L. Sudre. Renart
tôt pour l'un et l'autre de déployer leurs talents. Le chat, avec >son unique expédient, se tire sain et sauf du péril; le renard est prisetmis en pièces i. Tantôt encore, il prie un limaçon de s'écarter de son chemin : «Je fais plus de route en un quartd'heure, lui dit-il, que toi en une année. » Ils conviennent de se retrouverle lendemain àlamêmeplace, à la tête d'un sillon, et devoir lequel serait le plus vite rendu à l'extrémité. Le colimaçon place un de ses compères à l'un des bouts du sillon et lui à l'autre, et y^ ils s'y prennent tous deux si bien qu'ils font crever le renard '-. Je pourrais ajouter à ces deux récits une foule d'autres qui sont comme une touchante compensation en faveur des faibles que l'imagination populaire a voulu donner aux éclatants triomphes du goupil sur les forts et les puissants. C'est <à cette famille de V récits qu'appartiennent nos aventures entre lîenartetle coq, \ la mésange, le corbeau et le moineau. Elles ont été transportées, telles quelles, avec leur caractéristique, de la tradition orale, distribuant impartialement la ruse entre les différents animaux, dans l'épopée animale dont le dessein, au contraire est de faii'e de la ruse l'apanage du renard, de l'incarner en quelque sorte dans son héros préféré. L'auteur du Reinhart semble si bien avoir compris que la défaite du goupil par la mésange ne répondait pas à la conception générale du cycle qu'il s'excuse en ces termes de violer les principes reçus (v.211- 220) : « Il s'était donné beaucoup de peine pour un maigre dîner. Il en fut chagrin et dit : « Seigneur, comment se fait-il qu'un si petit oiseau m'ait trompé ! Gela me fait de la peine, je l'avoue. » Reinhart était plein de finesse, mais aujourd'hui il n'a pas de bonheur : rien ne lui réussit. » Comme le Glichezare, les trouveurs français protestent de leur étonncment, et en termes à peu près semblables :
N'i a si sage ne foloit.
Renars qui tôt le mont déçoit Fu deçoûs a celé foiz.
(II, V. 429 sq.)
1 Cette histoire qui se rencontre dans un grand nojnbre de recueils populaires (cf. Kolmatschevsky, p. 107 sq. etKrohn, Ain Ur-Quell, Monalschrift fur Volkkunde, III, p. 177 sq.) paraît faire partie aussi de la collection des trouveurs. Au début de la branche XV, Renart et Tibert ont trouvé une andouille ; Tibert décide Renart à s'en dessaisir ; il veut, dit-il, lui montrer comment il faut la porter. Alors il grimpe sur une croix et s'en régale devant Renart qui est bientôt forcé de s'enfuir à l'approche de chiens qui siu'viennent.
^ Sébiliot, Litt. or. de la Haute-Bretagne, p. 237.
Ja (lisoie que Luef d'arer Ne savoit tant con moi de guile.
Et un petit cocliet de vile M'a engignie et deceii.
(XVI, V. 710 sq.)
Ainsi les aventures de Renart avec des oiseaux ne forment pas seulement un groupe à part à cause du genre spécial d'adversaires qu'il a en face de lai, mais aussi et surtout par le fait que, contrairement aux habitudes du cycle, ce représentant de la malice, ailleurs victorieux, y descend au rôle de dupe et de mystifié .
Étudions d'abord le plus important de tous, celui de Renart et Chantecler conté par la branche II (v. 23-469).
Une fable ésopique bien connue, le Chien et le Coç, renferme' en germe la plupart des motifs qui constituent cet épisode du Romande Renart qX, on peut l'ajouter, de presque tous les épisodes où le goupil est en scène avec des oiseaux. Un chien et un coq voyagent de compagnie. La nuit les surprend. Le coq se perche sur un arbre pour dormir, le chien se couche dans un creux au pied. A une certaine heure, le coq se met à chanter, selon sa coutume. Le renard l'ayant entendu accourt et le prie de descendre.il désire embrasser un animal doué d'une si belle voix. « Éveille d'abord le portier, lui dit le coq; il dort au pied de l'arbre; quand il t'aura ouvert, je descendrai. » Comme le renard cherchait à lui parler, le chien éveillé saute sur lui à l'improviste et le déchire ^.
