REXART TEINTURIER ET JONGLEUR
De l'originalité que parait offrir dans son ensemble la branche It». — Analyse deoette bi'anche. — L'épisode de Renarl teinturier ne peut pas dériver du conte indien le Chacal bleu. — Existence dans la littérature orale de tous les pays du motif de l'animal qui se déguise. — L'épisode de Renart noir dans la branche XIII n'est qu'une imitation de celui de Renart teinturier. — La transformation de Renart en jongleur et son baragouin sont des inventions du poète.— Rapports de la scène du vol delà vielle avec une scène de la branche XIV; antériorité de celle-ci. — A cette branche XIV sont empruntés les détails de la scène du serment de Poncet sur la tombe d'un martyr. — De l'élément religieux renfermé dans cette scène. — La dispute entre Renart et Hersent, la noce de Poncet et d'Hermeline, la bataille d'Hersent et d'Hermeline n'ont point de prototypes. — Conclusion du chapitre Renart et le loup .
L'originalité, on a pu en juger par ce qui précède, n'est pas précisément le fait des trouveurs qui ont collaboré au Roman de Renart. J'ai montré, au début de cette étude, la façon de procéder de nos poètes et la contrainte presque absolue qu'ils s'étaient imposée de ne pas se mouvoir en dehors du cercle tracé avant eux par la fable classique ou par le conte populaire. Toujours esclaves d'une tradition, ils ne prennent guère de libertés avec leur matière que pour en développer plus ou moins le fond et lui donner telle ou telle forme qui répond à leur goût et à leur tour d'esprit particulier. Séduits par certains traits de leur modèle, qui se prêtent soit à une description, soit à une peinture comique, ils s'y attardent complaisamment et, quelquefois avec un talent réel, trop souvent hélas ! avec un dédain absolu de la mesure et de l'à-propos, mettent en œuvre et déversent à grands flots toutes les ressources de leur imagination mobile et enfantine. Mais tout cet amas de détails adventices, tout ce luxe débordant de complications et d'imbroglios laisse entier et intact le squelette d'un conte
emprunté qu'ils ont seulement pourvu d'une chair plus opulente et d'un sang plus riche. Pour d'autres encore, nous l'avons vu, l'invention consiste à s'emparer d'un sujet déjà traité par leurs devanciers et à le renouveler ou Tamplifler par toutes sortes de reprises et de retouches : les noms des personnages ont changé ; les aventures ont une cause et une fin diflérentes; mais, là encore, il reste toujours assez de traces du récit original pour dévoiler l'artifice et mettre à nu la supercherie de ces prétendus innovateurs : de tels morceaux ne sont pas des arbustes isolés, mais les rameaux les plus éloignés d'un tronc unique. En un mot, nous n'avons pas encore rencontré sur notre route, je ne dis pas une branche, mais même un fragment de branche créé de toutes pièces par un trouveur et sans aucun lien de parenté avec quelque récit similaire,
La branche I^, celle qui porte en général pour titre Renart teinturier, semble pourtant faire exception par ses détails et par son ensemble, et se présenter à nous comme une production toute nouvelle. Dans les autres branches, alors que les animaux se rapprochent le plus des hommes par leurs mœurs et leurs actions, on les reconnaît facilement sous leur masque d'emprunt. Ici, au contraire, on remplacerait les animaux par des hommes que la marche de l'action n'en serait point amoindrie. C'est une sorte de joyeux vaudeville, de grosse farce bourgeoise où les bêtes tiennent tous les rôles, mais après avoir laissé dans les coulisses tout ce qui pouvoit raijpeler leur naturel et s'être compètement travesties en personnages humains.
Renart, dont la tête est comme mise à prix après les tours pendables qu'il a joués au roi et à ses barons, s'enfuit à toutes jambes. Une fois hors de leurs atteintes, il s'arrête sui- un tertre et là, la face tournée vers l'Orient, il adresse à Dieu cette singulière prière:
He Dex qui meins en trinite, Qui de tans perilz m'as jeté Et m'as soufert tans malz a fere Que je ne doùsse pas fei'e, Garde mon cors d'oi-R en avant Par le tien seint conmandement !
Et si m'atonie en itel guisse, En tel manière me devise Qu'il ne soit beste qui me voie, Qui saclie a dire que je soie.
(v. 2221 sq.)
