L. SuDRE, Renart
Ce déguisement de l'animal rusé ne constitue pas par lui-même une aventure, c'est une préparation, un prélude à une ou plusieurs aventures, et l'on s'explique ainsi la variété infinie des formes qu'il a affectées et l'impossibilité où l'on est de fixer d'une manière précise le point de départ de cette tradition, tant le thème en est simple, tant il a pu se développer sur plusieurs points du monde, chez divers peuples, d'une façon indépendante.
Si donc le récit de la branche Ib et celui du Pantcliatantra offrent entre eux une notable ressemblance, cette ressemblance n'est pas due, encore une fois, à un emprunt direct d'un écrit à l'autre ; elle n'est pas non plus fortuite dans l'acception absolue du mot, comme on l'a quelquefois prétendu ^. L'un et l'autre récit est sorti de la même tradition, et c'est dans ce sens que l'on peut accepter l'opinion de Grimm que cette branche repose sur une base très ancienne. -
Moins primitive et inspirée sans doute par la branche I^ est la donnée de la branche XIII (v. 1008 sq.), d'après laquelle Renart, au moyen d'une herbe' « précieuse et chère » qu'il portait sur lui, se noircit le corps pour jouer toutes sortes de tours, sous le nom de Guflet, à Isengrin, dont il déshonore la femme sous ses yeux,ainsi qu'àRossel,à Tibert et à Belin.^ Ici, Renart agit tout comme un homme, et le caractère de la tradition qui jusqu'alors le faisait changer de couleur par des moyens naturels s'affaiblit et se dégrade. C'est bien pis encore dans Renart le Nouvel (v. 1440 sq.), où le goupil se teint — l'auteur oublie de nous dire par quel procédé — le visage en gris pour se rendre auprès du lion qui le prend pour un Gordelier envoyé du pape. Dans le Couronnement enfin (v. 1285 sq.), les apparences ne sont plas sauvées: l'auteur fait tout simplement habiller son héros en grand clerc et nous le donne sans autre façon pour un prieur de l'ordre des Jacobins. A mesure que nous avançons dans le développement de l'histoire de Renart, le motif se dénature et s'altère. Mais, grâce à la filiation que l'on peut historiquement établir entre ces différentes formes littéraires, il est aisé de les rattacher toutes au même point de départ, à la seule et unique tradition de l'animal qui change la couleur de sa peau, et il n'est pas peu intéressant, à mon avis, de reconnaître dans^
1 Éd. du MériljPoes.me'd.cZu m.d.^. 111, noie 9; .Ionck])loet,p.3i5.
2 R. Fuchs, p. GXXVIII.
3 Voir ci-dessus p. 82.
Renart clerc des Jacobins un parent assez proche du chacal bleu de l'Inde et du goupil à tête blanche de l'Esthonie.
Ainsi, dès le seuil de cette branche P, qui pourtant, au premier abord, frappe le lecteur par une apparence de nouveauté et une intention bien nette de se distinguer des autres parties du Roman, nous nous trouvons en face d'un emprunt à cette source inépuisable des traditions, l'imagination populaire, trésor accessible à chacun, libéralement ouvert à tous, et dont la richesse n'a d'égale que son incessante générosité. Cette constatation àproposdu premiermotifnepeutquerendreplus défiant pour les autres et forcer à serrer de près chaque épisode, sous peine de ne pas attribuer à qui de droit le mérite de telle ou telle invention.
Évidemment la mise en scène de Renart comme jongleur est une trouvaille de notre poète. C'était l'époque de la vogue de ces chanteurs ambulants, de cette confrérie peu recommandable par ses mœurs, et on ne pouvait pas trouver un meilleur type, pour les représenter d'une façon allégorique, que l'astucieux et dupeur Renart. Il serait même difficile d'établir que l'idée de cette scène ait été inspirée par d'autres causes et qu'une tradition quelconque ait exercé son influence. Si la cathédrale de Râle possède un bas-relief où l'on voit un renard jouant du violon devant un autre animal *, l'artiste, à coup sur, a eu la pensée de fixer sur la pierre cette scène de notre Roman et non point une autre dont elle serait dérivée. J'en dirai autant du dialogue où Renart se fait passer pour Rreton et salue son ennemi avec le mot de bienvenue néerlandais « Godehelpe ».