Trois motifs forment le fond de cette aventure : le coq chante sur un arbre, le renard essaie par ses flatteries de l'en faire descendre, le chien fait un mauvais parti au renard.
Dans ce dernier motif, le chien a un caractère particulier: il est le compagnon du coq. Il n'en est pas de même dans les épisodes français, ni non plus, d'ailleurs, dans les versions soit écrites soit orales que j'aurai à en rapprocher. Le chien unique de l'apologue grec est, en général, remplacé par plusieurs chiens, et leur intervention dans le drame est due à des circonstances toutes différentes, ou même souvent au simple hasard . On dirait qu'il y a eu là influence de la forme générale de tant de contes où le renard est en jeu, qui se terminent invariablement par une poursuite d'hommes et de chiens. En cela
' Hahn, 225.
la fable ésopique se présente comme plus originale ; elle a quelque chose sui generis qui a disparu partout ailleurs et qui en fait son principal attrait. Et ce qui montre bien que, quelque dénaturé qu'il put être, le motif du chien se présentant à l'improviste était fondamental, c'est sa persistance dans certaines versions où, à en juger par le reste du récit, il semble être un hors-d'œuvre. Rien ne peut mieux nous faire saisir le rapport étroit qui rattache toutes les versions à cette fable grecque. Si elle n'est pas leur source directe, leur prototype immédiat, elle --^'eprésente du moins la forme primitive qu'a dû avoirle récit. Quant aux deux autres motifs, ils n'ont pas subsisté avec plus d'intégrité. D'ailleurs, ils se prêtaient à certaines altérations qui n'ont pas manqué de se produire. Le coq pouvait être remplacé par un autre oiseau si Ton supprimait la circonstance du chant nocturne, ou même par un animal d'une autre espèce si le chant lui-même n'était plus une des conditions de la marche du drame. Aussi verrons-nous tour à tour la mésange, la perdrix, l'oie, l'écureuil etc. remplir son rôle, et, par suite de telle ou telle substitution, l'épisode subira telle ou telle modification. D'autre part, les flatteries du renard à l'adresse du volatile qu'il cherchait à duper étaient un de ces canevas sur lesquels on peut brodera l'infini. De là des divergences sans nombre entre les difi"érentes versions, encouragées du reste et provoquées par d'autres récits bien connus où le renard cherche à duper des animaux. Enfin, il était naturel que le coq fût représenté se laissant prendre d'abord aux flatteries du renard et devenant pour un moment sa proie, quitte à reprendre, aussitôt après, son rôle traditionnel de dupeur et à échapper par la ruse ; nouveau motif venant se greffer sur l'ancien pour le développer et l'étendre.
En un mot, c'est" le squelette seul de la fable grecque que nous allons retrouver dans nos deux récits français et dans les versions congénères. Ce qui revient à dire, non pas, encore une fois, que cette fable est la source de toutes les variantes sur le même sujet, mais qu'elle nous représente l'état premier, la forme la plus simple de l'aventure du renard et du coq. Cette histoire, en même temps qu'elle s'est transmise, sous ce vêtement ancien, de recueil d'apologues à recueil d'apologues, s'est, sous l'action de la tradition orale, de plus en plus richement étoiïée, et de ce travail incessant, ajoutant draperie sur draperie, est sorti le joli épisode de Chantecler.
Renart pénètre par une brèche dans le courtil de Constant des Noes. Au bruit qu'il fait en se cachant. Pinte s'enfuit avec ses gelines ; Ghantecler, se riant de leurs alarmes, se pose bravement sur un toit. Il s'endort bientôt et voit en songe quelque chose
Qui li venoit enmi le vis, Et tenoit un ros peliçon Dont les goles estoient d'os.
Si li metoit par force el dos.
(v. 137 sq.)
