‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 30 sur 55 · L. SuDRE, iîe/i«rL · texte numérisé non relu

L. SuDRE, iîe/i«rL

l'arrivée des chiens. Et, entre autres divers moyens de persuasion employés par ce flatteur, figure l'argument d'une paix universelle. C'est sous cette forme que La Fontaine, après tant d'autres, a, on le sait, traité l'aventure:

Nous ne sommes plus en querelle Paix générale cette fois.

Je viens te l'annoncer; descends que je t'embrasse.

Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie.

(Il, 15.)

Cette deuxième forme, Nivard l'a tout probablement tirée, comme beaucoup des épisodes de son poème, de Vestoire de Renart. Dans le poème français,* en effet, elle est la base du conte de Renart et la mésange (br. II, v. 469-G02). Mais, s'il l'en a tirée, ce n'est pas ce fragment de la branche II, tel que nous le possédons, qu'il a imité, mais un récit plus ancien. Car la rédaction de ce fragment est des plus complexes. Le motif de la paix y constitue, à la vérité, le cadre de la narration. Renart apercevant la mésange sur un arbre la prie de descendre l'embrasser, et, comme elle se montre défiante, il célèbre sur un ton quasi lyrique la pacification générale que Noble a ordonnée entre tous ses sujets :

Mesire Nobles li lions A or par tôt la pes jurée, Se Dex plaist, qui aura durée.

Par sa terre l'a fait jurer Et a ses homes afier Que soit gardée et meintenue.

Molt lie en est la gent menue.

, Ore carront par plusors terres Plez et noises et mortex guerres, Et lesbestes grans et petites La merci Deu seront bien quites.

(v. 492 sq.)

En outre, à la fin de l'épisode, la mésange signale à Renart l'arrivée de chiens et de veneurs ; il essaie, mais sans succès, de l'amadouer encore en lui soutenant plaisamment que ces chiens -

N'erent pas encore si salve Au jor que lor père et lor aive Jurèrent la pes a tenir, Que l'en les i feïst venir.

(v. 591 sq.)

Mais entre cette introduction et cet épilogue sont enserrés certains éléments qui, si l'on se reporte à l'épisode correspondant du Reinhart (v. 177-216), paraissent avoir formé primitivement un conte isolé, tout à fait indépendant des éléments concernant le motif de la paix. Dans le poème allemand, il est seulement question d'un baiser que doit donner la mésange à Renart qui s'est engagé de fermer les yeux. Elle prend du fumier entre ses pattes, descend de branche en branche et le laisse tomber dans la gueule du goupil qui le happe croyant saisir l'oiseau. Le conte s'arrête là. Point d'intervention de chiens et de chasseurs. Et ce qui montre en outre l'antériorité et l'originalité de cette rédaction, c'est, quand on la compare à celle de la branche II, le peu d'influence qu'a exercé sur elle le récit de Chantecler, son voisin et, peut-on dire aussi, son parent. Car c'est à celui-ci qu'il faut attribuer certainement la double tentative que fait Renart dans le poème français : la mésange a pris « plein son poing » de la mousse et des feuilles, et les lui introduit prestement dans la gueule au moment où il croit la saisir. Aux reproches de l'oiseau, il répond qu'il a voulu simplement lui faire peur ; à la seconde épreuve, il n'est pas plus heureux ; il cherche à en obtenir une troisième quand surviennent les lévriers. Et pourtant, l'on trouve dans cet épisode du Reinhart des vers qui correspondent exactement aux vers de la branche II. On est donc forcé de conclure que le Glichezare n'a connu du conte de Renart et la mésa^ige que la rédaction où le motif fondamental était celui du baiser. D'autre part, la présence dans Y Ysengrimus de la seconde partie de l'épisode de Chantecler porte à croire qu'à côté de celle qu'à connue le Glichezare il existait une autre rédaction, basée tout entière sur le motif de la paix, et que Nivard a utilisée. Ces deux rédactions, jadis indépendantes l'une de l'autre, un

remanieur les a fondues en un seul récit qui est celui de la branche II i.

