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CHAPITRE IV

IKontaigne honnête homme

Ii'otrganisation de la Vie de Société

SECTION I

Le milieu et les influences

I. — Le plaisir de la société et de la conversation a, plus que tout autre plaisir, séduit Montaigne. Il a tenu une place très grande dans ses préoccupations. En se peignant lui-même, il ne pouvait donc pas manquer de peindre le plaisir de la conversation et il fallait bien qu'il cherchât à l'organiser en organisant sa vie. Le XVII« siècle, qui lui, non plus, ne connut pas de plus grand plaisir que celui-là, profitera sur ce point comme sur tant d'autres du travail des Essais. Par ses idées sur la vie de société et. sur la conversation, Montaigne est un précurseur, et c'est ce qui fait l'intérêt de cette partie de son œuvre.

Ici, nous n'avons plus affaire aux influences de l'antiquité; ce sont les influences italiennes qui vont dominer. L'organisation de la vie de société ne nous vient pas des anciens; elle est entièrement l'œuvre de l'Italie du XVl® siècle. L'ouvrage littéraire qui y a le plus contribué, c'est le fameux Courtisan de Balthazar Castiglione, qui, composé en bonne partie dès 1514, parut pour la première fois en 1528. A cette date déjà des salons s'étaient formés dans la plupart des petites cours italiennes ; on y goûtait les plaisirs de la conversation et de la galanterie, et, gauchement, on commençait à affiner ses manières dans un commerce assidu. A ces salons qui se développaient un peu au hasard et qui manquaient de direction, le livre de Balthasar Castiglione vint présenter un idéal : il traça pour eux la figure du courtisan parfait, entendez de l'homme de cour ou de l'homme de salon accompli. Tout le monde s'efforça de réaliser ce modèle. Les académies, qui

se répandaient très vite dans toutes les grandes villes du pays, les sociétés privées qui pullulaient autour d'elles, multipliaient jusqu'à rinfini les réunions d'hommes et de femmes, les occasions de frottements entre les esprits'^et les caractères. I^e nombre des théoriciens et des donneurs de conseils s'accrut en conséquence. Ils firent une glorieuse descendance à Balthasar Castiglione, et par un chapelet d'œuvres ininterrompu jusqu'à la fin du siècle ils poursuivirent la tâche qu'il avait commencée. L'un collectionnait des jeux de société ; un autre décrivait les devoirs réciproques auxquels les rapports sociaux donnent naissance; celui ci publiait un manuel de civilité, celui-là étudiait les règles de la conversation. C'est presque une Italienne, la Marquise de Rambouillet, qui, au début du XVII» siècle, importera en France les mœurs de salon destinées à occuper tant de place dans notre vie nationale.

Mais, dés le XVI® siècle, avec tout le reste de la civilisation italienne, la politesse italienne avait essayé de passer les Alpes (1). Traduit en français dès lo37, le Courtisan, de Balthasar Castiglione. avait eu tout de suite un réel succès, et la plupart des ouvrages de la même lignée furent traduits et bien accueillis. En même temps, derrière Catherine de Médicis, toute une nuée de courtisans italiens accourait et s'abattait sur Paris. Après la théorie, ils apportaient l'exemple de leurs façons. A la cour, la reine s'eilorçait de faire triompher les belles manières et une décence de bon goût. Mais les caractères étaient trop rudes encore pour se plier aux délicates coutumes de la vie de société. On singeait les modes de la cour, on recouvrait sa conduite d'un léger enduit de politesse, mais, à la première occasion, cette croûte superficielle craquait, et le naturel, caché sans être dompté, faisait irruption de nouveau dans toute sa brutalité. La vie de cour, sous Henri II, nous montre de fréquents exemples de ces soubresauts, et ce singulier mélange de politesse aSeclée et de brusquerie mal contenue. Dans l'embrasement des guerres civiles qui éclatèrent ensuite, l'individualisme exaspéré déchaîna tous les appétits, et ne permit pas à la politesse naissante de faire de grands progrès.

(1) Sur le développemenl de l'esprit de société au XVI* siècle Cr. Bourciez : Les mœura polies et la Littérature de cour sous Henri II.