Il se réveille tout frissonnant d'effroi et va conter sa vision à Pinte. Elle lui explique, avec son bon sens de femme, que le personnage au « ros peliçon » n'est autre que le goupil caché près de là, sous les choux, et prêt à le dévorer. Ghantecler persiste néanmoins dans sa téméraire incrédulité :
Pinte, fait-il, molt par es foie.
Molt as dit vileine parole, Qui diz que je serai sorpris, Et que la beste est el porpris Qui par force me conquerra.
Dahez ait qui ja le crera !
Ne m'as dit rien ou ge me tiegne.
,Ta nel crerai, se biens m'aviegne, Que j'aie mal por icest songe,
(v. 261 sq.)
Il retourne sur son fumier au soleil. Renart s'approche doucement et cherche à le happer. Il échoue. Alors il essaye de l'attirer par la flatterie : il l'appelle son cousin germain, lui rappelle son bon père Ghanteclin qui chantait à longue haleine, les yeux clos, et le prie d'en faire autant. Ghantecler se délie :
Un poi te trai ensus de moi Et je dirai ime chançon.
N'aura voisin ci environ Qui bien n'entende mon fauset.
(V. -.m sq.)
Il chante donc, mais en ne fermant qu'un œil. Gela ne fait pas l'aflaire du goupil :
Ce dist Renars : « N'as fet neent.
Chanteclins chantoit autrement A uns Ions trez les eilz cligniez . »
(v. 341 sq.)
Le pauvre sot se décide à rivaliser d'habileté avec son père :
Lors let aler sa meloudie Les oilz cligniez par grand air.
(v. 346 sq.)
Renart le saisit aussitôt et s'enfuit avec sa proie.
La femme ducourtil, qui survenait à ce moment, l'aperçoit et ameute après lui les chiens et les gens de la ferme . Constant des Noesestàleur tête.Ghantecler conseille alors àsonravisseur de se moquer du fermier :
Quant il dira : « Renars l'enporte , » « Maugrez vostre, » ce poes dire.
(v. 426 sq.)
Renart suit son conseil ; mais dès que Ghantecler sent sa prison ouverte, il bat des ailes et s'envole sur un pommier d'où il raille Renart.
En regard de cette rédaction, il est indispensable de placer celle du Glichezare (v. 11-176). Elle offre, en effet, des divergences qui nous amènent à un état plus simple et, partant, plus ancien de l'histoire. Gomme on l'a justement remarqué S la version allemande renferme 164 vers contre 446 du poème français. L'écart est trop grand pour l'expliquer par un procédé de raccourcissement du modèle, propre au traducteur. Il a eu certainement devant les yeux untexte moins long et aussi plus naturel. On ne voitpointdansle Relnliart, le coq s'endormir par deux fois, d'abord pour motiver le songe, ensuite pour motiver une première attaque du goupil. L'exposé est plus rapide"^. Reinhartapénétré
» Voretzsch, le'' art., p. 142 sq.
2 Je n'analyse pas la petite scène de début, absente du Renart, et où, suivant le Glichezare, Lanzelîn, invectivé par sa femme Ruotzela, fait une forte clôture à sa basse-cour pour mettre à l'abri Schanteclêr et sa femme dont Renart menace la vie. Fort ingénieusement, Voretzsch, 1er art. p. 146, rapproche cette scène de celle de la l)r. IX entre Liétart et sa femme à propos du coq qui doit être livi'é ù Renart. Ce motif a dû être emprunté par le trouveur de la br. IX à l'épisode de Chantecler tel que l'a connu le poète allemand.
dans l'enclos de maître Lanzelîn en arrachant un pieu avec ses dents et se tapit près de Schanteclêr. Celui-ci dormait ; il est éveillé par Pinte qui, à la vue du goupil, s'est enfuie avec ses compagnes. Schanteclêr leur affirme qu'elles n'ont rien à craindre et raconte son rêve. Pinte n'interprète pas ce rêve, mais dit ce qu'elle a vu, supplie son mari de ne pas la laisser veuve avec ses enfants orphelins et le décide à se placer sur un buisson d'épines. Il ne s'y endort pas et ne s'expose pas, comme dans le Roman de Renart, à une première surprise de Reinhart qui s'est glissé au pied du buisson. Tout au contraire, immédiatement commence entre les deux animaux le dialogue qui va livrer Schanteclêr à son ennemi. Enfin, on a pu noter aussi qu'aux vers 139 sq.il n'est pas dit expressément que Reinhart, ea emportant Schanteclêr, est poursuivi et injurié par les paysans, et pourtant il desserre la gueule pour répondre à leurs insultes '.
