‹ Les sources et l'évolution des "Essais" de Montaigne ... .Tome premier, Les sources et la chronologie des "Essais"Chapitre 14 sur 44 · VI. — C'est que, comme Montaigne croit aux maux, il croit · texte numérisé non relu

VI. — C'est que, comme Montaigne croit aux maux, il croit

l aussi maintenant, et très fermement, aux biens de la vie. Tout ne

se confond pas pour lui dans la morne indifférence des stoïciens. Il sait que la santé est un bien ; il ne la méprise pas du tout ; il est prêt à faire tout ce qu'il est en lui de faire pour se l'assurer. Il l'achèterait au prix de grandes douleurs. Il tient scrupuleusement son papier-journal afin d'étudier son état. Il sent que la beauté est un bien. Il sent qne les richesses sont des biens, parce qu'elles sont la source d'un grand nombre de plaisirs variés, et il s'applique à jouir de sa fortune.

^ Mais les biens donnent naissance aux passions. Les passions l font souffrir ; comment Montaigne se déchargera t- il des passions? XJuand on estime que la gloire est un bien, on souffre d'une disgrâce politique. Quand on tient à^ la richesse, on est exposé à souffrir d'un vol qui vous ruine, d'un procès qui lentement vous arrache un morceau de votre patrimoine, du désir d'amasser qui naît en vous-mêmes et qui peu à peu se tourne en avarice. Il ne suffit pas de se sentir fort contre la douleur et contre la mort, il faut encore se défendre des passions! Pour les prévenir, les diverses philosophies de l'antiquité prêchaient à leurs adeptes le détachement. Elles leur conseillaient de rompre les attaches trop fortes

qui.les .liaient à leurs hîpns^Hft pp t^nir ^ ftnv gna mollftmftnt

Nulle n'était plus impérieuse que la philoRophin fitoîqne, qui^

déclarant que les prétendus biens étaient choses Jndifférentes,

pouvait exiger de ses discjples un renoncement complet. Montaigne

n'avait jamais affecté l'exaltation des plus zélés qui de leur plein

gré se défaisaient de leurs richesses afin de s'assurer qu'ils n'en

faisaient aucun cas. Mais, comme Sénèque, il s'exerçait à prévoir

la ruine totale de son bonheur ; là encore il se préparait par

imagination. « Je me représente », disait-il, « estant à mon aise, le

(f mal advenir, autant que l'imagination y peut attaindre. tout

0 ainsi que nous nous accoustumons aux joutes et tournois, et

(( contrefaisons la guerre en pleine paix » (1, 39 . Son modèle, c'était

\ alors Stilpon, qui ayant perdu sa famille et ses biens dans

\ l'incendie de sa patrie, répondait à Demetrius n'avoir « Dieu

r)a merci, rien perdu sien ». L'homme d'entendement, concluait

. [Montaigne, « n'a rien perdji. s'il a soy mesnie » (I, 39). Il rêvait de

j réaliser la solitude intérieure, de se ménager une arrière-

boutique où son indépendance à l'égard de toutes personnes et de toutes choses fût totale.

En 1588, sans doute il reconnaît toujours la nécessité de ne pas se lier trop étroitement aux biens qu'il aime, mais son détachement est beaucoup moins arrogant: il en parle sur un tout autre ton. C'est au dixième essai du troisième livre qu'il nous expose ses ^ idées sur la matière. Tout d'abord il avoue qu'il ne se représente pas sans effroi la ruine complète de sa fortune. Autrefois il voulait se rendre capable de se contenter du minimum exigé par la nature. (( Je voy )), disait il, « jusques à quelles limites va la nécessité « naturelle »; et du moment que des mendiants, des ignorants, se contiennent dans ses limites, il prétendait pouvoir aisément faire comme eux à l'occasion, lui qui était philosophe (1). Sans eflroi il a chaussoit son ame à leur biaiz ». Maintenant il se fait la mesure plus large. Il se sent capable de supporter des pertes, mais il faut que la fortune ne change pas trop son train de vie. « Si ce « que nature exactement et originelement nous démande pour la « conservation de nostre estre », écrit-il, « est trop peu, (comme de « vray combien ce l'est, et combien à bon compte nostre vie se « peut maintenir, il ne se doibt exprimer mieux que par cette « considération, que c'est si peu qu'il eschappe la prise et le choc (( de la fortune par sa petitesse), dispensons nous de quelque chose (( plus outre; appelions encore nature l'usage et condition de « chacun de nous, taxons nous, traitons nous à cette mesure ; « eslandons nos appartenances et nos comptes jusques là^ car « jusques là il me semble bien que nous avons quelque excuse. (( I/accoustumauce est une seconde nature et non moins puisce santé; et, pour mon humeur, j'aymerois quasi esgalement qu'on (( m'oslast la vie que si on me l'eslausoit et retranchoit bien loing « de Testât auquel je l'ay vescue si long temps » (2). Il ose déclarer maintenant sans vergogne: « Je hais la pauvreté à pair de

la douleur » (3).

Ce n'est pas tout. Lss stoïcien* luttent contre les pjssiflûsuîorps \ à corps : ils prétendent en triompher parja j)atience. Montaigne^]

(1) Cf. I, 39.

(S) ni, io, t. VI, p. S15.

(3) ni, 9, t. VI, p. 135.

emploie une loui autre méthode : il cherche à les éviter. U écarte les causes^qui pourraient 1 es faire nat trç . Sa nature lui comjiiaiide d'user non de constance, mais de prudence (l). Voit-il venir un procès ? U aime mieux se faire une notable injustice et un tort manifeste que de s'exposer aux longs et rongeurs ennuis des débats (2). Perdre aux cartes et aux dés lui était pénible : il faisait bonne mine, mais, au dedans il sentait « de la cuisson et de la « piqûre »: il a complètement renoncé au jeu (3). Il se rend très bien compte que sa conduite n'est pas héroïque, mais il vit conformémeat aux exigences de son tempérament. Écoutons-le mesurer la distance qui le sépare d*un stoïcien : a Je sçay bien (( qu'aucuns sages ont pris autre voye et n'ont pas craint de se (( harper et engager jusques au vif à plusieurs objects. Ces gens là (( s'asseurent de leur force soubs laquelle ils se mettent c^i couvert « en toute sorte de succez enemis, faisant luicter les maux par la (( vigueur de la patience... N'alaquons pas ces exemples, nous n'y (( arriverions poinct. Us s'obstinent à voir resoluement et sans se (( troubler la ruyne de leur pays, qui possedoit et commandoit « toute leur volonté. Pour nos âmes communes, il y a trop d'effort « et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble vie (( qui fut onques. A nous autres petits, il faut fuyr l'orage de plus (( loing ? il faut pourveoir au sentiment, non à la patience et (( eschever aux coups que nous ne sçaurions parer » (4). Il dit encore quelques pages plus loin: « Les passions me sont autant (( aisées à éviter comme elles me sont difHciles à modérer. Qui ne (( peut atteindre à cette noble impassibilité stoïcque, qu'il se (( sauve au giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux- (( là faisoient par vertu, je me duits à le faire par complexion )) (5). La raison de cette transformation nouvelle est encore dans le naturel, de Montaigne. A mieux se connaître, il a acquis la certitude qu'il ne pouvait pas fournir l'effort qu'exige la philoso-

Îhie des stoïciens; il ne pouvait pas plier sa nature à leurs règles, a sensibilité était trop vive pour affronter les passions dans toute

(i) Cf. m.'lO, passim.

(î) Cf. III, t. VI, p. 237.

(3) Cf. ni, t. VI, p. 234.

(4) m, 10, t. VI, p. 234.

(5) II, 10, t. VI, p. 241.

leur brutalité, elles Tauraient écrasé. Écoutez comme il en fait Taveu : u Je ne me sens pas assez fort pour soustenir le coup « et rimpetuosité de cette passion de la peur, ny d'autre vehe- (( mente. Si j'en estois un coup vaincu et atterré, je ne m'en « releverois jamais bien entier. Qui auroit fait perdre pied a (( mon ame ne la remettroit jamais droicte en sa place ; elle « se retaste et recherche trop vifvement et profondement, et pource tant ne lairroit jamais consolider la plaie qui Tauroit percée... Je « n'en fais poinct à deux : par quelque endroict que le ravage « fauçast ma levée, me voylà ouvert et noyé sans remède » (1) Et il dit encore ailleurs non moins clairement : « Si ma volonté « se Irouvoit aisée à se hypothéquer et à s'appliquer, je n'y dure- « rois pas; je suis trop tendre et par nature et par usage ...Les « débats contestez et opiniastrez qui donneroyent en fin avantage à « mon adversaire, l'issue, qui rendroit honteuse ma chaude « poursuite me rongeroità l'avanture bien cruellement. ..Mon ame « seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine (2) ».

Comme il connaît très bien sa sensibilité et sait les souffrances auxquelles elle l'expose, MûDtaigne se traite lui-même avec autant de douceur qu'un stoïcien emploierait de rudesse. Il évite les souffrances quJDPortent les passions avec elles, plutôt que de Jeur résister de front ; il se traite parfois avec trop de douceur et quelque peu d'égoïsme. La colère est une mauvaise passion : elle ébranle, elle fait souffrir ; Montaigne tâchera d'éviter les occasions de se mettre en colère. Parfois pourtant elles le surprennent : toute la prévoyance du monde ne pourrait l'empêcher. Alors Montaigne s'abandonne ; il ne résiste pas : comprimer sa colère demande trop de peine. Tant pis pour son valet, s'il lui donne une nasarde hors de propos. « Je ne sçaiche passion pour « laquelle couvrir et soustenir je sceusse faire un tel effort : je ne « voudrois mettre la sagesse à si haut prix.... ce n'est pas, à (( nioti gré, bien mesnager ses affaires que de se ronger internement « ...pour maintenir ce masque et cette reiglée apparence par (( le dehors ...Je conseille qu'on donne plustost une nazarde à son « valet, à peu hors de saison que de geiner sa fantasie pour repre-

(I) nr, 6, t. VI, p. 46 (1588).

W ni, iJLJ^ VI, p. 214 (1588).

(( senter cette sage contenance, & aymerois mieux produire mes

(( passions, que de les couver à mes despens il vaut mieux que

« leur poincle agisse au dehors que de la tourner contre (( nous )) (1). Peut-être Montaigne s'est-il, un peu trop écarté de l'austérité stoïcienne.