MontaigQe était d'un naturel doux et pacifique. Les guerres civiles n'entamèrent pas la sérénité de son jugement, et ne purent pas altérer la mansuétude de son âme. Au lieu de le faire participer aux passions et aux férocités de tous, elles lui inspirèrent une haine vigoureuse contre les cruautés de toute sorte. Les délicatesses de la vie mondaine conservèrent sur lui toute leur séduction. Même, par contraste, les misères publiques en haussaient le prix à ses yeux. Son père avait fait les campagnes d'Italie sous François I®', il avait pu rapporter chez lui les impressions ressenties au contact de cette civilisation, si neuve pour un Gascon du début du XVI<^ siècle. Montaigne lut de bonne heure sans doute le Courtisan de Balthasar Castiglione: certaines idées du Courtisan se trouvent çà et là dans les Essais; après 1588, il y fera môme des emprunts directs, et ces emprunts semblent venir de la première traduction française, celle de Colins, qui parut pour la première fois en 1537 ; on peut conjecturer avec vraisemblance qu'il avait conservé son exemplaire de jeunesse. Sans doute, il lut encore d'autres ouvrages de la même inspiration qui furent à leur tour traduits en français, en particulier le petit livre de Jean délia Casa, le Galateo, qui eut un très vif succès. C'était un manuel de civilité, où Ton apprenait à se moucher en public et à manger proprement, où il était dit, par exemple, qu'on ne doit pas prêter son mouchoir à son compagnon après s'en être servi, qu'il ne faut pas arroser le visage de ses voisins en éternuant, bâiller avec fracas au milieu de la conversation, ni s'éplucher le nez avec \es doigts. La traduction française porte un titre significatif : Le Galatée, ou des façons et manières qu'un gentilhomme doit tenir en toute compaignie. Le Galatée contient aussi des conseils plus généraux, et d'ailleurs ces indications élémentaires étaient sans doute très nécessaires, car il semble qu'on les ait goûtées.

Au reste, nous avons vu que de bonne heure sans doute, Montaigne n'eut plus besoin de traductions (1). Bientôt même il ne se contenta pas de laisser venir à lui la civilisation italienne, il alla vers elle ; il voyagea en Italie, et certainement les mœurs de société le séduisirent. 11 apprécia fort ces académies partout rencontrées qui lui semblaient aiguiser l'esprit des habitants, et il

(I) Cf. t. I, p. Ï73.

regretta de n'en pas trouver de semblables dans son propre pays (1). Il fréquenta beaucoup de gens de toutes sortes avec son insatiable curiosité ; il s'imprégna des usages du pays.

Le genre des épitres familières, qui jouissait d'une vogue considérable, était Tune des productions les plus caractéristiques de la vie de société. Là surtout les étrangers pouvaient goûter la politesse exquise des manières ; ils apercevaient, comme dans un miroir, les occupations des gens du monde, leurs distractions, leurs élégances, Montaigne avait, nous dit-il, plus Se cent recueils de ces lettres dans sa bibliothèque : c'était une merveilleuse école, qui le suivait jusque dans la solitude de son chûteau. Il en parlait en connaisseur : de tous, celui qu'il estimait le plus, c'était l'un des plus élégants en efiet par l'aisance des manières et par la politesse, celui d'Annibal Caro.

Nous savons encore qu'il avait dans sa bibliothèque un recueil de cent jeux de société, réunis par un Italien, Ringhieri, et, chez lui, comme dans les salons italiens, on jouait parfois à des jeux où il fallait faire preuve de son espriL Un jour, par exemple, quelqu'un de la compagnie propose de jouer « A qui « pourroit trouver plus de choses qui se tiennent par les deux « ^bouts extrêmes : comme Sire, dit Montaigne, c'est un tiltre qui (( se donne à la plus eslevée personue de notre Estât, qui est le « Roy, et se donne aussi au vulgaire comme anx raarchans, et ne (( touche point ceux d'entre deux ». Le jeu va son train, chacun apporte sa contribution; et le lendemain, Montaigne, qui accrochait à tout sa méditation, en tire un nouvel essai.

Probablement il lut bon nombre de livres italiens au moment de son voyage, et beaucoup d'entre eux avaient contribué à développer en lui l'esprit de société. J'ai dit quelles fâcheuses circonstances nous empêchent de retrouver ses livres (2), et de reconstituer un rayon de sa « librairie » qui serait intéressant entre tous à connaître. Parmi les volumes qui devaient le garnir, je n'en ai pu retrouver que quatre ou cinq, mais l'un d'eux, au moins, nous permet de nous faire une idée du courant de pensée que cette source apportait à Montaigne; parla il est particuliè-

(I) Cf. ni, 8 t. IV, p. 81.

