‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 31 sur 55 · Hervieux, II, p. 653; cf. Bozon, n · texte numérisé non relu

Hervieux, II, p. 653; cf. Bozon, n

3. Hervieux, II, p. 742 sq. Ici, comme le fait remarquer justement Voretzsch, 1er art., p. 151, c'est à contre sens que le corbeau tient le fromatJfe à son bec.

Renart et Droïn.

Du rôle particulier que joue le chien dans cette aventure et qui la rattache indirectement à la fable ésopique le Chien et le Coq. — Entrée tardive dans l'histoire de ce personnage absent de certaines variantes. — Le conte de Renart et Droïn est la réunion de deux récits, l'un mettant en scène le renard et un oiseau, l'autre le renard, le chien et un oiseau. — Transformations ultérieures qu'a subies ce conte — Les variantes françaises y ont échappé — Du trait du rire conservé dans l'une d'elles — Particularités qu'offre la rédaction du Roman de Renart.

En comparant les épisodes de Chantecler et de la Mésange avec la fable ésopique le Retiart et le Coq, nous avons constaté, on se le rappelle, que le motif de l'amitié du chien pour le coq,qui joue un rôle important dans le récit classique, avait été presque anéanti dans les récits de la branche H, qu'il n'y en restaitdautre trace que l'arrivée inopinée de chiens qui accourent dans la direction du renard sans être d'intelligence avec l'oiseau. Le conte de Renart et Droïn renferme justement comme principal élément une association entre le chien et un oiseau, etce dernier, mis en danger par Renart, est sauvé par le chien qui sort d'un buisson (br. XL v. 761-1375), comme dans la fable ésopique il s'élançait du creux de l'arbre.

Un moineau, Droïn, perché sur un cerisier, a jeté quelques fruits à Renart et lui demande, en retour, de guérir ses neuf petits

Oui chascun jor cheent de gote.

Renart le lui promet; mais auparavant, dit-il, il faut les baptiser :

« Droïn. fait il. par Seint Orner Tu les feras crestiener.

Sitost con bautissiez seront, James de cest mal ne carront. »

Et dist Droïn : s Ce puet bien estre, Mes ou troveroie ge prestre ? — Prestre?dist Renart, par ta foi Ne sui ge prestre, di le moi ? »

Dist Droïn : « Par l'ame mon père Il ne m'en sovennoit, bau frère.

Mes or vos pri ge et requier Que vos les viegnes bautiszier. »

(v. 871 sq.)

Il lui jette ses petits l'un après l'autre, et Renart les dévore. Droïn jure de se venger. Il court tout le pays pour trouver quelqu'un qui l'aide dans son projet.

Mais celui a qui il parloit Molt gentement li responoit Qu'il ne s'en volent entremetre .

« Grant entente i covendroit mètre, Font cil, ne nos entremetrons Que durement Renart dotons, Ne ja sor li en nule guise Ne movroms por fere justice.

Alez vos aillors porchacier. >

(v. 975 sq.)

Après bien des recherches infructueuses, il trouve gisant sur le fumier, tout amaigri par la faim, un pauvre chien, Morhout, qui, en échange de la nourriture que lui procurera Droïn, accepte d'être son champion :

Se vos a manger me donez

Tant que je sente un poi mon cuer,

Je vos di bien que a nul fuer

Ne saurois chose conmander

Que ne face sanz demorer.

(v. 1018 sq.)

Le pacte conclu, Droïn songe à satisfaire la faim de son associé. Il aperçoit sur la route une voiture pleine de provisions qui s'avançait de leur côté. Il emploie alors la ruse à laquelle nous avons vu recourir Renart dans l'aventure du Jambon :

Atanl s'en vait Droïn corant:

E vos le chareter errant

Qui molt grant oire cherainoit.

Droïn qui celé part coroit Molt bone oire sans atarger, S'en vet devant le chareter Tôt ausi con s'il fust férus.

Li chareters est descendus Ausitost con il l'aperçut.

Meintenant celé part corut, Molt bien le quida détenir.

Mes quant Droïn le vit venir, Salletant s'en vet ça et la, Et li chareters après va Gorant un levier a son col.

Mes Droïn ne fu mie fol, Que pas atendre ne le vout.

Li chareters quanqu'il pot court Apres, que prendre le voloit.

Droïn toz jorz devant coroit Quanqùe il pooit voletant.

(v. 1093 sq.)

Morhout, pendant ce temps, tire un jambon de la voiture et se rassasie. Maintenant il a soif. Passe une seconde voiture chargée de vin. Droïn se perclie sur la tête du cheval de timon et lui becqueté l'œil . Le charretier veut le frapper de son « tinel » ; mais Droïn s'envole au moment où il assène un coup violent qui étend le cheval roide mort. L'essieu se brise, et le liquide, s'échappant du tonneau défoncé, abreuve Morhout. Redevenu gros et dispos, celui-ci veut venger son bienfaiteur. Droïn vole au logis de Renart, et lui crie :

Renart, car me veaes mangier !

Vien tost a moi et si m'estrangle !

Ge ne me movrai de cest angle, Ne me voil de ci desrenger :

Tel dol ai, je cuit enragier.

Vien, s'en délivre le païs, Quant tu as mes enfans ocis :

Car certes ne quier vivre mes.