Il^ En somme, sa conduite se ramène à un perpétuel calcul de I probabilités. Elle suppose une surveillance très serrée de lui-

I même : je veux dire un perpétuel examen de conscience. 11 faut que ^I^Montaigne tienne son Moi constamment à vue. S'il voit paraître à l'horizon une inclination qui risque de devenir trop forte, un danger quelconque, il calcule si le plaisir qui y est joint l'emporte sur le risque à courir. Si le plaisir remporte, Montaigne s'aban- >/ donne ; si le risque est plus grand, Montaigne recule. 11 avance

jusqu'au point où l'avantage qu'il espère est supérieur au tort qu'il redoute. « 11 ne faut pas », dit il, a se précipiter si esperduement « aprésnos aflectionsetinterests. Comme, estant jeune, je m'oppo- « sois au progrezde l'amour que je sentoy trop avancer sur moy (( et estudiois qu'il ne me fust si aggreable qu'il vinst^à me forcer « en fin et captiver du tout à sa mercy : je fais de mesme à toutes « autres occasions où ma volonté se prend ; je me panche à l'oppo- (( site de son inclination, comme je la voy se plonger et enyvrer de a son vin : je fuis à nourrir son plaisir si avant que je ne « l'en puisse plus r'avoir sans perte sanglante (2).

^ Voyez par exemple, comme il s'est préservé de l'ambition! La gloire a bien quelque séduction à ses yeux. En dépit de toute sa philosophie, il serait tenté parfois de s'essayer au maniement des affaires. (( L'inclination », avoue t-il, (( un mot favorable d'un grand, « un bon visage me tente... J'oys encore sans rider le front les (( subornemens qu'on me fait pour me tirer en place marchande, « et m'en dellens si mollement qu'il semble que je soutinsse plus

[ (c volontiers d'en estre vaincu, » '3) Mais quoi ! La réputation est

; un plaisir tout de vent, sans consistance. Ce n'est pas un plaisir (( charnu w et « substantiel » comme la santé, comme la richesse qui entraîne tant de « commodités )). Son cortège à elle, ce

(1) M H, t. V, p. 4t (iS88).

(t) m, «0, t. VI, p. in,

(3) ni, 12, t. yi, p. 28S.

sont les désillusions, ce sont les soucis qui nous empêchent de songer à nous-mêmes» de soigner et de cultiver le Moi. Donc, beaucoup dMnconvénients, et fort peu d'avantages, voilà le bilan. Pour un cadet de maison qui serait sans terre et sans avoir passe : il aurait quelque excuse d'essayer la fortune ; il ne risque guère, et peut-être, il gagnera beaucoup (1). Mais Montaigne a uq nom, un château, des domaines et de bonnes rentes ; le plus sûr est de se tenir à une prospérité si réelle. Montaigne résistera aux tentations de la gloire (2). Il tourne le dos à l'ambition, du moins c'est la théorie. Dans la pratique, eut-il la force de l'appliquer? Peutêtre pas au début. Peut-être vers 1570, lorsqu'il vendit sa charge de conseiller, il avait quelque espoir secret de se pousser aux affaires. Il n'avait pas encore appris à régler sa vie. En 1581, il accepte d'être maire de Bordeaux, il est vrai. Mais ce n'était guère une défaillance : le roi l'en priait, il était diflScile de refuser. De plus, la charge était honorifique beaucoup plus qu'onéreuse ; en général, elle ne présentait guère de difficultés. Enfin Montaigne > prit sa nouvelle dignité de manière à en charger le moins possible ses épaules. 11 déclara clair et net à ses électeurs qu'il prétendait ne rien aliéner de sa liberté et n'entendait pas du tout imiter le zèle dont son père avait fait preuve dans ces mêmes fonctions de maire de Bordeaux (3). « J'ay peu me mesler des charges publiques, « sans me despartir de moy de la largeur d'une ongle. » (4) Il exerça ses fonctions sans omettre aucun de ses devoirs, si nous l'en croyons, mais sans fracas, sans ostentation, avec une simplicité telle qu'elle provoqua des critiques d' « oysifveté ». Le jour de l'élection de son successeur, Bordeaux étant ravagé par la peste, il évita d'entrer dans la ville et écrivit aux jurés de l'excuser Fort judicieusement il estimait qu'aller à Bordeaux, c'eût été exposer sa vie pour une simple formalité, qu'aucun devoir ne l'appelait. Sa conduite en cela, autant que nous en pouvons juger à plus de trois siècles de distance, ne méritait pas de reproches, et il ne semble pas qu'aucun de ses contemporains ait songé à la lui reprocher. Le fait est intéressant à signaler

(i) II, 17.

(« UI, 1, t. V. p. 173.

(8) III, 10, t. VI. p. Ml.

(4) Sor cette question de la mairie de Moutaigne cf. l'essai ill, 10 en entier.

néanmoins, parce qu'il montre que Montaigne ne laissait pa:s ses fonctions empiéter sur les droits de son individu. Tout compté, sa mairie ne fut donc pas du tout une abdication de ses principes. Il y manqua moins encore dans la suite. Il semble qu'il n'ait pas recherché les occasions de négocier entre les partis, bien que sa position le désignât pour cet office. Une fois, il a eu à s'entremettre entre les grands. Depuis, il a évité les occasions de s'en mêler. Maïs ce qui, plus que tout, prouve en faveur de sa sincérité, c'est que plus tard, lorsque Henri IV arriva au pouvoir, l'occasion s'offrit pour lui déjouer un rôle, Montaigne s'y refusa.

Les tentations de l'ambition ne se présentent que rarement. Pour appliquer cette même méthode au détail de la vie, aux minuties de i^haque jour, il faut une singulière possession de soi; même, une grande habitude d'analyse psychologique jointe à beaucoup de lucidité d'esprit. Montaigne avait en outre une grande modération. Dans beaucoup de conseils semés çà et là dans les Essais, on retrouve bien la nïême attitude. Par exemple, lorsqu'il engage les époux à ne jamais rechercher les indices d'infidélité qui pourraient leur inspirer de la jalousie ; là encore il les invite à ((destonr « ner les avenues » qui conduisent à la passion. Il faut surtout écouter ce qu'il nous rapporte sur sa manière de gouverner sa fortune, car ce sujet-là l'intéresse tout particulièrement. Son e\pé rienceenla matière nous est contée toutau long. Montaigne a essayé de trois systèmes: il peut nous renseigner sur chacun d'eux. Pendantsa jeunesse, Il faisait courir sa dépense plus vite que sa recette ; il s'endettait, et, en dépit de ses scrupules, il lui était parfois difficile de rembourser au jour dit ses créanciers. Depuis qu'il a hérité de la terre de Montaigne, il a onnu l'âpre convoitise de s'enrichir, l'inquiétude de n'avoir jamais assez ; il a expérimenté tous les maux de l'avarice. Il sait combien son repos en a été gâté. Heureusement, son voyage l'a guéri, et la sagesse affermie a complété la guérison. Maintenant, il a trouvé la manière qui convient à son tempérament. Celle-là est la fois « plaisante et reiglée ». Il fait « courir sa despence quand et quand sa receple. (( Tantost l'une devance, tantost l'autre, mais c'est de peu qu'elles « s'abandonnent. » S'il amasse, ce n'est que pour acheter un plaisir prochain. Il vit au jour le jour. Il est ainsi délivré et de la peur de voir crouler sa fortiine, et du souci de l'accroître. Il

tire de ses deux mille écus de reate tous les avantages possibles, et il écarte les risques de souffrance. Faire ses comptes est une occupation qui lui déplaît: il les néglige donc, quitte à laisser un peu de désordre se glisser dans ses affaires et à y perdre quelque chose. Il n'aime pas à surveiller ses valets : il ne les surveille donc pas; tant pis s'ils le volent. « Jusques à certaine mesure, « je suis content d'en pouvoir doubter. Il faut laisser un peu « de place à la desloyauté ou imprudence de vostre valet : « s'il vous en reste en gros de quoy faire vostre *iïieci, cet excez <( de la libéralité de la fortune, laissez le un peu plus courre à sa (( raercy ... J'oi plus volontiers dire, au bout de deux mois, « que j'ay despandu quatre cents escus que d'avoir les oreilles « battues tous les soirs, de trois cinq, sept » (l). Heureuse sagesse, dites- vous, mais qui ne serait pas bonne pour tout le monde; elle suppose une très large aisance. Aussi bien Montaigne l'a imaginée pour lui-même : elle est adaptée à sa condition. Les autres en imiteront ce qui leur conviendra. D'ailleurs, môme à ce prix, il nous avoue très simplement qu'il n'arrive pas toujours à là parfaite tranquillité, ses pertes lui restent sensibles : « Absent je me « despouille de tous tels pensemens. Mon ame se deinesle (( bien ayséement à part, mais, en présence, elle souffre comme « celle d'un vigneron » (2). Il ne reste qu'un remède : qu'on lui cache ses pertes : ses parents et amis, qui le connaissent, les lui cachent effectivement et Montaigne s'y prête ; il le trouve bon Ne croyez pas pour cela à un mépris philosophique des choses (( transitoires et mondaines » : il n'est rien dont il se pique moins M je prise les richesses w, nous dit-il, « pour le moins ce qu'elles (( valent » (3). Son but maintenant c'est d'en régler l'usage, de les employer le plus agréablement possible; ce n'est plus du tout d'apprendre à les mépriser.

VIL — C'est que la grande préoccupation de Montaigne, maintenant qu'il s'est replié sur lui-même, c'est le plaisir. Il nous le répète sous toutes les formes : « Je n'ay autre fin que vivre et me

(1) m, 9, t. VI, p. 131.

(J) II, 9. t. VI, p. 133.

(3) n, 9, t. VI, p. 1351.

(( resjouir ». Il se cultive en tous sens, et rêve la vie la plus pleine qui se puisse imaginer. Il prétend mordre à tous les plaisirs que sa raison autorise et qu'aucun danger n'accompagne. Aucun de ceux là ne lui restera étranger s'il le peut. Toujours il a cherché le bonheur; mais maintenant le bonheur n'est plus à ses yeux contenu dans une sagesse austère et guindée qui soupçonne Tennemi derrière tout plaisir; il y faut, pense Montaigne, les joies charnues et substantielles que les stoïciens se refusent. A plusieurs reprises il répète : « Il faut estendre la joie, (( mais retrancher autant qu'on le peut la tristesse » (1).

Les plaisirs de l'àme, sans doiite, sont à la fois délicats et savoureux. Ils conviennent très bien aux natures méditatives comme celles de Montaigne, et Montaigne n'a garde de les délaisser. Il aime les livres, il aime la société, la conversation, et nous aurons à montrer le cas qu'il en faisait. Mais ces plaisirs-là ne sont pas méconnus. Les philosophes n'ont que trop exalté le bonheur de la vie studieuse et contemplative. Ce qui tient Montaigne à cœur, c'est de prendre la défense des voluptés corporelles toujours attaquées par les idéalistes.