(t) Cf. ci'dessns, t. U, p. 24S.

rement instructif. C'est le livre de Stefano Guazzo intitulé La civile conversation^ et le titre indique assez que Montaigne y pouvait prendre beaucoup de leçons sur des matières qui le préoccupaient.

Un médecin quelque peu philosophe rencontre un gentilhomme de ses amis qui, blessé dans un combat, s'est retiré dans la solitude, et se consume dans une misanthropie chagrine. 11 entreprend de guérir tous ses maux, ceux de l'âme comme ceux du corps, au moyen d'un unique remède; la conversation. Les plaisirs de la conversation doivent arracher le malade à sa consomption. Et tout de suite le dialogue s'engage. Le premier point, c'est de persuader au patient que le remède est efficace afin de le décider à en user. Le médecin plaide donc la cause de la conversation, mais le gentilhomme résiste, et réplique par des plaidoyers en faveur de la solitude. Le premier livre est rempli par des discussions sur les avantages respectifs de l'une et de l'autre, et, dans la bouche du médecin, on entend passer quelquesuns des mots enthousiastes sur le plaisir de la compagnie, que Montaigne reprendra bientôt pour son compte. Bien entendu, c'est la conversation qui l'emporte et le gentilhomme vaincu et gagné s'apprête à écouter les règles qu'il convient d'y observer.

En voici de toutes sortes, dans les deux livres qui suivent : sur le ton, sur les mots à employer, sur le geste, sur le maintien, sur la manière d'écouter, sur les égards dus aux interlocuteurs; d'autres sont moins formelles, et prohibent, par exemple, Tabus de l'érudition dans une réunion de gens du monde, l'obstination dans la discussion, ou elles recommandent d'user sobrement de compliments et de cérémonies, de savoir prendre intérêt à la causerie de gens de toutes conditions. Quelques-uns de ces préceptes se retrouveront épars dans les Essais, Puis notre médecin passe en revue les devoirs des honinies les uns envers les autres, les obligations des jeunes gens envers les vieillards et réciproquement celles des vieillards envers les jeunes gens, celles des roturiers envers les nobles et des nobles envers les roturiers, celles des enfants à l'égard des parents et des parents à l'égard des enfants. Il court ainsi à travers les (( conditions humaines )), et les relie entre elles par des devoirs réciproques.

Le quatrième et dernier livre, enfin nous apporte l'exemple

dprës le précepte. Guazzo nous y peint un repas auquel n'assistent que des hommes et des femmes de bonne compagnie, afin de nous faire voir dans un tableau vivant tous les charmes de Thonnéte conversation. Nous suivons les propos des nobles interlocuteurs, nous participons à leurs jeux, nous essayons de goûter leurs plaisanteries, qui à nous modernes, nous paraissent parfois un peu subtiles et parfois insipides; mais qui sait? Montaigne en jugeait peut-être autrement.

Voilà un des livres qui imprégnaient son esprit de manières mondaines^ et qui l'attiraient à la vie de société, au commerce agréable des hommes distingués. Il a très probablement goûté l'ouvrage de Guazzo auquel il a emprunté quelques citations. Et qu'on n'objecte pas que ces emprunts sont peu nombreux : tout ici doit se mesurer par relation; ils paraissent dans l'édition de 1582, c'est à-dire dans une édition, où, de parti pris, Montaigne insère fort peu d'additions. Dans cette récension, aucun ouvrage n'est mis à contribution plus que celui de Guazzo : voilà ce qu'il est essentiel de remarquer.

IL — Montaigne, d'ailleurs, ne demandait qu'à se laisser glisser sur celte pente. Il écrira bientôt les chapitres De trois commerces, (III, 3), et De l'art de conférer (III, 8), qui tous les deux, de temps à autre, font penser à la Civile conversation qui, à tout le moins, manifestent chez leur auteur des goûts très semblables à ceux de Guazzo et de Jean délia Casa. Il nous dit que personne n'est fait moins que lui pour la solitude, qu'il est u tout en dehors... « nay à la société et à l'amitié » (1) Il est si u propre à la produc « tion et à la communication » (2), que si, dans la solitude, quelque gaillarde pensée lui vient à l'esprit, il lui fâche de n'avoir à qui la communiquer. Môme le bonheur du paradis lui paraîtrait sans saveur s'il n'était partagé (3). Un de ses amis, Fiorimond de Raemond, nous assure que sa conversation était <( la plus douce, « et enrichie de grâces et reluisante de diverses perfections « qu'autre qu'on eust sçeu souhaitter » (4). Cet homme, qu'une

(1) III, 3, t. V, p. MO.

