature orale ; comme elle, il a l'allure rapide, va droit à son but,sans digressions et sans se charger d'incidents étrangers au sujet ; comme elle, il vise à la netteté et <à la clarté plutôt qu'à la grâce et à l'élégance.

Nous avons vu déjà ce qu'il faut penser de l'aventure de Primant essayant de dérober des poissons en faisant le mort ; ce n'est qu'une variante de celle de Renart ayant recours, mais avec succès, à la même ruse, et provoquée justement par la formation de ces chaînes de contes. Nous étudierons plus loin l'aventure du serment d'amitié prêté sur un piège. Contentonsnous d'étudier maintenant l'épisode de Primant ivre et chanteur (v. 199-540) et celui de Primant à la panse trop remplie (v. 647-840).

Renart a dérobé à un prêtre une boîte d'hosties. Il rencontre Primant qui est afFamé. 11 lui en donne deux qui ne font qu'aiguiser son appétit, et, pour le contenter, il le mène à l'église d'un moutier où ils pénètrent par un trou qu'ils creusent au seuil. Après avoir dévoré toutes les hosties qu'elle renfermait, ils avisent une huche pleine de pain, de viande et de vin; ils la pillent. Mais le vin ne tarde pas à monter à la tète de Primant que son compagnon fait boire outre mesure ; il déclare qu'il veut chanter la messe. Grande joie de Renart :

Bien porras, fetil, tel chant fere Qui tetornera a contraire.

Chanter ne dois nus, bien le sez, Devant que il soi ordenes.

Nus ne doit estre chapeleins Se il n'est corones au meins.

Primant accepte d'être tonsuré, et Renart, au moyen d'un rasoir qu'il a découvert dans une armoire, lui pratique une large couronne sur la tête. Puis iî lui fait sonner les cloches :

Les cordes cort tantost saisir.

Les seins sone de grant aïr.

A glas sone et a quareignon.

(v. 437 sq . )

Gela fait, Primant endosse l'aube,la chasuble, et,pendant qu'à l'autel, devant le missel ouvert, il crie et hurle à pleins poumons, Renart regagne le trou par où ils sont entrés et s'enfuit après l'avoir soigneusement bouché. Le prêtre, éveillé par le son descloches et les chants de Primaut, se lève, va droit à l'église et regarde dans l'intérieur par une fente de la porte. A la vue du loup, il va chercher de l'aide dans les rues. On arrive en foule et on ouvre la porte. Primaut n'a que le temps de retirer ses vêtements et de courir vers le trou ; il le trouve obstrué . Atfolé par la peur et par les coups qu'il reçoit de toute part, il prend un vigoureux élan et saute dehors par une fenêtre haute de dix pieds et demi qui était par hasard ouverte. Il retrouve au fond d'un bois Renart qui le persuade sans peine que c'est le prêtre qui avait bouché le trou.

En regard de cette scène on peut mettre celle de la branche XII (v. 789-1400) où Renart chante vêpres dans une église avec

Tibert. Richard de Lison, l'auteur de cette branche, bien qu'il prétende avoir tiré la matière de son récit d'un ouvrage latin, l'avoir « translatée en romanz », s'est évidemment inspiré de la branche XIV. Le prêtre qui, dans celle-ci, aperçoit le loup par un trou le prend, suivant certains manuscrits *, pour un diable: il en est de même dans la branche XII : le vilain qui a le premier aperçu le chat pendu à la corde de l'église s'enfuit de peur et crie j)artout

Que as cordes a un diable.

Sans doute, le motif de l'ivresse a disparu, ainsi que celui du trou bouché par Renart, mais le cadre est bien le même. Ce qui prouve surtout l'emprunt, c'est le partage de deux fromages qu'ils trouvent dans l'église et qui rappelle le pillage des hosties et du contenu de la huche de la branche XIV.

Ce dernier trait est absent des vers du Reinaert qui font allusion à une scène analogue : « Je le fis moine à Elmar où nous nous étions retirés du monde ; mais il ne put supporter ce genre de vie. Je fis en sorte qu'il se liât les deux pieds de devant à la corde de la cloche. Il aimait tant à sonner qu'il voulut apprendre ù le bien faire. Il s'en tira à sa honte, car il sonna si violemment que tous ceux qui passaient dans la rue ainsi que les habitants du couvent crurent que c'était le diable et coururent voir d'où venait ce tintamarre. » (v. 1480-1493) . Seule aussi, la sonnerie des cloches fait le fond de l'aventure dans l'une des allusions de la branche VIII :

Car jel fis moigne en un moster Et si le fis devenir prestre.

Mais au partir n'i vousist estre Por une teste de sengler.

Car je 11 fis les seins soner.

Si vint li prestres de la vile Et des vlleins plus de deus mile Qui le bâtirent et fusterent ; A bien petit ne le tuèrent.

(v. 126 sq.)

Cette différence entre les versions de la branche VIII et du Reinaert qui ne présentent que le motif de la sonnerie des cloches et la version de la branche XIV qui renferme en outre

' Martin, III, p. 520.

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