‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 37 sur 55 · CONCLUSION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

CONCLUSION GÉNÉRALE

Résultats auxquels ont abouti les recherches précédentes: la tradition d'où est sortie le Roman de Renart a été orale et formée de deux courants parallèles, l'un savant, l'autre populaire. — Ces constatations du manque d'originalité dans la plupart de nos contes ne font pas tort à leur réputation et à leur valeur.

Il semble, je pense, suffisamment démontré par les recherches précédentes, d'abord que le Roman de Renart est une œuvre purement traditionnelle. Les morceaux que j'ai laissés, de côté ne méritent pas d'être regardés comme originaux, et quand ils en seraient dignes, les épisodes qui se laissent rattacher à des sources forment une masse imposante et comprennent ceux-là mêmes qui ont constitué le noyau de l'épopée. Nul doute ne peut donc subsister sur la manière de procéder des premiers auteurs et de leurs successeurs : l'emprunt était chez eux un principe et une règle.

En outre, la tradition à laquelle ils se sont respectueusement asservis n'a été ni écrite, comme ils le prétendent quelquefois, ni une, ainsi qu'on l'a cru souvent. Une seule branche est la transcription d'un ouvrage latin. Partout ailleurs, les témoignages des poètes et la comparaison des rédactions de nos contes avec celles des « escrits » antérieurs m'ont conduit à la constatation certaine d'une transmission orale. Entre le fabuliste antique et le conteur français, les divergences sont telles qu'on a souvent peine à croire que le sujet soit le môme chez l'un et chez l'autre: entre le fabuliste du moyen âge et ce conteur, alors qu'ils se coudoient presque, on saisit une série de nuances qui, si délicates qu'elles soient, ne peuvent être que l'œuvre de la parole ailée. Presque tout entière, on peut le dire, l'œuvre de nos trouveurs est sortie de leur mémoire, où s'était emmagasiné, avec sa riche complexité, le vaste trésor des récits vieux comme le monde.

Aussi cette tradition orale n'est-elle ni purement classique, ni purement orientale. Le Roman de Renart ne peut se rame»ner à une origine aussi simple; l'ensemble de ses contes échappe, dans leur point de départ, aux classifications toutes faites. D'une part, les recueils d'apologues ésopiques et phédriens sont comme un triage opéré dans la foule des contes d'animaux, en particulier parmi ceux qui ont trait au goupil ; et

cette sélection assez restreinte est loin de correspondre exactement à celle qu'on trouve chez les poètes français, plus large et plus compréhensive. De plus, quand ils ont travaillé sur des thèmes classiques, la matière en avait été renouvelée par des amplifications d'école et par le caractère satirique on allégorique que revêtait toute pensée de Tantiquité en passant par le cerveau des moines, et l'efTet produit est comparable à celui d'un insecte infime qui, vu à travers une loupe grossissante, nous apparaît gigantesque et transfiguré. D'autre part, s'il est vrai que certains des épisodes de Renart rappellent les contes indiens écrits et oraux, filiation qui n'est pas absolument nette et précise, il en est d'autres, et des plus fondamentaux du cycle, dont la provenance orientale est indémontrable. Folk-lore asiatique et folk-lore européen se sont donné rencontre dans ce vaste champ, et l'un y coudoie l'autre sans le gêner, sans lui disputer la place; celui-ci est encore distinct de celui-là ; la fusion ne s'est pas encore opérée, comme dans les recueils de contes populaires de nos jours où la mixture est complète, où les caractères origiijaux se sont tout à fait effacés et ne se laissent plus reconnaître. En somme, il faut juger les choses d'une façon plus conforme à l'état d'esprit confus et chaotique de cette époque du moyen âge. On doit reconnaître Sans le Roman de Remirt la présence de deux courants, l'un celui de la tradition savante, peu puissant, ayant charrié un certain nombre de récits classiques qui, restés longtemps confinés au fond des cloîtres, entre les murs des écoles, y ont pris une saveur particulière; l'autre, celui de la tradition populaire, plus large, chargé d'une foule de contes qui avaient vécu en pleine lumière ets'étaient épanouis en toute liberté. Gesdeux courants d'une nature différente se sont heureusement mélangés grâce à l'art aimable et sans prétention de nos poètes, et de leur réunion est sortie une œuvre où l'unité de ton persiste malgré un morcellement à l'infini.

Arrivé au bout de ma tâche, après avoir détruit pièce par pièce la réputation d'originalité des auteurs du Ronian de Renart.^ dois-j e me laisser aller à un regret ? Bien souvent la critique moderne, cette taupe patiente qui s'en va creusant partout ses galeries souterraines et fait écrouler ce qui paraissait assis sur d'inébranlables fondations, a encouru justement le reproche de réduire la part de l'admiration au profit de la science et de la vérité. A force de chercher et de découvrir les

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