‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 34 sur 55 · XVIII, V · texte numérisé non relu

XVIII, V

et il ne nous a pas trompés. En effet, nous possédons un petit poème du Xle siècle, le Sacerdos et lupus, dont cette branche est la fidèle transcription. Or ce poème est une œuvre isolée ; il ne faitpointpartie d'un corps de récits où il aurait déjà figuré à côté des histoires de \-à Jument et des Béliers ; et même, ni la littérature écrite ni la littérature orale ne nous offrent des variantes de son contenu. Nous verrons tout à l'heure si, entre les deux histoires auxquelles il est lié dans le Roman de

Renart, il faut admettre une connexité quelconque en dehors du cycle ; pour celle qui va nous occuper, il ne peut être question d'une chaîne traditionnelle à trois anneaux qu'un trouveur aurait reforgée pour son propre compte.

La branche française, je le répète, suit de très près son original latin. La forme en est, à la vérité, renouvelée ; elle est enrichie non seulement de tout ce qu'une interprétation versifiée amène de libre et d'imprévu, mais elle est surtout relevée par une malice gauloise qui donne au morceau français une saveur plus piquante encore que n'est celle du modèledéjà si mordant et si caustique. Quant au fond, il est resté absolument intact; rien n'y a été changé.

Un prêtre. — que le trouveur, en souvenir d'autres branches, appelle Martin — donnait tous ses soins à l'élevage de brebis dont il avait maint fromage. Mais un loup, son voisin, rendait souvent visite au troupeau,

Sovent 11 faisoit ses oailles Non per, s'eles erent parailles :

Et sovent les rapareilloit, Se non pareilles les trovoit «.

Lassé à la fin, Martin creuse une fosse, qu'il dissimule sous une claie posée sur une perche à laquelle il lie un agneau '^. La nuit venue, Isengrin court à l'agneau et tombe dans la fosse. Martin qui, dans l'attente de cette prise, n'avait pas fermé l'œil, se lève au petit jour et va droit au piège. A. la vue du loup, il

* Lateinische Gedichten, p. 340 sq., v. 18 sq.:

Hi (lupi) minuentes numerum Per ejus summam generum Dant impares ex paribus Et pares ex imparibus.

2 Id. v. 21 sq.

Fossam cavat non modicam Intus ponens agniculam, Et, ne pateret hostibus, Superne tegit frondibus.

s'arme d'un bâton et veut le frapper. Isengrin saisit le bâton aux dents ; chacun tire de son côté ^ :

Au prestre avint une avanture, Que la terre est soz lui fondue, Desoz les piez 11 est cheûe.

Il s'en vet enz o le ])aston, Or a Ysengrin conpaignon.

L'uns fu de ça, l'autre de la, De paor Pun l'autre esgarda.

Moult ot Ysengrin grant paor, Mais li prestre ot asez graignor.

Il a conmencie son sautier Par toz les moz a verseillier, Et puis dist conmendacion Que Diex le giet de sa prison.

Geste sept siaume disoit plus, Miserere mei, Deus :

Pater noster disoit enclin. 2

Isengrin en profite pour lui sauter sur le cou, gagner le bord de la fosse et s'enfuir à travers champs. Les sergents du prêtre viennent le tirer de la fosse, et, conclut le poète,

Bien vos puis dire et aconter Que onques messe ne sautier Ne chanta puis de bon entent Ne par si bon entendement

* La description de la lutte du prêtre et du loup, assez développée dans la branche française, est plus courte et plus rapide dans le poème latin. Celui-ci ne lui consacre que douze vers tandis qu'elle est la matière de plus de trente vers dans le Renart.

là. V. 43 sq.

Ripa cedente corruit Et lupo cornes incidit.

Hinc stat lupus, hinc presbiter, Timent sed dispariliter ; Nam, ut fîdenter arbitror, Lupus stabat securior.

Sacerdos secum mussitat, Et septem psalmos ruminât, Sed revolvit frequentius :

« Miserere mei Deus! »

Corn il fist ovec Ysengriri; Tant con il f u en son enging ^ .

(v. 133 sq.)