Que le baragouin de Renart soit à peu près le même que celui qui est parlé dans le fabliau des Deitœ Anglais-, il n'y a là rien d'étonnant. La parodie de la prononciation de nos voisins d'outre-Manche et d"outre-Hhin ne peut pas présenter des variétés infinies; elle ne porte que sur certaines particularités bien caractéristiques. Cela est si vrai que l'on a pu constater des ressemblances dans le jargon de Renart non seulement avec celui des Deuœ Anglais mais même avec celui de Scapin dans Zes Faurderies. Et cette parodie est si bien dans nos habitudes modernes, nous la retrouvons si fréquemment dans les comédies du XVIIo et duXVIRe siècles, et toujours avec les mêmesprocédés
' Martin, Obs., p. 17.
2 Raynaud et Montaiglon, II, p. 178. Ce rapprochement a été fait par Martin, loc. cit.
et les mêmes formes, que doit nous paraître toute naturelle cette coïncidence entre ce fabliau et notre branche.
Quant à l'aventure du vol de la vielle chez le paysan endormi, elle suggère, pour qui a lu attentivement le Romande Renart, certains rapprochements avec plusieurs aventures éparses dans les autres branches. Le tour que joue Renart àlsengrin en lui fermant la fenêtre et en le mettant ainsi à la merci du vilain se retrouve en effet dans une variante de la branche V» ^. Renart; avant de prêter son serment judiciaire sur la mâchoire de Roonel, propose à Brun et àTibertde les mener chez un certain Frobert pour s'y régaler. Ils arrivent à la maison dont une fenêtre est restée ouverte et pénètrent par là à l'intérieur. Une fois qu'ils sont bien en train de se gorger, Renart saute au dehors et a soin de fermer la fenêtre derrière lui. Je me hâte de le dire, la présence de cette scène dans la branche V^ n'a rien de compromettant pour le mérite d'invention du trouveur delà branche P. Cette scène de la branche V^^est interpolée, et c'est en outre une addition qui n'a guère sa raison d'être et ne fait que troubler la suite des événements. De plus, d'autres passages de cette variante reproduisent servilement certaines parties de la branche I et de ses continuatrices, les branches P et P '^, de sorte qu'il ne faut voir dans ce morceau qu'une imitation du début de l'épisode qui nous occupe.
Il n'en est pas de même d'un fragment de la branche XIV qui suit de fort près la seconde partie de l'épisode en question, à savoir la lutte entre Isengrin captif et le paysan éveillé qui va allumer sa chandelle. Dans l'un et l'autre récit, le loup profite de la position du vilain courbé devant son foyer pour le saisir « par les naches » ; les voisins accourent aux cris du malheureux et le loup s'échappe parla porte, ouverte pour leur livrer passage. Toutefois, dans la branche XIV, ce n'est pas le vilain mais sa femme que le loup renverse dans la boue,^ et un chien n'intervient que dans la branche P. Et ce n'est pas seulement pour le fond et pour les détails que les deux poètes se sont rencontrés. Les expressions dont chacun s'est servi offrent entre elles d'étranges ressemblances * :
1 Martin, III, p. 179, v. 47 sq.
2 Martin, Obs., p. 43.
"■* Voir ci-dessus p. 246.
* Kolmatschevsky, p. 222.
Li vileins saut, c'est sa costume, Au feu en vient et si l'alume.' Quand Ysengrin le voit lever, Voit qu'il velt le feu alumer, Un petitet se tret arere.
Parles naches le prent deriere.
Li vileins a jeté un cri.
Quant Ysengrin vit Fuis overt.
Et li vilein felun cuvert.
Li vilein est au feu coru Por sa chandelle alumer.
Primauz ou il n'a que irer Le vit bouteculer au feu.
A tant li comt sus li leu ; Par les naches du cul Fa pris.
Et cil a escrier s'est pris.
Quant Primaus choisi l'uis overt Et le vilein fel et eu i vert
Entre la porte et le vilein Fet Ysengrin un saut a plein.
Si fort le horte qu'il l'abat En une fange trestot plat.
(P V. 2559 sq).
Meintenant issi par la porte.
La feme a sor le sueil trovee, Si Fa en la boe botee.
(XIV, V. 784 sq.)
Évidemment l'un des deux trouveurs a connu la rédaction de l'autre et se l'est appropriée en ne la modifiant que pour les besoins de sa cause. Mais lequel a imité l'autre ? La question est délicate, d'autant que des données certaines font absolument défaut pour établir la date de chacune de ces branches et par suite la priorité de l'une ou de l'autre. Voici cependant quelques considérations qui porteront, je pense, à donner la préférence au récit de la branche XIV.
