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ISENGRIN. LA JUMENT ET LES BELIERS

La juxtaposition de l'histoire d'Isengrln et la Jument (hi\ XIX) et de l'histoire à'Isengrin et les Béliers (br. XX) n'est pas fortuite. — Elles se trouvent liées aussi dans YYsengrimus. — Bien que le renard flgui'e dans le poème latin, les aventures de part et d'autre se rattachent à une même source, l'histoire populaire du Loup nigaud. — Particulantés qu'offrent les variantes latines et françaises.

Les aventures contées dans les branches XIX et XX sont bien connues ; elles reproduisenjt des récits répandus partout et familiers à la littérature écrite. Isengrin, après sa lutte désespérée avec le prêtre Martin, rencontre dans un pâturage la jument Rainsent. Il lui offre de devenir sa compagne, lui promettant paix et bonheur dans sa société. Elle s'excuse de ne pouvoir accepter pour le moment, ayant à son pied droit une épine qui l'empêche de courir ; aussi le prie-t-elle de la lui tirer avec ses dents ; s'il y réussit^ elle sera toute à sa dévotion. Isengrin, plein de joie, se met en posture de la délivrer, et, pendant qu'il inspecte soigneusement le sabot, elle allonge la patte et étend sur l'herbe le pauvre « mire » avec le front fracassé. — Revenu de sa pâmoison, il se met de nouveau en route et, au sortir d'un bois, attiré par des bêlements, il aperçoit deux moutons, Relin et Bernart, qui jouaient en se heurtant de leurs cornes. Isengrin les aborde et ne leur cache pas son dessein de les dévorer. Ils lui demandent de leur donner auparavant la satisfaction de les mettre d'accord; car ils se disputent la possession du champ où ils sont. Isengrin y consent. Il se place au milieu ; Bernart doit arriver de droite, Belin de gauche, en partant d'extrémités opposées ; celui qui touchera le premier le but sera propriétaire du champ. Belin, qui a de l'avance, abat violemment Isengrin, et celui-ci est à peine relevé qu'il reçoit le choc de Bernart :

Quatre costes li ont Ijrisie

A bien petit Fout mort laissie.

(XX, V. 73 sq.)

On va comprendre tout de suite pourquoi nous réunissons ces deux branches dans une même étude. Gomme la précédente, elles sont d'une venue tardive dans la collection; elles font partie du petit groupe des morceaux additionnels, derniers produits du cycle à son déclin, enfants de sa vieillesse, dont les uns, par la déplorable médiocrité de leur forme, les autres, par l'étrangeté ou l'exotisme de leur sujet, attestent l'épuisement de ses forces et ses tentatives pour reprendre une nouvelle vigueur. Est-ce à dire qu'ici, comme à propos de l'épisode d'Iseng/'in et le xjrêtre Martin, nous ne puissions trouverde points de comparaison qu'en dehors du cycle?Non, car le poème de Nivard vient à notre secours et nous apporte une double et précieuse contribution. Il nous fournit d'abord une version de l'histoire de la Jument et deux de celle des Béliers. En outre, il va nous montrer que la juxtaposition de ces deux histoires dans le Roman de Renart n'est pas du tout arbitraire, n'est ni l'effet du hasard, ni un caprice d'arrangeur, mais repose au contraire sur une réelle tradition. Occupons-nous d'al)ord de ce dernier point. Nous examinerons ensuite les dilïérences qui peuvent séparer les rédactions du poème français de celles du poème latin et des nom])reuses A'ersions que l'on possède de ce conte.

Dans rrseng'riimz^s, on rencontre d'abord une longue histoire (II, V. 271-688) où le loup informé par Reinardus que quatre béliers, Joseph, Belinus, Golvarianus et Bernardus se disputent la possession d'un champ, s'offre d'en être l'arpenteur. Il se place au milieu, et les béliers s'élançant avec impétuosité des quatre coins lui enfoncent leurs cornes dans le corps. Après cette aventiu-e, il est forcé parle goupil de céder une partie de sa peau pour guérir le lion, et c'est déjDOuillé de sa robe qu'il rencontre le cheval Gorvigarus (V, v. 1131-1322) 1. Il lui demande sa peau et, en outre, un morceau de sa chair. Gorvigarus élude la question en lui proposant de

1 Entre l'épisode de la guérison du lion par la peau du loup et l'épisode de Gorvigarus se place la lecture du poème de l'ours comprenant le Pèlerinage, Taventuro du coq Sprotinus, le moniage d'Ysengrimus et le viol de sa femme.

lui refaire avec ses rasoirs, c'est-à-dire avec ses fers, sa couronne de moine très mal dessinée. Alors Ysengrimus l'accuse d'avoir volé les anneaux des portes de son couvent. « Détache-les de mon pied, » lui répond le cheval qui feint le repentir et l'humilité, et Ysengrimus s'est à peine approché qu'il reçoit un terrible coup sur le front. Puis il rencontre Reinardus (VI, V. 1-133), qui lui fait croire que, s'il a perdu sa peau, la faute en est au bélier Joseph. Se rappelant son malheureux arpentage, il se fait conduire à lui et prétend que le coupable livre sa toison et son corps. Joseph propose de se jeter tout vivant dans sa gueule. Ysengrimus se poste donc, s'arc-boute solidement sur ses jambes et ouvre le plus qu'il peut ses mâchoires ; Joseph arrive de tout son élan et perfore de nouveau le stupide animal.