Relisez le trente-troisième essai du premier livre, vous verrez Montaigne, vers 1572, occupé à recueillir des exemples qui conseillent da « fuir la volupté au 4ud&- de la vie m. Vous y rencontrerez non seulement des préceptes du stoïcien Sénèque et du rude chef de la secte épicurienne, mais encore vous entendrez tout au long, l'histoire du chrétien saint Hilaire, qui supplia Dieu d'enlever sa fille à la vie de félicités^4ui. l'attendait, aux richesses et aux honneurs. Montaigne éprouvait quelque étonnement devant cette grandeur de renoncement. Maintenant il regarde d^Jii tout autre côté. Ceux gui savent jouir des plaisirs l'intéressent bien autrement que ceux qui les rejettenti. Puisque qu^elque volupté s'attache à la plupart de nos actions corporelles, il est niais île. Jie4ias .savoir en jouir. C'est la nature qui nous l'offre ; la nature est notre guide, nous ne risquons pas de nous égarer sur ses traces. C'est bien là son argument: « Nature, » ditil, (( a maternellement observé cela que les actions qu'elle nous « a enjoinctes pour nostre besoing nous fussent aussi volup-

(1) m, 9, t. VI, p. 176. - in, 13, t. vu, p. 83.

(( tueuses; et nous y convie non seulement par la raison, mais « aussi parTappetit: c'est injustice de corrompre ses reigles » (1).

En réalité, ici encore c;est son tempérament qui lui impose ses préceptes, qui triomphe des idées à la mode. Sa vive sensibilité donne à Montaigne une profonde faculté de jouissance. Une circonstance le stimule encore: la vieillesse est en train de décolorer lentement sa vie, d'ôter de jour en jour davantage à ses sensations le goût savoureux de la jeunesse. Montaigne résiste. 11 veut retenir sa vie a à tous ses poings et ses griffes )). « Les ans m'entrainent s'ils veulent », s'écrie-t-il, (( mais à recu- « Ions! Autant que mes yeux peuvent encor reconnoistre cette belle « saison passée, je les y destourne à secousses. Si elle eschappe « de mon sang et de mes veines, aumoins n'en veus-je desraciner a l'image de la mémoire ) (2). Et ailleurs: « Principallement à « cette heure que j'aperçoy ma vie si briefve en temps, je la veus « grossir et estendre en pois; je veus arrester la promptitude « de sa fuite par la promptitude de ma sesie... ; à mesure que la (( possession du vivre est plus courte, il ne la faut rendre plus « profonde et plus pleine » (3). Maintenant que son#corps s'assoupit, il veut que toute son attention reste éveillée et se tourne entièrement vers le plaisir, que son esprit multiplie ses sensations et aiguise ses sens qui s'alanguissent : (( Qu'il verdisse, qu'il « fleurisse... s'il peut, comme le guy stir un arbre mort (4) ».

Sa sensualité très riche est merveilleusement friande à sucer en chaque objet le genrespecial.de plaisir qu'il comporte, le suc particulier de sensationsqu'il tient en réserve. « Quand je dance, « je dance; quand je dors, je dors: voyre et quand je me pro- (( meine solitairement en un beau vergier, si mes pensées se sont « entretenues des occurences estrangieres quelque partie du « temps, quelque autre partie je les rameine à la promenade, au « vergier, à la douceur de cette solitude et à moi » (5). Les Essais nous donnent souvent l'illusion d'avoir été écrits par un auteur tout à fait moderne, ils sont de notre temps et cela par plusieurs

(1) ni, 13, t. vu. p. 78.

(3) ni, 13, t. vil. p. 85 (1588).

(5) ni, «3, t. VII, p. 77 (158Î).

caractères : par leur prudence intellectuelle par exemple, par la hardiesse contenue de leurs idées. Toutefois, aucun trait peut ôlre ne fait plus ressembler Montaigne à un de nos contemporains que lia mobilité de ses impressions, et son souci de les épuiser, de les boire jusqu'au fondra Je consulte d'un conlement avec nioy », nous dit-il, « je ne Tescume pas; je le sonde et retasle, et plie ma « raison à le recueillir, devenue chagreigne et desgoutée. Me (( trouve-je en quelque assiete tranquille? y a il quelque volupté (( qui me chatouille? je ne la laisse pas friponer aux sens, j'y « associe mon ame, non pas pour s'y enyvrer, mais pour s'y / , (( agréer, non pas pour s'y perdre, ains pour s'y trouver; et « l'employé de sa part à se mirer dans ce prospère estât, à en « poiser et estimer le bon heur et amplifier » (l).

En dépit de cetLe appljcaUon^ Montaigne n'est pas la dupe de ses plaisirs. Il ne s'y noie pas: son calme ne le quitte jamais,^ et jamais soir^ôïTSFrrs'rie^.' égare. Il sait qu'Aninut oç\^ \\ n'y a gnp vanité ; mais puisque notre nature n'esj que vanité, ces vanités nous conviennent. Nous n'avons droit qu'à de vaines voluptés. Faudra-t-il les gâcher, les laisser perdre, par de ridicules asprfations à une grandeur que nous ne pouvons pas atteindre ? « Moy, « qui me vante », dit il, a d'embrasser si curieusement les commo- « ditez de la vie et si particulièrement, n'y trouve, quand j'y (( regarde ainsi finement, à peu près que du vent. Mais quoy? (( nous sommes par tout vent ; et le vent encore, plus sagement u que nous, s'ayme à bruire, à s'agiter, et se contente en ses (( propres offices, sans désirer la stabilité, la solidité, qualitez non (( siennes » (2). Le vent se comporte en vent; l'homme ne veut pas vivre en homme. Tant pis pour les autres : Montaigne du moins est décidé à vivre en homme.

Il veut tirer parti de tout. Il ne veut pas, comme tant d'autres, sentir « La douceur d'un contentement » en « passant etgUssanl» : il se propose de 1' « estudier, savourer et ruminer ». Pour goûter jusqu'au sommeil, pour ne pas le laisser « eschaper stupidement », il a eu l'idée de se le faire troubler afin de « l'entrevoir » (3). Il

(1) ni, 13. t. Vn, p. 85 (1688).

(S) ni, 13, t. vil, p. 76 (1595).

(3) m, 13, t. vn, p. 85 (1588).

ii*y a pas grand daDger que cette sensualité croule dans la gros sièrelé, parce qu'à toutes ses sensations Montaigne associe intinjjM»eftt son ème qui les afTine. et qui leur injpose la modération, Qt ses yeux De plus précieux des condiments de la volupté. Mais s'il fait sa part à Tànie, avant tout il ne veut pas qu'on néglige le corps.

Voyez de quelle manière il parle de l'amour, par exemple. Chez la femme afmée sans doute il « fait conte de l'esprit », mais les qualités corporelles sont pour lui de beaucoup les principales. (( On faict quelque chose sans les grâces de l'esprit, rien sans les « grâces corporelles » (I). N'allez pas lui parler de l'amour {)lato- UK^ien et du pétrarquisme qui ont envahi la poésie de son temps : il n'y voit qu'affectation. « Mon page faict l'amour », dit il, «etl'en- « tend : lisez luy Léon Hébreu et Ficin ; on parle de luy, de ses (( pensées et de ses actions et si il n'y entend rien » [2). Ces simagrées ne l'exaspèrent pas moins que la brutalité de ceux qui n'apporlent aux liaisons amoureuses que des appétits charnels. De part et d'autre, il trouve qu'on s'écarte également de la voie naturelle. Il cherche à s'y tenir, et toutes ses réflexions sur l'amour ne sont que des plaidoyers éloquents en faveur de la bonne loi de nature. Et sans doute son interprétation de In bonne loi de natur( est celle d'mtesprjt modéré, très afllné déjà par le goût des plaisirs de société; en dépit de cette modération et de cette politesse 1 pourtant, quehjuefois on entend chez lui comme un écho de/ Rabelais.

Aux plaisirs de la table, Montaigne observe la niême mesure : il a beau goûter vivement le charme des conversations qui accompagnent le repas, il ne veul pas que pour elles on néglige le goût des mets ; l'esprit, sans s'y « clouer )) doit a s'appliquer » à les savourer (3). Il faut que les sens aient leur joie.

Cette alliance harmonieuse du corps et de l'esprit est un des traits caractéristiques de la philosophie morale de Montaigne à cette époque. Les doctrines ascétiques étoulTent la vie du corps : en lui est le perpétuel danger d'avilissement. Montaigne autrefois

(«) m, 3, t. V, p. 226 (1588) aussi Ul, V, à la tin.

12) m, 5, t. VI, p. 5 (1588,.

(3i Cf. III, 13. t. VU. p. 77 (1588) - 111, 13, t. Vil. p, 75 tl595).

semblait partager ces craintes et jugeait beau de se murer dans la vie de rame : «Ce qui nous faitsoufirir», disait-il, «avec tant d'im- « patience la douleur, c'est den'estre pas accoustumez de prendre « nostre contentement en Ta me, c'est d'avoir eu trop de commerce « avec le corps » (1). La phrase est probablement de 1572. 11 la transformera plus tard jusqu'à lui faire dire presque le contraire (2). Écoutez-le protester maintenant contre son affirmation d'autrefois : « Moy, qui ne manie que terre à terre, hay cette « inhumaine sapience qui nous veut rendre ennemis de la culture « et plaisir du corps (3). ... Pouvons nous pas dire qu'il n'y a rien « en nous... purement ni corporel ni spirituel, et que injurieuse- 'TT&ent nous desmembrons un homme tout vif » (4). L'image dont il use le plus volontiers maintenant c'est celle du mariage. L'âme et le corps doivent s'épouser, vivre d'une vie conjugale, mettre ea communleurs joies et leurs douleurs, s'entr'aider à grossir leurs plaisirs et à endormir leurs souffrances. C'est l'ordonnance de la nature : nous ne pouvons pas y manquer sans ruiner notre bonheur.

VIII. — Je n'ai indiqué que quelques traits de la philosophie pratique de Montaigne. Ils suffisent toutefois pour nous faire entrevoir quel était son idéal moral. Cet idéal n'était pas du tout, nous en sommes assurés maintenant, de parvenir k Timpassibilité des stoïciens, ni d'étioler une partie de l'individu au profit de la volonté et de la faculté contemplative. Montaigne veut juste le contraire de cela: il rêve de jouir pleinement de sa sensibilité et de développer, de cultiver la personnalité dans tous les sens à la fois. « J'aime la vie », disait-il, « et la cultive telle qu'il a pieu à « Dieu nous l'octroier. Je ne vay pas désirant qu'elle eust à dire « la nécessité de boire et de manger, et que nous nous susten- « tissions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue « par laquelle Epimenides se privoitd appétit et se maintenoit; ny « qu'on produisit stupidement des enfans par les doigts ou par les « talons ; que le corps fust sans désir et sans chatouillement : ce

(3) in, 13. t. VII. p. 75 (1588).

(4) III, 5, t. VI, p. 35 (1588).

(( sont plaintes d'ingratitude. J'accepte de bon cœur ce que nature « a lait pour moy, et m'en agrée et l'en remercie » (1).