J'ai déjà montré i que la façon dont, dans la branche XIV, Primant saisit le vilain et paralyse ses mouvements rappelait la mutilation faite par Tibert au prêtre Martin quand il est pris au lacet. La branche P a, en quelque sorte, doublé le motif en faisant intervenir un nouveau personnage, le chien : d'une part,elle fait mordre le vilain par Isengrin ; d'autre part, elle fait mutiler Isengrin par le chien. J'ai aussi avancé que la femme du vilain qui veut frapper Primant et qui, d'aprèscertainsmanuscrits, tient à la main non un bâton mais une quenouille, correspond à la mère Martinet de ce même épisode de la branche I.^ La présence d'une femme parmi les poursuivants de l'animal prisonnier soit dans la glace, soit dans un piège, est, ai-je besoin de le répéter, un trait des plus anciens qu'on retrouve dans les contes populaires qui ont gardé leur antique saveur. La branche XIV l'a conservé ; comme la femme du curé, dans le Reinaert, est jetée par Brun dans la rivière, Primant abat la femme du vilain dans la boue. La branche l^
» Voir ci-dessus p. iVi8, note 2.
2 Ibid.
mentionne bien une chute : mais pour elle, la victime est le mari, 11 est sans doute question de la femme au début de l'aventure :
Sa feme escrie et ses enfanz :
Or sus ! il a larons eaienz.
(v. 2557 sq.)
mais elle ne joue dans la suite aucun rôle; seuls, le vilain, son chien et, plus tard, les voisins ont affaire au loup. C'est là certes une marque d'infériorité pour la version de la branche P, et, étant donnée l'analogie entre les deux textes, il est de toute probabilité que c'est le trouveur de cette branche qui a imité l'autre. Son récit, pour résumer, n'est qu'une variante, à propos du vol d'une vielle, de la scène du loup et du renard dans un lardier, issue elle-même du conte du renard à la panse trop pleine. Le pertuispar où jusqu'alors nous avions vu pénétrer le héros du conte a été remplacé ici par une fenêtre refermée brusquement au moment où il veut sortir. C'est ce dernier trait seul que notre trouveur peut revendiquer comme étant sa propriété. Là ne se bornent pas d'ailleurs lès rapports entre la branche It> et la branche XIY. Il saute en effet aux yeux que Poncet accompagnant, après ses noces, Galopin sur la tombe de Dame Copée n'est que le substitut de Primant allant jurer amitié à Renart sur la fosse d'un martyr et confesseur^. Ici encore, sans que la concordance soit aussi frappante que pour le mor-
1 Br XIV, V. 969-1077. Ne pourrait-on pas rapprocher aussi des derniers vers de la b. Ib :
Puis fu Renars en sa meson O sa moilliei- molt grant seson.
Trestot 11 dist et tôt II conte :
Conment il dut recevoir honte, Oant en la cuve fu sallliz ; Cou il dut estre malbailliz... etc.
(V. 3197 sq.).
des vers qui terminent une des variantes de la br. XIV :
Renars a Hernieline conte Con il a fet a Primant honte, Et qu'il fist a Tj' bert le chat La qeue perdre par barat... etc.
(Var. p. 543)
ceau précédent le poète de la branche Ib a eu sous les yeux une rédaction de la branche XIV. Il la suit pas à pas et ce qu'il y ajoute de son crû n'en modifie guère que la partie extérieure e* les accessoires. Gomme Renart jongleur voulant se débarrasser de Poncet, Renart ennemi de Primant se rappelle avoir vu un piège tendu dans le voisinage. L'un comme l'autre vante les vertus du saint ou de la sainte dont il propose d'aller honorer les restes, et ici, Primant, là, Poncet est invité à passer devant :
Primant, fet Renars, vien avant.
(XIV, v. 1032)
Passez, seignor, dit-il, avant.
(Ib. v. 2950) »
La branche XIV a cependant quelque chose de plus que sa copie : Primant reste dans le piège et n'en sort que lorsque son pied est pourri :
Et saches que peine sosfri Quand le pie ilocli porri.
Dana la branche P, au contraire, à peine Poncet est-il tombé dans le « broion » que surviennent quatre chiens et un vilain qui lui font un très mauvais parti.
Or, pour ce qui concerne cette fm, la version de la branche XIV est unique dans son genre. En effet, dans les autres parties du Roman où une aventure analogue est soit racontée tout au long, soit seulement mentionnée, on voit toujours l'animal captif aux prises avec des hommes ou des chiens. Ainsi, dans la branche XIII 3, quand Renart tout barbouillé de noir
* Le texte de Martin porte une leçon moins claire, mais qui au fond dit la même chose que celle-ci tirée des variantes, p. 79.