(3) m, 3, t. V. p. MO.

(3) UI, ». t. VI, p. 190.

(4) Histoire de la Papesse Jeanne, éd. de 1595, p. 159.

légende trois fois séculaire nous représente volontiers comme ud solitaire qui vit enfermé dans sa tour, tout en haut de son château, n'a peut être pas connu de plus grands plaisirs que ceux delà société. A l'en croire, il les a passionnément recherchés.

En dépit de ces dispositions individuelles, il faut reconnaître que les habitudes du XVI® siècle favorisaient assez peu la formation d'un esprit de société. Les seigneurs vivaient ordinairement dans leurs châteaux, en pleine campagne. Les écrivains italiens le leur reprochent âprement, et c'est par cette solitude de leurs demeures et le commerce habituel des paysans qu'ils expliquent la rudesse de leurs manières (1) : il faut vivre dans les villes, fréquenter sans cesse des gens distingués pour acquérir la politesse italienne. A la cour, sans doute, des habitudes mondaines pou valent se développer ; sur la masse de la noblesse française, elles n'avaient guère où mordre. Peut-être cependant ces écrivains italiens s'exagèrent-ils la solitude de nos seigneurs. Leur remarque est juste. Pourtant le père de Montaigne accueillait dans sa maison Pierre Bunel, et il recherchait « avec grand soing « et despence l'accointance des hommes doctes, les recevant chez (( luy comme personnes sainctes )> (2). Montaigne a continué la tradition de famille (3), et sa maison était « des plus fréquence tées )) (4), elle était, nous dit-il, connue pour son hospitalité (5). Et puis de château à château, on devait se visiter, d'autant plus qu'on se sentait plus isolé. Nous devinons que Montaigne est en relations avec beaucoup de seigneurs voisins. Avec cela, on va quelquefois à la cour. Le roi aime à y voir paraître sa noblesse. Montaigne nous dit (non peut être sans quelque exagération) : << j'y 3y passé partie de la vie, et suis faict à me porter allegre- « ment aux grandes compaignies » (6). Nous le surprenons à la cour de François II, en 156?, à la cour de Charles IX, en 1562, à la

(1) Cf. ToRQDATO Tasso : Lettera nelLa quaU paragona l'Italia alla Franeia, rers la fln.

(9) n, 11 t. ni, p. 170. Montaigne ajoute : « Ma maison a esté de long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort couneoë ».

(3) On voit par exemple qu'il reçoit chez lui Jacques Pelletier du Mans. Cf. I, ii, t. I, p. 138, ctn, 12, t. IV, p. 108.

(4) IIÏ, 3, t. V, p. Ml.

(5) III, 12, t. YI, p. 286.

cour de Henri III, en 1580 et encore en 1588. Coriime beaucoup de nobles de son temps, il avait le goût des voyages, et les voyages étaient des occasions perpétuelles de réunions. Enfin, avant de mener la vie de grand seigneur, il a été homme de robe. A cette qualité de magistrat il a dû de vivre longtemps à la ville au milieu de collègues instruits et cultivés comme lui. Parmi eux il avait rencontré l'ami dont il a immortalisé le souvenir; nul doute qu'il ne se soit créé alors de nombreuses relations, et que la vie à Bordeaux ait beaucoup fait pour développer en lui l'esprit de société. ^

Quoi qu'il en soit, et quelles que puissent être les circonstances qui en ont favorisé l'éclosion, Montaigne laisse percer sans cesse des préoccupations d'homme du monde. Quelques uns de ses travers nous l'ont déjà montré, et c'est dans nos travers que se marque le mieux ce que nous voulons être. Il a peur du ridicule ; il a le souci très vif de l'opinion qu'auront de lui les gens de sa caste. Cette préoccupation si tenace de ne pas paraître « faiseur de « livres « (1), de ne pas être pris pour un érudit de profession, chez lui c'est bien avant tout une préoccupation d'homme du monde. N'allez pas le prendre pour un de ces « savantaux » qui vivent de leur plume : rien ne l'égratignerait plus au vif. Pour que vous ne vous y trompiez pas, il va vous détailler ses armoiries tout au long ; il va vous dire tout son mépris pour les méthodes d'école et les manières artistes; il affectera de ne pas composer et se rejettera dans ce pédantisme à la cavalière qu'on lui a justement reproché.

