‹ Les sources du Roman de RenartChapitre 7 sur 55 · L. SuDRE. Renart. i · texte numérisé non relu

L. SuDRE. Renart. i

constances politiques toutes spéciales. C'était l'époque où l'Allemagne se relevait de ses désastres et cherchait dans la gloire littéraire, dans l'orgueil d'avoir produit les chefs-d'œuvre du moyen âge, une compensation à l'humiliation de ses défaites Au moins son livre a-t-il le mérite, rare chez tous ceux qu'une telle passion inspire, d'être un monument où la science le dispute à l'ingéniosité. Il a eu surtout le précieux avantage, en suscitant entre les plus grands savants de l'Europe une polémique des plus ardentes, d'ouvrir des horizons nouveaux et d'élargir la question que déjà la vaste intelligence de l'auteur et sa profonde érudition avaient envisagée sous presque toutes ses faces. Dans ce substantiel volume du Reinliart Fuchs, on pressent sur quels points porteront les discussions futures et sur quels champs de bataille se livreront les mêlées.

Celui qui a donné le dernier coup à l'édifice en opposant définitivement l'arme du bon sens à ces fantaisies et à ces chimères auxquelles un sérieux appareil scientifique donnait un faux air de vraisemblance, Paulin Paris, est aussi celui dont le système est resté seul debout i. Sa théorie a été sans doute étendue et développée après lui ; elle a reçu des recherches ultérieures les compléments nécessaires que demandait son exposition concise; l'auteur s'était en effet modestement contenté de poser des jalons; mais, telle qu'il l'a présentée, c'est elle encore que la critique actuelle considère comme la seule acceptable pour rendre compte des origines du cycle de Renart.

D'après P. Paris, la matière des diverses branches a été tirée des fables êsopiques, héritage de la littérature latine. Étudiées et commentées dans les écoles, elles finirent par devenir des modèles pour des productions plus étendues, écrites en latin, dont le loup et le goupil faisaient tous les frais. « L'introduction de la plupart des apologues dans les littératures modernes appartient aux latinistes. Les clercs universitaires et monastiques durent les premiers composer des fables, dits ou dialogues sur les gestes du loup et du goupil. De ces ouvrages inspirés par de plus anciens, les meilleurs passaient ordinairement de la génération qui les avait produits aux générations

» Ce système est exposé à la fin de son livre Les Aventures de MaîtreRenart, p. .323 sq. Avant P. Paris, Gervinus en 1885, dans son Histoire de la poésie allemande, et Hertzberg en 1846, dans la préface de sa traduction de Babrius, avaient déjà quelque peu éln-anlé la théorie de Grimm.

suivantes. .. Mais toutes ces pièces latines n'étaient réellement connues que clans les écoles jusqu'à ce qu'un premier trouvère s'avisa d'en introduire le sujet dans le domaine de la poésie vulgaire K » Ainsi dans la période de production qui aurait précédé la période de cristallisation dont le Roman de Renart nous offre l'image, le point de départ aurait été purement classique et clérical.

Il est incontestable que le goût pour l'apologue qui avait été considérable chez les Grecs et chez les Romains ne fut pas moindre au moj^en âge. Le problème de l'importation en Gaule des fables antiques ne souffre aucune difficulté. Des écoles nombreuses s'étaient ouvertes dans notre pays aussitôt après la conquête et y étaient devenues bien vite florissantes. Nul doute qu'au nombre des études qui y étaient en honneur, l'étude des fables n'occupât une place importante et que ceux qui se destinaient à l'éloquence n'y suivissent cet autre précepte de Quintilien qui en recommandait l'emploi comme un des moyens les plus sûrs de porter la conviction dans les esprits peu cultivés ^. Le christianisme n'opéra guère de révolution dans le système de l'enseignement. Un écrivain du VP siècle, Ennodius, nous montre qu'en pleine conquête barbare et au sein d'une société toute chrétienne, rien n'était changé, que la culture était demeurée toute païenne, que les récits de l'antiquité conservaient leur prestige et continuaient de charmer les esprits 3.

Or, parmi les livres mis entre les mains des écoliers, « cfui in studio currunt puerorum » comme l'on disait alors, figurent toujours des recueils d'apologues. Dès l'origine, ils font partie intégrante des bibliothèques des monastères. Celui des recueils latins qui paraît avoir été le plus connu et le plus étudié tout d'a])ord est la collection des quarante-deux fables d'Avia- ^ nus. C'est le nom de ce fabuliste qui apparaît dans les plus anciens catalogues. On le trouve dans celui des livres de l'abbaye de S' Riquier au IX" siècle ^. En 848, Eulogius, faisant un voyage sur le territoire de Pampelune, en rapporta différents manuscrits qu'il trouva dans les couvents de cette région ; parmi

» P. 326 sq.

î De Insl. orat., V, 11.