Cette complexité du morceau de la branche II, qui ressort si nettement de sa comparaison avec le morceau correspondant du ReinhmH, indique que l'histoire a subi un remaniement. Mais il est douteux que, comme on l'a dit ^, ce remaniement ait été fait sous l'influence de la branche XVI qui contient dans sa première partie un récit concernant Cliantecler(v. 1-672). Cette branche XVI, je l'ai déjà dit plusieurs fois, est des plus médiocres, et son influence sur le reste du cycle, est très contestable, pour ne pas dire inadmissible. Les analogies non seulement de contenu, mais encore de forme, que l'on peut signaler entre les deux morceaux s'expliquent aussi bien par un emprunt du trouveur de la branche XVI à la branche II, déjà remaniée de son temps, qu'à un emprunt de celui de la branche II à la branche XVI. Quoi qu'il en soit, celle-ci n'en est pas moins intéressante ; en effet, à côté de certains points de similitude avec la branche II, elle possède des traits particuliers qui montrent que sa source n'est pas tout à fait la même que celle du premier épisode. C'est à la fois une imitation de celui-ci et une variante originale.
De l'invention du trouveur est le début, insipide d'ailleurs et d'une longueur désespérante. Renart a pénétré dans le courtil du riche maire Bertolt; il essaie d'attraper Chantecler qui
1. Martin. Obs., p. 107. Voiries restrictions que fait sur ce point Voretzsch, p. 147.
-. Voretzsch, p. 143 sq.
s'échappe et attire par ses cris le paysan . Celui-ci parvient à emprisonner le goupil dans un filet ; mais Renart le saisit au pied et ne lâche prise que quand il lui a promis son coq comme rançon. A partir delà, nous sortons du domaine de la fantaisie pour rentrer dans celui de la tradition. Pendant qu'il emporte Ghantecler, Renart remarque qu'il est triste et verse des pleurs. Comme il lui en demande la cause, Chantecler répond qu'il est chagrin à la pensée que ses compagnes qu'il vient de quitter, elles au moins,
Seront agrant joie mengiees.
, S'en seront leur âmes plus liées ^ Et du solaz et de la teste.
(v. 567 sq . )
Lui aussi, il mourrait avec plaisir si Renart lui faisait entendre une petite chanson. Renart ouvre la gueule pour chanter, et Chantecler s'échappe. Ils s'épanchent l'un et l'autre en injures quand quatre lévriers suivis de hrachets et de veneurs surviennent et mettent le voleur en fuite. y^ Quant à la branche XVII, elle a eu certainement pour modèle la branche II dans le fragment où Renart enlève Chantecler (v. 1053-1200). On croit Renart mort ; on va l'enterrer en grande cérémonie. Tout à coup il se ranime et ouvre les yeux. D'abord étonné de cet appareil funèbre, il reprend bien vite ses esprits et se sauve en emportant Chantecler qui tenait l'encensoir au bord de la fosse. Noble irrité lance tous ses barons à la poursuite du ravisseur. Ghantecler conseille à Renart de leur crier qu'il emporte un gage du tort qu'on lui a fait à la cour en voulant l'enterrer vif ; il s'y refuse, car il se rappelle
^** I ( Que par engin et par parole jLr^ Il L'avoit autre foiz engingnie *.
(v. 1126 sq.)
Mais plus loin, le chien d'un vilain s'étant mis de la partie et uni à ses ennemis, il se décide à laisser la liberté à Chantecler à la condition que celui-ci ne lui nuira pas auprès du roi '2.