L. suDRE, Renart
ranger d'autres morceaux dont le sens nous échappe tout à fait, où les animaux n'ont d'animaux que le nom et dont la concep-
' tionest allégorique si elle n'est pas simplement grossière. La branche de l'Ours, du loup et du inlain qui 'montrent leur derrière, et celle de Rcnart qui parfist le c, bien que le fonds en soit très ancien, sont étrangères à la donnée la plus générale du Rotnan et sont indignes de figurer pour les idées et pour la forme dans la collection.
Enfin il est un certain nombre de branches qui se distinguent entre toutes les autres par un caractère particulier. A l'élément narratif et à l'élément comique se mêle incontestablement
J la satire. Leurs auteurs ont eu en vue ou les vices et les passions de l'humanité en général ou certains travers spéciaux h leur temps. Il est évident que le trouveur qui nous
) montre le loup aux prises avec un certain prêtre Martin qui
Ne fu onques deletres mestre Plus savoit de truie enfondue Que de letre deporVeûe.
Prestres Martins estoit moult sages De bien norrir par ces erbages Brebis dont il ot maint fromage
(XVIII, V. 8 sq.)
veut se moquer de l'ignorance et de l'avidité du clergé de son époque. La vie scandaleuse de certains prêtres gardant auprès d'eux des concubines malgré les statuts ecclésiastiques n'a pas échappé aux rudes railleries de nos poètes :
Toute la A'ile le plaignoit Por une putein qu'il tenoit, Qui mère estoit Martin d'Orliens.
Si l'avoit gite de granz biens.
(I, V. 837 sq.)
La confession de Renart au milan est une charge à fond contre les prêtres et les moines ; de plus, dans un langage d'un cynisme révoltant, elle dépeint toute une société de ribauds corrompus et débauchés dont les types ont été sans doute fournis à l'auteur par quelques-uns de ses contemporains. A côté de cette satire âpre et mordante, visant violem-
ment telle ou telle classe d'individus, le Roman de Renart nous offre le spécimen d'une satire plus fine, plus spirituelle. La branche du Jugement n'est d'un bout à l'autre qu'une douce moquerie à l'adresse des rois impuissants et des courtisans ' hypocrites. Ce tableau de Renart revenu à la cour, se plaignant de ce que des envieux ont mis a profit son absence pour le desservir, les insultes de tous ses ennemis, de l'àne lui-même, pleuvant de toutes parts sur lui au moment où il est lié au pied du gibet, son faux repentir, son départ comme croisé pour les Lieux Saints, ses insultes du haut d'une crête à toute la cour, à Noble à la tète duquel il jette son écharpe et sa croix : voilà tout un côté de la société humaine peint avec la plus aimable ironie et une légèreté de touche admirable.
Mais ces vues morales sont, on le voit, très clairsemées dans le Roman de Renart et l'on peut dire que, dans son histoire, la satire n'est qu'un accident ou, si l'on aime mieux, j la dernière phase de son évolution. C'est là encore et surtout le caractère qui le distingue bien nettement des imitations soit françaises soit étrangères qu'il a suscitées et aussi du poème ■' latin YYsengrimus qui, très ancien quoique contemporain des plus anciennes branches et souvent inspiré par elles, a un sens tout autre comme il a une constitution toute différente. - Tous ces poèmes ont sans exception des tendances didactiques ; leur but réel est la satire et ses applications soit aux hommes de l'époque, soit aux hommes en général.