■2 Dans VYseng)ùmi(s,\I, v. 550, le dénouement est à peu près le même: Ysengrimus n'échappe qu'en laissant dans le piège le pied qu'il s'est coupé avec ses dents. Cette scène où Ysengrimus prête serment sur une chausse-trape, servant de reliquaire, est une imitation où sont combinés des éléments de celle que nous étudions et de la scène de même origine du serment de Renart sur la mâchoire de Roonel. Voir plus haut page 80 sq.
3 V. 1008 - 1090 ; voir plus haut p. 82.
fait aborder Isengrin clans l'ile ou se trouvait un piège « que bien il savoit », Isengrin, après être resté tout un jour prisonnier par la patte, voit arriver celui qui avait tendu le piège et quatre vilains, et il n'échappe à leurs coups qu'en laissant son pied en gage. La branche I, sous forme d'allusion, nous dit par la bouche de Renart :
Gel fis el braion enbraier Ou le troverent trois bercher, Sil bâtirent con asne a pont.
La branche VIII, elle aussi, laisse supposer une lutte entre Isengrin et des vilains :
Et puis le refis prendre au piège Ou il garda buit jorz le siège.
Au partir i laissa le pie.
(v. 143 sq.)
N'est-ce pas encore une versioû parente de celle-ci, sinon leur source commune, que le troisième épisode de la branche II (v. 665-8i3), reproduit par le Glichezare (v. 313-384), et conséquemment plus ancien dans Vestoire de Renart, bien qu'il soit particulier au Roman français ? Renart rencontre Tibert et l'engage à s'associer avec lui contre Isengrin. En route, il avise « un broion de chesne fendu ». Il essaie, en proposant une sorte de steeple-chase, d'y faire tomber Tibert. Mais celui-ci, dans une dernière épreuve hâtée par l'arrivée inopinée de deux mâtins, heurte son compagnon qui est pris par la patte droite. Le vilain qui survient à la suite de ses chiens lève sa hache ; mais il brise maladroitement le piège au lieu de tuer Renart qui s'enfuit en traînant son pied tout meurtri^.
Enfin, il faut ajouter à cette série déjà longue deux aventures de Renart avec Roonel le mâtin, où nous retrouvons tous les éléments observés dans les précédents récits : présence d'un piège dans le voisinage, capture inévitable du sot animal, arrivée de vilains. Dans la branche XRI (v. 1140-1301), qui renferme pourtant, comme nous l'avons vu, un conte de même
1 Nous reparlerons plus loin de cette blessure à propos de l'épisode de Renart et Tiécelin.
nature dont la victime est Isengrin, Renart noir, autrement dit Cuflet, rencontre Roonel affamé ; il lui propose d'aller manger des raisins. Ils entrent dans la vigne
Ou un vilein avoit plante Un poçon conme trebucet.
Molt très bien Ti savoit Goflet.
(V. 1190 sq.)
Et ce n'étaient point seulement les grappes qui étaient appétissantes; un morceau de viande était appendu au «pocon». Renart s'excuse de ne pouvoir en manger,ayant fait pour quelque temps vœu d'abstinence. Le même scrupule n'arrête par Roonel qui est aussitôt pris au col. Le gardien des vignes qui, de loin, le voit suspendu en l'air accourt avec trois vilains armés de bâtons. Roonel évite le premier coup qui va « escerveler » l'un d'eux. Pour le venger, on prend la hache. Mais^ comme dans la branche H, elle tranche la corde du piège au lieu de tuer le chien qui s'enfuit tout éperdu.
Dans la branche X (v. 369-519 et v. 575-637), Roonel a été envoyé comme messager auprès de Renart qui n'a pas paru à la cour. Renart fait semblant de s'y rendre en sa compagnie. Tout à coup, au milieu d'une vigne,
Il garde et voit dessous la haie Une cooignole tendue Que uns vilains y ot pendue, Qui des vignes se f aisoit garde .
(v. 378 sq.)