Quelle est maintenant la source de ce joli conte? Tel que que nous le lisons dans le poème latin, il nous paraît marqué au coin de la plus franche originalité. Tout semble être sorti de l'imagination du moine qui l'a composé, sauf la description de la fuite du loup s'échappant grâce au dos courbé du prêtre, laquelle rappelle la fable ésopique le Renard et le Bouc. A part ce trait, qui est d'ailleurs un très menu détail de la scène, l'ensemble a tous les dehors d'une création spontanée, d'autant plus que le sujet, à le bien considérer, penche plus vers la satire humaine que vers le conte d'animaux proprement dit; c'est le prêtre et non le loup qui est le centre de l'action; l'objet visible du poète a été de faire la caricature du pasteur d'âmes de son temps qui était en même temps et surtout pasteur de brebis; peut-être même avons-nous là une satire très particulière, très personnelle, dirigée contre un prêtre connu des lecteurs dans le cercle desquels elle a été écrite, le récit comique et malin d'une aventure d'un fonds réel, dont chacun déjà s'était égayé et dont ce morceau devait consacrer l'amusant souvenir 2.

Mais, et c'est là ce qui rend cette histoire un des cas les plus curieux de la formation des contes au moyen âge, elle a beau avoir toutes les apparences de l'originalité, elle a beau même reposer sur quelque chose de non fictif et faire allusion à un événement contemporain, elle n'en est pas moins le dérivé d'une tradition. J'ai dit tout à l'heure que ni la littérature écrite ni la littérature orale ne nous en offraient de variantes. Oui, si l'on veut parler de variantes directes, c'est-à-dire représentant un prêtre cherchant à capturer un loup ravisseur de ses brebis

1 Id. V. 81 sq.:

Hinc a vicinis quaeritur Et inventus extrahitur, Sed non unquam devotius Oravit nec fldelius.

2 Le moine dans son petit préambule nous dit :

Narrabo non ficticium .

et tombant lui-même dans le piège qu'il a tendu à son ennemi. Mais il en va tout autrement si l'on suppose à ce sujet un cadre moins étroit, une envergure plus large. Il se trouve traité avec cette ampleur dans deux contes, l'un norvégien i, l'autre allemand 2, qui, mis côte à côte et se complétant l'un et l'autre, nous fournissent les éléments dont se compose notre épisode d'Iscngrinet le prêtre Martin.

D'après la variante norvégienne, un homme fatigué de voir ses chèvres et ses brebis dérobées par le loup se résout à creuser une trappe. Il y plante une perche surmontée à son extrémité d'une planche qui porte un petit chien. Puis il la dissimule sous un amas de branches et de feuilles. La nuit venue, le petit chien aboie à la lune. Le renard, le loup et l'ours, attirés successivement par ses cris et pensant S3 régaler d'une proie facile à saisir, sont précipités dans la fosse. Survient une vieille pauvresse avec un sac sur le dos. Elle s'agenouille au bord du trou pour voir si quelque bête est capturée. Pendant qu'elle harangue ironiquement les trois prisonniers, le sac glisse sur sa tête et l'entraîne dans sa chute. Les voilà tous quatre transis d'effroi et n'osant pas bouger, chacun blotti dans un coin. Celui qui avait creusé la trappe arrive bientôt, délivre la femme et tue les animaux. La variante allemande n'a pas de préambule; elle entre aussitôt dans le corps du sujet. Un violoniste qui cheminait gaiement la nuit dans un bois tombe dans une fosse à loup. Renonçant à en sortir avant l'aube, il s'installe dans un coin pour dormir. Peu après, tombe le loup qui prend le musicien pour le diable et se blottit dans le second coin. Les deux autres sont successivement occupés par le renard et l'âne non moins effrayés. Le musicien qui, lui aussi, n'est pas rassuré se meta jouer du violon. Pris d'épouvante, le renard persuade à l'âne de se dresser contre la paroi, et, se servant de son dos comme d'une échelle, il s'enfuit ainsi que le loup. Restés seuls, l'âne et le musicien peuvent dormir tranquilles jusqu'au matin où on les délivre.

Disons tout de suite que ni l'une ni l'autre de ces variantes ne renferme la forme primitive de l'histoire. La présence de l'homme dans un conte d'animaux est, à de rares exceptions près, un signe d'altération. C'est le cas ici. Nous avons affaire à des versions anthropomorphisées d'un conte où primitive-

' Asbjôrnsen-Dasent, p. 63 sq.

2 Haltrich-Wolff, n° 39.

ment l'affaire se passait non pas entre trois animaux et un homme, mais entre quatre animaux. Il est encore très répandu sous cette forme archaïque en Russie, d'où il est probablement originaire, en Finlande, en Hongrie et aussi dans l'Asie occidentale. 1 Ce sont ordinairement le lièvre, le renard, le loup et l'ours qui se trouvent réunis dans la fosse. D'après certaines variantes, une fois le lièvre et le loup dévorés, comme la faim torture encore l'ours et le renard, celui-ci place sous son ventre les entrailles du loup et les mange, faisant croire à son compagnon qu'il se repait de ses propres intestins. L'ours veut l'imiter, s'ouvre le ventre et bientôt il expire. Quand le propriétaire de la fosse survient, le renard faille mort, est jeté hors du trou et s'enfuit. D'après d'autres variantes, le loup resté seul avec le renard ne continue pas de manger ses entrailles; vaincu par la douleur, il reste à jeun. Alors le renard le décide à se dresser contre la paroi et s'élance au dehors.