Qu'est-ce en effet que l'œuvre du clerc Nivard, sinon un pamphlet dont chaque vers respire la haine ouïe dégoût? « L'ironie y prédomine tellement, dit fort bien un de ceux qui ont le mieux compris les rapports unissant les différents poèmes relatifs à Renart, qu'il n'y a presque aucune phrase, aucun vers, surtout dans les discours et dialogues, où elle ne perce, ce qui rend souvent le sens fort difficile à pénétrer ; les allusions comiques sont infiniment multipliées et ont besoin d'explications particulières pour être bien comprises. L'abondance d'allusions morales, directes ou apparentes, et d'éléments comiques, explique encore l'opinion de plusieurs commentateurs et leur tendance à faire reposer la composition, dans son ensemble, sur un cadre, un fond historique. Le joyeux autPAir donne partout une libre carrière à son esprit de saillie et de satire ; il ne s'impose aucune entrave, aucun égard pour l*État ni pour la religion ; il parodie et profane hardiment les
paroles et les cérémonies de la religion : il attaque sans ménagement les prêtres, les moines et les religieuses ^. »
Le ton général est moins violent, les railleries sont moins soutenues, mais les aventures narrées renferment toujours au fond un sens moral ou servent de voiles allégoriques dans trois poèmes français auxquels Renart a donné son nom : le Couronneonent de Renart ^ dont on ne connaît pas l'auteur, Renart le Nouvel ^ de Jacquemard Gelée, composés dans la seconde moitié du XIIP siècle ; Renart le Contrefet * écrit au XIV« siècle en deux rédactions ditïérentes par un clerc de Troyes.
Le Couronnement dans ses deux parties. Tune racontant comment Renart à force d'IiaLileté et d'hypocrisie parvient à se faire désigner par Noble à son lit de mort comme successeur au trône, l'autre montrant la façon dont il exerce la royauté, ' accommodant avec les grands, dur et impitoyable avec les petits, n'est qu'une appropriation des anciens « gabets » d'animaux à un dessein dont la pensée ne peut qu'édiiier le lecteur:
...Nus ne puet, ce poise ini, Au jour d'ui venir a niaistrie Se il ne set de renardie v
(v. 3388 sq.
nous dit tristement l'auteur à la iin de son poème. D'un bout à l'autre en effet de son petit ouvrage, il a voulu nous prouver qu'ici-bas seuls triomphent l'orgueil, la médisance et la fausseté dont son héros est la plus parfaite incarnation.
» Rothe p. 58 sq. Cf. l'exposition des mêmes idées dans l'introduction de Voigt à son édition du poème latin p. XCI sq.
2 Édition àuRenart de Méon, IV p. 1 — 151.
3 Ibid. p. 153 — 461.
* Une analyse de ce poème encore inédit et dont on possède deux manuscrits différents se trouve dans Robert, Fables inédites, I, p. GXXXIII sq. dans Rothe, p, 474 sq. dans F. Wolf, Renart le Contrefait nachder Handschrift cler k.k. Hofbibliothek. Vienne, 1861. Cf. là-dessus G. Paris, La litt. fr. au m. âge p. 1:23 et Lenienl, La Satire, p. 144 sq.
Jacquemard Gelée est un clerc d'une piété non moins grande, dont le cœur est aussi déchiré à la vue des maux que cause dans le monde cette même « renardie » ; Renart y est seul maître, seul roi :
Car au tans ki orenclroit va A tous jours mais i demourra.
Ce nos dist Jakemars Gielee, Car vraie fois est adossée Au jour d'ui et humilités, Et entre pies gist loiautes Et carites est refroidie Et larghece esl des cuers hanie, Et h visce sunt de grand fuer.
(V. 8013 sq.)
C'est pour convertir et ramener au bien une société souillée de turpitudes de toute sorte qu'il étale à nos yeux le tableau des méchancetés et des roueries de Renart. Chacun de ses récits va donc renfermer un enseignement. Les anciens trouveurs s'étaient appliqués à bannir des aventures tout air de gravité; là même où ils imitaient l'apologue antique, il n'en avalent développé que le côté narratif et plaisant ; Jacquemard Gelée rend tous ses droits à la morale, mais ne lui laisse ni sa généralité ni son application à tous les hommes; il la resserre dans des limites plus étroites et l'approprie à son temps, c'est-à-dire à cette partie du XlIIe siècle pleine des démêlés entre Tordre des Templiers et celui des chevaliers de Jérusalem et aussi entre les différents ordres mendiants. Cinq branches seulement dans son poème ont la simplicité et l'insouciance morale des branche^ du Roman de Renart; mais elles y semblent justement un hors-d'œuvre et sont comme mal à l'aise au milieu des trente-trois autres toutes raides et guindées. C'est seulement, il est vrai, dans la seconde partie du poème que le ton devient grave et acerbe et l'allusion personnelle; on dirait même qu'elle a été ajoutée plus tard, sous le coup d'une indignation causée par les événements *, à la première partie où ne règne
« Les trois dernières branches sont en effet postérieures à l'année 1288, époque où le reste du poème était déjà achevé. Cette pre-
t5ô LES SOURCES DU ROMAN DE RENART
que l'ironie et où la satire n'est que générale. Mais ici même on ne peut méconnaître le dessein purement moral de l'auteur quand il nous représente Renart dans son château entouré de six princesses, maîtresses de sa maison. Colère, Envie, Avarice, Paresse, Luxure et Gloutonnerie. La passion des allégories, qui devait devenir une maladie dans la littérature du moyen âge, déjà visible dans le Couronnement, triomphe en plein dans Renart le Nouvel et suffirait à en faire des œuvres tout à fait distinctes du Roman de Renart avec lequel elles n'ont de rapports que pour le fond qu'elles lui ont emprunté et dont elles se sont étrangement servies.