Aussitôt notre fourbe de s'agenouiller et de faire de dévotes et humbles prières. Ce sont là, apprend-il à Roonel ébahi, de précieuses reliques fort honorées dans le pays, et celui qui en approche sa bouche est à jamais à l'abri de tout mal K On devine la suite. Roonel imite d'autant plus volontiers Renart que ces reliques sont pourvues d'un morceau de fromage. Il est pris, et deux vignerons lui « aunent sesbureaus » avec de tels coups de massue qu'ils rompent le lacs auquel il était pendu -.
iL'allusion à cet épisode de la br. VI précise davantage et donne le « seintuaire » comme consacré à Saint Yiaire, v. 367 sq.
2 Dans la br. XI, v. 338 sq.on voit encore Renart rencontrant Roonel laissé pour mort par des paysans qui l'ont battu et le pendant luimême à un arbre. C'est sans doute une aventure tirée des précédentes, bien que l'idée en soit notablement altérée.
Pourquoi l'auteur de la branche XIV a-t-il ainsi, en dépit des habitudes des conteurs, abandonné Primant à son malheureux sort et ne l'a-t-il pas, comme les autres, fait sortir de ce mauvais pas par un dénouement violent et tragique ? Cela tient à la nature même de son sujet et à la place qu'occupe cette aventure dans son poème. Cette branche XIV, j'ai eu déjà l'occasion de le dire, est une série de tours joués par Renart à Primaut, et le serment de fidélité qu'il veut lui faire prêter est justement la dernière de ses malices ; il est décidé, cette fois, à se débarrasser coûte que coûte de son ennemi. Quelle meilleure et plus naturelle conclusion que de laisser Primaut dans le piège où sa naïve crédulité Fa fait tomber ? Le silence désormais se fait sur lui ; désormais il peut passer pour mort, d'autant, remarquons-le bien, qu'il ne sera plus jamais question dans le reste du Roman de ce Primaut. Nous n'aurons plus affaire qu'àlsengrin, dont il a pris la place pendant quelque temps. Isengrin seul reparaîtra comme type consacré de la violence et de la stupidité. Dans les autres versions, au contraire, sauf dans la branche P, le conte en question est toujours sui,vi d'un autre conte auquel il fallait forcément le lier. De là la nécessité d'introduire cette attaque d'un ou plusieurs paysans avec leurs chiens, laquelle ramène sur la scène le prisonnier dont la présence est indispensable pour la suite du récit. Dans la branche Jb, Poncet, après sa mésaventure, devient un personnage inutile. Il pouvait, comme Primaut, finir sans inconvénient le reste de ses jours sur la tombe de Dame Copée sans être déchiré par les gaignons du vilain qui
Tant l'ont tire et desachc Que tôt l'ont mort et esqachie.
Notre trouveur, moins hardi et aussi moins logique que celui qu'il imitait, n'a pas voulu sans doute rompre entièrement avec la tradition, désireux de conserver à l'aventure tous ses contours habituels.
On a pu remarquer en passant que, parmi les contes similaires que je viens de passer en revue, et dont la source commune est, il est facile de le deviner, l'aventure de Tibert chez le prêtre Ma?'tin, trois seulement ont introduit dans le récit un élément religieux. Ce sont la branche P, qui s'est servie de
l'histoire de la tombe de Dame Gopée réputée pour accomplir des miracles *, la branche Xet la branche XIV, qui transforment le piège l'une en reliques précieuses, l'autre en tombe de saint. C'est là un développement de l'idée primitive qui n'a rien de forcé et qui a dû se présenter tout naturellement à l'esprit des poètes enquête d'inventions nouvelles. Cette addition est d'ailleurs parfaitement motivée dans les trois aventures ; elle l'est surtout dans celle de Primant où il s'agit d'un serment. Toute promesse solennelle se faisait à l'époque de notre trouveur la main posée sur l'ICvangile ou sur des objets sacrés. Il a donné cette attitude au loup, non pas, comme on pourrait le croire, dans l'intention satirique de parodier cet usage, mais séduit seulement par la similitude de situation, et peut-être aussi par la pensée de compléter son personnage de Renart en doublant sa malice de l'hypocrisie d'un Tartufe. On a signalé, il est vrai, un conte populaire russe d'une analogie telle que l'on pourrait douter que notre trouveur dût à lui-même cette conception pourtant si simple.-. Une brebis voyage de compagnie avec la renarde. Elles rencontrent le loup, et le dialogue suivant s'engage : « Qu'est-ce que cela, brebis ? Tu as endossé ma pelisse. — Bien vrai, repart la renarde, c'est la tienne? — Oui, c'est la mienne ! — Tu le jures ? — Je le jure. — Tu es prêt à en faire le serment? — Certes oui, - Viens donc baiser le serment. ^ » Et elle le conduit à un piège où il est pris au museau. Rien pourtant dans cette variante russe si curieuse, ni lamention du serment, ni la présence du piège tenant lieu d'objet sacré ne peut infirmer les arguments par lesquels j'ai attribué l'introduction de l'élément religieux à des contes plus simples, antérieurement composés et tous de source française et savante. La coïncidence signalée est un simple effet du hasard.