Son souhait est bijentôt exaucé. Il arrive près de la maison d'un teinturier qui, après avoir préparé une cuve de couleur jaune, était allé chercher son aune pour mesurer le drap qu'il devait tremper. Renart, voyant la fenêtre ouverte et n'entendant aucun bruit à l'intérieur, saute et tombe en plein dans la cuve. Il s'épuise en efiforts inutiles pour sortir de ce bain inattendu quand arrive le teinturier. Pour sauver sa vie, il lui assure qu'il connaît son métier ; le teinturier lui demandant pourquoi il est entré dans la cuve, il lui répond plaisamment :
Por atenprer Geste teinture et atorner:
C'est la costume de Paris Et de par tôt nostre pais.
Or est ele molt bien adroit Atornee tôt a son droit.
Aidiez moi tant que je fors soie, Puis vos dirai que je feroie.
(v. 2291 sq.)
Le niais le croit ; mais, une fois hors de la cuve, notre compère se moque de son libérateur et décampe, riant fort d'en être quitte à si bon compte et de se voir ainsi déguisé. Isengrin se trouve sur son chemin et se signe à sa vue
Et dit que mes ne vit tel beste, D'estranges terres est venue.
Renart lui apprend en effet qu'il est de Bretagne, et, dans un baragouin où l'anglais se mêle au flamand, il dit se nommer Galopin, être un jongleur des plus habiles, capable de lui chanter les lais les plus célèbres :
« Ge fot savoir bon lai breton Et de Merlin et de Noton, Del roi Artu et de Tristran, Del chevrefoil, de saint Brandan.
— Et ses tu le lai dam Iset ?
— Ya, ya : goditoët,
Ge fot saver, fet il, trestoz. »
(v. 2389 sq.)
Isengrin veut l'emmener à la cour du roi pour y déployer son talent. Ilrefuse sous le prétexte qu'il n'a plus sa vielle; on la lui a, prétend-il, volée la veille. Ils vontalors essayer d'en dérober une chez un paysan du voisinage. La nuit venue, Isengrin s'introduit dans la maison par la fenêtre laissée ouverte, se glisse droit au clou où l'instrument était pendu, le saisit et vient le portera Renart. A peine celui-ci l'a-t-il dans les mains qu'il ferme brusquement la fenêtre, etisengrin tombe prisonnier dans la maison. Au bruit de sa chute, le vilain s'éveille, court au feu poiir allumer sa chandelle. Isengrin en profite pour le saisir au bas des reins, Mais en même tem]>s le chien se jette sur lui et le mutile horriblement.G'est dans ce piteux état qu'il sort delà maison, au moment où le vilain ouvrait sa porte pour recevoir les voisins venant à l'aide, et il en sort si précipitamment qu'il étend son ennemi dehors dans la fange .
Quand Hersent s'aperçoit, le soir, du fâcheux accident survenu à son mari, elle entre dans une violente fureur, et, sourde aux explications embarrassées d'Isengrin, elle abandonne le logis conjugal. Pendant ce temps, Renart, la vielle au cou, arrive auprès de sa femme qu'il trouve sur le point d'épouser Poucet, le cousin de Grimbert. A cette bigamie prochaine il y avait certes des circonstances atténuantes : chacun disait Renart mort : Tibert prétendait même l'avoir vu pendre aux fourches après son jugement. Les deux fiancés rencontrent, sans le reconnaître, le revenant qui, cette fois encore, se fait passer pour jongleur :
« Qui estes vos, font il, bel l'rere ? — Sire, ge fot un bon juglere.
Et saver moi molt bon chançon Que je fot pris a Besençon.
Encor molt de bons lais saurai, Nul plus cortoisjoglor n'aurai.
Ge fot molt bon joglor a toz, 1 Bien sai dir et chanter bons moz. Par foi mon segnor seint Colas, Bien fot senbler que tu l'amas.
Et 11 senbler bien toi amer.
Et ou voler tu si aler ?
(v. 2799 sq.)
Poucet lui raconte l'histoire de ses fiançailles et l'invite à assister à leurs noces. La cérémonie a lieu « à grant joie » ;
toutes les bêtes y prennent part ; le dîner est servi par Brun et Tibert, pendant qu'en son anglais Renart leur chante toutes sortes d'airs plaisants.
Après le repas, tous s'en vont pour laisser les époux, sauf Hersent qui prépare la couche nuptiale et Renart. 11 avait vu, la veille, dans le voisinage, un piège tendu sur la tombe de la martyre Dame Gopée, réputée pour accomplir des miracles. Il persuade à Poncet que, s'il y vient en pèlerinage, il engendrera un fils la nuit même. Poncet est pris au piège, et Renart lui dit toujours dans son jargon:
Molt ama vos icil martir Que ne laisse toi 11 partir.
Tu voler devener, ce quit, Moine ou canon en cest abit.
Surviennent un vilain et quatre chiens qui le malmènent et le déchirent.