Renart le Contrefct s'en écarte encore davantage. Non seulement la satire et l'allégorie y régnent en maîtresses, mais à la différence des deux poèmes précédents qui avaient conservé une grande partie des épisodes de l'ancien Roman, il n'en fait figurer que très peu et tire tout ce que son long ré-r cit renferme soit des fables classiques, soit de la Bible et des légendes religieuses, soit de l'érudition aussi fausse que prétentieuse du temps.
Quant aux imitateurs flamands et allemands, ayant pris comme point de départ de leurs développements la scène du Jugement et en ayant fait découler toute la suite des événements, ils ont j)ar suite donné à leurs compositions un ton sérieux et une portée didactique. Toute la seconde partie du Reinaert abonde en réflexions, en sentences ; tout y est matière à leçons, à enseignements. Les derniers vers, à défaut d'autres preuves, nous disent assez quelle haute idée se faisait Willem de son poème : « On peut trouver dans cet ouvrage beaucoup de sens et de sages avis, utiles à chacun si- l'on veut en profiter ; on n'y dit point de mal de ceux qui sont bons et consciencieux ; on n'y parle qu'en général ; ainsi que chacun s'applique ce qui lui revient. » Le Reinke de Vos termine de même : « Ce livre a été fait afin que tout le monde tende à la sagesse, évite le mal et recherche la vérité. Tel est le sens du poème et rien autre chose. »
mière partie traite seulement du triomphe de Renart sur la royauté; c'est une satire vague et impersonnelle. Dans la seconde au contraire le poète prend bien clairement à partie les ordres mendiants ainsi que les Templiers et les Hospitaliers. Voir sur les événements qui ont pu provoquer ces attaques Houdoy, Renart le Nouvel, Paris 1874, p. 36sq.
Moins prétentieuses sont les visées de nos trouveurs ; leur œuvre collective, môme dans les quelques branches que j'ai signalées et qui ont certainement un but moral, présente l'expression d'une franche et insouciante gaîté ; c'est d'un bout à l'autre un débordement de bonne humeur que ne vient jamais troubler quelque grave ou amère réflexion sur les événements ou quelque sage avertissement donné au lecteur. Le récit suit son cours, tantôt séduisant par son aimable naïveté, tantôt fatigant par ses longueurs et sa monotonie, mais n'appelant pas à son aide tout un i-enfort de sentences et de maximes dont n'auraient eu que faire les seigneurs et les bourgeois qui ne demandaient qu'à être égayés quand on leur parlait de Renart et d'Isengrin. Les quelques idées générales dont il est parfois encadré ne sont là que pour la forme, et ne sauraient être prises au sérieux ; le ton en est si inofîensif ou bien elles touchent de si près au lieu commun qu'on y sent un sérieux d'emprunt et tout à fait factice. Si de cette comédie animale, si innocente et si badine, il se dégage souvent je ne sais quoi de satirique, cette satire résulte du fait môme du travestissement. Ces bêtes qui agissent comme nous, qui ont nos faiblesses et nos vices, ce goupil dont la ruse est sans cesse en éveil, triomphant de la bêtise de celui-ci, de la force de celui-là, se laissant duper à son tour et tombant dans ses propres pièges, n'est-ce pas là tout un côté de la société humaine ? Ce tableau n'est-il pas le tableau même de notre lutte pour la vie où nous nous débattons sans cesse et usons nos forces ? Nous faisons malgré nous un retour sur