Du reste, cette dualité antérieure est attestée par les allusions à cet épisode comprises dans différentes branches. Aucune ne nous offre le mélange des deux motifs. Dans la branche I^ où l'écureuil remplace la mésange, il n'est fait mention que du motif de la paix :

Et vos, Rossaus li escuireus, Ge vos fis ja de molt granz dels, Quant je vos dis qu'estoit jurée La pes et bien aseûree.

(v. 1691 sq.)

Dans la branche Y^, par contre, il n'est question que du baivser :

Et puis refist il bien que 1ère De la mesenge sa conmere, Quant il au baissier l'asailU.

Conme Judas qyi Deu traï.

(v. 759 sq.)

De même dans la branche VI

Et la messenge se compleint :

Qar qant ele le volt besier Et a lui se volt apaier, Les denz jeta por lui conbrer.

(v. 298 sq.) 2

Cette dualité s'explique lorsque l'on rapproche ces divers passages du Roman de Renart des versions écrites et orales que nous possédons sur ce sujet en dehors du cycle.

Deux auteurs seuls, à ma connaissance, ont réuni les deux motifs . C'est d'abord Jacques de Yitry, dont la rédaction offre d'étroites ressemblances avec nos épisodes français. L'absence du trait de l'arrivée des chiens la rapproche du récit simple du

1 Voretzsch, 1er art. p. 151, semble croire que c'est sous l'influence de r Yse^î^rmz^s que s'est opérée cette fusion. Je ne le crois pas.

2 Peut-être ici l'allusion est-elle double et fait-elle mention à la fois et du baiser et de la paix. En tous cas, la chose n'est pas claire. Cf. Voretzsch, p. 148.

Reinhart; mais la mention de la paix l'en éloigne. « Audivi de vulpe quam vulgariter renardum appellant, quod pacifiée salutavit volucrem quae gallice masange nominatur. Cui illa dixit : « Unde venis ? » At ille : « De colloquio régis in que jurata est pax cum bestiis et volucribus observanda. Unde rogo te ut pacis osculum mihi tribuas. » Gui illa : « Timeo ne me capias. » Gui renardus : « Accède secure. Ecce oculos claudam ut te capere non valeam . » Volucre autem accedente et ante vulpem volitante, cum aperto ore vellet eam capere, velociter evolavit irridens vulpem quae contra pacis juramentum ipsam laedere voluisset^. » Dans une parabole d'Eude, bien que l'affaire se passe entre un loup et une brebis, la scène n'est pas différente. Le lion a ordonné aux animaux de s'entrebaiser en signe de paix. Un loup rencontre une brebis qui se défie de ses intentions et hésite à aller l'embrasser. Alors le loup convient « quod resupinis clausis oculis jaceret et sic oscularetur eam, ne incideret in edictum. » La brebis s'approche, l'embrasse à la hâte et s'enfuit fort à propos 2. Ptien ne nous autorise à faire dériver ces deux versions du Roman de Renart ; Eude, en particulier, nous l'avons constaté et le constaterons encore plusieurs fois, ne s'inspire pas des poèmes français ; il puise ses récits ailleurs, surtout dans la littérature orale du temps. Voilà donc deux témoignages de la coexistence des deux motifs dans l'épisode en dehors du cycle.

Par contre, il est aisé de signaler d'autres récits qui ne présentent qu'un seul motif. Le Ro/nulus de Marie de France mentionne seulement celui de la paix. Le renard invite la colombe, perchée sur une croix, à descendre ; elle manifeste des craintes : « Procul sit, ait vulpes, omnis timor et horror ; recenter enim de curia venio ubi lites prohibitae snnt et rapinae, et lectae sunt cartae perpetuae pacis » 3. Nous retrouvons le conte sous cette forme dans certaines versions orales, et en particulier dans le conte russe suivant. « La renarde courait par la forêt ; elle vit sur un arbre un coq de bruyère et lui dit : Terenty, j'ai été à la ville. — Bouboubou, tu as été, soiti tu as été. — Terenty, j'ai obtenu un oukaze. - Bouboubou, tu as obtenu, soit ! tu as obtenu. — Oue vous, coqs de bruyère, n'ayez plus à vous percher sur les arbres, mais à vous promener toujours

* Grane, no 20.

