‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 38 sur 55 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

modèles des œuvres jusqu'iilors considérées comme les produits d'un art spontané, l'enthousiasme qu'elles inspiraient n'est plus aussi franc, ni aussi pur; il s'y mêle une arrière-pensée de défiance qui empêche l'esprit de se livrer tout entier, et ni l'originalité de la forme, ni le renouvellement ingénieux de l'idée primitive ne parviennent à dissiper cette prévention du lecteur. Dois-je m'accuser d'avoir affaibli l'intérêt des contes de Renart et déprécié leur valeur par cette confrontation minutieuse de leurs prototypes? Je ne le crois pas.

D'abord les investigations de cette nature, qui tendent à diminuer l'impression esthétique, ne présentent aucun danger pour les œuvres de la première période du moyen âge. Au contraire, elles ne peuvent que faire ressortir l'importance de ces écrits. Ceux des âges postérieurs sont personnels, conçus d'après des règles, s'adressent à un public d'élite ; au contraire, à l'époque où ont été rédigés pour la première fois la plupartdes récits qui forment les branches du Roman de Renart, c'est-à-dire avant la seconde moitié du XII« siècle, la poésie est entièrement impersonnelle ; elle est affranchie de toute loi et de toute entrave, elle est le charme du vilain aussi bien que du seigneur, c'est, comme le dit si bien M. Gr. Paris, « une poésie toute vivante et extérieure, à laquelle chacun croit et que chacun pourrait avoir faite, qui se chante et se parle, au soleil, dans les rues, dans les places, au milieu des batailles, sur les routes qui mènent aux pèlerinages, aux foires, sur les navires qui emportent les croisés, dans le^ églises ou sur leur porche, dans les châteaux, dans les assemblées brillantes, aux festins des rois, aux repas des auberges 1. » Puisque tels sont les caractères de cette poésie, puisque telle est surtout son objectivité, ce qui doit nous intéresser en elle, c'est non la forme, mais le fond ; et ce fond, il nous importe peu qu'il soit plus ou moins original ; nous tenons seulement à savoir ce qu'emprunté ou non il représente de la vie intellectuelle ou morale de nos ancêtres, quelle parcelle de l'âme nationale ou universelle il renferme. Or, cette connaissance, nous ne l'obtenons que par la méthode historique et comparative. Grâce à elle, nous pouvons assigner au Roman de Renart sa vraie place et reconnaître là une des œuvres les plus caractéristiques du moyen âge. Les Chansons de geste nous ont transmis dans toute leur force et leur rude

1 La Poésie au moyen âge, Paris, 1885, p. 20

beauté le tableau du patriotisme ardent et des vertus guerrières des hommes de ce temps. Les Mystères et les Miracles sont l'expression touchante de leur foi naïve et poétique. Ce sont là des monuments proprement nationaux, qui ont leur base dans les qualités natives et dans l'état d'esprit de la race. Le Roman de Rcnart, plongeant ses racines au delà de l'horizon étroit du sol natal et bien avant dans les âges, est une œuvre cosmopolite à laquelle ont. pour ainsi dire, collaboré avant nos poètes une foule de k trouveurs » de tous les temps et de tous les pays ; c'est l'écho lointain de peuples disparus et de civilisations depuis longtemps détruites.

Mais si le Roman de Renart est l'œuvre la moins indigène par la matière première, elle est peut-être la plus nationale par la façon dont l'ont travaillée et pétrie les artistes obscurs qui s'en sont servis. Le goupil des contes populaires et des fables antiques n'a pas une marque différente suivant le pays où ses exploits sont narrés : tel il se montre à nous en Russie, tel il nous apparaît en Angleterre, en Gascogne et au fond de l'Espagne, et, dans les différents typjes de récits modernes, il ne nous semble ni plus ni moins malin que son antique frère le chacal des JâtaUas indiens. Sa physionomie, son attitude, ses gestes, tout en lui est immobilisé depuis des siècles. Autre est le goupil de nos poètes : il a sa vie propre, son caractère à lui ; il se meut dans une atmosphère toute sienne. Français et rien que français est cet espiègle malicieux et narquois pour lequel le vol est un amusement plutôt qn une nécessité^ implacable pour les vaniteux et les sots, peu soucieux de l'honneur des maris, amateur de bonnes fortunes, détrousseur de prêtres et contempteur de toute puissance profane on sacrée. A leur insu, sans dessein bien arrêté, par l'effet d'une assimilation toute naturelle, les trouveurs ont fait da héros de la tradition universelle le type le plus gaulois, le père de cette lignée de personnages à l'esprit frondeur et à la morale facile qu'on retrouve à toutes les périodes de notre littérature. Peu à peu, d'ailleurs, la satire s'était glissée dans ce domaine où régnait la fantaisie pure, et le temps était proche où elle allait la déloger pour prendre définitivement sa place. Gà et là, dans la première période de Vestoire deRenart,'apparaissent de timides essais pour transformer le conte en une allégorie. Le Glichezare lui-même, qui pourtant n'a dû travailler que d'après des modèles aux visées peu ambitieuses, introduit quelquefois ses personnages dans

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