‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 25 sur 55 · L. SuDRE. Rennrl · texte numérisé non relu

L. SuDRE. Rennrl

ceux de l'ivresse et du chant, nous avertit que celle-ci no peut guère être un conte simple et qu'elle doit être le résultat d'une juxtaposition faite peu à peu d'éléments divers et hétérogènes.

Voici en effet deux histoires relatives au loup, où, sans être ivre, et uniquement par bêtise, il attire les gens par son chant. La première est dans la collection des Fahulae extravagantes . Le loup rencontre près d'un bourg des chèvres qui, à son approche, se cachent dans un four. Elles refusent d'en sortir, voulant, disent-elles, entendre la messe avant d'être dévorées par lui, et elles lui demandent de la chanter. Lui, se croyant évêque, hurle de toutes ses forces ; les voisins accourent et le rouent de coups *. Il était tout naturel, presque inévitable que cette scène changeât de théâtre, que la messe si désirée par les chèvres fût chantée dans une église et non plus auprès d'un four. Nous voyons cette transformation opérée dans une variante basque. Les chèvres emmènent le loup dans une église où elles doivent servir de chantres, et le loup se met à hurler de telle façon que les chiens arrivent et le mettent en pièces 2. Voilà pour le motif du ch^mt de Primant dans l'église .

Dans le Romulus de Munich ^ et dans son dérivé, le Ro7nulus de Berne ^ un conte isolé nous montre aussi le loup en train de chanter, mais, cette fois, dans une intention moins édifiante. Rencontrant un chien affamé, mal nourri par son maître, il lui conseille de le poursuivre sans l'atteindre lorsqu'il le verra prendre un agneau, de façon à décider cet avare à mieux traiter son serviteur et à lui donner les forces nécessaires pour bien garder son troupeau. Le loup s'empare ainsi de deux agneaux, et le chien reçoit désormais une pitance convenable. Une autre fois, le loup veut dérober un agneau. Mais le chien s'y oppose et, pour le dédommager, il l'emmène au cellier dont il n'avait pas la garde ; là, ils trouveront de la viande, du porc et du vin. Le loup fait si bonne chère qu'il s'enivre, chante à gorge déployée, attire par ses cris le maître du logis qui le rosse d'importance.

Ces deux motifs, celui du loup qui chante la messe dans une église par présomption naïve et celui du loup qui chante à la

1 Hervieux, II, p. 737.

2 Cerquand, n° 115.

3 Hervieux, 11, p. 739.

♦ Ibid. p. 749.

suite de libations prolongées ne sont au fond qu'un seul thème plus simple, celui de l'animal à la voix discordante qui veut envers et contre tous faire résonner les échos de ses accents. Le PantcUatantra nous l'a conservé dans le conte de Y Ane chanteur. Un âne n'ayant pu résister, malgré les objurgations d'un chacal, à l'envie de faire entendre les accords de sa voix, est battu par le garde du champ où ils errraient la nuifi. Ce thème s'est scindé, nous venons de le voir, en deux thèmes différents, l'un faisant du loup un évèque, l'autre un ivrogne, et ceux-ci, à leur tour, se sont fondus en une scène unique, celle de Primant qui, excité par les fumées du vin, célèbre la messe à l'autel et attire tout le voisinage par ses modulations.

Reste à expliquer la présence d'un troisième facteur de cet épisode, la sonnerie des cloches, que la branche VIII et le Reinaert ont considérée comme l'unique base de l'aventure. Ce motif semble bien être de sa nature un motif à part et indépendant de celui du chant ; la preuve est qu'il le remplace dans certains contes de la littérature populaire, par exemple dans ce conte agenais où le loup attire les gens non point par sa voix, mais par la malencontreuse idée qu'il a de faire tinter la cloche de l'église où il se trouve en compagnie d'une chèvre. Ils y sont entrés par un trou de la porte ; le loup ne pouvant plus sortir, tant il est enflé par la miche de pain qu'il a dévorée, grimpe, sur le conseil de sa compagne, à la corde de la cloche qui sonne à toute volée, et aussitôt les paysans accourent avec des fourches et des bâtons 2.

