L. SuDRE, Renart
bre d'apologues et, parmi eux, il en est beaucoup qu"on ne peut rattacher en aucune façon aux fables ésopiques; ceux mêmes qui se rapprochent de ces dernières se rapprochent souvent davantage des fables indiennes parallèles K Tout porte donc à croire qu'une grande partie de ce trésor provient de l'Inde. Les Juifs qui avaient fait tant d'emprunts aux croyances religieuses des bouddhistes ont dû aussi sans doute s'approprier leurs récits dramatiques destinés à donner à l'enseignement de la morale un attrait particulier et, non contents de les avoir rassemblés dans des recueils spéciaux, il les ont transportés avec eux et répandus oralement dans les pays où les disséminaient les hasards de leurs incessantes migrations.
Nous avons vu comment ces contes d'origine incontestablement indienne, se rencontrant sur notre sol avec des contes d'une autre i)rovenance et d'un caractère différent, se les étaient assimiles, puis, grossis d'eux et probablement aussi d'un certain nombre de contes autochtones, avaient formé au moyen âge ce vaste trésor dont le folk-lore de nos jours est le prolonoement. C'est donc cette littérature orale, autrement dite populaire, composée d'éléments si divers, formée de matériaux de toute provenance, écho mystérieux et encore puissant de l'imagination de nos lointains ancêtres, qui a fourni le plus à nos trouveurs. On peut dire qu'ils se sont abreuvés et enivrés à cette source. Quiconque en effet a une connaissance même restreinte de cette littérature et n'a parcouru que les Contes d'Enfants des frères Orimm, quiconque a par hasard, au cours d'un voyage au fond d'une province reculée du pays de France, entendu raconter par un vieillard des scènes d'animaux, est frappé, quand il lit le Roman de Rcna)-t, du nombre des épisodes qui rappellent ces récits. C'est, quand on détache de ces épisodes le cadre épique et qu'on isole la narration de tout ce que l'imitation ou la parodie du genre alors à la mode ont introduit d'adventice et de supertlu, la même finesse d'observation, la même justesse de touche, la même sobriété de traits, et il arrive même souvent, lorsque le sujet a été traité en même temps par les fables ésopiques et phédriennes, que c'est dans
grec Kt6û(7(r/j: qui, dans le second prologue de Babrius, désigne un auteur problématique de fables libyennes, p. 121 sq. Voir aussi sur Méïr, Derenbourg, I)ir. hum. vilœ, p. viii, note. » Jacobs, p. 110 sq.
la littérature populaire qu'il faut cherchei' le niodMe qui a inspiré nos poètes.
Toujours est-il qu'ils ne nous ont jamais iu(li((ué ces fables comme étant leurs ,uuides et leurs objets d'imitatiou. Au contraire certaius irentrc; eux ne nous ont pas caché leur prédilection pour ces histoires naïves et populaires ({u'on racontait autour d'eux et nous avouent franchement qu'ils en ont tiré parti. J'ai déjà cité plus haut ces deux précieux passages:
f/(^st()ire lemoinne a vraie
Uns bons conti'ves, c'est la vraie.
(IX V. 4 sq.)
Ge Toi dire à un veillart
Qui sages iert et de grand art.
(XXII V. 11 sq.)
Une sont ("es deux personnages, sinon deux de ces bons conteurs du temps jadis, type qui disparait de plus en plus de nos jours avec les vieux usages et qu'on ne retrouve plus guère qu'au fond de bourgs arriérés ou dans des pays où les mœurs ont conservé leur ancienne simplicité. Noël du Fail, dans ses Propos rustiques, nous décrit un de ces conteurs, Robin Chevet, à la mémoire inépuisable, charmeur des veillées de son village, et sa collection d'histoires toujours répétées et toujours écoutées comprenait justement des contes bien connus de nos trouveurs : « Gomençoit un beau conte du temps que les bestes parloient: comme le renard desroljoU le poisson a ajc poissonniers ; comme il flst battre le loup auoc lavandières lorsqu'il rapprenoit à pescUer ; comme le chien et le chat alloientbien loin; de la corneille qu'en chantant perdit son fromage ; de Mélusine, du loup-garou, etc. » i.
Il ne faut pas croire toutefois que nos poètes, en transportant ces contes dans leurs branches, ont fait œuvre d'archéologues et d'esprits curieux de choses originales. Aux XI« et XIP siècles n'existait pas la barrière qui sépare aujourd'hui les lettrés et les illettrés, ni même celle qui sépara dans le siècle suivant les vilains des courtois. Ge qui charmait l'artisan charmait également le bourgeois et le chevalier elles créations les plus naïves et les plus spontanées avaient autant