Cette vie qui nous est donnée, il veut qu'elle coule à pleins bords, que nous la réalisions dans sa perfection. Nous avons eu nous les germes d'une infinité d'énergies, d'impressions, de facultés ignorées, qui ne demandent qu'à lever. Par une culture vigilante, nous devons les conduire à leur plein épanouissement. Ramenons notre pensée à nous, bêchons sans cesse notre jardin afin qu'aucune parcelle du sol qui nous est accordé ne reste infructueuse. Ne nous laissons pas distraire de cette besogne par les théories chimériques, par les occupations vaines de la plupart des hommes, par les tentations de la gloire, par les illusions trompeuses qui nous assiègent : ainsi nous réaliserons toute la plénitude de vie dont nous sommes capables.

« C'est », dit Mogtaigne, ce une absolue perfection et comme « divine, de sçavoir joui/îpialement de son estre » (2). Les autres, oe voyant pas toute la grandeur de cette lâche, veulent faire mieux que cela, ils prétendent dépasser leur être. « Ils veulent se mettre « hors d'eux et eschapper à l'homme, c'est folie : au lieu de se « transformer en an^esi ils se transforment en bestes ; au lieu de « seTiausser ils s'îjBaltenlS^ (3).

Les hommes jugent du mérite d'après quelques actions d'éclat. Deux ou trois exploits nous cachent tout le détail d'une vie et la colorent à .i^os veux. Ce sont là les fondements de la réputation. Pourtant il ny a là que des faits d'exception qui ne nous montrent rien /|u branle ordinaire de l'âme. Ils nous trompent sur son attitude quotidienne. C'est quand elle est dans a son assiette », quand elle est « chez elle » qu'il nous la faut considérer pour la juger équitablement. La question n'est pas de savoir si elle est capable de quelques saillies heureuses. Peut-elle remplir exactement tous les « offices » de la vie humaine, se montre-telle réglée jusque dans les moindres détails, jusque dans les minuties de la vie quotidienne ? Sait-elle goûter les moindres occasions de joie, et supporter les piqûres de chaque jour ? Joue-t-elle pleinement le

KO

(1) HI, 13, t. VII, p. 87 (1688).

(2) III, 13, t. VII, p. 91 (1588).

. (3) m, 13, t. VU. p. M (1588).

rôle d'homme qui lui a été départi ? Voilà où gît le mérite. » Le (( prix de Tame ne consiste pas à aller haut mais ordon- (( néement » (1). La plupart des grands hommes n'ont été grands que sur la scène du monde. Dans la vie privée, ils n'ont plus rien de remarquable. Leurs âmes sont vigoureuses, elles ne sont pas réglées, elles ne remplissent pas leur fonction. « Quand je vois et « Caesar et Alexandre, au plus espais de sa grande besongne, jouyr « si pleinement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas « que ce soit relascher son ame, je dis que c'est la roidir, sous- « mêlant par vigueur de courage à l'usage de la vie commune ces u violentes occupations et laborieuses pensées » (2). D'ailleurs, ne nous y trompons pas : les exploits d'un Alexandre ne valent pas la conduite silencieuse d'un homme de bien, de Socrate par exemple. « Je conçois aisénjeiit )), dit Montaigne, a Socrates en la (( place d'Alexandre ; Alexandre au rolle de Socrates, je ne puis. « Qui demandera à celuy-là ce qu'il scait faire, il respondra : « Subjuguer le monde » ; qui le demandera à cettuy-cy il dira (( qu'il » sçait conduire l'huniaine vie conformément à sa naturelle « condition » : science bien plus générale, plus poisante et plus (( légitime » (3).

' Pour vivre cette vie pleine, qui ne manque à aucun des <( humains offices », qui se réalise dans son intégrité sans détail lance, il faut des Ames singulièrement riches. Aussi, à diverses reprises, Montaigne nous répète que « Les plus belles âmes sont « celles qui ont plus de variété etdesoupplesse» (4). C'est que pour s'adapter avec une aisance toujours égale aux circonstances infiniment variées que fait éclorela vie dans son incessante création, il faut disposer d'une gamme infinie d'impressions et avoir les niouvements en tous sens merveilleusement libres et déliés. Dans toutes nos actions, il faut qu'on sente cette élégante souplesse, que rien ne paraisse au-dessus de nos forces et qu'aucune tension ne contracte notre visage : « Les moins tandues et plus naturelles « alleures de nostre ame sont les plus belles; les meilleures occu- « pations, les moins efforcées » (5)

(2) m, 13. t. VII, p. 78 (1588).

(3) III, 2. t. V, p. 197 (158S).

Le rêve de Montaigne, maintenant, c'est^une âme «à divers « eslages » qui se sente de plain-pied avec les occupations et les actions de tout ordre, qui pour savoir commander aux armées comme un Alexandre ou pour posséder toute la science d'un Turnèbe, n'en soit pas moins capable d'apporter de la gaîté dans un repas et de montrer un bon sens ainiable en conversation, qui pour goûter les plaisirs de la piiilosopliie ne se prive aucunement des plaisirs du vulgaire. Montaigne désire que son âme « sçache « se tendre et se desmonter, qu'elle soit bien par tout où sa (( fortune la porte, qu'elle puisse deviser avec son voisin de son (( bastiment, de sa chasse et de sa querelle, entretenir avec plaisir « un charpentier et un jardinier » (1). Il dit plus fortement encore (( Je veus estre maistre de moy à tout sens » (2). Sans cesse il recommande aux jeunes gens de ne se laisser emprisonner dans aucune habitude. Chaque fois qu'une habitude commence à nous enlacer, il faut briser son attache et se dégager de son lien. Nos actions cesseraient d'être <( ploiables et souples », conservons tous nos mouvenients libres. Il recommande même que les jeunes

gens « se rejettent souvent aux excès autrement la moindre

« desbauche les ruineroit » (3). Il faut que nous soyons capables de faire tout ce qu'un homme peut faire.

La sagesse, dans une pareille conception, consiste à maintenir l'équilibre de l'individu et à assurer le jeu normal de toutes ses fonctions. Cest l'office du jugement, qu'il importe de tenir soigneusement à l'abri des préjugés et désillusions*. « Le jugement », dit quelque part Montaigne, « tient chez moi un siège magistral, (( au moins il s'en efforce soigneusement » (4). Son souci perpétuel, c'est de ne pas le laisser « s'abastardir ». Les intérêts cherchent à le corrompre, les passions menacent de le troubler: au travers des accidents il faut le maintenir sans altération, le préserver des illusions. Partout, dans les derniers essais, on sent l'effort de Montaigne pour écarter tout ce qui risque de /obscurcir sa faculté de juger. Il vous dira comme il le tient à l'abri des haines politiques et religieuses au milieu des passions déchai-

(51) ni, 5, t. V, p. 248 (1588).

(3) ai, 13, t. VH, p. 34 (1588) et I, 26, passim (1580).

(4) m. 13, t VII, p. 18(1588).

— Menées (1) ; il vous montrera que la vieillesse ne lui a rien ôté de sa clairvoyance (2), que les plaisirs de la jeunesse ne Tont pas taché (3), que les honneurs ne Tenivrent pas (4), que dans l'amour même le plus passionné, il conserve tous ses droits (5). C'est que des opinions saines sur les choses qui nous entourent et sur nousmêmes sont nécessaires pour régler notre conduite. Le jugement, qui sait la juste valeur des plaisirs et des maux, contient la jouissance dans les bornes d'une saine modération et tempère la douleur ; il règle le degré d'attachement que nous devons accorder aux biens pour les savourer sans risquer la surprisedes passions ; il adapte continuellement les mouvements du Moi aux mouvements du monde qui nous entoure ; il écarte les frivoles aspirations de l'idéalisme et les illusions qui nous <( obligent à de (( nouveaux offices » alors que nous ne remplissons même pas « tous les offices nécessaires à quoi nature nous engage » ; qui nous impose des loix » partisanes et fantastiques » et renversent (( les loix universelles et indubitables » dictées par la nature (6). Le devoir du jugement c'est d'être sans cesse penché sur nous, de veiller sur nous de manière à ce que nous n'oubliions aucun des (( offices » multiples que nous nous devons à nous mêmes. C'est une tâche sacrée, puisqu'elle nous promet le suprême degré de sagesse auquel, l'homme puisse atteindre. Écoutez Montaigne : il en parle comme un prêtre parle de sa religion. « J'estime qu'au « temple de Pallas », dit-il, « comme nous voyons en toutes autres « religions, il y avoit des mystères apparens pour estre montrez (i au peuple, et d'autres mystères plus secrets et plus nobles pour « estre montrez seulement à ceux qui en estoyent profez. 11 est « vray-semblable que en ceux icy, se trouve le vray point de « l'amitié que chacun se doibt, non une amitié molle et indiscrète « en laquelle il advient ce qui se void au lierre, qu'il corrompt et (( ruyne la paroy qu'il chérit et qu'il accole, mais une amitié salu- (( taire et reiglée, également utile et plaisante. Qui en sçait les

(1) m 10, t. VI, p. 238 (1595).

(4) m, «0, t.. VI, p. 228 (1588).

(5) ni, 5y pasêim.

(«) HI, 5, t. Vï, p. 14 (1588).

« devoirs et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses^ « il a attaint le sommet de la sagesse humaine et de nostre c( bon heur. » (1).

En même temps que Tidéal de Montaigne et que sa conception de la sagesse, tout naturellement son idée de la vertu s'est modifiée. Au début elle consistait en une sorte de violence faite à la nature. Il y fallait de Teflort et un effort pénible. Elle était austère et d'un visage rébarbatif. Cette vertu-là cherchait « les maux et la douleur comme son aliment » (2) ; elle « refusait la facilité pour (( compagne (3) ; elle demandait un chemin aspre et espineux » (4) ; elle voulait avoir « ou des difBcultez estrangeres à luicter... ou des (( diflicultez internes » comme « des appétits déréglez ».

Cette idée-là, qui est tout imprégnée des habitudes de pensée stoïcienne, a reparu assez longtemps dans les Essais. Elle est encore impliquée dans l'essai II, 29, qui semble être des environs de 1578, et, môme après 1580, Montaigne y fera quelques allusions. Pourtant il en avait dégagé une autre dans l'essai De la cruauté dont la date est incertaine, mais qui est antérieur à 1580. On y sent se préparer l'évolution de la conception de Montaigne, et le passage de la première idée à la seconde y est très visible.

Montaigne y déclare que chez Socrate il ne sent aucun effort, il admire au contraire une parfaite aisance dans les mouvements. En dépit de l'idée qu'il avait toujours eue de la vertu, il est obligé, nous dit il, d'avouer que cette vertu-là est supérieure à celle qu'il nous proposait comme modèle dans les essais précédents. C'est la vertu de Socrate qui le séduit maintenant. L'idée qu'il s'en forme va se développer lentement, en harmonie avec l'ensemble de sa philosophie. Il dira bientôt : (( La vertu est qualité plaisante et voluptueuse » (5). Au lieu de supposer une violence faite à la nature, elle sera le déploiement d'une force naturelle. Aussi ses caractères essentiels seront l'aisance et le plaisir. « La vertu », nous dira Montaigne après 1588, « n'est pas, comme dit l'eschole, « plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible.