Nous surprenons donc encore ici, chez le trouveur de la branche XIV, une tendance à réunir en un seul faisceau des contes divers : au chant du loup dans l'église, il a non seulement ajouté le trait de l'ivresse, mais aussi celui de la sonnerie de la cloche, et, tous trois, on peut eu juger par les recueils qui nous les ont conservés et aussi par leur naïveté, lui ont été transmis par la voie orale et populaire.

Le conte agehais que nous venons d'analyser, et dontla scène se passe dans l'église, a comme conclusion le tableau des efforts

1 Panlchatantva, trad. Lancereau, p. 330 sq. Voir un rapprochement des différentes variantes de ce récit dans Kolmatschevsky, p. 48. Voretzsch, 1er art. p. 172 , et Gerber, p. 66, contesstent le rapport entre nos contes européens et ce motif oriental. Tl« voient dans cette coïncidence un simple résultat du hasard.

2 Bladé, Contes agenais, -çAIQ; Contes gascons, III, p. 15!)

que fait le loup pour repasser par le trou qui lui a servi d'entrée ; n'y pouvant réussir à cause de sa panse trop remplie, il grimpe à la corde de la cloche. Le même tableau se retrouve dans la plupart des contes où la scène se passe dans un cellier et où le loup s'enivre et chante. « Quand ils eurent bu, dit une variante landaise, le loup n'y tenait plus et se mit à chanter sans plus attendre, criant et hurlant comme un fou^ faisant un tel vacarme que la batterie de cuisine en tremblait à l'autre bout de la maison. Entendant cela, le renard s'éclipse sans rien dire. En même temps les gens de la maison se réveillent ; ils accourent

tout ébahis le loup ne chante plus ! Il gagne le trou au plus

vite ; mais il avait trop rempli sa panse et ne pouvait plus passer ; il manqua d'être mis en pièces. A force de peine, il se vit enfin dehors et il s'en alla en trébuchant, laissant la moitié de son cuir sur la place » *. Ce même épilogue se retrouve dans une variante transylvanienne ^et dans une variante hongroise^. Ainsi au motif du loup ivrogne et chanteur est lié souvent celui du loup glouton qui aie ventre si gonflé qu'il ne peut plus sortir et s'échapper.

Le premier, seul, figure * dans le court épisode rapporté sous forme d'allusion dans la branche VI (v. 704-731), lequel correspond à un récit très peu étendu, lui aussi, du Retnhart (v. 499- 550). L'épisode, dans le Grlichezare, suit l'histoire où, Reinhart ayant procuré un jambon à Isengrîn, celui-ci et les siens le dévorent sans en rien laisser. Reinhart, pour se venger, les emmène étancher leur soif dans un cellier voisin. Le loup, mis en gaîté, chante une chanson « à la manière de son père ». Tout à coup six hommes se montrent avec des gourdins. La porte est fermée ; Isengrîn et dame Hersant sont obligés, après maints horions, de sauter par-dessus une haie. De même, dans la branche VI :

« Un jor que mangai d'un bacon Grant talant avoie de boivre : La me sous molt bien deçoivre.

Tu me deïs que d'un celer T'en avoit on fet celerer,

1 Arnaudin, p. 124 sq.

2Haltrich-Wolff, p. 41.

3 Teza, p. 71.

♦ Il en est de même dans un conte finnois (Schreck, p. 199), et dans un conte esthonien {R. Fuchs, p. GGLXXXIV).

En ta garde estoient li vin Toz tens au soir et au matin.

La me menas bien a envers.

Tu m as chante de meint fax vers. »

Ce dit Renars : « Or as tu tort.

De ce sui bien en mon recort Que tant bous que tos fus ivres.

Si te vantas que tôt sans livres Chanteroies bien un conduit.

Puis conmenças a si grant bruit Que tuit cil de la vile vindrent Quia grant merveille le tindrent.

(v. 704 sq.) (1)

Le motif de la panse trop remplie est aussi absent de la scène d'ivresse dans l'église de la branche XIV. Renart a bouché l'ouverture par où ils s'étaient glissés à l'intérieur, et, de guerre lasse, Priraaut poursuivi se sauve par une fenêtre. Cette fin, toute naturelle qu'elle est, n'en estpas moins inattendue. Pourquoi le trouveur qui jusqu'ici a suivi pas à pas la tradition, qui a représenté le loup non seulement buvant de façon a être ivre et à oublier toute prudence en chantant, mais encore dévorant toutes les provisions du prêtre de façon à avoir le ventre plein, l'abandonne-t-il brusquement ? Pourquoi, au lieu de nous montrer Primant essayant de sortir par le trou de la porte et n'y réussissant point parce qu'il est trop gros, nous le dépeint-il ne trouvant plus de trou et sautant par une fenêtre haute de dix pieds, en émule du héros Tristan pourchassé dans une église par les émissaires du roi Marc ?