Renart retourne chez lui en toute hâte, se fait reconnaître de sa femme, l'accable d'injures et de coups et la met à la porte ainsi que sa conseillère Hersent. Les deux commères, une fois dehors, se reprochent mutuellement leurs adultères et, des injures en venant aux coups, se roulent à terre dans une lutte furieuse ^. Hersent, la plus forte, allait étrangler sa rivale, quand survient un saint homme de pèlerin. Il les sépare, les relève, les gourmande doucement, décide Hersent à rejoindre Isengrin et ramène Hermeline à Renart qui consent à faire la paix avec elle et lui raconte ses aventures.
L'ensemble de cette branche est, à coup sùr,original. L'auteur semble avoir voulu sortir delà voie tracée par ses devanciers. Cette prière de Renart tourné vers l'orient, sa promesse au teinturier de lui enseigner de nouveaux procédés pour son métier, son dialogue comique avec Isengrin, la scène d'alcôve entre celui-ci et sa femme, le retour imprévu de Renart au moment où Hermeline va épouser son cousin, la célébration de leur noce, Hersent arrangeant le lit de l'épousée, enfin la dispute finale entre les deux mégères qui s'injurient et se battent comme deux marchandes de la halle, ne sont-ce pas là autant de scènes d'une comédie tout humaine ? N'est-ce pas là
1 Voir ci-dessus p. 142 sq.
RENART ET LE LOUP 2dO
un véritable fabliau transporté clans le domaine de la fable animale avec sa franche gaîté et sa peinture brutale de la société ? Trop de fois, néanmoins, dans les chapitres précédents, nous avons dû nous mettre en garde contre la tendance naturelle à attribuer à nos trouveurs le mérite d'inventions qui semblaient toutes simples et toutes naïves, pour qu'ici nous penchions sans examen vers l'affirmative. Voyons de près si l'auteur de la branche Ib a toat tiré de lui-même, s'il n'a rien emprunté àses devanciers, ou si, à leur exemple, il n'a pas tiré les éléments de son fabliau des sources bien connues où chacun puisait abondamment. Souvent, en effet, on a indiqué comme source à l'aventure initiale,celle de Renart qui tombe dans la cuve et en sort tout jaune, un conte du Pantchatantra^. Dans ce conte, un chacal poursuivi par des chiens pénètre dans une maison, se plonge dans une cuve d'indigo et en ressort tout bleu. Les chiens ne le reconnaissent naturellement plus et s'éloignent. Lui, à la faveur de ce déguisement, se fait déclarer roi par tous les animaux. La ruse est bientôt déjouée quand ses sujets entendent le son
de sa voix 2.
Il est certain qu'il y a entre les deux récits des points de ressemblance frappants. C'est à la suite d'un accident presque le même qu'ici, le chacal, là, le renard acquièrent une couleur nouvelle; à l'un et l'autre cette transformation sert à mystifier des ennemis. Mais une grosse difficulté se présente si l'on veut établir entre les deux textes une filiation historique ou géographique quelconque. Car le conte du Chacal Dieu n'appartient certainement pas à la rédaction primitive du PantchatantraK Il ne figure pas dans les anciennes traductions de ce recueil, dans le Kathâsaritsâgara, dans le Pantchatantra du Sud, dans Kalilàh et DimnâJi; il n'a pu être introduit dans la compilation de Vichnousarmahque dans le milieu du XII^ siècle, et la forme sous laquelle il s'y est introduit nous ferait supposer
1 Grimm, RFuchs,^. GGLXXIII ; Benfey, Ptsch., 1, p. 225 sq. ; Kolmatsfhevskv, p. 252 ; Martin, Obs., p. 17.
2 Trad Lancereau, p. 82. Dans VHilopadesa, p. 142, c est par hasard que le chacal tombe dans la cuve. Le Touti-Ndmeh persan (conte 22 de Marie d'Heures) nous le montre enfonçant son museau dans tous les vases et plont^eant sa tête dans une jarre d mdigo. Enfin le Touti-Nâmeh turc (II, p. 146) a changé l'indigo en un bain multicolore qui donne au chacal un aspect étrange.