Tout ce dédale de citations, d'analyses et de rapprochements a pu paraître long : il était pourtant indispensable de s'y engagar et de le parcourir en tous sens pour arriver à déterminer la part d'originalité qui revient au trouveur de la branche Ib. Cette part est jusqu'ici assez restreinte. Ni la chute de Renart dans la cuve du teinturier et sa transformation en un person-
1 C'est sur cette toml)e en eliet, que le lièvre Coart est guéri de la fièvre etisengrin de son mal d'oreille. Voir br. I, v. 451-469. ^ Kolmatschevsky. p. 164.
s C'est-à-dire l'objet sur lequel il doit prêter serment.
nage nouveau, ni le tour de gamin qu'il joue àlsengrin en l'enfermant chez le paysan, ni le pèlerinage de Poncet sur la tombe de Dame Gopée ne sont des peintures dont il puisse revendiquer l'idée première. Seuls doivent être considérés comme des pro^ duits de son imagination le travestissement de Renart en jongleur et son langage mystificateur en présence d'Isengrin. Il convient maintenant d'y ajouter tous les épisodes de la branche que je n'ai pas encore étudiés: la scène conjugale entre Isengrin et Hersent, tout le tableau si gai et aux couleurs si vives de la noce de Poncet, la préparation de la couche nuptiale par Hersent et enfin la dispute violente entre ces deux mégères que Renart a chassées. En effet, je répéterai à propos de ces épisodes ce que j'ai dit tout à l'heure sur le jargon de Renart. On peut trouver dans des écrits contemporains du lloman de Renart ou dans la littérature antérieure des scènes dont le fond et même les procédés de développement soient identiques et ne pas être, néanmoins, en droit d'établir entre ces scènes et celles dont jem'occcupe un lien quelconque de parenté. * De tels tableaux dans notre Roman n'appartiennent plus au domaine de la fable et du conte proprement dit ; ce sont des représentations de la vie humaine transportées dans la société des bêtes avec le dessein de rendre ce petit monde plus vivant et plus comique. Or, quand l'imitation n'est pas évidente et palpable, quand elle ne se trahit point par une similitude choquante dans la marche des événements et l'expression des sentiments, est-il possible d'accuser ainsi de plagiat un auteur qui n'a peut-être jamais connu le morceau qu'on lui assigne comme modèle ? N'est-il pas plus prudent et plus dans le vrai de déclarer que les deux écrivains ont ensemble observé la même situation et l'ont reproduite par des procédés semblables ? Peut-être n'oserais-je pas pousser cette explication jusqu'à ses dernières limites pour la dispute entre Isengrin et sa feinme. Elle offre un caractère assez particulier pour que l'idée première en ait été fournie au trouveur par la lecture d'un fabliau ou l'audition d'un conte graveleux. Mais je ne saurais être qu'affirmatif pour les autres scènes. Penser autrement revien-
1 Martin 0?>s.,p. 17, rapproche la querelle des femmes du fabliau de Boivinde Provins, et la scène conjugale de celui du Pescheor de Pow^se wr-Seme. Kolmatschevsky, p. 224, sans toutefois insister, cite un conte russe, où la renarde épouse le chat, à propos de la noce d'Hermeline.
drait à soutenir que l'auteur de la F/^/e de Madame Angot s'est inspiré de la littérature de nos pères au lieu de prendre ses peintures dans des scènes de la vie réelle.
