L. SuDRE, Renart
réciprocité et échanges mutuels, on se trouve la plupart du temps en face de doutes qui ne peuvent être levés que par l'admission d'un lilon antique de contes populaires existant à la fois dans l'Inde et la Grèce et dont les recueils d'apologues sont des exfoliations simultanées et souvent indépendantes les unes des autres.
Ainsi la genèse de tant d'œuvres célèbres, religieuses ou morales, où les animaux jouent un rôle allégorique ne peut être éclairée que par la comparaison des contes populaires où ces mêmes personnages sont en scène non plus comme nos éducateurs, mais plutôt comme nos amuseurs. Par contre l'étude des contes populaires ne peut pas se passer de l'étude parallèle des histoires saintes du Bouddha ou des récréations morales de Vishnoucharman.de Babrius et de Phèdre. Dans celles-ci se retrouve fixée par l'écriture une forme ancienne, quelquefois primitive, de beaucoup de contes (j[ue la tradition orale ou a laissés se perdre ou a notablement délîgurés. (jrâce à elles, on trouve plantés sur sa route de précieux jalons qui guident à travers l'épaisse forêt du temps*.
Comme les /«/oA'rt.v, comme le PantcUatantra, comme les apologues ésopi<jues et phédriens, le Roman de Renart est à sa manière et dans sa plus grande partie un fragment détaché de l'immense édifice de la tradition orale et populaire. Ces compilations indiennes et gréco-latines nous donnent une image du folk-lore animal de l'antiquité, celle de nos poètes nous donne l'image du folk-lore animal du moyen âge. Telle est la thèse que je me propose de soutenir. Je me hâte d'ajouter que je ne suis point le premier à la poser ni même à la défendre. Déjà en 1882, dans un mémoire présenté à l'Université de-.Kazan^M. Kolmatchevsky accordait une place importante aux différents épisodes du Roman de Renart à côté des récits populaires des Slaves et de l'Occident. Quelques années plus tard, le savant finlandais dont il a été question dans les pages précédentes M. Kaarle Krolin, les mettait de nouveau en ligne et sur le même rang que les versions orales pour prouver l'originalité et l'ancienneté des contes de l'Europe septentrionale. Mais l'un et l'autre, ils ne les ont
1 L'épopée onimale clwz lea Slaves et en Occident. Il ne faut pas oublier non plus que .Tacob Grimm avait pressenti la chose ; car dans son lîeinhavt Fuclis il cite un certain nombre de contes populaires esthoniens formant pendant à des branches du Renart.
étudiés qu'incidemment, pour ainsi dire ; leurs démonstrations portant surtout sur les contes populaires, nos histoires françaises n'ont été examinées par eux qu'à titre d'arguments. Mon procédé sera inverse, le Roman de Renart lui-même étant l'objet de mon travail et le point de départ de mes recherches. Mais avant d'entrer dans le fond du débat il est indispensable, je crois, que j'explique comment cette œuvre se prête, par sa nature, à une pareille étude.
Nécessité de prolégomènes éta])lissant ù quel genre littéraire appartient le Roman da lionarl. — Des noni])reux trouveurs qui y ont collaboré et du désordre que présentent les manuscrits. — Ce n'est pas un poème mais une compilation de petits poèmes d'Age différent et de provenance diverse. — Unité du Rainhart. — Ce poème allemand ne correspond ni à un ancien poème français ni à une collection de branches contemporaine. — Trois phases distinctes dans la formation de notre compilation française. — La satire n'apparaît qu'à la dernière période. — Elle est au contraire la base de rYsengrimus ainsi que des poèmes français et flamands imitations du Roman de Renart. — Celui-ci n'est qu'une collection de contes d'animaux dont le ])ut est d'amuser non de moraliser. — Pourquoi est-il bon d'étudier les sources de ces contes ■?.
S'il estime opinion généralement acceptée par les critiques qui se sont occupés de l'histoire de la littérature au moyen âge, c'est à coup sur celle que le Roman de Renart est un ouvrage satirique. « L'auteur primitif et ceux qui l'ont imité, écrivait Raynouard en 1826, ont voulu sous le nom de divers animaux, auxquels ils ont donné et conservé leur caractère connu mais en leur prêtant les vices et les passions de rhomme,peindre les usages, les opinions, les vices, les ridicules du siècle où ils écrivaient.^ » Pliilarète Chasles, tout en reconnaissant chez ces poètes des préoccupations moins étroites, des vues plus générales, regarde leur œuvre entière comme un vaste drame où chaque bète n"est qu'un homme travesti : « Qu'est-ce donc que ce livre? L'analyse de la vie humaine tracée avec une joviale, rustique et chaude sagacité. C'est le monde en mascarade avec des moines-loups, des intendants-renards, des coqs guerroyants et mille réalités tristes sous de comiques masques 2. »
1 Journal des Savants, 1826, p. 337.
2 Éludes sur les premiers tonps du Christianisme et du moyen âge, Paris, 1847, p. 351.