2 Hr-rvieux, II, p. 661.

3 Ibid. p. 533 sq. ; cf. Mone, Anzeiger, IV, p. 361, et Bozon, n» 61.

par les vertes prairies. — Bouboubou, nous promener, soit, nous promener ! — Terenty, qui vient là ? » demanda la renarde au bruit du galop d'un cheval et de l'aboiement d'un chien. — Un moujik. — Qui est-ce qui court derrière lui ? — Un petit poulain. — Gomment tient-il la queue? — En croc. — Alors, adieu Terenty ! je ne puis rester, je dois rentrer à la mai-

son

Cette forme du conte, on le voit, ne suppose pas de la part de l'oiseau une épreuve de la bonne foi du renard ; il n'a pas à s'approcher de lui ; il reste sur l'arbre et le persifle à son aise sans courir aucun danger. Dans la forme parallèle, au contraire, où il n'est question que d'un baiser que le renard prie le coq de venir lui donner, l'oiseau doit voler près de la gueule de son ennemi. Cette forme, nous ne la trouvons pas en dehors du cycle telle que nous l'a présentée le Roman de Re- Tiart. En effet, dans une fable très ancienne, quoique interpolée, du Directorium vitae hu?nanae de Jean de Gapoue,la ruse du goupil triomphe '^. Il rencontre un coq, le flatte, l'appelle roi des animaux, prophète, et 1er décide à descendre de l'arbre où il est posé pour venir l'embrasser ; le coq descend et est dévoré. Toutefois l'on ne peut nier que l'aventure française de Renart et la fnésange ne soit contenue là en germe. Ce thème général du goupil au pied d'un arbre cherchant à attirer à lui un oiseau devait, je le répète, être peu à peu exploité de toutes sortes de façons et se prêtait à une infinité d'expressions. L'invention d'un baiser demandé par le renard et celle de la paix qu'il prétend avoir été signée entre tous les animaux sont deux de ces innombrables variantes. Nous n'avons pas à nous étonner de les trouver réunies à un certain moment ; grâce à leur point de départ commun, elles pouvaient rentrer l'une dans l'autre et concourir au développement d'une même action.

1 Afanassiev, I, aoll ; cf. Campbell, I, p. 268 sq. :Génac-Montaut, p. 232 sq. et Krauss, II, n» 10 et 38.

^ Benfey, P?scA.I,p.310 et Derenbourg, Directorium, p. 141; cf. Voigt, Kl. lat. Denkm., p. 144 sq.

Renart et Tiécelin

La rédaction de la première partie de ce conte a été influencée par celle des contes voisins de Renart et Chantecler et de Renart et la mésange. — Pourquoi cet épisode occupe une place différente dans le Reinhart et dans le Roman de Renart. — Cause des modifications apportées par le texte de la branche II à la version de la fable ésopique le Renard et le Corbeau .

L'épisode de Renart et Tiécelin, autrement dit celui du goupil et du corbeau, appartient, lui aussi, à la branche II qui renferme, nous venons de le voir, ceux de Chantecler et de la Mésange. La fable ésopique le Corbeau et le Renard^ offrant, ainsi que je l'ai indiqué, une grande analogie de situation avec les récits sur le coq et le renard, il semble tout naturel que les trouveurs aient réuni les aventures de Chantecler et delà Mésange à celle de Tiécelin, le jour où ils ont songé à grouper entre elles les différentes histoires du goupil.Dans sa première partie, en effet, l'épisode de liécelin reproduit presque intégralement le fond de la fable ésopique.