nous-mêmes et croyons nous reconnaître en lisant ces scènes d'une observation si fine et si vraie. Mais c'est bien inconsciemment que nos trouveurs y ont mis ce sens profond et il était loin de leur esprit de vouloir passer pour des moralistes. Que de fois en effet ils nous avertissent que ce qu'ils ont mis en vers n'est qu'une anecdote plaisante. C'est un conte, une fable, une histoire « ungabet, une risée. » Ils narrent pour le plaisir de narrer, ajoutent une aventure à une autre aventure, sans donner à l'une plus d'importance qu'à l'autre, les déroulant, comme les grains dun chapelet, à mesure qu'elles se présentent à leur imagination. Ils n'attachent que peu de prix à leurs compositions, reconnaissant qu'elles ne sont pour eux et pour leurs auditeurs que des divertissements d'un moment, des éclats de rire passagers, bientôt suivis d'autres tout aussi bruyants, et très ingénument ils avouent que c'est
ailleurs que chez eux qu'il faut puiser des leçous et des enseignements. L'un d'eux s'explique là dessus avec candeur et sans artifice :
De Renart encor vos contasse
En bon endroit, mes moi ne loist :
Qar antre besoingne me croist.
A autre romanz voit entendre
Ou l'en porra greingaor sens prendre.
(IX, V. 2200 sq.)
Un autre se montre encore plus franc et prévient ses auditeurs dès les premiers vers de son petit poème que s'ils veulent entendre des choses sérieuses, ils peuvent s'adressera d'autres qu'à lui :
Or me convient tel chose dire Dont je vos puisée fere rire.
Qar je sai bien, ce est la pure, Que desarmonn'aves vos cure Ne de cors seint oïr la vie.
(lY, V. Isq.)
Telle devait être aussi autour d'eux l'opinion que l'on avait de leurs écrits : ils étaient regardés comme futiles, comme n'ayant aucun fond sérieux. En effet l'auteur du Confort ou Remède d'amour voulant nous avertir qu'il traite une matière grave et convenable nous dit que
Elle n'est pas faite de fable Ne de Renart ne d'Ysengrin Ne de Biernart ne de Belin.
(v. 44 sq.)
Le passage suivant, tiré d'un ouvrage de morale, affecte même un certain mépris pour ces sujets futiles :
Sacies que ne vous voel pas dire Si con daus Rainars se flst mire
DU ROMÂiM DE REXART 41
Ne com Hersens fist l'estipot, De tout çou ni ai-a nu mot.
(cité dansDict. Godefroy au mot estipol.i)
C'est donc uniquement comme recueil de contes enjoués et plaisants qu'il faut considérer le Roman de Renart. C'est à ce ■ point de vue que nous allons l'examiner dans les chapitres qui vont suivre en essayant de remonter aux sources où ont puisé les trouveurs pour la rédaction de ces contes. Une étude de ce genre s'impose pour presque tous les ouvrages du moyen âge où les écrivains se sont en général asservis à une tradition, où poètes épiques, lyriques, didactiques, conteurs et historiens se sont faits mosaïstes et ont consciencieusement travaillé sur des thèmes qu'ils ont trouvés tout créés et qu'ils n'ont pas même les premiers exploités. Elle s'impose surtout pour le Roman de Renart, œuvre de plusieurs auteurs anonymes, étrangers les uns aux autres, ayant vécu à des époques diftërentes impossibles à déterminer, qui, tout en traitant des sujets identiques, leur ont donné tant de forme;; diverses qu'il est indispensable de rechercher la filiation de ces formes, d'établir le plus ou moins d'ancienneté de chacune d'elles pour lui assigner le rang qui lui revient dans l'iiistoire delà collection.