Nisai'd, à son tour, déclare que « le Roman de Renart est, sous la forme d'un apologue immense, la satire plutôt burlesque que passionnée du moyen Age 1 » Enlin, M. Lenieut a accordé àTexaraen de cette œuvre une place importante dans son livre sur la Satire en France an, inoyen àgc et, bien qu'il la distingue soigneusement, ce qu'on ne fait pas toujours, d'autres poèmes qui n'ont de commun avec elle que le fond et dont l'esprit est différent, il n'hésite pas à la regarder, lui aussi, comme « une vaste mascarade où passe la société tout entière avec ses vicer.et ses ridicules. » et à conclure que « la satire se mêle perpétuelle ment à la fable 2. »
En s'en référant aux jugements de ces illustres maîtres, on pourrait se méprendre singulièrement sur le sens du titre de notre étude : Soirrees (lu Rnmini de Renart.S'il est vrai, s'il est de tout point incontestable que celui-ci est une suite de tableaux plus ou moins frondeurs de la société des XII« et XIIP siècles, on a de prime abord le droit de supposer que notre but a été de découvrir la signification de ces tableaux, de chercher quels usages, quels abus, quels vices ils tournent en dérision, d'établir la part de ridicule ({u'ont fournie tour à tour aux malins auteurs, la royauté, le clergé, la chevalerie, les bourgeois et les vilains, en un mot de tenter pour le Roman de /t'«^>?f^/'/ un travail analogue à celui deM. Taine qui, avec tant d'esprit et de finesse, nous a jadis montré en La Fontaine un peintre admirable de ses contemporains. Telle n'est point cependant notre intention. Ce n'est pas que nous prétendions qu'un pareil travail soit impossible; nous croyons seulement que, si on l'entreprenait, il ne pourrait comprendre qu'une partie de cet immense ouvrage, la moins ancienne et peut-être même la moins digne d'intérêt au point de vue littéraire et artistique. Pour nous, en effet le Romain de Renart n'offre ni dans ses éléments primordiaux, ni dans la plupart de ceux qui s'y sont successivement ajoutés un caractère vraiment satirique. Il nous faut donc, avant d'aborder notre sujet, donner quelques explications préliminaires destinées à justifier notre manière de voir si contraire à l'opinion reçue et par là même éclairer le sens précis de nos développements et de nos discussions ultérieurs.
Qu'est-ce, selon nous, que le Ronnin de Renart^ Dans quel
» Hist. de la lift, française, I, j). 158 note, ï Édition '1883, p. 135 3l 143.
genre, parmi les monuments littéraires que le moyen âge a légués doit-on le ranger ? La réponse à cette ({uestion ne peut pas se faire brièvement. En effet nous n'avons pas atfaireici à une de ces œuvres d'un seul jet, dues à une seule main, inspirées par une pensée unique et dont on saisit clairement à première vue et l'ordonnance et le but. Nombreux sont les poètes qui y ont collaboré, à en juger par les variétés de dialectes et les procédés différents de style et d'invention qui ne peuvent être attribués uniquement aux copistes et qui font de l'ensemble de l'ouvrage une véritable mosaïque. Parmi ces trouveurs, trois seulement nous sont connus et encore d'une façon très vague : Ricbard de Lison, un Normand, qui, d'après les renseignements qu'il nous donne lui-même, a dû composer son morceau dans les premières années du XIIP siècle ; Pierre de Saint-Gloud qui est sans doute le poète auquel on attribue la continuation du Roman d'Alexandre, et peut-être le curé qui, en 1204, condamné au feu comme hérétique, sauva sa vie en entrant dans un cloître. Il semble avoir joui d'une certaine réputation parmi les conteurs tle l'histoire de Renart ; il est cité en effet à deux reprises comme ayant traité une grande partie des aventures du goupil : et, malgré cela, nous ne sommes point certains de posséder une seule de ses créations: car le fragment qui porte son nom est si médiocre pour la forme et si pauvre pour le fond qu'on doit hésiter à lui en attribuer la paternité ^. Le troisième trouveur enfin qui ait daigné nous dire quelque chose de lui se contente de nous apprendre qu'il est «prestre de la Croix en Brie. )i Sur les autres trouveurs, clercs sans doute comme les précédents, qui onttravaillé à la collection de ces contes, les manuscrits et l'histoire littéraire elle-même sont absolument muets. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, comme nous le marquent certains détails de langue et surtout de nombreuses indications géographiques éparses dans leurs récits, ils étaient originaires de la Normandie, de la Champagne, et principalement de la Picardie et de la Flandre. Mais leur personne est enveloppée d'un épais et profond mystère.