3 Revue des Deux mondes, XGV, p. 70 sq.

♦ Mditre, Les Écoles épiscopales et monastiques de rOccident, depuis Cluu'lemagnejusqu'àPhilippe-Aiiguste, Paris, 1865, p. 282.

eux, à côté de la Cité de Dieu^ de V Enéide, des Satires de Juvénal et d'Horace, étaient les FaUes d'Avianiis ^. Dans les écoles, la grammaire était toujours liée à l'interprétation des testes : Eberhard l'Allemand, dans son Lcihorintus, cite ce poète an nombre des auteurs recommandés au XI" siècle pour ce genre de travail :

Instruit apologis, trahit a vitiis Avianus, Sed carmen venit pauperiore stito ^.

L'abbé Frowin nous a laissé une liste significative d'ouvrages scolaires en usage de son temps, c'est-à-dire au XII^ siècle. Ce sont Liber de natura bestiarwn, Avianus, Avianus novus, Fabulae poetamim, Novus Cato, Eœpositio Fahularum, Cato ^. Enfin deux célèbres maîtres, l'un Pierre Hélie du Xlle siècle, l'autre Alexandre de Villedieu du] XIIP, qui nous ont laissé de si précieux traités sur la façon dont on enseignait la grammaire de leur temps, puisaijïnt, nous disent-ils, une grande partie de leurs exemples dans Avianus ^. En même temps qu'Alexandre de Villedieu, Jacques de Vitry en recommandait la lecture et le considérait comme un des classiques les plus dignes d'être étudiés ^.

A côté de cette mention si fréquente d' Avianus se rencontre aussi de temps en temps d'abord, puis de plus en plus souvent à mesure qu'on avance dans l'bistoire de la littérature, celle ^ Ésope. Il est à peine besoin de faire remarquer que cette mention n'a rien à faire avec la plupart des fables de la collection à laquelle est attaché le nom du moine Planude. Ce que le moyen âge a connu des apologues décidément attribués à Ésope du jour où Démétrius de Pbalère eut compilé ses Aôywv AîatûTTsttûv CTuvaYwyat, il l'a connu par l'intermédiaire d' Avianus et de Phèdre. Mais il est arrivé que, tandis que le nom d' Avianus

1 Ebert, Hist. gên. de la litt. lat. me in. âge en Occident, trad. Aymeric et Gondamin, Paris, 1884, II, p. 33.

2 Levser, Eist. 'poet. et, poem. medii œvi, Halse-Magdebur., 1721, p. 825."

3 Serapeum, X, p. 121. Cet Avianus novus est probablement la paraphrase faite au Xle siècle des fables d" Avianus. Celle d'Alexandre Neckam qui porte le même titre ne parut qu'au Xlle siècle.

♦ Thnvot, Notices et Extraits des i7ianuscrits,XXII, p. 119 et 425. 5 Lecoy de la Marche, Le Treizième Siècle, Lille, 1887, p. 45, note.

se transmettait de siècle en siècle avec son recueil et devenait le jour en jour plus populaire, celui de Phèdre, sur lequel d'ailleurs les Latins eux-mêmes étaient demeurés si muets *, restait plongé dans les ténèbres de l'oubli. Sa collection de fables qui pourtant n'était pas moins connue que celle d'Avianus et qui devait devenir un des livres les plus lus, les plus goûtés, les plus développés par l'imitation, se présentait comme un ouvrage anonyme . Quoi de plus naturel que d'avoir rattaché à ce recueil le nom de ce mystérieux personnage que déjà Hérodote appelait XoyozoXo:;, -, et c[u'une tradition toujours persistante avait fait universellemeni regarder comme l'inventeur dn genre ^ ?

Là ne se borne pas toujours sans doute la compréhension du nom d'Ésope. Il embrasse parfois dans sa généralité d'autres collections que celle de Phèdre. Ainsi, sur les dix-huit fables qn'un manuscrit de S* Grall range parmi les œuvres du grammairien Dosithée, onze sont de Babrius et une d'Avianus *. Mais on a de fortes présomptions pour croire que ces Lib&t^ JEsopi des IX^, X« et XP siècles dont tant d'auteurs nous signalent l'existence, que YÉsope dont Eberhard l'Allemand nous dit :

Acsopus metriim non sopit, fabula flores Producit, fruction fias parit, iJle sapU^.

1 Martial seul avant Avianus fait mention d'un poète nommé Phèdre. Sénèque, de Consolatione XXVII, affirme que l'art de versifier des fables est étranger aux imaginations romaines. C'est ce manque de renseignements qui a fait mettre en doute jadis l'authenticité de ses fables et qui a provoqué la théorie d'Éd. du Méril faisant de Phèdre un auteur grec. Voir là-dessus Hei-vieux, I, p. 136 sq. et G. Paris, Journal des Savants, 1884, p. 674.

2 L. II, ch. 134.

3 Cf. Platon, Phédon, Gl A, Aristophane, la Paix, v. 129 et Aristote, Rhét. II, 20.

* Cf. Bosilhei magislri interpretameyitorum liber toiius. Bocking, Bonn, 1832, p. 24, note.

s Leyser, Eist. poet., p. 825. Hervieux, I p. 457 croit qu'Eherhard fait allusion ici à un recueil dont nous parlerons tout à l'heure et qu'il appelle le Roniulus de Walter, autrement dit l'Anony}ne de Kévelet. Cela est possible, mais rien dans ces deux vers ne le prouve d'une façon précise. Cf. Conradi Hirsaugiensis Bialogiis super auctores von Schepps, Wurzbourg, 1889, p. 33 sq. etDas Registrum multoruin auctorum des Hugo von Trimberg von Hneiuer. Xienne, 1888, p. 38.

que V'Ésope qui partageait avec Avianus l'iionneur de servir de base aux interprétations grammaticales de Pierre Hélie et d'Alexandre de Villedieu renfermaient surtout des extraits des livres de Phèdre.