N'y a-t-il pas encore un sentiment analogue dans le dédain qu'il étale pour les questions du ménage, dans l'ignorance qu'il affecte de tous les détails de la vie matérielle. Il dédaigne de faire ses comptes, il ne peut pas prendre sur lui d'examiner ses titres, il ne sait pas distinguer. le blé de l'orge, il ne veut pas s'occuper de l'ordre de son repas. Ce n'est pas mépris philosophique d'un homme qui ne s'attache qu'aux « biens éternels » : il a raison de protester conrre ceux qui expliquent par là ses déclarations; mais ne serait-ce pas dédain de grand seigneur pour toutes ces vulgarités. Les honnêtes gens du XVI^ siècle imiteront volon-

(1) H, 37, à la fln, etiDOMim.

tiers cette désinvolture. Écoutez Montaigne prononcer : « La plus « inepte contenance et plus vile d'un gentilhomme, c'est de le voir (( empesché de J'ordre de sa police, parler à Toreille d'un valet, « en menacer un autre des yeux » (1). C'est en « gentilhomme m qu'il parie, et le souci qui l'occupe est un souci de bienséance.

L'étiquette, d'ailleurs, lui est bien connue : il sait à fond tous les usages de société, toutes les règles de cérémonie, et il s'en, pique; il en « tiendrait eschole » (2), à ce qu'il nous dit. Mais c'est une science, celle-là, qu'il faut connaître, non pour l'appliquer scrupuleusement (rien n'est de plus mauvais goût), mais pour échapper avec bonne grâce à ses tyrannies ; une négligence délicatement dosée de ses préceptes donne aux manières une aisance qui sent singulièrement son gentilhomme. Aussi, chez lui, Montaigne fait trêve aux cérémonies d'usage.

Ce ne sont encore que des signes tout extérieurs, et de peu d'importance, quelque chose comme l'habit de l'honnête homme. Entrons en lui : nous allons trouver le souci de l'honnêteté installé au cœur même de quelques-uns de ses principes les plus chers. Nous l'avons entendu tout à l'heure poser cette règle que le sage, pour une masse de questions pratiques, doit s'en remettre à l'usage et compter pour rien ses opinions particulières. Même sa religion lui vient de la coutume, et une bonne partie de sa morale encore, car Montaigne compte pour vices non seulement ceux que son entendement condamne comme vices, mais encore ceux que la société reconnaît comme tels. Ce n'était jusqu'à présent qu'une règle philosophique, un précepte de bon sens ; mais voici qu'en même temps c'est une règle de bon goût. Rien n'est odieux en société comme de se singulariser. Pour jouir ensemble pleinement du plaisir de la conversation, il faut être unis par la communauté des idées.(^Dans le monde, toute particularité individuelle est un ridicule ou un vice : un ridicule si elle est dans le vêtement ou dans la parole, un vice si elle est dans la conduite ; et le ridicule ne semble guère moins blâmable que le vice. L'homme du monde doit donc étoufier sa raison individuelle bien plus exactement encore que le sage. A tous les deux, Montaigne recommande :

(i) ni, 9, t. VI, p. 134.

suivez la coutume ; pour l'un il ajoute : parce que votre raison individuelle vous égare ; et pour Tautre : parce que les plaisirs de société sont à ce prix. Cette scrupuleuse soumission à l'usage c'est la règle qui revient sans cesse chez les maîtres du genre, chez Balthasar Castiglione, chez Jean délia Casa, chezGuazzo, et Montaigne l'a retrouvée presque à toutes les pages de leurs ouvrages. Si, môme pour les questions de forme, pour les vêtements, la courtoisie, le langage, Montaigne proclame si hautement la loi de la soumission à la coutume, ce n'est plus à la raison philosophique qu'il obéit, c'est avant tout à un sentiment de bon goût ; et la leçon qu'il enseigne là chez nous est une leçon déjà vulgaire en Italie.

Nous avons encore entendu Montaigne exiger du sage une âme mobile, merveilleusement riche et souple, capable de faire tout ce qu'un homme peut faire. Là encore son idée principale était bien une idée philosophique : pour parvenir à la sagesse, il estimait qu'il fallait réaliser pleinement notre nature, vivre intégralement la vie qui nous est départie. Rappelons-nous ce mot qui termine presque son œuvre : « C'est une absolue perfection et comme « divine de sçavoir jouyr loiallement de son estre » (1). Mais en même temps qu'on touche à la parfaite sagesse en développant son être dans toutes ses facultés et en l'assouplissant à tout faire, on se rend du même coup merveilleusement apte à goûter les plaisirs de la conversationUci encore l'idéal de la vie de société se confond avec l'idéal de la morale individuelle. .