Cet anonymat du reste n'a rien qui doive nous étonner étant donnée l'époque où a été composé le Roman de Renart. « Beaucoup de gens, a-t-on dit très justement, s'adonnant à
1 Voif là-dessus Romania, XVII, p. 299 et G. Paris, Laliltérnture française an moyen âge, p. 121.
la poésie plus par nécessité, que par goût, ii'élaient point de grands artistes, mais des ouvriers consciencieux et adroits qui fabriquaient des chansons de geste ou d'amour comme d'autres confectionnaient des braies ou des chausses. Mais ceux-là même q li avaient quelque originalité y renonçaient volontiers, parce qu'ils croyaient mieux faire de suivre la tradition ; le moyen âge avec sa docilité un peu enfantine a eu la superstition de l'autorité: c'est cet assujettissement de l'individu à une règle commune, à une pensée antérieure à la sienne qui explique le caractère impersonnel anonyme de tant de créations, même des plus heureuses, de l'architecture et de la statuaire, aussi bien que de la poésie '». L'objet de cette étude est précisément de montrer que le Roman dcBcnart est une œuvre toute de tradition, que la part d'originalité y est des plus restreintes, que les trouveurs groupés en une sorte de corporation poétique qui ont uni leurs efforts pour chanter et célébrer les exploits du goupil n'ont fait que remettre sur le métier ce que de nombreux })rédécesseurs avaient déjà élaboré et n'ont acquis à ce travail qu'un renom de virtuoses plus ou moins habiles. Ne soyons donc point surpris si la postérité ne nous a pas transmis leurs noms.
Quant aux nombreux manuscrits qui nous ont conservé leurs œuvres, l'accord est loin d'être parfait entre eux, d'abord sur le nombre des morceaux qui composent la collection, autrement dit de ses branches, terme adopté par la plupart des copistes pour désigner les divers corps d'aventures mettant en scène le goupil et d'autres animaux. Si quelques-uns de ces manuscrits renferment un nombre imposant de branches, il en est beaucoup qui n'en contiennent qu'un nombre restreint; l'un d'eux même n'en possède qu'une ; et, malgré cet état fragmentaire, ils se terminent souvent par cet avis : Explicit li ronianz de renart. Les divergences ne sont pas moins accentuées pour le contenu et la disposition des branches. Alors même que certaines se trouvent toutes admises dans plusieurs manuscrits, elles n'y occupent pas une place lixe : il leur arrive même d'être dans l'un ou dans l'autre divisées en tronçons qui forment des parties ])ien distinctes, s'adjoignant à d'autres branches ou en formant de nouvelles. Plus souvent encore, les mêmes épisodes sont d'un manuscrit à l'autre sensiblement modifiés,
• A. Jeanroy. Les oviginen de la poésie lyrique en France, Pavia, 1880, p. 303.
tantôt raccourcis, tantôt par contre étendus outre mesure et enrichis d'innombrables développements i.
Ces contradictions sont-elles au moins rachetées pour chaque branche, quelle que soit sa composition dans les différents manuscrits, par un arrangement raisonné des épisodes, par un enchaînement harmonieux des diverses parties, où l'intérêt aille sans cesse croissant à mesure qu'on approche du dénouement? Loin de là. peu nombreuses sont les branches qui présentent un plan bien déterminé et une unité satisfaisante dans la marche des événements. En général le poète nous fait passer brusquement, sans transition, d'une aventure à une autre; quand il y a un lien entre elles, il est le plus souvent factice et artiliciel : le prologue même qui ouvre certaines branches n'est là que pour satisfaire aux habitudes épiques du temps ; ses prétentions sont rarement justifiées et il ne donne presque jamais ce qu'il promet. Si lâche même est la trame de certains groupes de contes que l'on pourrait la rompre sans inconvénient, les intervertir à son gré. les prendre au rebours sans que l'effet })roduit en fût ni meilleur ni pire.
Cette incertitude dans la constitution du texte, cette variété intinie dans le nombre et cette liberté sans frein dans l'agencement des détails, cette habitude qui paraît consacrée d'appeler Ronuni de Remirt aussi ])ien un ensemble de quelques branches qu'une collection complète nous donnent le sens précis de la nature de cet ouvrage, ('e n'est pas un tout harmonieusement formé mais une juxtaposition souvent arbitraire de contes d'animaux, composés à différentes époques, et dont le groupement n'a été soumis à aucune loi fixe et n'a pas été l'eftet d'une préoccupation unique. Entre le XII« et le XIV*' siècles, époques extrêmes de la rédaction des branches que nous possédons, le sujet de Renart a été une matière des plus souples et des plus malléables, s'allongeant ou se réduisant à volonté, livrée au bon plaisir de poètes, remanieurs, copistes dont les procédés capricieux nous montrent qu'ils l'ont considérée comme telle. Il n'est pas même jusqu'au titre général de Roman dP Rpnart qui ne soit en contradiction avec certaines parties de la compilation. Il semblerait tout naturel que le goupil qui lui a donné son nom dût figurer dans toutes les
f Voy. pour phi s de détails Martin. Ex. crilique el Obs. svr le R. de R., p 1-11. Consulter aussi la préface du volume I de son édition du Roman.