Un autre nom que celui d'Ésope a éclipsé à cette époque celui de Phèdre, c'est le nom de Romulus *. A ce dernier surtout est liée l'histoire du développement de la fable antique au moyen âge. On sait ce qu'est ce Romulus. Les fables anciennes et nouvelles de Phèdre, qui ont été i)ubliées successivement par Pithou, Perotti et Angelo Mai n'ontété connues et assez tard que par trois manuscrits du IX^ et du X^ siècle. Mais il esta croire qu'à l'époque carolingienne les manuscrits du fabuliste latin étaient plus nombreux et surtout plus riches en apologues. Car à cette période remontent deux collections en prose qui, outre un certain nombre de morceaux correspondant aux fables connues de Phèdre, en renferment un grand nombre qui, la chose est démontrée maintenant, dérivent de la même source. La première, la moins connue et la moins complète, est celle que l'on désigne sous le nom à' Ésope d'Adémar, parce que nous en possédons une copie faite de la main d'Adémar de Chabanes avant son départ pour la Palestine (1029j '^. La seconde nous est parvenue dans deux rédactions, l'une incomplète aussi 3, l'autre plus considérable et dont le prologue a introduit dans la littérature ce nom de Romulus qui devait désormais y jouer un si grand rôle. Il est question en effet dans ce préambule d'un certain Romulus qui envoie d'Athènes à son fils Tiberinus les fables d'Ésope qu'il déclare avoir traduites du grec en latin. On conçoit comment, une pareille invention s'accréditant malgré sa naïve grossièreté, peut-être même à cause de sa grossièreté, le nom de Phèdre se soit effacé tout à fait devant ceux d'Ésope et de Romulus. Rien ne pouvait davantage flatter la crédulité que la conviction de posséder les fables d'Ésope directement transcrites de l'original, et le scribe obscur

» Pour l'histoire de ce Romulus et de ses dérivés, voir pour plus de détails Hervieux, I, p. 223 sq. et G. Paris, Journal des Savants, 188i, p. G75 sq.

2 Elle porte aussi le nom d\\no?ij/)ne de Nila7it, Nilant ayant été son premier éditeur

3 C'est IWesopus ad Rufiun ainsi appelé parce que, dans le prologue, un anonyme est censé envoyer lui-même les fables d'Ésope, divisées en cinq livres, à son ami Rufus. Il doit remonter au IXe siècle.

qui se faisait ainsi passer pour un savant helléniste devait d'autant plus trouver des lecteurs qu'il se présentait avec un air mystérieux. Aussi sa collection eut-elle une vogue incomparable, moins pourtant par elle-même que par une version en vers élégiaques qui en fut faite vers la fin du Xll'- siècle et qui est désignée ordinairement sous le titre d'Anonyme de Nérelet du. nom de son premier éditeur. De cette version nous ne possédons pas moins de quatre-vingt-trois manuscrits disséminés dans toutes les bibliothèques de l'Europe et une foule de traductions en anglais, en italien, en français et en provençal. Or toutes ces rédactions, toutes ces traductions portent indifféremment le nom d'Ésope ou celui de Romulus i. Ces deux noms dominent désormais toute production ou toute interprétation d'apologues en langue latine ou en langue vulgaire .

Cette propagation si considérable des apologues antiques ne s'expliquerait pas sans un goût spécial pour ce genre littéraire et surtout sans une intelligence complète des avantages moraux et sociaux que l'on pouvait en tirer. Les fables au moyen âge ne servent pas seulement de délassement pour l'esprit ou de base pour l'explication et l'interprétation des auteurs anciens. De même que dans l'Inde un sage avait recueilli des récits d'animaux jiour servir à l'instruction de jeunes princes, de même qu'en Grèce Thémistocle -, Phocion 3 et Démosthène * appelaient à leur secours les fables comme arguments oratoires et qu'à Rome Ménénius Agrippa contait au peuple révolté l'apologue des Membres et de VEstonmc "^, nous voyons des chefs barbares avoir recours au même moyen de persuasion. Grégoire de Tours met dans la bouche du roi Théotbald l'histoire du Renarddontle ventre était trop p^em^. Au Vile siècle, suivant Frédégaire, l'évoque de Mayence, aurait raconté une certaine Rustlca fabula dont il était peut-être l'auteur '. Le même chroniqueur a inséré dans un discours du roi Théo-

' Voir les explicifs de ces manuscrits et de ces traductions dans Hervieux, I, p. 460-571.

2 Plutarque, Thémistocle, XVIH.

3 Ll., Phocion, IX.

* Id., Démosthène, XXVIII.