•' Benfey, Ptsch., I, p. 225
que l'influence grecque n'a pas été tout à fait étrangère à cette insertion. Ce chacal déguisé qui se fait nommer roi par les animaux rappelle en effet l'apDlogue ésopique l'Ane vêtu de la peau duLion^. Or notre branche de Renart teintwier est, elle aussi, du XII« siècle, de la fin sans doute du XII" siècle 2 ; mais l'intervalle entre les deux époques n'est pas assez large pour permettre d'affirmer que la version indienne ait pu se transporter subitement des rives de l'Indus aux rives de l'Escaut. Ce n'est pas que cette version n'ait été jamais connue en Europe. Un conte grec et un conte géorgien nous attestent sa transmission. Dans le conte géorgien 3, un chacal est tombé dans une cruche et en sort tout habillé de bleu; il se fait dès lors passer pour moine auprès d'un coq, d'un milan et d'une huppe qu'il confesse avant de partir pour Jérusalem. Même hypocrisie religieuse de la part du chat dans le conte grec ^. Il est tombé dans le vase où son maître, un cordonnier, mettait sa poix. En le voyant tout noir, les souris le prennent pour un moine, et il profite de leur naïveté pour en croquer un nombre considérable. Mais de ces deux contes, littéraires l'un et l'autre, le second est du XIV" siècle et le premier du XVIP ; l'acclimatation du récit indien dans d'autres contrées avait eu alors le temps de se produire. Le cas serait plus extraordinaire en ce qui concerne le conte de Renart teinturier presque contemporain de celui qu'on voudrait lui assigner comme source, à moins qu'on ne suppose — ce qui serait une hypothèse par trop commode — une importation en Europe individuelle et fortuite, faite par un voyageur dont la narration aurait aussitôt passé dans le Roman de Renart.
Faut-il donc admettre que le trouveur a inventé lui-même ce motif initial de sa branche et qu'il y a eu simplement rencontre fortuite d'idées et de peinture entre lui et l'interpolateur du Pantchatantra'l II est tout un chapitre de la littérature orale de l'Europe qui ne permet pas de lui attribuer cette originalité. Un renard se barbouillant d'un liquide et, ainsi transformé, dupant ses ennemis est un tableau que nous présente assez
' Halm,336. Cette fable était certainement connue dans l'Inde; cf. Benfey, loc. cit. et Indische Sludien, III, p. 349.
- Voh* Martin, Obs., p. 17.
3 Moiirier, p. 13 sq.
* Nicephorus Gregoras, dans le Corpus Scriptorum Hisioriae Bij^antinae, t. XXYIII,p. 216 sq.
fréquemment cette littérature. Déjà J. Grimm avait noté un conte esthonien où le renard, qui vient de mettre le loup aux prises avec les paysans d'une ferme, fourre sa tête dans un cuveau de crème. Quand il revoit le loup geignant des coups qu'il a reçus, il prétend impudemment qu'on l'a battu, lui aussi, jusqu'à lui faire sortir la cervelle du crâne i. Depuis, on a recueilli un assez grand nombre de contes analogues-. C'est sous la forme que je viens d'analyser que la scène est régulièrement décrite dans tout le Nord de l'Europe, et, dans cette région, la matière qui défigure le renard est toujours blanche, soit de la crème, soit du lait, soit de la pâte. Ailleurs, c'est de marmelade 3 ou de miel ^ qu'il s'enduit. Ailleurs encore, le renard se donne une couleur nouvelle en se frottant d'airelle rouge ^ ou du sang d'un animal qu'il vient de tuer ^.
Une conclusion me paraît s'imposer en présence de toutes ces variantes, tant écrites qu'orales, du même sujet, c'est que très anciennement a été répandue en Asie et en Europe la tradition de l'animal qui se détigure pour arriver à ses fins et donner à sa ruse les apparences de l'honnêteté, ou la faire servir aux surprises de la mystification. Aucun thème ne se prêtait plus à la variété. Aussi voyons-nous que, comme les conteurs populaires, les auteurs d'apologues non seulement en tirent des aventures diverses, mais présentent le thème lui-môme sous des aspects multiples: dans Esope, c'est le choucas qui se blanchit pour ressembler aux colombes '; dans les Bestiaires, c'est le renard qui se roule dans de la terre rouge pour mieux contrefaire le mort 8; dans Phèdre, c'est la belette qui se couvre de farine et se blottit dans un coin pour tromper les souris^.
1 R. Fuchs, p. GGLXXXV.
* Voir la liste et la comparaison de ces contes dans Krohn, Bcir und Fuchs, p. 55 sq.
=» Birlinger, p. 230.
♦ Haltrich-Wolff, p. 42.
5 Haupt und Schmaler, II, p. 165.
6 Veckenstedt, p. i2o. Kolmatschevsky, p. 8i sq., croit que ce trait du renard ensanglanté a été introduit en Occident par une description des Bestiaires dont je vais parler. .Te crois avec Krohn, p. 57, que c'est simplement une variante du motif des autres contes.
7 Haim, 201 b.
8 A. Mai, Chissicorum auctorume vaticanis codicibuseditorum, VII, p. 595.