DU KOMAN DE RENARÏ 25
branches, s'y montrer sans cesse comme le personnage indispensable. Il n'en est rien : certaines, — et ce ne sont pas les moins bonnes — mettent en scène toutes sortes d'animanx sauf celni-là même qui devait être le protagoniste oblige de cette comédie à cent actes divers.
Aussi a-t-on lieu d'être étonné du coiilraste saisissant avec cet assemldage bigarré de pièces rapi)ortées qu'offre un poème allemand, contemporain des plus anciennes In-aiicbes françaises, le /i?^/n/i^//'/' Fitchs, composé vers 1180 par un Alsacien, Henri le Grlichezare i. C'est en effet une composition d'ensemble, sans arrêts l)rnsques, sans trous dans le récit, sans heurts et cahots dans l'ordre des événements, d'une unité de ton presque parfaite, d'une contexture la plupart du temps serrée et étroite. T^es vingt-qnatre épisodes ([u'elle contient nous montrent d'abord le gonpil en face d'aiiinjaiix inféi-ieurs à lui, le coq, la mésange, le coibeau et le chat : puis on le voit aux prises avec son ennemi traditionnel le loup, jusqu'à ce que ce derniei-, fatigué d'une guerre où il n'éprouve que de honteuses défaites, vienne réclamer justice auprès du lion, le roi des animaux, appuyé dans sa requête par le concert de plaintes de toutes les victimes de celui qu'il accuse. Mais Reinhart guérit le roi qui se trouvait malade, et se venge de tous ces plaignants par la main même du roi, qu'il récompense en l'empoisonnant. Tout est clair, tout est combiné avec logique, et alors même que le poète juxtapose simplement les aventures en ne leur donnant pour lien que la succession de temps, on sent néanmoins la mise en œuvre d'un plan arrêté à l'avance et sévèrement conçu.
Malgré son unité de composition, le Rciiihcirt n'est cependant pas une œuvre originale. Il ne faut pas oublier en effet que répo(|ue où il fut composé fut celle du magnifique épanouissement de la littérature française non seulement sur le sol national, mais aussi au delà des Alpes, des Pyrénées et du
» Ce poème a été publié pour la preiuièro fois par .T. Grimm en 1834 dans son Heinliart Fiiclis, p. 35-103. d'aprôs une recension récente. Plus tard le même savant inséra les frao-monts de la rédaction originale dans SendscJirciben an Karl Lachtt/ann. Leipzig. 1840. M. Reissenberger en a dernièrement donné nne nouvelle édition; voir une traduction libre de ce poème dans Jonckbloet, Et. sur le R. de R., p. 68-118; c'est à cette édition et à cette traduction que les citations postérieiu'es seront empruntées.
Rhin où elle é fait goûtée et imitée avec zèle et enthousiasme. Gomme nos chansons de geste comme notre poésie lyrique, qui, depuis le XI" siècle, passaient les fi'ontières pour aller charmer toute l'Europe, nos contes d'animaux trouvèrent à l'étranger des amateurs qui ne tardèrent pas à s'en emparer et à les approprier au goût de leur nation. Le Reinhart n'est qu'une traduction faite sur un modèle lYançais. Cela ressort clairement des noms propres d'animaux dont la forme originale est à peine déguisée sous le vêtement germanique, comme Birtin, Hersant, Isengrin : certains même comme Schantekler et Pinte ont conservé leur extérieur primitif. Gela ressort aussi des rapports frappants qui sautent aux yeux entre la plupart des épisodes narrés dans le RelnJtcD't et les épisodes analogues développés dans le Roman de Rcnart. Sur les vingt et une aventures du poème allemand, cin([ seulement ne se retrouvent pas dans l'ouvrage français. De plus, des vers entiers de ce dernier, quelquefois même des tirades entières se trouvent reproduits littéralement par le Cilichezare, si bien que son texte semble être souvent la traduction littérale du modèle.
Que conclure de cette étroite parenté entre les deux ouvrages ? Faut-il admettre l'existence d'un poème antérieur à la compilation que nous possédons et que le Glichezare aurait transcrit le plus lidèlement possible dans sa langue maternelle'? Notre Roman si compliqué, si touffu, serait ainsi le produit d'une extension considérable, illimitée, donnée postérieurement par différents auteurs et à différentes époques à un autre Roman d'un cadre moins large et aux lignes mieux arrêtées . Les récits composant celui-ci auraient été un à un repris par des clercs qui, tout en conservant l'ancien fonds, l'auraient développé et y auraient ajouté de nouvelles inventions. Sur l'antique tronc tout d'une venue, se seraient greffées de jeunes pousses et aurait poussé toute une luxuriante véoétation i.