Si l'on a imaginé cette conclusion, c'est qu'en conservant la forme originale on se serait exposé, dans la branche XIV, à une répétition du plus mauvais effet. La troisième aventure de cette branche est justement le conte où Primant est devenu si large pour s'être bourré de lard chez un paysan, qu'il ne peut parvenir à suivre Renart qui a franchi le premier le trou par où ils ont pénétré. Il supplie Renart de le tirer de là :

> Voretzsch, 1er art. p. 176. insiste sur le rapport qui unit l'allusion de la branche VI et l'épisode du Reinhart et qui prouve que tous deux remontent à un prototype commun. Il ajoute, et cela concorde avec notre manière de voir, que le poète de la branche XIV, dont le développement est si différent, a pu fort bien ne pas utiliser ce prototype et puiser dans la tradition orale.

Renars as orreilles le prist, A deus meins et si sache et tire, A pou le cuir ne li descire.

Et onques ne sot tant tirer Que d'iloc le poûstoster.

(v. 720 sq.)

Il va alors chercher une corde, la lui passe autour du cou et, tout en disant hypocritement

Leirai je ci monconpaignon?

Nenil, que je puisse par De.

(v. 750 sq.)

il donne de terribles secousses qui enlèvent la peau du malheureux. Aux hurlements de douleur de Primant, le vilain s'éveille. Il arrive, une chandelle à la main, et veut le frapper de son bâton. La chandelle s'éteint. Il court au feu pour la rallumer ; mais, pendant qu'il est baissé, Primant le saisit aux « naches ». Le vilain pousse des cris qui attirent sa femme. Plus elle frappe Primaut, plus il serre les mâchoires :

Ne le voloit Priinaulz laissier, Einz le teneit et bel et gent.

(v. 798 sq.)

Forceestàla femme d'appeler les voisins à l'aide. Elle ouvre la porte, et Primaut en profite pour s'échapper.

Cet épisode étant tel, il était impossible, on le voit, au trouveur de la branche XIV de reproduire le trait de la panse trop remplie dans l'aventure de Primaut à l'église ; on ne peut que le louer d'avoir si légitimement été infidèle à ses modèles.

Quant à l'épisode en lui-même de Primaut retenu dans sa fuite, on nous accordera, je pense, après ce qui précède, qu'il doit être, comme les autres épisodes de la branche XIV, rattaché à la tradition orale. La tradition littéraire a, en effet, traité ce sujet d'une façon assez différente. Chez elle, la scène est plus simple : l'animal prisonnier a pénétré dans le garde- manger de lui-même, sans y être amené par personne. Quand il se plaint de ne pouvoir sortir, un autre personnage survient qui lui dit de patienter et d'attendre qu'il ait repris ses dimensions ordinaires :

Si vis, ait, efifugere istinc, Macra caviim répètes quem macra subisti. *■

Le récit est construit comme celui de la fable le Bouc et le Renard : un personnage vient faire de la morale à un autre qui s'est imprudemment mis dans l'embarras. Celui-ci, dans le cas présent, n'est pas invariablement le même animal : c'est un renard dans les fables ésopiques 2, un mulot dans Horace, une souris dans Saint Jérôme 3, un serpent dans Grégoire de Tours ^. De même celui dans la bouche duquel est placée la sentence finale n'est pas non plus un pei'sonnage fixe : c'est tantôt un animal de la même espèce que le prisonnier, tantôt un animal différent, tantôt enfin un homme. Le caractère didactique étant prédominant dans cette fable, sa fin unique étant de montrer l'imprévoyance du glouton en général, le thème reçoit aussi bien son application avec tels personnages qu'avec tels autres.