5 Tite-Live, II, 20, 3.

6 Hist. ecclesiastica Francornm, IV.

■? Recueil des Histoviens de la France, II, p. 428.

derich la fable du Cerf qui n'a pas de cœur *. Mais les fables furent des auxiliaires précieux surtout dans l'éloquence religieuse. Elles y tiennent au moyen âge la place qu'occupe la parabole dans l'Évangile. Sous le nom d'exe^mpla^ une foule de contes empruntés à différentes sources, et parmi lesquels les fables d'animaux occupent une place importante, substituèrent à la morale des rhéteurs toute générale et purement humaine des moralisations chrétiennes et vinrent secourir et fortifier la prédication^. Le genre fut définitivement crée au XIP siècle par un cistercien anglais, Eude de Gheriton, dont les Paral^oles passèrent en France et y furent mises en prose au siècle suivant 3 A cette même époque, le célèbre évèque d'Acre, Jacques de Vitry, et, au XIV^ siècle, le franciscain anglais Nicole Bozon composèrent à leur tour des recueils de contes paraphrasés et glosés à l'usage des fidèles^. A ces trois recueils, on peut ajouter un nombre considérable de compilations anonymes qui nous prouvent à quel point ces homélies d'une espèce nouvelle étaient répandues et accueillies ayec faveur ^.

Cette diffusion et cette vogue des apologues antiques dans les cloîtres et les écoles du moyen âge doivent-elles être regardées comme les facteurs suffisants de notre cycle français de Renart ? Faut-il leur attribuer toute la floraison et tout l'épanouissement de cette épopée animale dont ils auraient été le germe fécond ?

Deux considérations semblent donner du poids à cette théorie de l'origine de notre Roman.

D"abord, à lire seulement les titres de certains de ses épisodes, comme le Partage du Lion, Renart et le Corbeau, Renart et le Coq, Renart médecin, le Loup et la Jument, on songe aussitôt aux recueils ésopiques ou phédriens qui renferment des sujets analogues et l'on est tout porté à croire que les

1 R. Fuchs, p. XLVIII sq.

2 V. G. Paris, La lilt. fr. atc m. âge, p. 112, 218 et 223 et Journal des Savants, 1885, p. 47.

3 Ces paraboles ont été publiées par Hervieux, II, p. 387 sq. Sur la traduction en français voir Romania. XIV, p. 381 et sur le nom Eude de Cheriton, ici., XYII, p. 455, notai.

* Le recueil des Exemxiles de Jacques de Vitry a été récemment publié par Grane, Londres, 1890. Celui de Nicole Bozon a été édité en 1889 par P. Meyer etLucy Smith dans la collection de lu Société desayiciens Textes.

2 Voir là-dessus Éd. du Méril, Poésies inédites, p. 155 sq.

différences que peuvent présenter, comparés à ces originaux latins, les morceaux français, tiennent à des remaniements successifs ou à un rapport de voisinage étroit et immédiat avec d'autres morceaux auxquels ils ont été unis.

D'autre part entre ces apologues antiques et nos branches françaises se place toute une série de poèmes latins, les uns de courte haleine, les autres d'une étendue assez considérable qui semblent dans la suite des temps former une chaîne ininterrompue reliant Phèdre, Avianus etRomulus à nos trouveurs. C'est dans ces poèmes, tous dus à la plume de moines ou de prêtres, qu'aurait, à en croire les apparences, pris naissance l'habitude de donner une certaine ampleur aux scènes si étriquées de la fable classique, de créer sur leur modèle de nouveaux drames où les animaux sont les principaux personnages, ■atin de composer par l'assemblage de plusieurs contes des groupes épiques analogues à ceux de nos branches.

Eflèctivement, l'on peut saisir dans le Roinan de Renart mainte trace de l'intluence de ces œuvres dont l'inspiration est nettement et purement cléricale. h'Ecbasis, composé au X** siècle par un moine de l'abbaye de S*^ Evre à Toul, contient comme morceau principal la scène de la guérison du lion par le goupil i. C'est là aussi, nous le verrons, une des parties maîtresses du poème français, l'œuf, on peut dire, d'où sont sortis un grand nombre d'épisodes ; le sujet y est dessiné avec des traits qui rappellent la manière du poème latin. Au XP siècle, le petit poème Sacerdos et Lupus raconte une aventure qui doit plus tard passer avec son cadre et son contenu dans une des branches les plus amusantes '^. A la fin du XP siècle, ou au commencement du XII«, dans le Luparius ^ apparaît la conception du loup moine qui doit faire fortune plus tard dans YYsengrimus et le Roman de Renart, et qui déjà avait été

» Ce poème édité d'abord par Grimm et Schmeller dans Lat. Ged. l'a été depuis par E. Voigt en 1875. Voir sur ce poème l'intéressant article de Zarncke, ZurEcbasis Captivi dans Boùchteder Koniyl. Sachs. Gesellschaft der Wissenschaften, .Juli 1890. Cette scène de la guérison du lion par le renard avait été déjà, comme nous le verrons plus loin, l'objet d'un petit poème de Paul Diacre.