1 C'est ropinion de Grimm, R. Fuchs, p. CVIII sq. et Sendschi'ciben, p. 64, de Fauriel, Hist. litl. de la France, XXII, p. 925 sq. de Rothe, Les Rotnans du lienard, p. 62. de Wackernagel, Kleine Schriften, II, p. 227 et de -lonckblcet, Étude sur le R. de R., p. 65 sq. Tout dernièrement encore cette théorie a été soutenue dans Les Rapports du Roman de Renarl au poème allemand de Henri le Glaissner par .1. Lange, Neumark, 1887.
Mais si un tel poème a existé, assez populaire pour mériter les honneurs d'une traduction en pays étranger, comment n'at-il laissé nulle part aucune trace de sa célébrité ? Gomment, alors que pullulent dans les écrits du moyen âge des allusions à d'autres œuvres conservées ou perdues, ne trouvons-nous chez aucun poète contemporain ou postérieur des témoignages précis concernant ce soi-disant prototype de notre Roman ? Ce n'est pas que nous ne rencontrions souvent ça et là chez différents écrivains des souvenirs de la guerre du goupil avec le loup et les autres animaux. Ces alhisions ont été maintes fois groupées ^ et l'on pourrait facilement en augmenter le noml)re. Mais ces allusions ont trait à des épisodes détachés de cette guerre, non à l'ensemble de ces épisodes, et elles peuvent aussi bien se rapporter à la compilation que nous possédons qu'au soi-disant original du Glichezare : aucune ne peut servir à déterminer exactement l'existence et la priorité de ce dernier.
Une autre hypothèse plus spécieuse a été émise, à savoir qu'en 1180 courait dans les mains une collection, non plus un tout, de branches rangées dans l'ordre que nous offre le Reinfiart -. Un des manuscrits, du reste le plus ancien et le meilleur, nous donne quelques épisodes dans une succession analogue à celle que nous avons admirée dans le petit poème allemand. Telles sont notamment les aventures de Ghantecler, de la mésange, deTibertet de Tiécelin, celles aussi de la Pèche à la queue et de la Descente dans le puits. Pourquoi, par suite, ne pas admettre que le (llichezare a eu sous les yeux un modèle dont les ditïérentes parties correspondaient exactement à celles qui composent sa traduction ? Je le veux bien, mais il faudrait admettre en même temps que, dans ce modèle, cha({ue branche reprenait Faction où la précédente l'avait laissée, ({u'il y avait unité et gradation dans le développement de la guerre entre Renart et Isengrin. Or le manuscrit précité, qui serait, d'après cette théorie, proche parent de cette collection perdue, nous permet-il, je ne dis pas d'affirmer, mais même seulement de soupçonner un pareil état de choses ? Non, car dans ce manuscrit comme dans les autres les branches ne tiennent pas ensemble, certaines répètent ce qui a été dit dans d'autres et
» Notamment par Grimm, 11., Fuchs, p. GXCV sq. et Ed. du Méril, Poésies inédites, p. 1:20 sq.
« Martin, Obs., p. 106 sq.
28 LES SOUECES DU ROMAN DE RENÂRT
n'en forment souvent qne des variantes plus on moins ressemblantes. Nulle part n'apparaît l'ombre d'un ordre naturel et chronologique, d'une marche ou d'un développement suivis.
Tout ce qu'on peut donc sérieusement et vraisemblablement induire de la comparaison du ReinluiH et du Rpnart. c'est qu'à l'époque où écrivit le Glichezare, il s'était déjà Introduit parmi les remanieurs des traditions pour l'arrangement des contes. Certains d'entre eux s'étaient à la longue groupés de manière à former un tout presque indissoluble. La première partie de la traduction allemande et aussi les messages de Brun et de Tibert précédant l'arrivée de Reinhart à la cour du lion malade comme dans le poème français ils précèdent son jugement, sont des preuves significatives que l'auteur allemand a trouvé une partie des aventures dans l'ordre où il les a racontées. Jusqu'alors, comme le démontrent surabondamment le peu de liaison des épisodes entre eux, la facilité avec laquelle ils sont repris d'une branche à l'autre pour servir à d'autres fins, le peu d'appropriation au récit ou le caractère superficiel des prologues, ces petits récits, je parle de ceux qui ont leurs correspondants dans le RciriJuirt, et par conséquent des plus anciens, avaient vécu d'une vie isolée, composés à des dates différentes par des poètes différents ou même peut-être n'existant que dans la mémoire des conteurs, mais sans cesse redits et ré])étés et formant ])ar leur ensemble toute une vaste tradition dont lu malice de Kenart constituait le fond et l'idée maîtresse. C'était là ce que nos trouveurs appelaient rcstoire *.