Cette disposition des histoires, quand on la considère isolélément^ ne présente rien d'extraordinaire ni d'anormal; ce retour inopiné de la narration dans le livre VI à un épisode déjà développé dans le livre IV parait justifié, grâce à la transition assez bien ménagée qni le ramène, et aussi grâce à la variété apportée dans chacune des deux expositions. Mais quand Ton constate que le Roman de Renart a, lui aussi, lié les histoires de lo. Jument et des Béliers, cette reproduction dans le poème latin d'un même épisode àdeux places différentes, et la seconde fois immédiatement après l'aventure du loup et du cheval, paraît autre chose qu'un procédé littéraire et une combinaison esthétique.

On doit en effet écarter de prime abord l'hypothèse que l'auteur des branches XIX et XX a voulu imiter le poème de Nivard: les différences entre les deux rédactions sautent trop aux yeux pour qu'on puisse, un seul moment, admettre un emprunt. Il est non moins impossible de supposer que ces sujets, qui auraient existé dans la vieille tradition française, dans Vestoire d'où sont sorties les anciennes branches, et que les premiers metteurs en œuvre de cette estoîre auraient dédaignés, ont été d'abord utilisés par Nivard, puis ont tenté la verve d'un rimeur de la dernière époque du cycle. A cela s'oppose péremptoirement ce fait que le goupil ne figure point dans l'équipée du loup des branches XIX et XX et n'assiste le loup de V Ysengrimus que dans sa double aventure avec les béliers, et encore d'une façon bien indécise ; son rôle est effacé, et l'on sent dans cette intervention quelque chose

de plus épique que de traditionnel. D'ailleurs, il est à remarquer que la partie de V Ysengrimus où se trouvent juxtaposés nos deux épisodes est celle où Nivard doit le moins à Vestoire de Renart. Sur les cinq aventures qu'elle renferme, lesquelles sont les dernières du poème, celle de Corvigarus, de Joseph, du serment d'Ysengrimus, du partage du lion, de la truie Salaura, une seule, la troisième, peut se rapprocher d'un morceau de l'ancienne collection. Les autres n'ont pris place que dans les branches postérieures, ou sont étrangères tout à fait au Roman, comme celle de Salaura. N'est-ce pas là une indication suffisante qu'il nous faut chercher ailleurs que dans le cycle le secret de la liaison de nos deux épisodes ?

Nous avons, plus haut, à propos de la branche XIV, conslaté dans la littérature populaire l'existence de chaînes d'aventures dont le renard et le loup sont les héros, l'un traînant l'autre de piège en piège jusqu'à ce que souvent il perde la vie. La littérature populaire possède aussi des séries non moins intéressantes, plus uniformes encore que les précédentes d'un pays à l'autre, de contes où le loup seul, non plus conseillé par le renard, mais livré à ses propres inspirations, nous étale le spectacle varié de sa stupidité en roulant d'infortune en infortune au bout desquelles il trouve la mort dans une dernière et sanglante catastrophe. Ptien n'est à la fois plus comique et plus lamentable que la succession de ces tribulations que s'impose ce malheureux par sa sotte jactance qu'aucun déboire ne parvient à rebuter*. Un de ces drames h actes multiples a passé dans des recueils de fables latines du moyen âge; il fait partie sous le titre De infortunio lupi du Romulus de Munich^, et sous le titre De lupo pedente des Fabulae extravagantes 3. Or, ce morceau latin et une foule de versions orales renferment Thistoire du loup et des moutons. Bien plus, on y trouve racontée une aventure qui se passe entre le loup et un porc ou une truie. Tantôt, comme dans une variante russe, le loup demande à manger à un porc; celui-ci n'ayant rien à lui donner, il le condamne à le porter jusqu'à l'entrée du village ; là, les paysans attirés par les grognements de la monture rouent de coups le cavalier.

1 On peut lire une liste et une étude approfondie de ces groupes de contes dans Kohïiatschevky, p. 139 sq. « Hervieux, II, p. 735 sq.

» n. Fuchs, p. 423 et Steinlioioel, éd. Oesterley, p. 212.