(1) m 10, t. VI, p. 919 (1588).

(S) H, 3. t. ni. p. S9 (1586).

(3) H, 11, t. III, p. 147 (1580).

(5) m, 5, t. VI, p. S54 (1588).

« Ceux qui Tont approchée la tienneut, au rebours, lo^ée dans (( une belle plaine fertile et fleurissante, d*où elle void bien souz « soy toutes choses; mais si peut on y arriver, qui en sçait (( Taddresse, par des routtes ombrageuses, gazonnées et doux (( fleurantes, plaisamment, et d'une pante facile et polie, comme «( est celle des voûtes célestes. Pour n'avoir hanté cette vertu « suprême, belle, triumphante, amoureuse, délicieuse pareillement (( et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de Cl desplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, (( fortune et volupté pour compagnes, ils sont allez, selon leur (( foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite. Il menaceuse, mineuse, et la placer sur un rocher à Tescart, emmy (( des ronces, fantosme à estonner les gents... Le prix et hauteur « de la vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son « exercice, si esloigné de difficulté que lesenfansy peuvent comme <( les hommes, les simples comme les subtiiz. Le règlement c'est « son util, non pas la force... C'est la mère nourrice des plaisirs (( humains. En lesrëndant justeselleles rend seurset purs... »(1). Le trait essentiel, c'est qu'elle aboutit a la joie et nous la promet « Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme le dernier but de nostre (( visée, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce (( mot qui leur est si fort à contrecœur » (2i. Même sa conquête est douce et plaisante. C'est qu'elle satisfait les besoins intimes de notre nature. A son degré de perfection, elle est Tépanouissemcnt harmonieux de toutes les facultés du Moi, et tout accroissement du Moi s'accompagne de plaisir.

IX. — Montaigne vivait constamment en pensée avec les héros de l'antiquité. Il se représentait sans cesse leurs faits vertueux et leurs préceptes de conduite, il les mêlait à sa propre vie, et les (( establissoit contrerolleurs)) de toutes ses intentions (3) il cherchait en eux ses modèles. Tous Tenchantaient ; il leur

(1) I, «f, t. II, p. 47 (1595).

(3) I, 39, t. II, p. 193. « Présentez vous tonsjours en l'imagination, Caton, Phocion et Aristides, en la présence desquels les fols mesme caclieroient leurs fautes, et cstablissez-les contrerolleurs de toutes vos intentions : si elles se détraquent, leur révérence les remettra en train ; ils vous contiendront... ».

prêtait volonliers quelques pouces de grandeur ; il s'abandonnait avec complaisance aux histoires teintées de légendes que Plutarque avait recueillies dans les écoles et(]ui faussent leui^i personnages pour en faire des types de vertu. Pourtant il a ses préférences ; et, tout naturellement, ses préférences ont varié à mesure que ses idées se sont transformées. Dans le choix de ses modèles nous avons encore un moyen de vérifier le mouvement de sa pensée.

Au début, Caton d'Utique captive toute son admiration. L'autre Caton, Caton le Censeur, le séduit bien aussi par son austérité qui rappelle la vieille Rome(l), mais son héros véritable c'est Tarrière- petit-fils de celui-là ; c'est ce jeune Caton, qui, après avoir fait preuve d'une implacable rigidité de mœurs, sut mourir si courageusement pour ne pas survivre à la ruine de la République. C'était le héros qu'avaient adopté les stoïciens, le modèle idéal que Sénè(|ue replace sans cesse sous les yeux de Lucilius ; on voyait en lui « la vraye image de la vertu stoïque » comme dit Montaigne, reprenant un mot de Sénèque. Très fréquemment avant li>80, Montaigne nous a parlé de Caton d'IJtique. 11 n'a pas fait moins de huit emprunts à la biographie que Plutarque nous a laissée de ce personnage. Toutes les circonstances.de sa vie l'intéressent, mais surtout ce sont les circonstances de sa mort sur lesquelles son admiration est intarissable (2).

Toutefois, lors(jue vers 1578, il écrit l'éloge des trois « plus (( excellents homes )) qui soient venus à sa connaissance, on ne trouve pas dans le nombre l'éloge de Caton qu'on s'attendait à y rencontrer. Après 1580, quand Montaigne parle de Caton, sans doute il l'admire toujours, mais son nom revient moins souvent. Je ne trouve plus, pour les douze années qui séparent la première édition delà mortde Montaigne ([u'un seul emprunt à la biographie de Plutarque. La mort de Caton n'est plus la mort idéale. On rencontre des demi-critiques du genre de celle ci : « La vertu de Caton estoit <( vigoreuse outre la raison de son siècle ; et à un homme (|ui se (( mesloit de gouverner les autres, destiné au service commun.

(I) Cl. I, 33.

(S) Cf. II, 3 et II 43.

« il se pourroit dire que c'estoit une justice, si non injuste, au « moins vaine et hors de saison » (1).

D'un mot, Caton ne savait pas s'adapter à la vie : c'est sa grande infirmité aux yeux de Montaigne. Ceux qui le remplacent dans son rôle de modèle à imiter n'auront pas le môme défaut.

Épaminondas paraît admirable à Montaigne surtout par sa souplesse dans la conduite des affaires publiques, par sa modération et son humanité dans les troubles civils. Mais ce n'est pas tout : il est admirable aussi par sa conduite privée. Dès 1578 Montaigne estimait que par ses mœurs, Épaminondas avait « de (( hi&n^ing surpassé tous ceux qui se sont jamais meslé de ma- « nier affaires ». Il ne changea pas d'avis dans la suite. 11 trouve bien quelque raideur dans son opiniâtre volonté de demeurer pauvre ; et cette austérité que Montaigne aurait autrefois approuvée lui semble une tache maintenant,, la seule tache de cette admirable vie (2). Mais ce qui lui platt avant tout, c'est la diversité si riche de son âme ; c'est que, pour être bon capitaine, il ne laissait pas d'être un grand philosophe et ne négligeait aucun des « offices humains ». C'est surtout, que, en dépit de ses glorieuses victoires et de « la plus reiglee reformation de meurs qui fut (( jamais en homme », il ne laissait pas de « se mesler à la dance (( des garçons de sa ville et de s'y embesongner » (3). L'ancien - (( neté », nous dit-il, « jugea qu'à esplucher par le menu touts les « autres grands capitaines, il se trouve en chascun quelque « spéciale qualité qui le rend illustre. En cestuy cy seul, c'est une « vertu et suffisance pleine par tout et pareille ; qui, en touts les (( offices de la vie humaine ne laisse rien à désirer de soy, soit en « occupation publique ou privée, ou paisible ou guerrière, soit à (( vivre soit à mourir grandement et glorieusement. Je ne cognoy (( nulle ny forme ny fortune d'homme que je regarde avec tant (( d'honneur et d'amour » (4).

Un autre jugement bien significatif encore, c'est celui qu'il porte à la même époque, sur Alcibiade. a Pour un homme non « saint », dit-il, « mais que nous disons galant homme, de mœurs

(1) m, 9, t. VI, p. «7 (1588).

(S) II, 36, t. V, p. i09 (1595).

(3) III, 13, t. YII, p. 80 (1588).

(4) II, 36, t. V, p. 109 (1595).

« civiles et communes, d'une hauteur modérée, la plus riche vie (( que je sçacbe à estre vescue entre les vivants, comme on dit, « et estoffée de plus de riches parties et désirables, c'est, tout con- « sidéré, celle d'Alcibiades à mon gré » (1).

L'admiration de Montaigne pour Alcibiade montre très bien quel prix il attachait à la souplesse de l'âme ; mais Alcibiade n'était pas un philosophe. Il n'a pas tiré tout le parti possible de sa merveilleuse flexibilité. On ne trouve pas dans sa conduite assez de sérieux pour que Montaigne puisse faire de sa vie le modèle d'une vie accomplie. Le véritable modèle qui hante l'imagination de Montaigne maintenant, celui qui a détrôné Caton, c'est Socrate. Avant 1580 déjà, dans cet essai De la cruauté où nous avons vu se dessiner la transformation de l'idée de vertu, Montaigne avait écrit : « Caton me pardonnera, s'il luy plaist ; « sa mort est plus tragique et plus tendue, mais celle de Socrates <( est encore, je ne sçay comment, plus belle.)) (2) En 1588 la comparaison sera plus nettement encore au proflt de Socrate, et ce n'est plus seulement par sa mort, mais môme par sa vie qu'il l'emporte sur Caton : « Socrates fut tousjours un et pareil, et se monta (( non par boutades, mais par complexion, au dernier poinct de (( vigueur... En Caton on void bien à clair que c'est une alleure « forcée et tendue bien loing au dessus des communes ; aux « nobles exploits de sa vie et en sa mort, on le sent tousjours « monté sur ses grands chevaux. Gettuy-cy ralle à terre, et d'un (( pas mol et ordinaire, traicte les plus utiles discours, et se « conduict, et à la mort et aux plus espineuses traverses qui se « puissent présenter, au trein de la vie humaine. )) (3)

Et Socrate prend dans les Essais une place beaucoup plus grande encore que n'était celle de Caton. De longs passages de Xénophon et de Platon qui nous font connaître ses actions et ses mœurs, sont textuellement traduits par Montaigne. C'est que, dans la vie et dans les idées de Socrate telles qu'il les interprète, Montaigne retrouve toutes ses propres conceptions. Et il est bien possible qu'en les interprétant il les fausse un pou, et les façonne au patron

(i) II, se, t. V, p. 110 (1595).

(1) II, 11, t. III, p. 151 (1580).

(3) III, il. t. VI, p. 169 (1588).

de ses propres fantaisies, mais n'importe. Socrate, à ses yeux, avait cette science merveilleuse et rare entre toutes, de « Conduire / // . « riiumaine vie conformément à sa naturelle condition ». C'est le philosophe qui, sans art, sans effort, rien qu'en réglant notre nature sut mener la vie « la plus pleine » qu'homme ait jamais vécu, le premier dans les plaisirs et le premier dans la patience des maux de toute sorte. C'est lui qui nous révèle toutes les ressources de notre nature (1). Il nous apprend par son exemple que nous pouvons sans nous contraindre regarder la mort en face, affronter les périls, jouir des biens de la vie sans risquer d'être corrompus par eux.