Au XIP siècle, et peut-être à l'imitation de rYscngrimus^ qui venait de ]>araître (avant lloO), véritable épopée animale sur le loup avec unité et suite dans le groupement des récits, certains clercs s'avisèrent de réunir quelques-uns des contes français et de rattacher tous ces rameaux jusqu'alors épars à
1 N'était-ce pas là ropinion de Rothe, p. 4oU: « Dans le premier et principal roman de Renart, nous avons dû reconnaître un recueil de fables et de contes divers, une réunion et une rédaction de compositions déjà anciennes en partie et conservées par tradition sans doute autant que par écrit. »
2 C'est le poème publié en 1832 par Mone sous le titre Reinardus Vulpes et dont M. Voigt adonné en 1884 une magistrale édition en lui restituant son véritable titre. Le petit poème qui se trouve dans le Reinhart Fttchs de Grimm, p. 1-21 et qui est intitulé Isengrimits n'est que l'abrégé du précédent au lieu d'en être, comme on l'avait cru jusqu'à M. Voigt, la source ancienne.
un petit nombre de branches. Cette tentative de synthèse n'a pas abouti. Elle ne pouvait pas d'ailleurs aboutir étant l'œuvre de plusieurs poètes ou arrangeurs, étrangers les uns aux autres par les goîits et par les procédés, et dont chacun a suivi ses tendances et sa fantaisie personnelles. Au lieu de porter en bloc sur toute la série des contes qui composaient la tradition primitive de Renart, elle a opéré successivement sur certains groupes de ces contes. De là, au lieu d'une épopée unique, comme celle de Nivard, Tauteur de rVse ngri/iucs, 'plu.meum petites épopées sans lien entre elles, sans subordination de l'une à l'autre.
C'est à cette seconde phase de la vie des contes àxxKcnart que nous devons rapporter la traduction du Glicliezare. La simplicité de son récit, la sobriété des détails qui la caractérisent nous ramènent à un état pour les In'anches moins développé et moins compliqué. San.-: doute il a pu prendre de grandes libertés avec son modèle, émonder ce qui lui paraissait trop toulïu, ajouter ça et là quelques détails qui rendaient les scènes plus claires ou plus ])ittoresques, introduire des allusions à des événements ou à des personnages de son temps et de sa région; l'exécution générale dénote néanmoins une naïveté dont le mérite ne doit pas être attribué à lui seul et dont la plus grande part revient à ceux qu'il a imités. Ces branches indépendantes qu'il trouva en vogue, il les combina avec une grande habileté, de manière à en faire un poème régulier : voilà son principal mérite ; il ne fut pas seulement un traducteur, il fut aussi un remanieur ou plutôt un arrangeur de beaucoup de talent*.
Plus tard entin les copistes essayèrent de rattacher les branches les unes aux autres et cet essai fut probablement provo(|ué par l'apparition de la fameuse branche du Plaid. L'histoire de cette branche est, on le verra plus loin, assez compliquée ; le Glichezare en avait connu la première partie alors que celle-ci était soudée à un autre récit, narrant la maladie du lion et sa guérison par le goupil. Déjà, sous cette forme, s'était manifestée bien nettement l'intention des trouveurs de résumer en un tout les aventures de Renart éparpillées jusqu'alors dans les
1 Cette hypothèse que j'avais déjà exposée dans lioinania, XVII, ]). 29G sq. a été pleinement coniirmée par une savante étude que vient de publier M. Vovetzsch dans la Zls. f. roni. Phil. sur les rapports entre le lieinhart et le Renart et que j'aurai souvent à citer dans la suite.