2 Dans Grimm, Lat. Ged., p. 340 sq. et dans Scherer, Benlunaler deutscher Poésie und Prosa Ire éd., 186i, no 25.

3 Dans /?. Fuchs, p. 410-416 (cf. p. CLXXXIII) et dans Voigt, KL lat. Denl;m., p. .j8-(;:3 (cf. p. 1-23.)

mise en circulation par les petits apologues d'Egbert de Liègei. Enfin un manuscrit du XI" siècle nous a conservé un autre poème, plus ancien sans doute que cette date, Galliis et Vulpes que nous aurons à comparer avec l'épisode de Renartet Chanteclcp -. Alcuin lui-même nous a laissé une variante de ce récitqui nous fournira aussi un rapprochement intéressant^. En face de preuves qui paraissent si convaincantes, il semble qu'on aurait mauvaise grâce à contester l'origine à la fois

' classique et monacale de notre épopée de Renart. Elt pourtant des difficultés sérieuses se présentent, des objections se dressent qui, sans réduire cette théorie à néant, doivent restreindre

" d'une manière sensible la part de vérité qu'elle peut renfermer. Si nos trouveurs sont simplement les héritiers et les continuateurs des moines qui leur auraient transmis les apologues antiques et leurs propres créations conçues sur le modèle deces derniers, pourquoi ont-ils, en les faisant passer dans la langue vulgaire, dépouillé ces difierentes œuvresdu didactisme qui avait fini par être leur caractéristique dominante '? Pourquoi ont-ils tranformé ces récits à fond allégorique comme l'Ecbasis, symbolique comme le Gallus et Vulpes, satirique comme le Luparius en des récits purement épiques où l'auteur se dérobe complètement à nous et avec une impersonnalité entière et un réalisme naïf nous expose les faits sans en tirer une conséquence rationnelle, sans en dégager aucun enseignement ? Les plus anciennes branches, je l'ai déjà dit, sont toutes recon-

' naissables à cette absence d'intervention du poète et, comme elles sont les plus voisines par la date de ces poèmes dont elles seraient les filles, le contraste n'en est que plus choquant. Voir dans cette métamorphose un parti pris de nos trouveurs qui craignaient de fatiguer leur public par ces leçons qui auraient jeté une ombre sur la gaité de leurs récits, serait méconnaître étrangement les goûts de l'époque. Le didactisme n'était-il pas

•" en effet devenu un travers, une manie au moyen âge ? Tout n'est-il pas alors prétexte à moraliser ? Dans cette société bizarre où la culture païenne s'est mélangée et fondue avec la culture chrétienne, celle-ci marque chaque chose de son empreinte morale ; ce que l'on recherche avant tout, ce que l'on

1 Ce recueil si intéressant et si précieux, du Xle siècle et qui porte pour titre Fecicncla ralis a été lui aussi édité par E. Voigt.

2 Dans Grimm, Lai, Gecl., p. 3i5 sq.

3 Dans 72. Fuchs, p. 420.

goûte de préférence dans les écrits de l'antiquité, ce n'est pas seulement le côté merveilleux, ce sont encore et surtout les sentences et les enseignements. Quand ils n'en renferment pas, on leur en prête. Si l'on se rappelle que les inventions d'Ovide, si païennes dans leur grâce et leurs séductions, sont parvenues à servir d'auxiliaires à l'enseignement de la religion et de sujets d'édification pour des âmes pieuses, ne s'étonnerait-on pas que nos trouvenrs eussent, d'un commun accord et en dépit des habitudes d'esprit de leur temps, rompu avec les traditions de leurs devanciers et i-enoncé à tirer des récits d'animaux quelque leçon pratique et quelque application à la conduite humaine ?

Est-ce à dire que nous nions tout rapport entre nos branches et les apologues nntiques ou les poèmes latins leurs dérivés ? Nullement. Mais il nous semble impossible d'établir entre ces deux sortes d'ouvrages autre chose qu'un lien indirect et une parenté lointaine. Nos trouvenrs n'ont pas été des traducteurs. Ce cas ne s'est poésenté que pour l'un d'eux, celui de la branche d'Isengrin et le Prêtre Martin qui est une véritable et fidèle transcription du poème Sacerdos et Lupus. Pour les autres, quand ils rappellent d'une façon quelconque les créations de leurs devanciers, rien ne nous dit qu'ils les ont eues sous les yeux en composant leurs propres récits ; les analogies et les points de ressem blance ne sont pas assez frappants pour admettre une dérivation aussi immédiate.

D'autre part, faire de nos poètes des traducteurs originaux ayant pris des libertés avec leur modèle, serait accorder trop à l'invention qui, dans les œuvres de ce geni-e, est. on peut le dire, l'exception. Il n'est qu'un seul moyen d'expliqujr les emprunts apparents ûiits par eux à des apologues antiques ou à des poèmes latins antérieurs. Ces scènes d'animaux plus ou moins étendues dont nous ne possédons que quelques versions isolées étaient des sujets favoris dans les écoles; non seulement elles étaient devenues des thèmes de prédilection pour des développements littéraires, mais elles étaient sans cesse répétées de vive voix, transmises de génération en génération et formaient en quelque sorte une partie importante du bagage de connaissances que chacun devait emporter de son séjour sur les bancs. Dans cette transmission séculaire, chaque récit devait nécessairement subir quelques altérations, recevoir certains embellissements et en même temps aussi se dépouiller de ses éléments didactiques que les livres seuls pouvaient lui

conserver. C'est sous cette forme nouvelle, fruit d'une longue propagation orale, mais dont le point de départ est tout littéraire, que les productions classiques et cléricales ont pris place dans le Roman de Renart. Ses auteurs ne se sont pas inspirés de ces sources directement et d'une façon voulue. Inconsciemment et en ne faisant appel qu'à leur mémoire d'anciens écoliers, ils ont mis à profit une tradition savante dont ils se sont faits les naïfs et gais interprètes.