En résumé, la branche P^ se divise dans son ensemble en deux parties bien distinctes, l'une que le poète doit tout entière à lui-même, formée d'éléments qu'il a, avec un réel talent d'observateur ramassés autour de lui et dont il a fait une série de tibleaux amusants et pleins d'humour,d'uneliberté excessive de langage et d'un cynisme souvent brutal dans les situations,mais dont la hardiesse ne dépasse pas la mesure ordinaire du réalisme si goûté au moyen âge. Dans cette partie de son œuvre, une telle originalité s'explique par le fait que souvent les animaux en scène y jouent de véritables rôles d'hommes et se trouvent dans des conjonctures qui les font sortir de leurs caractères réels ; la fantaisie du poète se donne alors libre carrière. Mais dès que ces héros agissent en simples animaux, quand Renart cherche une proie, quand il veut se débarrasser, comme partout ailleurs, d'Isengrin ou de Poucet, alors la tradition reprend ses droits, et l'auteur redevient esclave de ses devanciers. Il serait néanmoins injuste, après lui avoir tant enlevé, de lui refuser même ici,dans cette seconde partie de son poème, quelques louanges et de lui dénier tout mérite. Mors qu'il n'est plus maître de lui-même, il sait se garder des plates imitations et des fastidieuses paraphrases; ce qu'il prend dans les autres branches ou emprunte à des sources étrangères, il le rajeunit en l'habillant d'un vêtement qui lui donne un air nouveau. Une seule fois, il a suivi de très près son modèle ; partout ailleurs, il ne s'est pas réduit à être un simple interprète et a mis la marque de son génie particulier.
Les recherches sur les aventures de Renart et du loup dont je viens d'exposer les résultats dans ce chapitre corroborent, plus encore que celles des deux précédents, l'hypothèse émise en tète de cette étude, que les origines du Roman de Renart ne répondent à rien de précis et d'immédiatement saisissable. Au moins pour les aventures de Renart et du lion, alors même qu'entre le cycle français et la source lointaine s'étageait toute une série de productions cléricales, nous avions dans les fables gréco-orientales un point d'appui sérieux, une base historique suflisante. De même, pour celles de Renart et de l'ours conservé ou remplacé par le loup, il était possible de
leur assigner une origine commune, un point de départ unique. Ici, rien de pareil. Multiple est la provenance, complexe a été la formation de ces nombreux épisodes : ce sont comme des graines apportées des quatres coins de l'horizon et ayant germé sur un même sol. L'aventure du Pèlerinage est, si l'on en juge par la nationalité des variantes les plus naïves, d'origine européenne et septentrionale ; mais nos trouveurs y ont introduit le renard et, avec lui, un ensemble d'éléments religieux qui en font une variante à part : la forme en est à la fois populaire et savante. La scène de Renart et Isengrin dans le puits, bien qu'étrangère à toute influence de la fable grecque, renferme quelques traits qui la rattachent à des contes orientaux ; mais elle est en même temps fort imprégnée de traditions universellement répandues et dont la nature est si simple qu'il est difficile de leur assigner tel lieu de naissance plutôt que tel autre. Point de prototype direct non plus pour l'histoire de Renart teinturier, malgré sa resemblance étonnante avec le conte indien du Chacal Neu.hes autres épisodes examinés dans ce chapitre, et en particulier ceux de Primant ivre dans V église et de Primaut à la panse trof) pleine, se rattachent faeilement à la source populaire et ont tous les caractères des contes oraux; et, cependant, à quelles minutieuses analyses, à quel travail de décomposition avons-nous dû nous livrer pour saisir la filiation entre les thèmes primitifs et ces dérivés littéraires ! En résumé, nous n'avons découvert, en dehors du cycle français, rien de compact, aucun noyau solide d'où soient sorties, en groupe, ces histoires du goupil et du loup; chacune d'elles a eu une naissance et un processus particuliers.