Partout Socrate semble à Montaigne lui prêter un appui pour l'aider à se dégager du stoïcisme et des opinions qui oppriment notre nature. Lorsqu'il nous conseille de ne pas attaquer de front les passions, mais plutôt de les éviter, il appelle l'autorité de Socrate à son secours : Socrate ne dit point : « Ne vous rendez (( pas aux attraicts de la beauté; soustenez la, efforcez vous au î( contraire.» Il n'espère point que la jeunesse en puisse venir à bout. (( Fuyez-la, faict il, courez hors de sa veuê et de son « rencontre comme d'une poison puissante qui s'eslance et frappe (( de loing » (2). Il en fera autant au sujet de la volupté : (( Socrates... prise comme il doit la volupté corporelle, mais « il préfère celle de l'esprit. Cette cy ne va nullement seule selon « luy (il n'est pas si fantastique), mais seulement première ; pour « luy la tempérance est modératrice, non adversaire des volup- (r tez. » (.'î).

Déjà dans les derniers chapitres de 1580, Montaigne n'épargnait pas les éloges à Socrate. En 15S8 son admiration montera si haut qu'elle lui dictera des jugements tels que ceux-ci : a Vraymenl il (( est bien plus aisé de parler comme Aristote et vivre comme « Caesar, qu'il n'est aisé de parler et vivre comme Socrates. (( Là loge l'extrême degré de perfection et de difficulté : l'art n'y « peut joindre. » (4) Ou encore : « Ou a dequoy, et ne doibt ou

(1) Cl. ni, H. en entier.

(il ni, iO. t. VI, p. «35 (1588).

(3) m, 13. t. VII, p. 88 («595).

(4) III, 12. t. VI, p. 298 (4588)

« jamais se lasser de présenter l'image de ce personnage à tous « exemples et formes de perfection ». (1) Après 1588, loin d'atténuer ces louanges, il les renforcera plutôt. Il parlera de » la a vénération en quoy il a les perfections de ce personnage » (2). Il dira que Socrate nous oflre un exemple de vie « plein et pur », chose inûniment rare ; que celui là mérite d'être imité jusque dans ses détails, tandis que la plupart de ceux qu'on nous présente ordinairement sont (( imbecilles ei manques, à peine bons à « un seul ply » ; ceux-ci sont vraiment corrupteurs, celui de Socrate nous corrige et amende (3). Le nom de Socrate revient quatorze fois dans les Essais de 1580. L'édition de 1588 ajoute vingt nouvelles mentions ; celle de 1595 en apporte cinquante-neuf.

X. — Ainsi, c'est sous la direction de Socrate que Montaigne s'esi placé ; Socrate est désormais le (( contreroileur » de sa conduite, et il conservera cette fonction jusqu'à la fin. En rejetant l'autorité de Caton, Montaigne a renoncé aux principes de vie dont Caton était le représentant. Nous venons de le constater en examinant les solutions que Montaigne apporte à quelques-uns des principaux problèmes de la morale. Pour chacun d'eux je me suis efforcé de faire voir les transformations de sa pensée : j'ai montré qu'il avait été disciple des stoïciens avant de se déclarer partisan d'une philosophie de la nature. D'ailleurs, aux différentes époques de sa vie, ce sont les mêmes questions qui se sont posées devant son esprit. Quelles que soient les tendances de sa philosophie, toujours ses préoccupations restent les mêmes, et ces préoccupations vont toutes à la vie de l'individu.

Montaigne considère sa propre vie en elle même et pour elle même. Sa morale est essentiellement individuelle. Il organise la vie de la cellule sociale sans s'occuper de régler les rapport des cellules entre elles. 11 connaît les devoirs qu'il se doit à lui-même, et il recherche les moyens de développer son être ; mais nous ne le voyons guère préoccupé des devoirs qu'il peut avoir vis à-vis des autres, ni des moyens d'améliorer la vie sociale. Ce n'est pas que Montaigne soit un solitaire, et que ses semblables n'occupent

(1) ni, 13. t. vu, p. 8S (1588).

(S) ni, 9. t. VI. p. 300 (i59S).

(3) III, 13. t. VU. p. 81 (1695).

inelt

aucune place dans sa vie : ils en ont une] très lai^e au contraire. Il a eu un sentiment très vif de Tamitié ; )i aimait la conversation et la société. Mais Montaigne est toujours le but : les autres ne paraissent guère que pour Tinslruire ou pour le divertir, pour développer le Moi. Dans le frêle système qu'on peut construire à l'aide des idées morales éparses dans les Essais, ils n*ont pas

•* d'autre rôle que de servir le Moi : ce sont des moyens de la culture individuelle.

Qu'avons nous rencontré jusqu'ici? Des recettes pour écarter

' les maux de la vie, d'autres pour jouir des biens qu'elle nous offre,

, d'autres pour savourer les voluptés : partout c'est le souci du

bonheur individuel que nous avons retrouvé, la préoccupation

d'enrichir le Moi. Et, pour finir, comme idéal, Montaigne a posé

l'épanouissement de toutes les facultés individuelles.

Est ce là toute la morale de Montaigne? Non certes : il y a bien autre chose dans les Essais, Il y a en particulier un sentiment très vif de l'obligation morale, et les passages où il l'exprime sont parmi les plus vigoureux de son œuvre (1). Ce que nous appelons aujourd'hui le fait de conscience a été dégagé par lui avec une extrême fermeté, 11 sait que certaines actions sont suivies d'une douleur très vive et très caractéristique, que d'autres au contraire, nous remplissent d'une joie profonde. Le remords et la satisfaction de la conscience sont pour lui des faits aussi clairs que le jour et la nuit. Les voix de la conscience parlent très haut à ses oreilles, et lui dictent d'impérieuses ordonnances. Il a exprimé ces sentiments-là avec force : « Le vice, dit-il, laisse comme (( un ulcère en la chair, une repentance en l'ame, qui tousjours (( s'esgratigne et s'ensanglante elle mesme ; car la raison efface les « autres tristesses et douleurs, mais eile engendre celle de la x( repentance, qui est plus griefve, d'autant qu'elle naist au « dedans... Pareillement... il y a certes je ne sçay quelle congra- (( tulation de bien faire qui nous resjouiten nous mesmes, et une (( fierté généreuse qui accompaigne la bonne conscience » (2). Ces sensations là sont trop poignantes pour qu*on lui fasse prendre le

(4) ni, t, t. V, p. 192 (1588). La première de ces deux phrases est d'aiUeara transcrite d'Amyot.

(9) Pour ce sujet de la conscience Cf. les essais H, 5 ; n. 16, et UI, 3.

change. Beaucoup d*hommes se laissent leurrer. Si on les loue, immédiatement ils s'estiment louables. Le bruit de la réputation couvre la voix de leur conscience. Us prennent le plaisir de la gloire pour le plaisir d'avoir bien agi. Ainsi la lumière de leur conscience s'obscurcit, ses ordonnances se troublent; ils restent privés du guide le plus précieux que la nature nous ait donné. Montaigne ne se laissera pas égarer de la sorte. Il sait que les autres jugent de nous sur des apparences mensongères, que leur verdict est sans valeur, que « nous n'avons nul plus asseuré ce tesmoing que nous à nous mesmes ». CTest sa seule conscience qui gouverne sa conduite :« J'ay mes loix et ma court pour juger « de moy et m'y adresse plus qu'ailleurs... Il n[y a que vous « qui sçache si vous este lasche et cruel, ou loyal et devotieux ; les a autres ne vous voyent poinct, ils vous devinent par conjectures « incertaines, ils voyent non tant vostre naturel que vostre art. « Par ainsi ne vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à celle <( de vostre conscience » (1). Cette conscience, c'est une force puissante quand on ne la laissé pas s'émousser ; parfois elle est irrésistible : elle force des coupables à se déclarer, d'autres fois elle prouve l'innocence des inculpés et leur inspire dans leur défense une audace qui condamne leurs juges au silence.

Ainsi, dans le monde des faits, dans cette nature qu'il explorait pour y chercher ses principes d'action, Montaigne a trouvé le fondement rationnel de l'idée du devoir. Il pouvait, s'appuyant sur cette base originale, constituer une théorie des devoirs par lesquels la vie sociale est cimentée. Montaigne n'a pas du tout entrepris cette tâche, qui pourtant aurait pu séduire son rationalisme. Le devoir dont il a le plus énergiquement dégagé la conception, c'est le devoir de loyauté. La franchise lui tient à cœur plus qu'aucune autre vertu. Il n'est pas de vice qu'il déteste plus que le mensonge. L'un de ses principaux griefs contre son temps, c'est qu'il est monstrueux en a desloyauté, qui est pour luy la pire « espèce des vices. » (2) Relisez lout l'essai De ïhonneste et de Vlûile (3) : vous verrez sa haine pour toute supercherie et pour

<S) III, 9, t. VI, p. 137 (1388).

toute dissimulation. Même pour négocier des affaires publiques, il lui est impossible de dissimuler sa pensée. Sur Tobservation de sa parole, il est scrupuleux au point de protester violemment contre les moralistes qui permettent d'annuler une promesse arrachée par la force. « J'aymeroy bien plus cher w, dit-il, « rompre la (( prison d*une muraille et des loix que de ma parole » (1).

Mais ce devoir de loyauté, qui oblige si fort Montaigne, c'est précisément le plus individuel des devoirs. S'il ne ment pas, ce n'est pas qu'il pense devoir la vérité à qui que ce soit: au nioinô ce n'est pas là son principal souci. Dissimuler sa pensée et manquer à sa parole serait contraire à l'idée qu'il se fait de sa dignité. C'est une lâcheté. Un besoin impérieux de ne pas être lâche s'impose à lui. L'obligation est irrésistible ; mais c'est envers lui-même qu'il se sent obligé, beaucoup plus qu'envers les autres. (( Je ne trouve », écrit-il, « aucun dire si vicieux à un (( gentilhomme », comme le desdire me semble luy estre hon- (( teux » (2). C'est bien cela : l'honneur d'un gentilhomme ne peut supporter ces taches. C'est lui même qu'il offense en manquant à la vérité.

Ainsi, l'idée du devoir n'a pas arraché Montaigne à son individualisme. Cela ne veut pas dire du tout, bien entendu, que la conduite de Montaigne vis-à-vis de ceux qui l'entouraient ait été répréhensible. Bien loin de là. Mais son attention de philosophe ne se porte pas de ce côté. Ce qu'il organise, c'est son petit monde intérieur, son v microcosme », comme on disait alors. Pour la vie extérieure, il s'abandonne davantage à la coutume et à ses mouvements spontanés. Il suit simplement la morale traditionnelle, il n'en élabore pas une qui lui soit propre. A tout le moins, il s'y abandonne si ses droits individuels ne lui semblent pas lésés. Si les revendications de la coutume et de son instinct entravent le développement de son Moi, il les repousse.

L'homme qui vit en société est obligé de contribuer au maintien de la société, d'en assurer la vie. Cette vérité ne pouvait pas être méconnue de Montaigne. Il l'exprime quelque part : l'homme qui connaît exactement ses devoirs, dit il, « trouve dans son rolle

(1) in, 9, t. VI, p. 155.

(J) m. 10, t. VI, p. «41 (1588).