Songez combien d'avantages aura sur les autres l'honnête homme qui peut, suivant la formule de Montaigne, c tout ce qu'un « autre peut faire ». Tout d'abord, il n'est enchaîné à aucune manie, « il n'est obligé à aucune façon particulière )> (2). Capable de se plier en tous sens, et de se (( déprendre » de toutes ses habitudes, il saura s'arracher à celles qui le singularisent, et s'accommoder aux manières de ses compagnons. Et voilà évitée cette singularité dont nous parlions tout à l'heure, le crime impardonnable aux yeux du monde. « La plus contraire qualité à un « honneste homme, c'est la délicatesse » (3). En second lieu, de

(1) ni, 13. t. vn, p. 92.

rs) ni, 13, t. VII, p. 34.

(S) III, 13. t. VII, p. s.

môme qu'il ne froissera les autres par aucune dissonance, en retour il ne se laissera étonner et froisser par aucune des dissonances qu'il remarquera autour de lui : sa souplesse l'adaptera immédiatement à son milieu. Rien n'est de mauvais goût comme de critiquer les manières qui nous sont étrangères. « C'est une (( incivile importunité de choquer tout ce qui n'est pas de nostre « goust » (1). Ensuite, il sera un excellent compagnon, un de ces hommes qu'on recherche dans toutes les sociétés, pour y apporter l'entrain et la vie ; tous les jeux, en effet, tous les plaisirs qu'on proposera, seront tous de son ressort ; il saura y prendre part, et ne jamais s'isoler. Il n'aura pas « cette honte )>, dont parle Montaigne, (( de laisser à faire par impuissance ou de n'oser ce qu'on* « voit faire à ses compaignons. Que telles gens gardent leur (c cuisine ! » (2). Ils ne peuvent rien de bon dans la société. Enfin, grâce à cette (( âme à divers estages » dont il est doué, notre honnête homme saura lier conversation avec les gens de toute condition, de toute contrée. Dans aucune société il ne se sentira dépaysé. Les plaisirs de la conversation l'attendent partout. En voyage il les trouvera aussi commodément que chez lui, et les coutumes d'Allemagne ne l'embarrasseront pas plus que celles de Gascogne.

Ainsi, quelques-uns des préceptes essentiels de Montaigne ont en quelque sorte deux faces. D'un côté, dans leur sens le plus large, ils jettent une abondante lumière sur notre nature individuelle, et nous proposent un idéal de sagessej de l'autre, pris dans un sens plus étroit, ils expriment les conditions de la vie mondaine et tracent la conduite de l'honnête homme. Montaigne, qui les concevait était à la fois un moraliste et un homme du monde: on retrouve en eux cette double empreinte.

C'est par là qu'il échappe à l'individualisme où ses maîtres anciens semblaient devoir le murer. Le sage formé à l'école des Essais, avec une vie intérieure très pleine, saura vivre une vie sociale. Entendons bien toutefois qu'il s'agit d'une vie sociale limitée: il n'organisera pas la société, il ne travaillera guère à assurer son fonctionnement, il en jouira seulement. D'autres se

(I) I, 16, t. n, p. se.

(f) in, 13. t. VII. p. 84.

chargeront pour lui du maniement des afl.iires et des hautes fonctions qui assurent la vie de la nation : ce n*est pas son rôle, et pour s'en mêler il aurait trop de lui-même à abandonner. Les grands sacrifices qui corrigent les injustices de la société et la rendent plus viable, les dévouements d'un Saint-Vincent de Paul par exemple ne sont Ipas davantage son fait. Sa part à lui c'est de contribuer à la vie mondaine, de former des réunions de femmes et d'hommes distingués, où la facilité des mœurs, la bienveillance réciproque, le poli des manières, l'échange d'idées fines promettent à chacun des plaisirs délicats. Les gens du monde, comme ils ne donnent que peu d'eux-mêmes, ne demandent aussi qu'assez peu: ils ne touchent que la superficie du Moi; le sage qui les fréquentera, pourvu qu'il adapte ses gestes aux leurs, pourra vaquer librement au développement de sa vie intérieure. Il lui faudra peut être consentir quelques petits sacrifices sur les droits qu'il reconnaît au Moi, mais ils sont de peu d'importance, et le plaisir qui compense ces pertes est si considérable que le sacrifice n'est plus senti.