Mais cette tradition littéraire, quelque étendue, quelque nourrie de récits divers qu'on la suppose, ne suffit pas à elle seule à nous donner la clef de toutes les productions de nos trouveurs. Elle n"est point le tronc unique d'où sont sorties ces tiges multiples et cet entrecroisement de rameaux. Que de contes en effet et des meilleurs du Roman de Renart n'ont point de correspondants dans la littérature classique ou dans la littérature cléricale ! Ni l'une ni l'autre ne fournit les prototypes par exemple des épisodes de Renart et les Charretiers de la Pèche à la queue, du vilain Liétart, du Pèlerinage et de bien d'autres qui pourtant au mérite d'une conception naïve joignent un avantage qui a son prix ici, celui de l'ancienneté. Et, chose curieuse, cette partie du Roman de Renart, étrangère à tout rapport avec les fables antiques et les poèmes issus d'elles, se trouve renfermée parallèlement avec beaucoup de ses éléments et avec des traits d'une analogie frappante dans certains recueils de fables postérieurs au Roonulus et dérivés indirectement de lui. A celui-ci ils ont emprunté une portion notable de leur contenu, mais ils l'ont considérablement étendue par de nouveaux morceaux dont un assez grand nombre ne sont que des variantes d'épisodes de branches françaises. Mais le poète français ne doit rien au fabuliste, ni le fabuliste au poète français; chacun de son côté a puisé à la même source; cela ressort clairement d'une comparaison attentive des textes.

Déjà dans VÉsope d/Adémar s'était manifestée cette tendance à enrichir la collection de Phèdre. Quatre de ses fables, deux surtout dont l'une offre une certaine parenté avec l'épisode français de Chanteclei\ ne peuvent être attribuées à l'affranchi de Tibère *. La tendance s'accentue dans un recueil célèbre connu sous le nom de Romulus de Marie de France et ainsi

» Voir G. Paris, Journal des Savants, 188i, p. 685.

appelé parce qu'il a eu pour original le texte anglais d'après ' lequel cette femme illustre versifia ses charmantes fables. Sur les 134 morceaux de ce recueil, 57 n'appartiennent pas au Ro- 9nulus primitif, et parmi ces derniers figurent des fables d'animaux bien distinctes des autres par leur conception grossière et puérile, mais en même temps ingénieuse et gaie, et qui, par suite, se rapprochent de nos anciennes branches non seulement pour le fond, mais encore pour la forme ^. On peut en dire autant d'un certain nombre d'eœemjJles d'Eude de Gheriton. Leur rédaction est souvent même plus primitive, certainement plus voisine de la forme originaire du conte. Enfin deux petits recueils du XIV'' siècle, le Roniulus de Munich et le Romulus de Berne qui se sont inspirés du Ronmlus et d'Eude ont ajouté au peu qu'ils avaient emprunté de leurs devanciers quelques récits dont certains font partie d'un groupe de contes que l'on a l'habitude de désigner sous le nom de Fabulae extravagantes et nous fournissent des variantes pleines d'intérêt de nos meilleurs épisodes français -.

Où rechercher l'origine de ces contes à laquelle ni la littérature classique ni la littérature cléricale ne peuvent nous faire remonter ? De quel côté nous tourner pour découvrir la source d'où ont jailli ces inventions naïves et d'une grâce toute sauvage qu'en même temps jongleurs débitaient sur la place publique pour l'amusement des badauds et prédicateurs lançaient du haut de la chaire pour l'édification des âmes ?

Deux fils conducteurs ont été proposés pour se diriger à travers ce labyrinthe . Ce sont d'abord les livres si populaires au moyen âge du Physlologus et des Bestiaires.^ ensuite les contes indiens qui, des bords du Gange, ont peu à peu et par différentes voies pénétré en Europe où ils ont acquis une renommée considérable.

Rien ne semble plus naturel à première vue que d'admettre une influence du Physiologus sur la création de Yestoire de Renart. C'est en effet un assemblage de récits sur la nature et

1 G. Paris, Journal des Savants, 1885, p. 45. «Ce qui mérite particulièrement d'appeler l'attention desérudits sur ces fables, c'est le rapport dans lequel elles sont avec le cycle du Renart. La fable 60 notamment, Yulpes et Ursa, nous présente un épisode qui peut être regardé comme un des centres de l'évolution du cycle . î