Il n'en va pas de même dans la littérature orale qui a transformé ce thème et, au lieu de le faire servir à une leçon morale, l'aprésenté comme un moyen ingénieux de se débarrasser d'un adversaire gênant ^. Le fond de l'aventure a été conservé, mais pour une destination différente. Si les deux personnages ont été maintenus, l'un est la victime de l'autre passé au rôle de perfide conseiller. Gela étant, on comprend pourquoi l'affaire se passe presque invariablement entre le renard et le loup. C'est le renard qui mène le loup au gardemanger, comme ailleurs il lui enseigne à pêcher, lui fait faire le mort sur la route, lui verse rasade sur rasade pour l'amener à chanter. L'aventure est entrée dans le cycle que les conteurs populaires ont peu à peu formé de toutes sortes de thèmes qui, la plupart, n'avaient nullement pour base l'animosité du renard et du loup, et, une fois introduite dans ce cycle, elle a revêtu

1 Horace, Ep. I, vu, v. 33 sq.

^ Babrius, n» 86 ; Esope, Halm, nos 31 et 31<i.

3 Opéra, Paris, 1706, tome IV, col 665.

<■ Hislovla ecclesiae Francoruni, livre IV, ch. iv, p. 22 (Éd. Guadet et Taranne) .

^ Une seule variante populaire, à ma connaissance, reproduit la fable èsopique ; c'est une variante bretonne (Sébillot, C. pop. de la Eté Bretagne, III, p. 365). Dans les Contes de Nicole Bozon, noi45, c'est aussi le renard qui est victime de sa gloutonnerie et c'est le chat qui l'encourage à se régaler outre mesure.

tous les caractères de ces contes qu'elle allait coudoyer, unis tous entre eux par l'idée commune de cette guerre entre les deux animaux. Le loup devient le glouton obligé ; le renard qui, dans la forme originaire, pouvait aussi bien tenir ce dernier rôle est érigé en mauvais génie du loup. Si, comme pour conserver au conte quelque trace de son ancienne constitution, on le fait entrer avec le loup dans la cachette aux jambons, il a soin d'en sortir avant d'être trop enflé. Autre part, il se gardera de suivre son compagnon; il restera dehors, et, au moment voulu, il ira chercher et appeler les gens du voisinage *. C'est bien le même renard qui, pendant que le loup péchait, courait avertir la femme de la ferme et l'attirait du côté de l'étang. Cette femme elle-même, dont la présence, nous l'avons vu, est devenue un trait inséparable de toutes les scènes de ce genre, apparaît dans notre branche sous les traits de la femme du vilain que Primant est en train de mutiler :

Sa feme sailli erraument,

Si tint un baston en sa mein ^.

(V. 792 sq.)

1 Hervieux, II, p. 705; cf. Jahrb. f. rom. u. engl. Lit., IX, p. 400, et Haltrich-Wolff, p. 500.

2 Dans certains manuscrits, le bâton est remplacé par une quenouille que porte la paysanne, tout comme la mère Martinet dans l'aventure de Tibert à&l^i br. I. De même, d'ailleurs, la façon dont ici Primaut saisit le vilain et paralyse ses mouvements rappelle la mutilation faite par Tibert au prêtre Martin. J'aurai plus loin l'occasion de revenir sur ce rapprochement. Cette même branche I renferme aux vers 1050 sq. une allusion très précise à notre épisode :

Trois bacons avoit en un mont Ghes un prodome en un larder :

De cous li fis ge tant manger, N'en pot issir, tant fu ventrez, Par la u il estoit entres.

Le nombre de trois bacons que l'on retrouve dans la branche XIV V. 666:

A trois bacons moult bien sales

semblerait indiquer une relation directe entre les deux passages. Mais il est assez curieux que deux manuscrits de la branche I qui ne contiennent pas la branche XIV(voir Var. p. 28) portent ce nombre àdix, ce qui ferait supposer que les manuscrits qui contiennent les deux branches ont fait une correction dans les vers de l'allusion de façon à faire concorder les deux textes.

En somme, ce conte a été enchâssé par la littérature orale dans un cadre nouveau et y a perdu sa simplicité antique, tout en gagnant du plaisant et du pittoresque. C'est sous cette forme renouvelée, et muni de tous ses développements postérieurs, que les trouveurs de Renart l'ont connue et fait passer dans leur collection.

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