(v. 1252 sq.)

Renart accourt et Droïn, en voletant, l'entraîne jusqu'à un buisson où se tenait blotti Morhout :

Adont s'asist et dist : « Par foi, De ci ne me movrai por toi, Ci iloquesvoil je morir. »

Renart fu en molt grant désir

De li prendre et entalente,

Molt en avoit grant volente,

Si li est sus corut tantost.

Mes Morhout qui s'estoit repost,

Si est meintenant sus sailliz.

Par li fu Renart asailliz,

Sili curt sus plus que le trot.

Quant Renars l'a veù, por sot

Se tint, si torne le talon.

Et cil l'aert par te crépon,

As denz le pigne et house et hape.

(v. 1297sq.)

Morhout ne cesse de s'acharner sur Renart que lorsqu'il le voit gisant à demi mort.

Dans ce conte de Droïn, le motif du chien ami du moineau appartient évidemment à la famille de récits dont la fable ésopique le Chien et le Coq est l-s type, et où il sert de cadre à l'aventure. Mais, transporté de cette famille dans une autre, il a subi l'influence des motifs auxquels il s'est incorporé. Le chien n'est plus seulement un compagnon de l'oiseau, il est en outre son vengeur, et sa vengeance, il l'accomplit par gratitude envers le moineau. Entre le pacte d'amitié et les mauvais traitements dont le goupil est victime, s'est intercalée toute une série de traits qui, en motivant cette amitié, lui donnent un réel intérêt et en font le nœud d'une véritable intrigue dramatique.

Quelle que soit cependant l'importance de ce motif dans notre épisode, il ne peut être considéré comme un élément primordial de sa formation. C'est postérieurement qu'il est venu s'agglutiner à d'autres traits plus anciens; son admission dans le corps de l'aventure n'a été provoquée, comme cela arrive tant de fois, que par la nécessité d'un complément au récit ou par reff"et d'une analogie scénique. Un conte transylvanien nous le montre d'une façon significative. Dans ce conte, en effet, le chien ne figure pas ; toute l'affaire se passe entre le renard et la mésange. Le renard menace celle-ci d'abattre avec sa queue l'arbre où elle est posée si elle ne lui livre pas ses petits. Elle les sauve en promettant à ce terrible ennemi de lui procurer une proie meilleure. Suivent l'aventure de deux femmes portant une corbeille de pâtisserie dont le renard se régale grâce à la ruse du vol de la mésange, et celle d'un charretier qui fend son tonneau de vin avec sa cognée en vou-

lant tuerroiseau. Repu et abreuvé, le renard demande à rire. .Ils se rendent à une aire où deux paysans battent leur blé. La mésange se pose sur le crâne chauve du plus âgé ; l'autre, pour le débarrasser de l'oiseau, lance un coup de fléau qui n'atteint pas la mésange, mais étend le paysan presque mort. Le renard, qui s'était hissé sur le perchoir des poules pour assister à la scène, rit tellement qu'il en perd l'équilibre, tombe à terre et est roué de coups avant de pouvoir s'échapper i.

Ce conte transylvanien est composé de deux parties bien distinctes : d'une part, la menace du renard à la mésange ; d'autre part, la complaisance de l'oiseau pour son ennemi. Or cette complaisance n'est-elle pas choquante par son épilogue inattendu? L'oiseau, en effet, ne songe pas un seul instant à duper le renard. S'il arrive malheur à celui-ci, c'est par sa faute et non par le fait de sa trop docile compagne.

Nous retrouvons une scène identique dans d'autres récits. Dans un conte indien, une perdrix fait manger, boire et rire un chacal, et même, quand celui-ci se noie en voulant se désaltérer à la roue d'un moulin où elle l'avait attaché, surpris par le meunier qui lâche toute l'eau, elle pleure sa mort 2. Dans un petitpoème allemand du XIP siècle, une alouette prend pitié d'un chien chassé par son maître, et elle lui procure successivement le manger, le rire et un médecin ^. Mais, dans ces deux récits, l'oiseau n'est menacé d'aucun péril; il n'attend point une vengeance de celui qu'il soigne; son dévouement est tout désintéressé. Par conséquent, ces deux récits appartiennent à une famille de contes où de deux animaux, liés par l'amitié ou la sympathie, l'un se fait le serviteur de l'autre. Par suite aussi, c'est à cette famille qu'il faut rattacher la seconde partie du conte transylvanien qui nous offre une suite d'événements identiques, avec cette seule différence que l'oiseau agit par peur et non par dévouement.

Quant à la première partie, elle rappelle le début de la fable

1 Haltricli-Woliï, no 21.

2 Cité par Koh»iatscliev.sky,p.l5G.On retrouve les mêmes idées dans un conte gascon (Bladé, III, n» G) : un lévrier va à la foire ; la merlesse l'accompagne parce qu'il a épargné ses enfants, et s'engagea le faire manger et boire. Le lévrier est ivre et veut se désaltérer. 11 sepenche dans un puits et la merlesse le tient par la queue. Il crie « Happe » pour qu'elle le relève, mais elle répond « la queue m'échappe », ouvre la bouche et le lévrier se noie.

3 R.Ficchs,\:>.''2di.

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