2 Les Romulus de Micnich et de Borne sont renfermés dans Hervieux, p. 714-756. Voir pour les Fatnilae extravagantes, Steinholoels J^sop, hgg. von Oesterley, Tubingue, 4873

les mœurs des différents animaux, où (rincroyalîles fantaisies, échos de la science imaginaire de jadis dont Élien et Pline ont été les principaux propagateurs, se mêlent à quelques notions exactes répondant à la réalité. Sans doute ces descriptions ne sont pas à proprement parler des contes d'animaux. Par la façon dont chaque bête est dépeinte individuellement, elles ne renferment rien de dramatique ; la symbolique y tient la principale place, c'est-à-dire que chaque chapitre est accompagné d'une interprétation qui en fait découler un enseignement. Toutefois on conçoit sans peine que nos poètes auraient pu songer à y faire quelques emprunts justifiés par la communauté des sujets. La chose paraît d'autant plus soutenable que le Physiologus fut un livre presque classique au moyen âge *. Composé probablement en grec dans les premiers siècles de rère chrétienne.traduit successivement dans toutes les langues, en éthiopien, en arménien, en syriaque et surtout en latin, il passa en français. Philippe de Thaon au xn'^ siècle, Guillaume le Clerc. Gervaise et d'autres encore au xni*^ versifient ce traité d'histoire naturelle qu'en même temps Eberhard l'Allemand et Hugo de Trimberg nous citent parmi les livres scolastiques étudiés et appris dès l'enfance à côté des fables d'Ésope et d'Avianus '^. Aussi excuse-t-on dans une certaine mesure le jugement suivant énoncé par celui qui le premier a attiré l'attention sur les rapports entre les deux ouvrages : « Sauf la naissance du renard dont on découvrira peut-être un jour l'origine, les sujets de Pierre de S' Cloud se retrouvent dans les poésies latines du Physiologus et les faux Ésopes ^. »

Nous avons vu que, parmi les recueils attribués à Ésope, aucun ne pouvait nous éclairer sur la formation du cycle ni prétendre à l'honneur d'avoir servi de modèle à nos trouveurs. Non moins vague estTinfluence que peut avoir exercée sur eux le Physiologus. Certains d'entre eux, pour ne pas dire tous, l'ont connu : en leur qualité de clercs, ils avaient étudié ce livre qui sans doute avait charmé leur adolescence comme celle de tous leurs contemporains; mais ils ne paraissent guère s'en être inspirés. Un seul épisode, nous le verrons, lui a été réellement emprunté, celui de Renart et la Corneille, et cet

> Consulter ]jour rhistoire de ce livre Friedrich Lauchert, Geschichte des Physiologus, Strasbourg, 1889.

2 Voirjsur le Physiologus dans les écoles le compte rendu du livre précédent par Voigt, Zts. f. cleuts. Philologie, XXII, p. 241.

3 Potvin, LeR. du Renard, p. 52.

épisode est un des moins importants et d'une date relativement récente. Pour d'autres, comme celui de Ke.nart et la ilfesan^e et surtout celui de Rcnart et les CJiarrcticrs, où le goupil feint d'être mort et se couche inanimé sur la route, nous verrons quelles réserves il faut faire et combien l'action d'un ouvrage sur l'autre a été extérieure et en somme insignifiante. D'ailleurs en dehors du Roman de Henart, dans la série des poèmes latins qui auraient préparé son éclosion, un seul doit véritablement au Pliysiologns, c'est VEchasix^. Mais ' l'auteur était un véritable érudit; il y a puisé à pleines mains comme il avait puisé dans lous les écrits anciens ou modernes connus de son temps. Plus tard aussi Eude de Cheriton l'a mis à contribution ; mais ce qui l'a séduit dans le Pliysiologns, ce sont plutôt les interprétations symboliques que la partie narrative et descriptive. C'est même grâce à cette sorte de plagiat que son livre a obtenu tant de succès parmi les prédicateurs et a donné lieu à tant d'imitations-. Il faut donc considérer comme peu immédiate et presque insaisissable l'action exercée par le Physlologus sur l'épopée animale ^ en générale. Elle ne s'y fait sentir qu'à l'état passager et accidentel pour l'œuvre française.

Quant à la théorie indienne, on peut déjà juger d'après ce que j'ai dit dans mon Introduction de la part d'exagération qu'elle renferme. L'Inde, nous l'avons vu, ne peut être considérée comme la patrie unique, exclusive ni de l'apologue ni même de contes qui mettent en scène des bêtes moins pour donner des règles de conduite que pour intéresser et plaire par un récit court et naïf. Ace dernier point de vue et particulièrement en ce qui concerne notre sujet, l'Europe septentrionale peut revendiquer comme sienne une partie considérable des contes qui composent le cycle du renard et du loup.

Mais il y a plus. Quand on parle de l'influence des contes indiens sur les contes français et rimes du Renart, on songe souvent non pas à l'ensemble de ces petits drames aux formes multiples et variées, ayant vécu sur les lèvres du peuple avant et après leur cristallisation dans les livres religieux ou moraux des bouddhistes, au folklore indien en un mot, mais à quelque chose de moins vague, de plus tangible si je

1 Voir l'introduction deVoigt, p. 58-C2.

» G. Paris, Journal des Savants, 1885, p. 47,

puis parler ainsi, à savoir le Pantchatantra lui-même et ses nombreux dérivés. C'est à cette compilation traduite dans toutes les langues, transmise de nation à nation, que nos trouveurs auraient emprunté ce qui, dans leur œuvre, n'a point son pendant dans les fables ésopiques ou dans le PJiysiologus.

