Th. Coconnier, l'Ame
gation humaine , la pensée a pour condition un travail physiologique dont le cerveau est le siège, et s'il y a une âme — ce que la philosophie peut médire, mais ce que le savant ne sait pas — cette âme dépend de la matière dans son travail comme le musicien dépend de son instrument. Brisez l'instrument, le son se tait. Faussez l'instrument, le son s'altère. Ajoutez des cordes, et le même art se manifestera par de plus beaux chants. Mais si celle comparaison paraît grossière, comme elle Test en feffet, je laisserai là les comparaisons et je dirai ceci : Matérialistes, vous égarez l'esprit public en posant à ses yeux une question et en répondant subrepticement à une autre. De quoi s'agit-il entre nous ? De savoir si la pensée est une fonction de la matière, afin de savoir par là si l'âme elle-même est matière, ou pour mieux dire, si rame vraiment existe. C'est donc la nature intime de la pensée, qui est en cause; ce ne sont ni ses antécédents, ni ses conséquents, ni ses conditions matérielles.
La pensée est-elle, oui ou non, la perception de l'immatériel? L'immatériel peut-il, oui ou non, être perçu par un organe matériel? Tant que vous n'aurez pas répondu non à la première de ces deux questions et oui à la Seconde — ce que vous ne pouvez pas, parce que ce serait repousser l'évidence, vous n'aurez rien démontré contre nous, et toute votre science, si elle existe, ne suffira pas pour sauver votre honneur de philosophes, ou simplement d'hommes de bon sens.
.1»' ne sais si je me trompe ; mais il me semble que ce qui aide le plus à l'illusion du matérialisme, c'est de disserter sans cesse en face de l'homme objet^et d'oublier en lui le sujet. A force de fixer les yeux sur la matière, on Borl de soi et l'on s'absorbe au point de se négliger soimême : le matérialiste éprouve quelque chose de semblable. L'objet de son étude n'est plus une matière extérieure, c'est son propre cerveau; mais cet objet n'est bujours qu'un objet, et en conclu ant ainsi qu'il le ferait pour une matière quelconque ; en disant : Il n'y a que
cela, il ne voit pas qu'il oublie loul un inonde, el dans C8 monde, lui-même. Pourrait-il donc parler de Vhommé comme d'un objet, si lui-même n'était pas un sujet? S'il n'était pas distinct de sa matière, en tant qu'être pensant^ pourrait-il juger de sa matière? Il y a dans le fait de la pensée qui s'étudie elle-même et qui analyse ses conditions la preuve d'une transcendance qu'il est contradictoire de nier ensuite. Comment comprendre qu'un phénomène matériel juge les autres et se juge soi-même ? Comment comprendre que je dise : Moi, si le moi n'est tout entier qu'objet? En disant : Moi, je pose l'être pensant avec sa transcendance, et je ne puis nier celle-ci qu'en me niant, moi, et en cherchant, vainement, d'ailleurs, à retirer l'affirmation que contient en soi ma négation elle-même. Le matérialiste qui pense, s'il se regarde penser, sait très bien qu'il saisit là, au centre, quelque chose de distinct du mouvement de molécules que sa science analyse, tout comme celui qui écrit : L'homme n'est pas libre, sait très bien qu'il est libre d'écrire cela. Ce n'est que par un tour de passe-passe habilement déguisé qu'on peut ainsi abriter le sujet der-f rière l'objet, et maintenir que l'homme n'est que matière, alors qu'en s'exprimanl ainsi, on se pose d'emblée auff dessus de toute matière.
Mais si l'organe de la pensée, c'est-à-dire l'âme intellectuelle, est nécessairement d'ordre immatériel; si, au lieu d'être une fonction de la matière, elle brille audessus d'elle « comme la flamme sur son flambeau », nous avons le droit de conclure que l'origine de l'Ame humaine n'est pas la même que celle de la matière qu'elle habite.
Qu'est-ce qui peut nous renseigner, en effet, sur l'origine d'un être? C'est sa nature. Telle cause, tel effet; mais aussi, tel effet, telle cause. Car, quel rapport y a-t-il entre un effet et l'activité qui le produit, sinon le rapport du terme d'un mouvement à ce mouvement lui-même? Or, la nature du terme indique la nature dumouvemenl, comme la nature du mouvement indique ce qu'en sera le terme. S'il s'agit d'un mouvement de translation, le
terme, c'est une certaine position dans l'espace. S'il s'agil du mouvement d'accroissement, le terme, c'est une certaine dimension de l'objet. S'il s'agit du mouvement de génération, le terme, c'est l'être même qu'il s'agit de produire. Et de même que toute génération ne peut pas aboutir à tout être, de même tout être ne peut pas venir de toute génération. Il faut qu'il y ait proportion entre l'un et l'autre. Or nous disons que l'àme est une nature Immatérielle ; elle ne peut donc pas être le fruit d'une Opération matérielle. Elle ne peut donc pas être le fait d'un agent matériel. C'est un esprit, nécessairement, qui en sera la source.