« qu'il doibt appliquer à soiy l'usage des autres hommes et du « monde, et, pour ce faire, contribuer à la société publique les (( devoirs et offices qui le touchent )) (1). Mais la constatation faite, Montaigne ne s'attarde pas ; tout de suite il passe et revient à son idée de derrière la tête. « J^a principale et plus legUi nie charge (( que nous ayons, c'est à chacun sa conduite. Comme qui oublie- « roit de bien et saintement vivre et penseroit estre quite de son :( devoir en y acheminant et dressant les autres, ce seroit un sot: « tout de même, qui abandonne en son propre le sainement et « gàyemcnt viv-re pour en servir autry, prent à mon gré un « mauvais et desnaturé parti ». Très bien ; mais je crains fort que (( le sainement etgayement vivre » à la manière dont l'entend Montaigne, n'occupe toute l'attention de l'individu et ne lui laisse peu de liberté. Il emporte la balance, la part de la vie publique reste minime. Ailleurs, Montaigne vous l'avouera bien plus clairement : « la philosophie politique, dit-il, aura bel accuser la (( bassesse et stérilité de mon occupation, si j'en puis prendre le (( goust du mesnage. Je suis de cet avis que la plus noble vacation « et la plus juste est de servir au publiq et estre utile à beaucoup. « Pour mon regard, je m'en despars: partie par conscience, car, « par où je vois le pois qui touche telles vacations, je vois aussi le « peu de moyen que j'ai d'y fournir ; partie par poltronerie ; je (( me contente de jouir le monde sans nj'en empresser, de vivre « une vie seulement excusable et qui seulement ne poise ny à « moy ny à autruy » (2). Acceptons cette déclaration de modestie: soit, Montaigne est scrupuleux; il hésite à assumer des responsabilités. Mais l'autre raison pèse bien plus dans sa décision : pour cultiver son Moi, pour jouir de la vie comme il l'entend, il ne faut pas se charger d'occupations qui détournent trop du Moi : lui, du moins, y laisserait quelque chose de son rêve. S'il a bien voulu être maire de Bordeaux, c'est que la mairie n'était pas une charge absorbante, et d'ailleurs c'est un accident dans sa vie. 11 se mêle à la guerre quelquefois quand elle est loin de sa demeure, il peut accepter de petites missions, mais à toutes ces occupations qui le détournent de lui même, il ne touche que

(1)UI,10, t. VI, p. MO (1588).

(«) III, 9, t. VI. p. 130 (1588;.

du bout du doigt ; sa liberté doit rester entière. Très nettement il /a dit: « Les occupations publiques ne sont pas de mon gibier. Ce que ma profession eu requiert, je Vy fournis en la forme que « je puis la plus privée » (1).

Et puis nous avons vu que sa conscience lui rend l'activité politique très difficile. Le devoir de vérité, qui le garrotte, lui défend mille compromissions qui sont nécessaires dans le maniement des affaires publiques. 11 se décharge donc purement et simplement de Tobligation d'agir, il laisse ses besognes à d'autres. Le sage ne doit pas s'en mêler. Si cependant le sage est un monarque, si par sa naissance il est obligé de conduire un peuple, que devra-t il faire ? En ce cas, mais en ce cas seulement, Montaigne concède qu'il se mêle des affaires. Il devra faire tout ce que requiert l'intérêt de son peuple, il devra manquer aux ordonnances de sa conscience quand les circonstances l'exigeront ; mais il faudra qu'il souffre de ces violences qu'il se fera à lui-même. M Le prince mesme, dit-il, quand une urgente circonstance et « quelque impétueux et inopiné accident du besoing de son Estât « luy failt gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le jette hors « de son devoir ordinaire, doibt attribuer cette nécessité à un coup « de la verge divine : vice n'est-ce pas, car il a quitté sa raison à « une plus universelle et puissante raison, mais certes c'est (( mal'heur » (2). Voilà du moins l'opinion de 1588 ; mais écoutez ce que Montaigne ajoute après cette date : <( Quand il s'en trouveroit (( quelqu'un de si tendre conscience à qui nul guarison ne sem- (( blast digne d'un si poisant remède, je ne l'en estimeroy pas « moins ; il ne se sçauroit perdre plus excusablement et decem- « ment. Nous ne pouvons pas tout : ainsi comme ainsi nous faut-il « souvent comme à la dernière anchre, remettre la protection de « nostre vaisseau à la pure conduitte du Ciel. A quelle plus juste « nécessité se reserveil ? que luy est-il moins possible à faire que (( ce qu'il ne peut faire qu'aux despens de sa foy et de son hon- « neur? choses qui à l'aventure luy doivent estre plus chères que (( son propre salut et que le salut de son peuple. Quand les bras (( croisez il appellera Dieu simplement à son aide, n'aura-t il pas

(i) m, i, t. V, p. 174 (1688). it) m, 9, t. VI, p. 130 (1588).

(( à espérer que la divine bonté n'est pour refuser la faveur de sa u main extraordinaire à une main pure et juste? ». Ainsi de plus en plus, Montaigne fait bon marché de la nécessité d'agir. A mesure qu'il avance, Tobligation morale Técarte de plus en plus des affaires et énerve en lui les facultés d'action.

Les partis déchirent la France. On se bat en Gascogne plus rudement que partout ailleurs. La famille de Montaigne ellemême est divisée. Que va faire notre philosophe? Il prend parti: « de se tenir chancelant et mestis », dit-il, « de tenir son affection a immobile et sans inclination aus troubles de son pays et en « une divison publique, je ne le trouve ny beau ny honneste : « il faut prendre party » (1). Son conservatisme lui dicte sa conduite: il n'a pas d'hésitation; il est pour le mantien de l'ancien état de choses. Mais une fois son parti pris, il s'arrête : il n'agira pas ou bien peu. Son intérêt personnel l'avertit de ne s'engager que prudemment dans l'affaire : inutile de se compromettre. Tâchons de ne pas nous faire engloutir dans l'orage. Même si le parti du roi succombe, faisons en sorte que la ruine générale n'emporte pas Michel de Montaigne. En même temps qu'une chandelle à Saint Michel, Montaigne en porterait volontiers une autre à son serpent (2). Et puis sa franchise ne le gêne pas moins que sa prudence : avec sa loyauté et sa sincérité on ne peut rien faire dans des temps aussi troublés ; Montaigne ne veut pas manquer à sa parole, mentir ni tromper. Il a des humeurs trop particulières. Enfin son humanité lui rend intolérables les spectacles déchirants et les atroces tragédies auxquelles l'action le mêleraiL Sa sensibilité n'en peut pas prendre son parti. Il détourne donc les yeux et les replie sur lui-même. Tout l'écarté de la mêlée politique et le rejette à son Moi. Qu'y faire? Il faut modérer ses affections. Il nous faut aimer notre pays, mais non si « rudement » que sa ruine bouleverse notre tranquillité. Aimons de même le parti légitime, mais ne nous perdons pas pour lui si nous n'y sommes pas obligés. Ne troublons pas notre repos, et n'oublions pas de cultiver notre Moi. La nature veut que nous pensions d'abord à uous- mêmes. « Je m'aggrée « aucunement», a t-il écrit, « de veoir de mes yeux ce notable spec-

(1) UI, I, t. V, p. 170 (1588).

(S) III, I, t. V, p. 170 (1588).

« taclede nostre mort publique, ses symptômes et sa forme ; et, « puis que je ne la sçaurois retarder, suis content d'estre destiné <( à y assister et m'en instruire... Je doute si je puis assez lionnes- « temeat advouêr à combien vil prix du repos et tranquillité de (( ma vie je Tay plus de moitié passée en la ruine de mon pays. Je « me donne un peu trop bon marché de patience es accidens qui « ne me saisissent au propre... » (1).

Dans des phrases comme celle-ci on a vu la preuve d'un incurable égoïsme. Je ne nierai certes pas qu'il y ait de Tégoïsme chez Montaigne. Nous venons de voir combien le souci croissant du Mot tendait à atrophier l'intérêt qu'il devait aux questions publiques. A se replier sans cesse sur lui-même il ne se pouvait pas qu'il ne vînt à s'aimer un peu trop, à se choyer avec excès. 11 y avait cependant chez cet égoïste une bonté très vive et une sympathie prompte à s'émouvoir pour toutes les souffrances. On s'est trop plu à l'oublier. Dans les essais où il parle familièrement de lui même, ses aveux abondent, et des aveux d'une incontestable sincérité. (( La veue des angoisses d'autruy », a t-il écrit, « m'angoisse (( matériellement » (2), et encore « La naturelle compassion peut « infiniement en moy », (3). A diverses reprises, il a exprimé sa haine et son mépris pour la cruaulé. Personnellement il ne peut pas » voir égorger un poulet sans desplaisir et oit impatiemment (( gémir un lièvre sous les dens des chiens » (4). « Je suis si lâche « à offencer », dit-il, a que, pour le service de la raison mesme, je (( ne le puis faire ; et lorsque l'occasion m'a convié aux condemna^ « tions criminelles, j'ay pluotost manqué à la justice » (5). Le plus violent grief qu'il ait contre son temps, c'est ce débordement de cruautés auquel les troubles civils ont donné naissance n a « peine mepouvoy-je persuader», dit il, a avant que je l'eusse veu, « qu'il se fust trouvé des âmes si monstrueuses qui, pour le seul « plaisir du meurtre, le voulussent commettre, hacher et détren- (( cher les membres d'autruy, esguiser leur esprit à inventer des « tourmens inusitez et des morts nouvelles, sans inimitié, sans

(1; ni, li. l. VI, p. 283 (^595^ (3; I. 21, t. l, p. 133 (1595).

(3) III. 13, t. VU, p. 64 (1588).

(5) II, 11, t. m, p. 158 (1580).

ce profit, et pour celte seule fin de jouir du plaisant spectacle des « gestes et mouvemens pitoyables, des geinîssemenset voix lamenu tables d'un homme mourant en tourmants » (1). Son père l'avait fait tenir sur les fonts baptismaux par des gens du peuple, et Tavait lait élever parmi les paysans. Il voulait V « obliger el rattacher » aux gens de « la plus abjecte condition », et (( son dessein n'a pas a du tout mal succédé. )> (2) Il a parlé avec une émotion sincère des misères de tout genre et des tortures que les troubles civils faisaient endurer aux paysans (3). Il voulait qu'on fût bienveillant à ses serviteurs et qu'on les traitât avec familiarité : « Le conseil de « Platon ne me plaist pus, de parler tousjours d'un langage maisce Irai à ses serviteurs, sans jeu, sans familiarité, soit envers les « masles, soit envers les femelles, car... il est inhumain el injuste « de faire tant valoir cette telle quelle prérogative de la fortune, « et les polices où il se souffre moins de disparité entre les valets u et les maistres me semblent les plus équitables. )) (4) Il a dit encore : te J'ai tres-volonliers cerché l'occasion de bien faire et « d'attacher les autres à moy, et me semble qu'il n'est point de (( plus doux usage de nos moyens ; si la fortune m'eust faict naistre « pour tenir quelque rang entre les hommes, j*eusse esté ambitieux (( de me faire aymer, peu de me faire craindre ou admirer. » (5). Il y avait donc chez Montaigne les germes d'une morale altruiste. Mais ces germes ne se sont pas développés. On peut chercher à expliquer cela par bien des motifs. L'un des principaux, à mon gré, c'est que Montaigne était le disciple des philosophes anciens et les morales anciennes sont avant tout des morales individualistes.