Tiécelin aperçoit, séchant au soleil, un millier de fromages ; il en dérobe un et se moque de la vieille chargée de les garder, laquelle le poursuit de ses cris et lui lance des pierres-. Pendant que, perché sur une branche, il entame son fromage, un morceau se détachant tombe à terre et met en appétit Renart couché justement au pied del'arbre. Celui-ci le flatte et l'amène à chanter. En se haussant pour tirer de son gosier une note aiguë, il écarte sa patte droite du fromage qui tombe devant Renart (br II, v. 843-945).

Les trouveurs ne se sont pas contentés de rapprocher l'une

1 Babrius, 77, et Ésope, Halm, 201.

2 Tout ce début manque dans le Reinhart, et il est tout probable qu'il ne figurait pas dans l'original du Glichezare; voir à ce sujet Voretzsch, l»' art., p. 154.

de l'autre deux aventures parentes ; ils ont même tenté de les identifier par certains détails. Ainsi, le dialogue entre Tiécelin et la gardienne des fromages

Vassal, vos n'en porterois mie.

Vielle, fet-il, s'en en parole, Ce poiToiz dire, jei l'en port, Ou soit a droit ou soit a tort.

(v. 876sq.)

rappelle les paroles de Ghantecler à Renart :

Quant il dira : « Renars l'enporte », « Maagrez vostre » ce poes dire.

Ja nel porres mais desconfire. »

(v. 426 sq.)

De même que Renart vante auprès de Ghantecler le talent de chanteur de son père, de même il loue auprès de Tiécelin la voix de son père Rohart :

Bien ait hui l'ame vostre père Dant Rohart qui si sot chanter !

Meinte fois l'en oï vanter Qu'il en avoit le pris en France.

(v. 920sq.)i

La branche IX, qui renferme une allusion à l'aventure, va même plus loin; elle fait du corbeau un fils de Ghanteclin :

Que vos eûstes le fromage Par vostre sen de Tiécelin Le corheil, le filz Ghanteclin.

(v. 568 sq.) 2

* Voici les vers correspondant à l'épisode de Chantecler:

Membre te mes de Ghanteclin, Ton bon père qui t'engendra ?

Onques nus cos si ne chanta. D'une grant liue l'ooit on.

(v. 310 sq.)

Martin, Obs., p. 33, fait remarquer que l'expression « cheant levant » se trouve dans les deux récits.

2 Gf. d'autres allusions br. I^, v. 1683 sq.; V», v. 754 sq. ; VI, v. 325 sq.

Pourtant, dans \e Roman de i?e^«H, l'épisode de Tiécelin ne suit pas immédiatement ceux de Chantecler et de la Mésange. Entre ce dernier et lui est intercalé (v.665-843jlerécitdu steeplechase Tibert et de Renart à l'issue duquel celui-ci est pris au piège où il voulait faire tomber son ennemi. Un vilain qui survient avec ses chiens veut le tuer ; mais il le délivre en dirigeant mal sa hache qui brise le piège. Renart s'enfuit avec une patte fortement endommagée. * Ce dernier trait éclaire la seconde partie de l'épisode de Tiécelin, celle-là tout à fait étrangère au récit de la fable classique, mais qui, par contre^, a dû être inspirée par la scène où Renart décide le coq ou la mésange à venir l'embrasser, nouveau point de ressemblance entre les deux familles de contes. Le fromage une fois tombé, Renart ne s'en empare pas aussitôt; il veut avoir en sa possession et le fromage et le corbeau. Aussi feint-il de ne pouvoir se traîner jusqu'à lui ; il a eu, dit-il, la jambe cassée l'autre jour, et il prie Tiécelin de venir enlever de son voisinage ce fromage qui sent si mauvais. Tiécelin, plein de confiance, descend et n'échappe qu'à grand' peine à la griffe de Renart dans la gueule duquel il laisse quatre de ses plumes ( v. 945-1026 ). ^