D'ailleurs, sur cette matière encore, Montaigne pense avoir acquis quelque expérience, et il va nous la communiquer. Il ne prétend pas posséder la sagesse : jamais cette prétention ne se rencontre chez lui ; il confesse au contraire ses défauts, et nous avoue, par exemple qu'en conversation, la sottise de ses interlocateurs l'irrite et le dépite d'une manière fort indigne d'un honnête homme; mais ses idées, façonnées au contact des faits lui semblent justes. Il n'a qu'à poursuivre sa propre peinture sous nos yeux : à leur tour, les réflexions sur Thonnête homme et sur la conversation jailliront comme ont jailli ses méditations morales. Tout son programme pédagogique, uniquement destiné à la noblesse, ne vise qu'à former des hommes du monde. Mais luimême est noble et il est passablement honnête homme. L'éducation qui l'a fait honnête homme lui convenait, et elle convient à ses pareils. Et voilà comment toute la pédagogie de Montaigne n'est guère que l'histoire de sa propre formation intellectuelle.

SECTION II

La Pédagogie de rhonnôte homme

III. — Montaigne vit en gentilliomme. Il séjourne habituellement dans ses terres ; il se reùd aux armées avec les châtelains du voisinage ; il fréquente quelqii^oia les cours. Sans doute, pendant une bonne partie de sa jeunesse, Jl.ajété hqmme de robe ; mais ce temps-là est loin déjà, et les 'Essais tâchent de le faire oublier. Maintenant, son existence est bien celle des nobles du XVI<» siècle. C'est leur genre de .vie qu'il connaît par expérience, ce sont leurs besoins qu'il épr6uve en lui même : aussi est-ce spécialement pour V la noblesse qu'il écrit sa pédagogie (1).

Il la dédie à la comtesse de Ourson, Diane de Foix, et la destine au jeune vicomte qui doit naître d'elle : c'est clairement déclarer ses intentions. Sans doute, les roturiers et les gens de toute condition pourront, s'ils le jugent à propos, tirer quelque profit des idées de Montaigne : ses observations dépassent parfois le but qu'il leur assigne ^ais son dessein véritable, c'est d'organiser l'éducation de la noblessèSA plusieurs reprises il tient à le répéter, aQn qu'on ne puisse pas s'y tromper. Son institution / est « pour un enfant de maison qui recherche les lettres et « la discipline, non pour le gaing (car une fin si abjecte est (( indigne de la grâce et faveur des Muses...), ny tant pour « les commoditez externes que pour les sienes propres, et (( pour s'en enrichir et parer au dedans (2). » Et ailleurs : « Nous...

L(l) Dans le môme temps que l'essai « De V institution des enfans » paraissent quelques dissertations pédagogiques qu'il est utile de rapprocher de cet essai. Jean Bodin. OrcUio de inatituenda inrepublicajiu>€ntute{Tou\ou&efiK>9). discours prononcé au sujet de la création d'un collège à Toulouse et qui reste Adèle à l'ancienne pédagogie scientiQque.

Du Verdier, un chapitre dans la Suite des Diverses Leçons de Pierre Messie (iS77), 1. V, chap. 3.

Scëvole de Samte-Marthe, Pœdotrophia (1584). Ouyrage en vers latins.

Tabourot des Accords : un chapitre dans le quatrième livre des Bigarrures (1585). Quelques traits utiles pour l'institution des enfans, Tabourot fait une allusion très directe à Tessai de Montaigne et en subit manifestement l'Influence.

François de La Noue : un chapitre dans ses Discours politiques et militaires (f587). C*est le cinquième chapitre, intitulé : De la bonne nourriture et institution qu'il est nécessaire de donner aux jeunes gentilshommes françois,

|(( cerchons icy... de former non un grammairien ou logicien, mais « un gentilhomme (1) )). Arrière donc les hommes de métier, tous ceux qui ont besoin de gagner leur vie et qui demandent aux lettres des moyens d'existences ; ce n*est pas pour eux que Montaigne va parler.