Tantôt, comme dans une autre variante russe et dans la fable latine, une truie dont le loup veut dévorer les petits le prie de les baptiser d'abord, et le conduit à un moulin dans l'eau duquel il pense se noyer ou être écrasé sous la roue. N'est-ce point là le prototype de l'épisode final de l' Ysengrimus où la truie Salaura ayant demandé au loup, qui veut lui donner le baiser de paix, de lui serrer l'oreille pendant qu'elle va chanter la messe, attire par ses cris toute sa famille qui met l'imbécile en l^ièces ? Par suite, cet épisode de Salaura étant dans le poème latin fort rapproché de celui du bélier Joseph, et l'épisode de Joseph suivant celui de Corvigarus, n'est-il pas évident que Nivard aconnu l'histoire populaire du Loup n^■^«^^(?,et n'est-il pas non moins évident que le trouveur des branches XIX et XX a exploité le même filon ? Il a même si peu dissimulé l'emprunt qu'il a conservé, maladroitement on peut dire, un trait qui indique avec netteté que l'original était plus ample et comprenait d'autres récits que les deux qu'il a interprétés. A la fin de la branche XIX, Isengrin se lamente ainsi :

Ahi, maleûreus chaitis!

Se ier oi mal, or ai hui pis .

Ne me sai mes en qui fier, Ne puis en nuli foi trover.

(v.85sq)

De même dans la branche XX :

Ha las, dist-il, dolenz chaitis, Gon sui mal eûrez tout dis !

(v. 83 sq.)

Cette dernière lamentation se retrouve identique dans la fable latine : « O Deus, quanta mala die hodierna super me inecta sunt! » Quant à la première, il serait surprenant qu'elle se rapportât à l'aventure précédente, celle du Prêtre Martin^ qui est censée s'être passée le matin, alors que le poète nous dit que la rencontre d'Isengrin et de la jument a eu lieu le soir du même jour, « quant la nuit vint. » Il y a là une contradiction, et l'on ne peut la résoudre qu'en supposant qu'ici le poète a été esclave de son modèle au point de laisser subsister dans son imitation tronquée des allusions à des aventures qu'il a laissées de côté.

L'uniformité de nombre et de disposition des récits compo-

sant les différents drames populaires du Loup nigaud n'implique pas l'uniformité de rédaction pour chacun d'eux. Ces récits, en effet, avaient vécu à l'état isolé avant de faire partie de groupes compacts, et, par suite, leurs sujets avaient pu avec le temps recevoir différentes formes, recevoir tel ou tel développement particulier suivant les circonstances et les pays. Aussi ne devons-nous pas être étonnés de voir entre les versions de V Ysengrimus etcelles du Roman de Renart des différences si tranchées, en particulier en ce qui concerne l'épisode des Béliers.

Cette histoire est d'origine orientale ', ou, tout au moins, la forme indienne que nous ont transmise le Pantchatantra et ses dérivés est la plus naïve de toutes. On y voit un chacal léchant par gourmandise le sang répandu à terre de deux béliers en train de se battre et finissant par être pris et écrasé entre leurs cornes"^. En Europe, le loup a été substitué au chacal, et, dans un grand nombre de variantes, le motif de l'arbitrage dans la dispute pour la possession du champ à celui de la gloutonnerie. C'est sous cette forme qu'on rencontre l'histoire à l'Ouest de l'Europe, c'est celle de la fable latine du Romulits de Munich, celle du Roman de Renart et celle du premier récit de l' Ysengrimus. On est à bon droit étonné de voir dans ce dernier quatre boucs au lieu des deux traditionnels ; peut-être faut-il voir là l'influence d'une autre fable orientale où le lion a affaire à quatre taureaux alliés qu'il décide à se séparer et vainc un par un ^. Par contre, si le nombre des béliers a été doublé ici, il est réduit de moitié dans beaucoup de variantes slaves, où, comme dans le second récit de Y Ysengrimus, l'aventure de Joseph, un bélier propose au loup de lui sauter dans la gueule*. On voit que Nivard a donné hospitalité dans son poème aux

* . Je ne peux admettre comme témoignage de sa transmission par les Arabes ce fait qu'elle se trouve citée dans un auteur qui vivait à Séville en 1109 (Dozy, Recherches sur Vhist. pol. etlitt. de l'Espagne pendant le m. âge, I, p. 351, Leyde,1849). Ce n'est là qu'une réminiscence littéraire d'une importance nulle pour la propagation des contes.

2. Trad. Lancereau, p. 4i. Sous cette forme, mais avec des cerfs et non des béliers, cette fable a été traduite en latin dans Y Esope de Camerarius, n» GGGLXXIX.

*. Aviani Fahulae, n» 18.

♦. Voir Kolmatsclievsky, p. 145, qui croit que la version du loup arpenteur est dérivée dé celle du bélier sautant dans la gueule du loup. Son argumentation paraît spécieuse et peu solide.

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