La description du piège que nous donne la variante norvégienne, l'effroi dont sont saisis en présence les uns des autres l'homme et les trois animaux, enfin la fuite d'un des prisonniers par l'escalade du dos d'un de ses compagnons d'infortune, voilà des traits qui, se retrouvant dans le Sacerdos et Lupus, sont des preuves irréfragables de sa dérivation traditionnelle. Je dirai plus. Gela même qui caractérise la rédaction latine, la concentration du drame sur deux personnages, est-il accidentel ? N'est-ce pas plutôt l'effet d'un processus naturel, un aboutissement des données elles-mêmes du (îonte ? D'abord, en effet, la substitution d'un homme à l'un des quatre animaux a déplacé visiblement l'intérêt. La fm primitive du conte était, quel qu'en fût le dénouement, la glorification d'une nouvelle ruse du renard échappant à la famine seul à côté des cadavres de ses compagnons. Le violoniste de la variante allemande, la pauvresse de la variante norvégienne, en introduisant l'élément de la peur qui remplace désormais l'élément de la faim, attirent toute l'attention sur eux et annihilent si bien le renard lui-même qu'ici, il est tué dans la fosse, et que là, s'il parvient à s'enfuir, ce n'est plus à sa gloire, mais talonné par la peur, et imité d'ailleurs par le loup qui est ainsi mis sur le môme rang que lui. On comprend que, dans ces conditions, et chacun des animaux ayant une importance égale à celle des deux autres, leur nombre n'ait plus

^ Voir la savante étude de ce conte de Krohn Bar undFuchs, p. 81-89, et aussi Koiniatschevsky, p. 164 sq. et Gerber, p. 79 sq.

été respecté. Ce nombre avait été, à l'origine, déterminé par celui des coins de la fosse. L'intervention d'un homme dans l'affaire ayant détruit l'antique équilibre et, de plus, troublé l'économie du récit, ce nombre devait fatalement être réduit à l'unité ; et cette unité ne pouvait être représentée que par le loup, puisque le lieu invariable de la scène était une fosse à loup. Ce n'est pas tout. Dans les variantes soit de la forme archaïque soit delà forme dérivée, apparaît en dehors des quatre personnages de fondation un cinquième personnage au rôle un peu effacé, le propriétaire de la fosse, dont il est fait mention tantôt au début, tantôt surtout à la fin du conte. Ce Beus ex 7)iacMna du drame n'a-t-il pas dû, à un certain moment, sembler faire double emploi avec l'homme ou la femme qui tombent par mégarde ou par curiosité dans le piège? N'était-il pas dans la situation et même dans l'intérêt du sujet de faire entrer celui-là dans leur rôle ? Le mystificateur était mystifié et le conte, devenait plus comique.

Ainsi la simplification de la scène aux éléments multiples des Animaux dans la fosse, la réduction à deux personnages des cinq que l'on retrouve encore dans la littérature populaire ont pu fort bien s'opérer dans la tradition orale avant le jour où un moine s'est emparé de cette histoire pour l'appliquer à une aventure réelle et en faire le cadre d'une satire du clergé. Quel qu'ait été le degré d'altération du conte à son époque, le poète latin a eu peu ù faire pour l'assouplir à son dessein particulier, pour l'individualiser : la matière s'y prêtait admirablement. Et d'ailleurs, le résidu obtenu par cette décomposition est des plus curieux et des plus charmants, grâce aux éléments nouveaux introduits par le poète ; loin d'enlever à la quintessence extraite du récit primitif sa rude naïveté, ils lui donnent, au contraire, une nouvelle saveur. Pour une fois que, dérogeant à l'habitude de sa corporation qui s'était donné comme mission d'interpréter la tradition « vulgaire », un de nos trouveurs s'est avisé de traduire un « escrit », le choix a été heureux, et il se trouve justement que cet original latin qu'il a dû prendre pour quelque chose de très neuf et de très personnel n'est lui-mèmequelereflet decette tradition vulgaire qu'il avait un moment délaissée. Son histoire d'Isengrin et le prêtre Martin n'est qu'un fragment du folk-lore européen de jadis vu à travers le prisme de la littérature cléricale et satirique du moyen âge.

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