Aussi bien, jusqu'à présent, c'estdans leur intérêt seul que tous les programmes ont été faits. La méthode d'enseignement qui est partout en vigueur est adaptée à leurs besoins ; eux seuls en tirent profit. La noblesse n'y a rien à voir : on n'a rien fait pour elle. Montaigne est allé au collège, au meilleur collège du temps, le collège de Guyenne, organisé par le célèbre Gouvéa. Il y a fait son cours complet, et cependant quand il en est sorti il n'en a Hen rapporté. « J'avoy achevé mon cours (qu'ils appellent), et à la vérité sans (( aucun fruit que je peusse à présent mettre en compte )) (2w^e collège de Gouvéa n'a rien fait pour le préparer à vivre sa vièyLes. années qu'il y a passées sont'perdues. S'il n'avait pas subi une\ autre direction plus heureuse et qui a contrarié celle du collège, l ses études auraient été nulles; probablement même elles l'auraient/ gâté. Et une bonne partie de la noblesse française, autour de lui,/ répète la même expérience. Dans une certaine mesure elle a pri^ le pli d'aller dans les collèges, mais « quasi toute notre noblesse, || « dit Montaigne, n'en rapporte que la haine des livres » (3).

De fait, encore aux environs de 1580, plus de trente ans après la mort de François I^r, et bien que ses successeurs n'aient pas cessé de manifester leur faveur aux lettres et aux savants, les nobles restent réfractaires à la culture de l'esprit. On s'en plaint constamment dans les écrits du temps. Parmi les principaux reproches que Torquato Tasso adresse à notre pays dans sa Comparaison de la France et de l'Italie (environ 1580), il insiste sur cette ignorance de la noblesse qui lui parait une véritable honte. « Les lettres et les \ (( sciences », dit-il, « délaissées par la noblesse, tombent aux mains ^ « de la plèbe ». Guazzo ne pense pas autrement dans sa Civile conversation (1574) (4). Des Italiens vous semblent des juges trop sévères ? L'opinion des Français n'est pas différente. Droit de

(4) Cf. tradaction Chappnis (1579), p. 195.

Gaillard, dans sa Méthode de l'histoire (1579) (4), rappelle aux nobles les exemples de César et d'Alexandre pour leur persuader que les lettres ne font pas déchoir, et il demandes! « l'exemple de si (( grands royset capitaines ne doit pas faire changer à la noblesse « française ses mœurs gothiques de haïr les lettres et les lettrez, (( comme si les livres et les armes estoient choses incompatibles u. Gentillet parle de même dans son Anti-Machiavel (1576) (5). Au nom de Duplessis-Mornay, La Croix du Mairie dans sa Bibliothèque françoise (1584), s'étonne qu'un seigneur de si bonne maison ait eu (( les lettres en aussi grande recommandation », visiblement on n'y est pas habitué. Mais surtout c'est le témoignage de La Noue dans ses Discours politiques (1587) qu'il nous faut entendre.

Dans le chapitre qu'il consacre à l'institution de la noblesse, il déclare que l'ancienne noblesse française, qui faisait la gloire du pays et sa principale parure, est maintenant a abastardie )) et en pleine décadence. « Si on veut cercher, dit-il, les causes qui ont « engendré tant d'imperfections en ce corps universel, on trouvera « que l'une des plus notables est le peu de soin qu'on a eu de bien (( faire instituer les jeunes enfans aux choses honnestes... Si les « pères allèguent pour leurs excuses, qu'ils se sont réglez en ceci « selon la coutume, ils ne seroient pas justifiez : veu qu'en chose (( si nécessaire il se faut conduire suyvant les instructions des u sages, qui ont eu ce poincten si grande recommandation ». Et après cette critique générale,\l nous fait le tableau de l'ignorance des nobles de son temps/*" Les pères n'ont aucun souci de l'instruction de leurs enfants, a Certes, ce sont gens qu'il (( faut envoyer à l'école des animaux, à fin d'aprendre à leur « exemple, d'avoir plus de soin de ce qu'ils ont engendré ... Il y a « plusieurs pqres qui pensent que pour avoir engendré des enfans, « elles avoir nourris, ce soient là les principales obligations... 'f Plusieurs pères défaillent en ceci, par l'ignorance qui est en (( eux, se contentans seulement détenir leurs enfans à leur maice son, & les vestir, & faire boire & manger tout leur saoul, comme « s'il n^e Jalûit-FegacderjuIâlL corps... Autres y a qui ont le cœur « possédé d'une si extrême avarice, que tant s'en faut qu'ils vou-

(4) Ch.15, p. «31.

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