Si maintenant l'on envisage en bloc tous les morceaux du Roman de Renart où le goupil a des démêlés avec le loup et que, pour plus de commodité, nous avons répartis en trois sections, on peut facilement se rendre compte du peu de part qu'a eu la littérature classique dans la conception primitive, dans l'éclosion de cett« épopée animale ayant pour base l'inimitié de ces deux personnages. Son influence n'a été que sporadique, point du tout persistante ni générale. N'aurions-nous pas d'ailleurs constaté son faible apport dans ce qui précède qu'un rapide examen de la liste des apologues ésopiques où le renard à maille à partir avec d'autres animaux renseignerait surabondamment . De ces trente et quelques apologues, deux seu-
lement mettent le loup en face de notre héros'. Cela était-il suffisant pour suggérer l'idée de la fameuse « noise» dont les innombrables péripéties ont, durant quatre siècles, fait les délices de nos ancêtres ? Tout ce qu'on peut concéder à la littérature classique, c'est qu'en raison delà quantité d'ennemis et de victimes qu'elle attribue au goupil, elle l'a considéré comme le type bien caractérisé de la ruse, comme l'incarnation de la fourberie ; pour elle, l'exploitation de la bêtise d'autrui est l'apanage presque exclusif du renard. Quant à faire du loup le plastron obligé de sa malice, elle ne parait pas y avoir songé. Il est vrai que l'un de ces deux apologues, celui du Lion '}nalade, a eu une destinée toute particulière dans l'histoire du cycle et que, même sans tenir compte des développements successifs qu'il a reçus dans le cours de cette histoire, on pourrait voir dans le court et simple exposé qu'il nous offre du loup accusant le goupil absent de la cour le germe de la guerre entre Renart et Isengrin. Mais qu'est ce minime appoint en face de l'immense contribution fournie par la littérature populaire ? Qu'avaient besoin nos poètes de s'inspirer de ces vagues données des fables antiques, eux dont l'enfance avait été bercée et dont l'âge mùr était sans doute charmé par le récit des histoires du loup et du renard dont les conteurs d'autrefois, plus encore que ceux de nos jours, se plaisaient à multiplier et à diversifier les incidents. Car, on ne peut le nier, l'habitude de grouper ensemble un certain nombre de contes ayant comme sujet commun la mystification du loup par le renard est très ancienne et existait dans le plus haut moyen âge. La liaison dans le Roman de Renart de l'épisode des Charretiers avec celui de la Pèche à la queitye, qui se retrouve si fréquemment encore dans la littérature populaire, la constitution delà branche XIV, d'une ressemblance si frappante avec celle de certaines séries de contes oraux recueillis récemment, en sont des témoignages évidents. Originaires des pays du Nord, où s'était créée une sorte d'épopée complète du renard et de l'ours, ces chaînes ont été transportées de bonne heure dans le centre de l'Europe où elles se sont modifiées par la substitution du loup à l'ours, sans pour cela changer de caractère. Sur leur modèle, se créèrent bientôt d'autres cliaines formées
1 On \\Q\xi 011 dire autant de la collection renrornit''e dans les quatre livres et dans l'appendice de Phèdre.
tant de contes autochtones que de contes venus de l'Orient par l'intermédiaire de Byzance et des Juifs. Cette vaste agglomération de récits hétérogènes, d"où l'infinie variété n'excluait pas l'unité, dont chaque élément renfermait comme principe générateur l'idée mère d'une lutte impitoyable entre le goupil et le loup, c'est elle qui a fourni à nos trouveurs non pas seulement la plupart de leurs matériaux, mais aussi le ciment destiné à relier les différentes parties de leur édifice. Le Ronian de Renart existait presque tout entier sur les lèvres des conteurs avant qu'on lui eùtdonné une forme littéraire,et peut-être même l'imperfection et l'inachèvement de cette forme tiennentils à l'instabilité et à la fluctuation de ses modèles dont le caprice était l'unique règle.
Renart et Ghantecler
De l'infériorité du goupil vis avis de ses adversaires dans cette classe de récits. — La fable ésopique le Chien et le Coq renferme en germe tous ces récits. — Comparaison de la version du conte de Ghantecler doraiée par la branche II avec celles du Reinhart et des branches XVI et XVII. — Yersion de l'Yse?îgrimi(S. — Le motif du chant aux yeux fermés rappelle une fable de Jean de Gapoue. — Celui du coq se sauvant de la gueule entr'ouverte de Renart est une des variétés d'un thème populaire. — De la fable d'Alcuin le Coq et le Loup .
Les contes qui vont faire partie de ce cliapitre ont presque tous ceci de commun que le goupil s'y montre inférieur à ses antagonistes, pourtant plus faibles que lui. On se souvient que le Glicliezare, en tête de son petit poème, a rangé les épisodes où son héros est berné successivement par le coq, la mésange et le corbeau. Ce sont eux et quelques autres, particuliers au Roman français, qui vont nous occuper ici, et, dans la plupart, nous allons assister à une humiliante défaite de Renart. Si çà et làilest victorieux, les récits qui nous le montrent triomphant ne sont point des récits originaux, mais, au contraire, des dérivés sortis de prototypes où il était représenté vaincu et dupé.
En effet, dans les données de la littérature des contes et des fables d'animaux, nous l'avons déjà vu, le renard ne sort pas nécessairement vainqueur de ses aventures ou de ses luttes avec les autres animaux. Il arrive souvent qu'il tombe dans les pièges qu'il tend à autrui et est victime de ses propres ruses. Tantôt il rencontre un chat auquel il se vante de ^josséder un sac rempli de tours ; le chat n'en connaît qu'un, celui de grimper à un arbre quand il est en danger. L'occasion s'offre bien-