XI. — Cela ne veut pas dire du tout que la philosophie de Montaigne ne soit pas originale. Elle est originale. Elle lui appartient en propre parce qu'elle est l'expression de sa personnalité. En lui-même, il a trouvé tous ses principes pratiques C'est dans son cœur qu'il a senti cette impérieuse loyauté qui est sa maîtresse

(1) II, II, t. ni, p. 164.

(9) m, 13, t. VII, p. 64.

(3) III, 19, poêsim. C(. encore II, 32. t. 5, p. 53.

(4) m, 3, t. V. p. ÎI7 (1595).

(5) m, 9. t. VI, p. 150 (1588).

vertu. Son âpre appétit de bonheur a fait converger toutes ses forces vers la recherche d'une vie meilleure. S'il a rejeté l'autorité de Caton, c'est parce que ses forces et ses besoins n'étaient pas en harmonie avec les principes de Caton. C'est sa raison propre qui lui a commandé d'observer les leçons des faits et de s'abandonner à la nature. C'est sa sensibilité qui lui a appris la mesure dans laquelle il devait s'attacher aux biens de la vie. C'est son besoin de jouissance et sa crainte de la douleur qui, se faisant contrepoids l'un à l'autre, ont déterminé la part de voluptés qu'il devait goûter. Ce sont ses expériences propres et tout son Moi engagé dans ces expériences qui lui ont enseigné les meilleurs moyens de supporter ses souffrances et l'approche de la mort. Enfin, dans son idéal de sagesse, il résume toutes les préoccupations de sa pensée et toutes les aspirations de son Moi.

11 a essayé les idées anciennes, et la pierre de touche sur laquelle il les a éprouvées, c'est la réalité directement perçue en lui-même. L'unité de sa philosophie est uniquement dans son Moi. Ne cherchez pas quelque principe logique qui en cimente les différentes parties et bâtisse un système. 11 n'y a pas de système chez Montaigne. Le seul lien gui unisse entre elles toutes ses idées^c'est sa personne, ce sont ses goûts, ses besoins, ses h^^bitudes, qui tous s'expriment par elles. La morale de Montaigne est sortie de sa personnalité et de sa vie.

Mais cette personnalité et cette vie doivent beaucoup à l'antiquité. C'est avec les lumières de la philosophie ancienne que Montaigne a éclairé les replis de son cœur pour y découvrir ses principes de conduite. Bien plus, toute sa culture était antique, il était humaniste plus que personne dans un siècle où tout le monde était humaniste, et c'étaient les leçons de l'antiquité qui avaient formé son Moi et façonné sa vie Sous leurs auspices, toutes les forces de sa pensée s'étaient épanouies. Tous, ou presque tous les éléments de morale qu'il retrouvait en lui-même quand Montaigne s'examinait, lui venaient de la philosophie ancienne. Sans doute, revécus par lui, replacés dans une vie concrète et comme replantés dans un sol vigoureux, ils avaient pris une teinte nouvelle ; ils avaient été vivifiés par son Moi. Leur marque originelle n'était pourtant pas e(facée : elle reste reconnaissable. L'ensemble de cette philosophie est neuf et bien propre à

Montaigne. Il n*a pas reflété la philosophie d'un maître ou d'une secte, et c'est son Moi seul qui explique le corps de sa doctrine. Mais les pièces dont cette doctrine est bâtie sont toutes prises aux anciens. Elles viennent de tous indifféremment : chacun a fourni sa pierre à Tédifice; les besoins de Montaigne ont seuls présidé au choix des matériaux, il les ont adaptés les uns aux autres et les ont agencés entre eux.

Nous avons reconnu dans les Essais deux philosophies distinctes, présentées par Montaigne à diSérentes époques. Nous touchons maintenant la grande opposition qui sépare ces deux philosophies : la première était une philosophie d'emprunt ; la seconde seule est une philosophie très 'personnelle, bien qu'elle soit construite de pièces empruntées. Montaigne n'a fait que prêcher la première aux autres et à lui-môme, il a vécu la seconde. Par mode, par enthousiasme, Montaigne avait d'abord adopté le stoïcisme. C'était au temps ou les Essais ne reflétaient pas sa personne. Quand il se regarda lui même, quand il chercha l'inspiration de son œuvre dans sa vie et non plus dans son Sénèque, il y trouva encore des idées et des pratiques qui avaient été déposées là par les anciens, mais qui lui venaient des maîtres les plus variés, qu'il avait choisies et adaptées à ses besoins, et qui s'étaient si intimement mêlées à lui qu'elles lui parurent entièrement siennes. On lui avait donné des suggestions, des exemples, mais lui seul avait achevé l'œuvre et organisé sa vie. Des essais stoïciens des premières années aux essais mûris où Montaigne expose sa philosophie de la nature, il y a toute la distance) qui sépare une marqueterie d'école d'une œuvre originale et toute baignée de réalité.

Ce qu'on ne saurait trop répéter, c'est que le christianisme i n'est pour rien du tout dans cette affaire. Les dogmes clirétiens | qui prétendent diriger toute la vie des fidèles ne tiennent aucune * place dans la vie de Montaigne. C'est en dehors d'eux qu'elle s'est organisée. Le seul principe que Montaigne reconnaisse, c'est le fait, et pour interpréter le fait, son instrument unique est la raison; jamais il ne fait appel à la révélation qui est le fondement^ de la morale chrétienne. Son obligation à lui, repose sur le fait de conscience et sur l'intelligence des lois de la nature, aucunement sur la soumission à la volonté divine. Il manifeste une confiance

optimiste en la nature, et ne semble pas même soupçonner qu'elle a été viciée par le péché originel : dans son œuvre on ne trouve pas une allusion à ce péché originel qui tient tant de place dans la morale chrétienne. Il s'oppose à Tascétisme chrétien qui comprime les instincts. Il cherche âprement le bonheur, mais sans jamais se soucier de l'éternité; c'est dans celte vie qu'il veut le réaliser. Montaigne est un chrétien qui construit une morale païenne. Le christianisme eût pu lui offrir des principes altruistes par ses idées de charité et de fraternité : il n'en a pns profité. Voir en tout ceci une hostilité quelconque de la part de Montaigne, une lutte méditée contre la religion, ce serait^ je crois, commettre une erreur complète. L'esprit de Montaigne n'est pas religieux, voilà tout. Il a beau conserver la foi, le cours de sa pensée et le cours de sa vie restent étrangers à cette foi. Des forces nouvelles se sont emparées de lui et le possèdent. Des habitudes rationalistes commandent son cerveau, et prétendent organiser sa vie. Il s'abandonne à elles. Ces habitudes étaient celles de la morale paîenfte; elles viennent de l'antiquité, de toutes les sectes philosophiques anciennes à la fois.

Nous avons vu l'influence des stoïciens. La doctrine épicurienne a contribué à dégager Montaigne de leur autorité quelque temps oppressive. D'abord il l'a étudiée surtout chez Lucrèce. A la fin de sa vie, Gicéron, dans son Z)e jinibus, et Diogène Laerce lui apprendront à la connaître beaucoup plus complètement. En tout temps, elle l'a intéressé et a facilité son émancipation.

Mais de toutes les sectes anciennes, celle qui a le plus contribué à l'éveil de la personnalité de Montaigne, c'est la secte de TAcademie. L'école platonicienne a, plus que tout autre, recommandé l'imitation de la nature au sens où Montaigne l'entend. C'est à Platon qu'il prend le thème de son essai De la physionomie (1), si essentiel dans son œuvre. Un passage de V Apologie en fait les frais, le passage où Socrate, s'adrcssant à ses juges» parle si fièrement de la mort dont on le menace. Platon encore fournit tout un long morceau sur les verlus de ce môme Socrate qu'on trouvera inséré dans l'essai Des coches (2). Toutefois c'est

(i) III, n.

(2) ni, 6.

surtout après 1588 que Montaigne pratiquera longuement les œuvres de ce philosophe. Jusque là il les feuillette seulement quelque fois sans s'y attarder. A Tépoque où nous sommes, Xénophon a peut-être contribué plus que Platon à lui faire connaître Socrate. Il a lu les Mémorables, et certainement les discussions si familières, si simples dont l'ouvrage est rempli n'ont pas manqué de séduire l'auteur des Essais, R4en ne pouvait lui plaire davantage. J'ai reconnu dans l'édition de 1588 sept ou huit emprunts aux Mémorables, et, plus tard, Montaigne y reviendra pour y faire un nouveau butin. Mais de beaucoup le principal initiateur, comme il fallait bien s'y attendre, c'est Plutarque, ce Plutarque auquel il faut toujours revenir quand on veut comprendre l'œuvre de Montaigne. Ce sont les Opuscules moraux de Plutarque qui, maniés chaque jour, ont révélé à Montaigne le plus constamment, le plus pleinement sa propre personnalité. Chaque jour il se découvrait dans quelqu'une des grandes pages de son exemplaire, il explorait quelque nouveau repli de son coeur, il apprenait à réfléchir sur les circonstances de sa vie, il démêlait -ses propres opinions dans les opinions de Plutarque. Là surtout il trouvait toute la variété qui était nécessaire pour l'éclairer tout entier et pour développer toutes les facultés de son Moi.

Et puis, Plutarque est le plus éclectique des moralistes, et l'éclectisme est tout à fait l'affaire de Montaigne. Pour avoir été par ses opinions plus voisin de l'école académique que de toute autre, Montaigne ne s'est pas donné comme disciple de cet école, il n'en était pas disciple non plus. Il accorde aux voluptés cor porelles, par exemple, plus de droits que ne faisaient les phi losophes de l'Académie. Montaigne continue, et il continuera jusqu'au bout à puiser partout ses réconforts. Quand il voit les cruautés qui se commettent tous les jours sous ses yeux au nom des grands principes, peu s'en faut qu'on ne le prenne pour un sceptique : il montre la vanité de ces principes, pour ôter tout prétexte aux malfaiteurs. Quand il veut faire valoir la vie et jouir des plaisirs naturels, vous jureriez presque que vous entendez parler un épicurien. Quand les maux de la guerre et delà maladie le harcellent, parfois ce sont à peu de chose près des accenfs*de stoïcien que vous surprenez sur ses lèvres. Pourtant il n'est ni stoïcien, ni épicurien, ni sceptique : il est luimême. Mes opinions

sont miennes, aimait-il à répéter; les anciens me les ont seulement mises en main. Il avait le droit de le dire.

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