C'est cette recherche seule qui peut nous donner le secret de la formation de ces couches successives de contes qui se sont superposés sans loi et sans règle ; elle seule, en nous fournissant au dehors des points de comparaison, peut nous permettre de planter quelcjues jalons pour nous diriger dans cette forêt où tout s'entremêle et s'enchevêtre. De plus, le Roman de Renart, par son fond sinon par ses origines, a des rapports indéniables avec la fable d'animaux telle que l'ont conçue ses illustres représentants en Grèce et à Rome, et telle que l'ont connue après Ésope et Phèdre de naifs auteurs au moyen âge. Traiter des sources du Roman de Renart, c'est en quelque sorte traiter du développement de l'apologue en France, en étudier la prolongation et l'influence dans un des ouvrages les plusconsidéra])les et les plus curieux que nous devions à l'esprit imitateur sans doute, mais si fin et si aimable de nos ancêtres.
», Voir aussi les intéressants passages des Miracles de Nostre Dame de (lautier de Coinci et des Sept Donnanls cités par Éd. du Méril, Poésies inédites, p. 122 et 123.
PREiMlÈRE PARTIE
Pourquoi les trouveurs sont-ils si avares de renseignements sur les sources où ils ont puisé ? — Certains cas où ils sortent de cette réserve. — La théorie de Griram sur la provenance germanique de l'épopée de Renart est insoutenable. — Celle de Paulin Paris sur ses origines classiques et cléricales renferme une grande part de vérité. — Diffusion incontestable et fort ancienne des apologues antiques dans les cloîtres et dans les écoles. — Popularité des recueils d'x\vianus et de Phèdre. — Petits poèmes latins composés au moyen âge avec des animaux pour personnages. — L'influence de ces apologues et de ces drames sur la composition des branches est indéniable, mais elle n'a été qu'indirecte. — Elle ne s'est pas exercée non plus sur tous les épisodes du Roman de i2e?icnV. -— Les nombreux épisodes étrangers à l'influence classique ou cléricale ne doivent presque rien au Physiologus. — Du Pantchatantra et de ses différentes traductions. — Si nos trouveurs ont connu les contes indiens, ce n'a pu être que par voie de transmission orale et non littéraire. - Les contes populaires non seulement indiens, mais encore européens doivent être regardés comme la source principale des trouveurs. — Des épisodes qui seront laissés de côté dans cette étude. — Plan adopté .
Les renseignements que nous fournissent les trouveurs eux-mêmes sur les sources où ils ont puisé sont d'une sécheresse désespérante et en cela, il faut le dire, ces poètes sont bien de leur temps. La plupart des écrivains du moyen âge qui n'ont pas été des créateurs mais seulement des interprètes de traditions gardent le même silence ou, s'ils daignent s'expliquer sur leurs modèles, ils le font d'une manière si vague ou avec tant d'inexactitude et tant de mensonges que l'on n'est guère plus avancé. Faut-il voir là une hypocrisie de plagiaires ou une malice de mystiticateurs cherchant à s'attribuer le
mérite d"autriii et à faire passer pour nouvelles des idées et des inventions d'emprunt? Non. La vanité littéraire était • chose 'à peu près inconnue alors, chez ces écrivains qui ne signaient même pas leurs œuvres et les considéraient comme appartenant aussi bien au public qu'à eux-mêmes. Leur silence obstiné ou leurs aflirmations en l'air quand il s'agit des modèles qui les ont inspirés sont le fait non d'une coupable supercherie, mais de la condition intellectuelle des poètes et de l'état des connaissances au moyen âge.
La plupart des trouveurs en etfet, qu'ils fussent clercs ou laïques, n'avaient reçu qu'une instruction sommaire ne dépassant guère le moyenne de ce que la niasse des écoliers pouvait savoir à cette époque. S'il en est quelques-uns qui font preuve dans leurs écrits d'une réelle érudition, beaucoup par contre nous choquent par une naïveté d'idées et une simplicité d'esprit que ne rachètent pas toujours la gentillesse du style et la sincérité des sentiments. Il suffit, si l'on veut être édifié sur ce point, de parcourir la série des romans que le moyen âge a composés d'après les poèmes de l'antiquité pour comprendre la transformation que peuvent subir, quand elles sont reprises par des gens ignorants et incapables de prendre leur essor au-dessus de terre, des inspirations vigoureuses et fortes comme celles de Virgile et de Lucain, ou aimables et gracieuses comme celles d'Ovide.