diverses branches, et de leur donner une conclusion définitive. Les plaintes d'Isengrin et des autres animaux, la confession du goupil à son cousin le taisson qui l'amène à la cour, sa défense en présence du roi, la vengeance habile qu'il tire de ses accusateurs en les faisant écorcher ou tuer ont visiblement ce but. D'ailleurs la place qu'occupe cet épisode dans le lleinliart, l'important développement qui lui y a été donné sont des témoignages bien précis de cette tentative de condensation. Mais ce n'est pas néanmoins sous cette forme que l'histoire du Plaid a acquis toute sa popularité. Ce ne fut que lorsqu'un arrangeur eut détaché de l'ensemble du morceau de Renart accusé et médecin, toute la partie relative au jugement, et eut remplacé la scène de la guérison par un nouveau dénouement, que le sujet conquit tous les sulïrages. L'on sait que c'est la l)ranche ainsi composé qui, dans la première moitié du XIIP siècle, passa en Flandre pour y être finement interprétée par le poète Willem * et devenir le point de départ de toutes les imitations postérieures au delà du Rhin -. C'est elle aussi qui, dans la seconde moitié de ce XIRe siècle, fut goûtée des Raliens du Nord qui nous en ont laissé deux rédactions en dialecte vénitien 3. En France, son succès ne fut pas moindre, si l'on en juge parles habitudes nouvelles qu'elle introduisit dans la tradition de Renart et par la révolution qu'elle y causa. Habitudes regrettables, révolution fâcheuse d'où est sorti tout le désordre dont les manuscrits nous présentent l'affligeant tableau. D'une part, enetfet, on re-
1 Son œuvre est le Rcinaert de Vos qui après avoir été publié par Grimm, R. F., p. 115-267 et par Jonckbloet, Groningue 1856, l'aété de nouveau avec le remaniement et les additions connues sous le nom de Reinaerts Historié par Martin Cette seconde partie du Reinaert avait été déjà éditée seule i)ar Willems, Gand, 1836-1850. C'est sur ce dernier texte qu'a été faite la traduction française de O.Delapierre, Bruxelles, 1838, à laquellej'emprunterai mes citations.
2 Ce sont d'une part la paraplirase'en distiques latins de Balduinus composée avant 1280, d'autre part le Rcin.ke de Vos saxon attribué à Hinrek van Alkmer. Ce poème dont la première édition est de 1498 est la traduction d'une rédaction assez étendue et divisée en chapitres du Reinaert II, laquelle avait paru quelques années auparavant. A son tour le Reinke de Yos a donné naissance à partir du XYIe siècle ans. Reineke Fuchs allemands tant en vers qu'en prose et en jjarticulier au charmant poème de Gœtlie sur ce sujet.
» L'une a été publiée par Teza, Rainardo e Lesengrino, Pisa, 1869; l'autre par Putelli, Giornale di filologia Romanza, V, 1879 M. Martin les a fait figurer toutes deux en une branche spéciale à la fin de son édition .
garda désormais ce jugement à la cour du lion et l'adultère de Hersent qui en est la cause principale comme le centre autour duquel devaient évoluer tous les événements ; à ce pivot uni({ue chacun ramena la plupart des récits existant déjà ou ceux qui vinrent s'ajoutera l'ancien fonds. D'autre part, à Fimitation de ce trouveur qui avait su si habilement et si discrètement résumer au inoyen de quelques allusions presque tous les incidents de la vie de Renart, les arrangeurs ou trouveurs prirent la maïue de rappeler sans cesse, à propos de nouveaux tours du goupil, ceux qu'il avait joués précédemment, soit sous forme de confession, soit sous forme d'accusation. De là des complications, des redites, des contradictions sans nombre, et surtout une prolixité fatigante au lieu d'une harmonieuse unité. Cette unité, on ne pouvait l'obtenir que par une extension donnée à la branche du Plaid, en y ajoutant, par une transition soignée et naturelle, le reste des aventures pour en former le complément, les unes présentées d'une façon dramatique, les autres rappelées au moyen de dialogues ou d'allusions. Telle fut l'œuvre du continuateur de Willem, élargie plus tard par l'auteur du ReAiike de Vos dont nous pouvons admirer la finesse d'observation et l'élégance de forme dans la traduction de Gœthe. Étrange destinée de cette conception toute française, née et développée sur le sol gaulois qui n'a pu trouver qu'à l'étranger une forme vraiment littéraire et une renommée durable !
Ce n'est pas tout. Pendant que certains trouveurs mettaient tous leurs efforts à diversifier une scène unique et se copiaient les uns les autres sous prétexte de variété, d'autres, moins bien inspirés encore, oubliant que l'idée-mère du cycle était la giorillcation de la malice du goupil et que, quelle que fût l'origine et le fond des histoires qu'ils ajoutaient, ils devaient les rattacher à ce point de vue, introduisirent des récits où le goupil ne tenait aucun rôle, et dont le loup, l'ours et le héron étaient les acteurs principaux. Ainsi Vestoire primitive qui n'admettait comme personnages fondamentaux que Renart et Isengrin autour desquels les autres bétes n'agissaient que comme acteurs secondaires ou comme comparses, tendait à se subdiviser en autant (Te.stoii'cs distinctes qu'il y avait d'animaux ; chacun aurait eu sa tradition spéciale et, la faveur du public aidant, la collection des contes de Renart menaçait de devenir un vaste déversoir où se seraient engouffrées péle-méle toutes sortes d'histoires d'animaux, disparates et hétérogènes. Le
bon sens heureusement reprit le dessus, le flot envahissant s'arrêta court et ses ravages n'ont pu entamer ce que les trouveurs du XIII« siècle avaient conservé, tout en le modifiant et Taltérant, de l'œuvre de leurs devanciers.