Cet épilogue paraît au premier abord ne pouvoir s'expliquer que par l'aventure qui précède, celle où Tibert a fait blesser Renart; cette blessure permet à celui-ci de tromper et d'attirer à lui Tiécelin. Mais ce rapport, si étroit en apparence, n'a pas dû toujours exister entre les deux aventures : le Reinhart nous montre qu'elles ont été probablement étrangères l'une à l'autre à l'origine. Dans le poème allemand, le récit de Tiécelin précède celui de Tibert ; il est sans doute fait mention dans le premierd'uneblessure, mais en termes qui manquent de précision, sous la forme d'un mensonge qu'imagine le goupil : « Écoute, Diezelîn ; aide-moi, mon cher cousin. Hélas ! tu ne connais guère mon malheur ; ce matin, je fus blessé. Ce fromage est trop près de moi, il a une odeur trop forte ; j'ai peur qu'elle ne soit nuisible à ma blessure. » (v. 257-260).

Telle a dû être la rédaction ancienne et tel aussi l'arrangement primitif des deux récits. L'on ne peut guère, à mon avis, accepter l'opinion que le Glichezare a maladroitement

^ Voir ci-dessus p. 264.

* Cf. pour cette seconde partie des contes postérieurvS dans Grimm, R. Fiochs, p. 358 et Robert, II , p. 275.

renversé l'ordre des événements qu'il avait sous les yeux. Chez lui, en effet, les épisodes, quoique se suivant, sont encore à l'état fragmentaire, c'est-à-dire que chacun d'eux pourrait être mis à une place autre que celle qu'il occupe dans sa traduction sans que la narration en souffrît. Il y a simplement juxtaposition, et j uxtaposition assez logique du reste, puisque les aventures de la Mésmige, de Chantecler etàeTiécelin, qui sont parentes par leur origine, s'y trouvent réunies côte à côte. On a là le premier essai de groupement. Plus tard, un remanieur voulut subordonner les unes aux autres ces histoires qui n'avaient extérieurement aucun lien entre elles. Remarquant que, d'une part, Renart était blessé dans son aventure avec Tibert, et que, d'autre part, il entretenait Tiécelin d'une blessure imaginaire, il ne trouva rien de mieux que de rendre celle-ci réelle, de la motiver d'une façon nette et précise en faisant précéder l'épisode de Tiécelin de celui de Ti&er^. Il obtint ainsi un ordre plus raisonné et plus épique, moins naturel cependant que celui du Glichezarequi groupait ensemble trois contes d'une harmonieuse concordance pour le fond et les détails, ceux de la Mésange, de CUantecler, et de Tiécelin 2.

Dans quelle mesure maintenant peut-on dire que l'épisode de Tiécelin a comme source le récit classique sur le corbeau et le renard ? C'est là une question que nous devons nous poser alors même que nos branches se rapprochent de très près des rédactions ésopiques et phédriennes ; nous avons pu constater mainte fois combien il serait téméraire de passer légèrement sur les modifications et les embellissements apportés dans le poème français à ces vieux récits, et de les attribuer en bloc à la fantaisie des trouveurs.

Certes, s'il est un apologue dont le texte primitif a été scrupuleusement respecté parles fabulistes proprement dits, depuis Fauteur du Romulus jusqu'à La Fontaine, c'est celui du corbeau qui perdit son fromage 3. Les louanges données àl'éclat des

1 Telle est l'opinion de Martin, Obs., p 110. L'opinion contraire est solidement soutenue par Voretzsch, 1er art., p. 154 sg

2 C'est peut-être d'après le même principe que tant de manuscrits insèrent après l'aventure de Tibert la branche XV {Vandoullle, les deux prêtres) où Tibert joue un rôle actif ; les aventures dont il est le héros se trouvaient ainsi réunies en un seul groupe.