Mais en admettant même que nos trouveurs eussent été tous des érudits, qu'était-ce que la science au moyen âge, sinon ce qu'il y a de plus impersonnel et de plus confus ? Tout ce que l'on sait à cette époque, on le sait de seconde ou de troisième main ; les plus grauds poètes de Rome en particulier sont surtout connus par des--gl oses et des interprétations qui ont dénaturé et déformé l'idée première, l'ont noyée, pour ainsi dire, dans le flot des commentaires. L'enseignement dans les écoles se distribue par tranches uniformes d'une génération à l'autre et composées, pour la cnlture littéraire, d'un amas de sentences morales ou de légendes merveilleuses extraites pêlemêle des écrits des sages, c'est-à-dire des historiens et des poètes aussi bien que des philosophes ^ Dans cette mixture d'éléments divers, qui échappe à toute classification, rien qui
1 « Les récits empruntés à l'antiquité, dit Jean Bodel, sont sérieux, et apprennent la sagesse. » Voir G-. Paris, La lilt. fr. au m. âge, p. 73.
ait gardé son caractère propre, rien qui ne se soit neutralisé. Cette science avec son vague et son formalisme est comme un immense fleuve bourbeux où sont venues se perdre des eaux de toute provenance et de toute région ; en se mêlant, chacune a perdu la couleur et la saveur qu'elle avait au sortir de la source.
Aussi les formules sans précision qu'emploient si souvent les poètes du Roman de. Rencu't pour désigner les autorités sur lesquelles ils s'appuient {Si cofi nos trovons en Vestoire. — Si con nos enescrit trovons) répondent-elles bien à cette constitution indécise et ilottante de l'érudition du temps. On raconte ce qu'on a entendu raconter, ce qu'on a In. parce qu'on l'a entendu raconter et parce qu'on l'a lu. Tout est recueilli sans contrôle, accepté sans réserve. Cette « estoire )), cet « escrit », c'est l'immense trésor où se sont accumulées, quelquefois pendant des siècles, et venues de tous les points de l'horizon, les traditions écrites ou orales sur le sujet traité. Qui a contribué à cette « estoire » qui a enrichi cet « escrit » ? C'est ce dont on se préoccupe le moins; ni l'auteur ni le public n'en ont cure. C'est avec la môme ignorance et la même assurance naïve que les fabulistes du temps font invariablement précéder leurs récits d'animaux de la phrase « Isopet dist ». C'est là, nous le verrons tout à l'heure, une formule qui n'olïre pas plus de précision que celles de 1' « estoire » et de 1' « escrit » adoptées par nos poètes ;. c'est un avertissement pour le lecteur qu'il a affaire à une fable, que le contenu soit emprunté ou ne soit pas emprunté au recueil des fables ésopiques. Isopet, c'est le vaste répertoire qui comprend tous les apologues, toutes les scènes d'animaux dont on a tiré des applications morales à l'usage de la conduite humaine ^.
Il est pourtant certains cas où nos trouveurs sortent de leur réserve ordinaire et semblent vouloir nous faire les conlidents de leurs recherches :
Mes or l'a un mestres trovee Qui l'a translatée en romanz.
nous dit l'auteur de la branche XII (v. 4 sq.) en parlant de la
• Si les Grecs, eux aussi, avant nos poètes, avaient fait du nom d'Esope un terme générique, les fabulistes du moyen âge en ont singulièrement élargi la compréhension.
nouvelle histoire quïl ajoute à la longue série de celles que ses prédécesseurs avaient consacrées à Renart. Ce témoignage est peu de chose. Du moins paraît-il nous indiquer que le poète a eu un original latin sous les yeux et qu'il l'a transcrit en langue vulgaire. Malheureusement, en dépit de l'appareil savant développé dans cette branche, malgré les mots et les phrases latines dont est parsemé le dialogue, l'auteur n'arrive pas à nous persuader que sa branche est une traduction. La nature même du récit en fait un proche parent des récits d'origine purement française et ce prologue est à ranger dans la catégorie des prologues assez nombreux où les trouveurs étalant la prétention de ne rapporter que des histoires d'une incontestable vérité les disaient appuyées de preuves dans les « livres latins ». C'est en cela qu'ils ont fait quelquefois preuve d'une sotte supercherie. Mais elle ne trompe pas longtemps et une lecture attentive suffit pour découvrir la grossièreté de l'artifice.