Telle étant la genèse du Roman de lieiu/rt, on s'explique sans peine la diversité des sujets qu'il embrasse, la bigarrure et le bariolage qui en font un des ouvrages les plus curieux du moyen âge. Au cours de sa formation lente et progressive, dans les différentes périodes de la construction pierre par pierre de cet immense monument, chacune artiste a apporté ses goûts particuliers et s'est laissé guider par ses préoccupations personnelles. 11 a été comme une de ces vastes cathédrales du temps, péniblement édiliée, où chaque architecte aurait laissé la marque de son style favori et cliaque génération l'empreinte de son caractère. La fable proprement dite, le conte, la parodie bouffonne, l'allégorie, la raillerie fine et délicate, la satire violente et grossière, les genres les plus divers s"y côtoient sans cesse et semblent s'y être donné rendez-vous. Il y en a pour contenter tous les goûts et l'on pourrait presque appliquer à cet ouvrage la fameuse' phrase de la Bruyère sur le livre de Rabelais : « Où il est mauvais, il passe bien loin au delà' du pire, c'est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » A coté de quelques récits qui, par leur allure rapide, leur forme un peu grêle et leur cadre étroit rappellent de très près les apologues classiques, quoique n'ayant pas le but moral de ces derniers et dénués de toute prétention didactique, comme le Loup et les Béliers ^ XX, le Loup et la Jument (XIX), le Partage du Lion (XVI), Renart et les mûres (XI) Renart et la Corneille (XIII), figurent d'autres scènes d'animaux plus étendues et plus circonstanciées, véritables petits drames pleins de vie et d'intérêt, mais où les bêtes qui jouent un rôle gardent encore leurs moeurs et, tout en se rapprochant de nous et en accomplissant certaines actions humaines, restent dans les limites d'une certaine vraisemblance et ne vont pas au delà des bornes imposées au
» La désignation des branches et des' passages du Roman de Renart que j'aurai à citer sera naturellement faite d'après fédition Martin. Celle-ci notant au haut de chaque page les passages correspondants de l'édition de Méon, je n'ai pas cru devoir faire des renvois à cette dernière.
travestissement. Ce sont là, il faut le dire, les meilleures parties du Roman ; les contes du Pèlerinage {IX.) de Renartet les Charretiers et de iâ Pèche à la queue (IV), ceux de Renart tnédecin (X) de Chantecler (III) et bien d'autres encore sont des chefs-d'œuvre de cette narration vive et prime-sautière dont le moyen âge avait le secret, charmante par la vérité de situation, la simplicité et la fraîcheur des détails. Ce sont là aussi les morceaux les plus anciens de la collection, ceux qui répondent le mieux à l'idée primitive de cette guerre du goupil et du loup, à la première manière des trouveurs dont l'unique but, en développant les différents épisodes de cette lutte, était de faire rire, d'amuser, de nous donner, pour employer leurs expressions « une risée, un gabet. »
Avec le temps, par besoin de renouveler une matière près de s'épuiser et par imitation déplus en plus étroite de l'épopée chevaleresque, le ton perd de sa naïveté ; les animaux deviennent de plus en plus de véritables hommes. Ils se rassemblent à la cour du roi, tiennent conseil, vont assiéger le château de Renart. Le chameau est légat du pape et jurisconsulte distingué. Renart se présente comme jongleur et amuse les badauds avec son baragouin comique. Sa femme et celle du loup se disputent comme deux poissardes, se prennent aux cheveux et se roulent par terre ; le loup, revêtu gravement des habits sacerdotaux, célèbre la messe à l'autel à la place du prêtre. Tous les animaux en cercle autour de la fosse préparée pour recevoir la ])ière de Renart que l'on croit mort chantent les offices des défunts ; l'âne et le cerf prononcent un touchant panégyrique de sa vie. Nous sommes ici en pleine parodie ; et pourtant l'invraisemblance de ces scènes n'a rien qui nous choque ; la franche gaîté qu'elles respirent, la verve enjouée qui déborde dans chacune d'elles nous fait oublier ce qu'elles peuvent avoir souvent d'exagéré et d'outré. Mais, par contre, que penser en voyant le chat à cheval emportant les livres qu'il a dérobés à un prêtre, le lièvre amenant sur ses épaules un homme qu'il veut faire juger par le roi, Renart sur un destrier le faucon au poing, chassant les canards sauvages ou encore surveillant les ouvriers qui fortifient son château et intriguant pour que ses fils soient décorés de l'ordre de la chevalerie et quelui-même soit promu àla dignité de lieutenant du royaume? Autant de plates inventions dont .la faiblesse n'est rele- > vée et compensée par aucun mérite d'exécution. A la suite de ces inventions aussi insipides que burlesques, il faut