3. Voir une étude comparative sur ce sujet dans Soullié, La Fontaine et ses devanciers, Paris-Angers, 1861. Cf. aussi dans Grimm- R. F'iichs, p. 358 sq.,une fable allemande posiérieiive, der Fuchs und der Rabe.

plumes du corbeau, le regretexprimépar le renard quesonramage n'égale pas son plumage, la prétention vaniteuse de l'oiseau qui veut montrer son talent et laisse tomber le fromage de son bec, voilà trois points reproduits invariablement depuis des siècles et en des termes presque toujours identiques. En face de ces innombrables variantes uniformes, le Romande Renart ne se distingue pas seulement par l'abondance du développement; il montre encore une indépendance assez marquée dans l'exposition des détails. Sans parler de l'entrée en matière mouvementée et toute dramatique qui a remplacé la tradition, nelle introduction de Phèdre (Gum de fenestra corvus raptum caseum Comesse vellet. . ..), il n'est plus question dans la bran, che II de l'éloge du plumage du corbeau ; toutes les flatteries de Renart portent sur le chant de Tiécelin :

Vos meïsme en vostre enfance Vos en solieez molt pener.

Saves vos mes point orguener ?

Chantes moi une rotruenge.

Tiécelin, excité par cet éloge et par la sotte envie de mieux (( orguener » que son père, chante ; mais le fromage reste à sa place ; aussi Renart revient-il à la charge :

Encore se vos voilées, Irieez plus haut une jointe.

Gantes encor la tierce fois !

(v. 932 sq.)

Ce n'est qu'cà cette troisième reprise que le fromage tombe à terre *.

J'ai dit tout à l'heure qu'il y avait eu sans doute, pour l'exposition de cette scène, influence du conte de Chantecler,qi\e peu à peu les deux épisodes s'étaient identifiés. Mais cette assimilation n'est pas l'œuvre des poètes français; il l'ont trouvée déjà presque faite dans la tradition. Les continuateurs du Ronudus, nous l'avons déjà vu, non contents d'ajouter à cette compilation qu'ils avaient adoptée pour base de leurs collections, prennent

1. Ce qui semble appartenir au trouveur français, c'est ce trait du fromage qui, serré dans les pattes du corbeau, tombe quand celuici les écarte en se haussant pour jeter une note plus élevée. Ce détail vaut celui de la fable classique, s'il ne lui est pas supérieur.

souvent de grandes libertés avec le texte antique et, obéissant à des inspirations diverses, le modifient et lui donnent un air rajeuni. Tel a été le cas pour l'apologue en question. Jusqu'à l'Anonyme de Névelet, la fable de Phèdre se transmet intacte. Mais, dans une rédaction abrégée en prose de ce recueil du XIIF siècle *, le renard, tout en comparant encore le corbeau pour la couleur au cygne, ne déplore plus qu'il ne chante pas : il l'invite à faire entendre sa voix : « Si placet, canta, quia places super omnes aves. » Dans Eude, on voit aj)paraître la mention du père du corbeau : « Quoniam bene cantabatpater tuus, vellem audire vocem tuam ^. » Enfin, dans le Roniulus de Berne, le corbeau chante par deux fois : « Qui parum cantavit. Quo canente altius, caseus cecidit^.... » Nous avonslà.éparset ne demandant qu'à être réunis en un faisceau, les éléments de l'épisode de Tiécelin. L'apologue classique a fourni le fond de la scène; mais, avant de passer dans le Roman deRenart, cet apologue, comme tant d'autres, a été, malgré son canevas si simple, soumis à ces remaniements que le voisinage d'autres récits analogues efr surtout l'utilisation des fables comme exercices littéraires et grammaticaux dans les écoles devaient forcément amener.

1 Hervieux, II, p. 431 ; cf. I, p. 576. Voir aussi rysope^de Robert, I, p. 19 sq. et Lyoner Yzopet, p. 21 sq.

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