Et du reste l'auteur de la branche XII a la pudeur de ne pas nous donner le titre de ce livre imaginaire qui lui aurait servi de modèle. Celui de la branche «XXIV ménage moins notre crédulité :
.Je tro val j a en un escrin Un livre, Aucupre avoit non :
La trovai ge mainte raison Et de Renart et d'autre chose Dont l'en doit bien parler et ose.
A une grant letre vermeille Trovai une molt grant merveille.
(V. 6 sq.)
Est-ce bien la peine de rechercher quel a pu être ce livre qui, non content de traiter de la chasse aux oiseaux, aurait renfermé plusieurs ouvragesdistincts ^? Doit-on prendre au sérieux cette mention de lalettre vermeille à partir de laquelle le trouveur aurait trouvé le fond des récits qu'il allait exposer? Toujours estil que l'on n'a pu encore constater l'existence de ce précieux document '^. Jusqu'à plus ample informé , il faut considérer
1 P. Paris, p. 331 et Potvin, p. 52.
2 Martin, Obs., p. 96»
cette indication comme ]a marque d'un esprit pédant cherchant à se faire valoir auprès d'un public naïf.
Moins prétentieux et plus instructifs sont les trouveurs des branches IX, XXII et XXV qui nous font voir sous un jour tout particulier Vestoire de Renart :
L'estoire temoinne a vraie
Uns bons conteres, c'est la vraie,
(Celui 01 conter le conte)
Qui tos les conteors sormonte
Qui soient de ci jusqu'en Puille.
(IX V. 7 sq.)
Ge l'oï dire à un veillart Qui sages iert et de grant art.
(XXII V. 11 sq.)
Tout cil qui en content sans rime Ne sevent pas vers moi la dime :
Il le vous content a envers, Mais jel cont par rime et par vers.
(XXV V. 13 sq.)
Ces trois prologues nous montrent que la matière de Renart n'était pas la propriété exclusive des écrivains de profession, quelle était connue et exploitée par des gens étrangers à toute convention littéraire et auxquels jongleurs et trouveurs ne dédaignaient pas d'aller demander des inspirations. Nous verrons tout à l'heure quel intérêt ont pour nos recherches ces trois passages, quels guides précieux ils sont pour remonter aux origines et aux principales sources du Roman de Renart.
Voilà tout ce que nous apprennent les différentes branches sur leurs inspirateurs. C'est peu. Aussi conçoit-on sans peine qu'en présence de si maigres informations la critique moderne se soit piquée d'amour-propre et ait mis tout en œuvre pour percer ce brouillard épais.
Il est inutile, je pense, que j'expose longuement et que je réfute par le menu la première théorie émise sur ce sujet, celle de J. Grimm, « cet intéressant roman philologique, cette branche la plus ingénieuse de toutes les branches du Roman
de Renart inachevé, » comme on l'a spirituellement définie *. Il est depuis longtemps démontré et chacun reconnaît maintenant qu'il n'ajamais existé d'épopée animale allemande, vivant de toute antiquité au fond des forêts delà Germanie et dont les chants de nos trouveurs ne seraient que des fragments dépouillés de leur rudesse primitive ^. Une telle Saga n'a laissé aucune trace chez les différentes populations tudesques ; ce qu'elles connaissent de l'histoire du goupil, elles l'ont appris d'ailleurs et à une époque récente. Leurs créations littrraires touchant cette histoire ont toutes été imitées de celles de France et leurs représentations sculpturales dans les églises et les monastères ne sont que des réminiscences ou de fables ésopiques ou de récits oraux qui circulaient de bouche en bouche et étaient connus de chacun '^.