Certes le Pantchatantra n'a pas tardé à se répandre dans les pays voisins de l'Inde et de là à être transporté en Occident. Dès le milieu du YP siècle de notre ère, en effet, une transcription avait été faite en pehlvi delà rédaction primitive que nous ne possédons plus. Cette transcription perse servit deux siècles plus tard de base au livre arabe de Kalilàli et Dimnâli qui, attribué à un sage de l'Inde, Bidpaï ou Pilpaï 2, devint vite populaire dans toutes les contrées où dominait l'Islam . Son succès s'étendit plus loin : à la fin du XP siècle, il était traduit en grec par Siméon Seth, en hébreu au milieu du XIIP siècle par le rabbin Joël, et ce texte hébreu était peu après, entre 1263 et 1278, interprété en latin par un autre Juif converti à la religion chrétienne, Jean de Cappue, sous le titre de Dtrectorium vitae hunianae ^.

La date de cette traduction latine, la seule qui aurait pu servir à nos poètes, mais qui est postérieure à la plupart de leurs compositions, suffit pour indiquer que, s'ils ont connu les contes indiens, c'est par une voie différente. Il a bien existé un recueil de contes arabes composé à la fin du XI« siècle par un autre Juif converti et d'origine espagnole, Pierre Alphonse. Ce recueil qu'il avait intitulé Disciplina clericalis, nous en possédons une traduction en vers de la fin du XIP siècle^: mais il ne comprend, à vrai dire, qu'un petit nombre de récits d'animaux lesquels ne peuvent être regardés comme les originaux d'épisodes analogues du RojJian de Renart.

Une seule autre voie peut expliquer la diffusion des contes d'animaux indiens à l'ouest de l'Europe, et en particulier en

» Voir en particulier là-dessus Potvin. Le R. dic Renart, p. 57 sq.

2 Le titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur proviennent d'une déformation de mots sanscrits de l'original.

3 En 1261, une traduction espagnole avaitété faite sur le texte arabe. Voir la préface de Derenbourg à l'édition de la traduction latine.

i Romania, I, p. 106 et Bull, de la Soc. des anc. Textes, 1887, p.

DES sourcf::s en général 65

France aux X[« et XIP siècles, c'est celle de la transmission ^ orale. De très bonne heure en effet l'Inde a eu des rapports avec l'Europe ; on peut même en reporter la limite extrême jusqu'au V^ siècle avant Jésus-Christ K Dans ces relations commerciales incessantes, quelques contes déjà avaient pu traverser les mers et se transplanter dans des régions éloignées de leur berceau. Les conquêtes d'iVlexandre et la fondation des royaumes bactriens ne purent que favoriser et rendre générale la migration des contesjusqu'alors probablement sporadique. Byzance plus tard fut une intermédiaire active entre l'Orient et l'Occident; à celui-ci elle faisait connaître les traditions de l'Est qu'elle tenait de la Syrie et de la Perse. Mais c'est surtout à partir du X^ siècle que les produits de l'imagination indienne pénétrèrent en Europe. Les Arabes, conquérants d'une partie de l'Inde, en relations constantes avec elle, leur donnèrent une large popularité. Ayant accueilli avec avidité tous les récits indiens, en ayant la mémoire toute meublée, ils les transmirent partout, dans le Bas-Empire, en Italie, en Espagne, puis dans 1 Europe entière. Vinrent les croisades : en Syrie, nos ancêtres vécurent J avec la population musulmane dans un contact fort intime et nul doute qu'ils n'en aient rapporté un grand nombre de récits^. Il ne faut pas oublier non plus le rôle important qu'ont dû jouer les Juifs dans cette propagation des contes. Nous avons ^ vu tout à l'heure que, parmi les traducteurs du Pantchatantra. figuraient trois Juifs ; Pierre Alphonse, l'auteur d'un recueil de contes arabes, était lui aussi un Juif. Avant eux, si l'on en croit le Talniud, se trouvaient chez ce peuple d'autres collecteurs d'apologues. Il est question en effet, dans le célèbre commentaire, d'un rabbin Méïr qui, au milieu du IP siècle aprè^ J. G., aurait composé un recueil de trois cents fables intitulé Fables du Renard. Au premier siècle déjà étaient connus et étudiés dans les écoles juives d'autres corpus non moins considérables^. Le Talmiid lui-même renferme un grand nom-

1 Liebrecht, Jalirb. f. rorn. u. engl. Lit., III, p. 83. La premièi-< mention concernant l'Inde se trouve dans ini des fragments d'Ercatée, c'est-à-dire vers 500 av. J.-C.

2 G. Paris, La Lilt. fv. au moyen âge, p. 112.

3 Jacobs,p.l20.Ges anciens corpifs portent les noms de i]//s/(ie5/iM'r - Uni etde Mishle Kobsim. Le premier signifie Fables du renard : quan au second, il semble défier la sagacité des commentateurs. M Jacobs .-* essayé, d'ailleurs sans succès, d'identifier ce mot Kohsim avec le mu!

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