Il est non moins clair que la provenance germanique des
' noms des principaux héros, Raganhard, Isengrim, Richild, Hersind, que Grimm regardait comme un argument d'une portée sans égale *, est un fait qui ne contribue guère à éclairer la question. Le cycle des récits de Renart s'est formé et développé sur la limite des pays allemands et français ; la plupart de ses poètes sont, nous l'avons vu, originaires de la
- Champagne, de la Picardie et de la Flandre ; le clerc Nivard est lui aussi natif de la Flandre. Dans cette région naturellement assez neutre les idées, les traditions, la langue de l'un
' et de l'autre peuple étaient en frottement continuel. Il n'est par suite point étonnant que certains noms propres d'animaux aient passé sous une forme germanique dans des poèmes
' français. Leur existence n'implique nullement celle d'une épopée définitivement établie ». Pour des raisons à tout le moins indépendantes des contes d'animaux, il était d'un usage constant dans cette région de donner au loup le nom d'Isengrin et au goupil celui de Renart ou un autre approchant. L'anecdote si souvent citée de Guibert deNogent*^nous le prouve
1 Archiv f. (las St. cl. neaer. Spr. ic. Lit., LXV, p. 203.
2 ]i. Fuchs, p. 1 sq.
3 Archiv fur clas. St. cl. neuer. Spr. u. Lit., LXV, p. 223 sq. * R. Fuchs, p. CCXL sq.
s MùUenhoff, Zts. f. deuts. Altherthum, VI, p. 6 sq. et Kohnatchevsky, p. 26 sq.
6 En 1112 : deux personnages y sont appelés l'un Isengrimus a propter lupinain speciem » l'autre Renulfus. Voy. R. Fuchs, p. GXCVL
d'une façon assez péremptoire Gomment ces noms étaient-ils attribués à ces animaux ? Rien dans leur étymologie ne nous l'apprend, mais nous savons qu'il n'est pas rare que des bêtes portent des noms d'hommes. L'âne et quelquefois l'ours ne sont-ils pas désignés chez nous sous le nom de Martin ? En Russie, le coq, l'ours et le chat ont des noms spéciaux i. Ces appellations diverses, et dont il serait facile de multiplier les exemples, ont leurs causes soit dans des ressemblances fortuites de mots déjà existants, soit dans des interprétations et des étymologies populaires. Elles naissent, vivent et disparaissent comme tous les mots qui s'usent à la longue. Celles de Renart et d'Isengrin, probablement propres à une étendue restreinte de pays, n'ont dû d'être connues de nous qu'à la rare fortune qu'elles ont eue de ligurer dans des poèmes d'une éclatante popularité.
Il est entin une troisième preuve sur laquelle Grimm ne faisait pas moins fond, à savoir la présence de l'ours comme personnage principal dans des contes d'animaux d'une rédaction très ancienne qui remonte jusqu'au Vn« siècle -. Ce rôle prépondérant ne pouvait lui avoir été assigné, selon le savant allemand, qu'en raison de la terreur qu'il inspirait aux tribus germaniques dans les forêts dont il était le roi. Mais dans ces récits latins, soi-disant échos de la vieille Saga allemande, l'ours n'est pas représenté comme exerçant le pouvoir royal; c'est le lion qui en est investi : ces récits, cela est prouvé maintenant, ont d'étroites affmités avec des histoires romano-byzantines et le sujet est présenté sous forme allégorique : autant de raisons solides qui enlèvent à l'argument toute sa valeur et le réduisent à néant ^.
Cet ingénieux système, dont je n'ai montré cjue les lignes principales, s'est écroulé bien vite comme un château de cartes. Il a eu le sort de tous ceux qui n'ont pour pierre angulaire qu'un patriotisme enthousiaste et par suite trop souvent aveugle. Grimm l'a édifié, et c'est là sa grande excuse, au milieu de cir-
1 Grammatilcliesliia Zamielki de Roman Brandt, I, p. K9, S' Pétersb., 1886 ; cf. aussi pour les noms propres d'animaux eu Russie Gerber, p. 3.
2 R. Fuchs, p. XLVII sq.
3 L'exposé le plus complet de la théorie de Grimm ainsi qu'une longue réfutation de tous ces points se trouve dans Kolmatchevsky, p. 2-5 et 23-31.