Et qu'on ne dise pas avec certains philosophes que nous faisons sortir la pensée de la pensée comme les anciens Grecs faisaient sortir toutes les eaux du jfleuve Océan, ou comme les Perses faisaient sortir toutes les montagnes du mont Abbordy. Nous ne versons pas dans ce ridicule. Nous savons fort bien qu'une maison ne se fait ias avec des maisons, comme le disait Aristote, et que e même ne vient pas toujours du même, mais quelquefois de l'opposé. Nous savons cela. Mais aussi ne disonsnous pas que la pensée humaine vient d'une autre pensée par ce motif que le même doit venir du même; nous invoquons un principe tout autre; à savoir ce principe que tout effet doit avoir sa cause suffisante, et que cette cause n'est suffisante que si elle est de même ordre ou d'ordre supérieur à son effet. Car affirmer que li' parfait procède de l'imparfait comme de sa cause, c'est dire en d'autres termes que l'être procède du néant. Or, la pensée, ajoutons-nous, est d'un ordre supérieur à la mal ière : elle ne peut donc pas en venir, et il faut la rattacher à quelque chose d'égal ou de supérieur à elle en valeur et en perfection.
Voilà ce que nous disons, et ce n'est, après tout, qu'un îppel au bon sens, comme ce verset du Psaume : Qui )lantavit aurem, non audiet? aut qui finxit oculum non onsiderat ? Celui qui a planté l'oreille n'entendrait-il >as, et celui qui a formé l'œil ne verrait-il pas?
174 LES SOURCES DE LA CROYAHCE EN Dl
Vais il va plus; ce n'esl pas d'une égalité ni môme d'une supériorité quelconque cj^u'il peut être question entre l'agent d'où procède l'âme humaine et l'effet que c l agent doit produire. Que s'agit-il do mettre au jour? lue substance immatérielle. Or, n'avons-nous pas dit qu'une substance immatérielle ne peut être te terme que d'une opération également immatérielle? Qu'est-ce, par ailleurs, qu'une opération immatérielle qui aboutit ainsi à une substance, sinon une opération qui, n'ayant pour théâtre aucune matière, ne présupposant aucun sujet et son action, doit être proprement et nécessairement créatrice ?
Nous serions donc amenés, d'emblée, de par l'analyse ■ même de la pensée, de la faculté qui la peut produire, de l'essence qui jouit de cette faculté, du genre d'action qui peut aboutir à cette essence, nous serions amenés, dis-je, au Créateur en personne, à Dieu?
C'est en effet le cas.
Mais avant d'y insister, je tiens à instituer une contre- j épreuve; j'entends celle que doit fournir l'analyse de ce qui se passe chez l'animal, dont on prétend unir la cause à celle de l'homme. Signaler l'abîme qui sépare l'homme de la bête, au point de vue de la faculté de connaître, sera illustrer le cas du premier, mettre ce cas en vii lumière, et affermir ainsi nos résultats, en nous pernw tant de conclure.
Pour voir co qu'il en est de l'assimilation si flatteuse que Ton veut faire de nous avec les animaux, il faut •eler ce que nous disions pour démontrer que l'âme humaine est immatérielle.
Nous disions : une faculté se juge par son opération, et u lie opération se juge par son objet. Or, l'objet de la pensée, c'est l'immatériel; donc l'acte de la pensée est immatériel ; donc la faculté qui pense est immatérielle. Cela étant, si quelqu'un vient maintenant nous dire : Les animaux pensent comme nous; les animaux raisonnent comme nous ; toute la différence est une différence de degré, qu'en devons-nous conclure? C'est que les bêtes ont une âme immatérielle. Platon l'a cru. On le lui a reproché vertement ; mais cela ne valait-il pas mieux que de dire avec les matérialistes : La pensée est une fonction du cerveau?
Si les bêtes raisonnent véritablement; si les botes sont
à proprement parler intelligentes, il faut qu'elles aient
une âme comme nous; une âme obscure, une âme enga-
ilus que la nôtre dans la matière ; mais malgré tout
immatérielle en soi comme la nôtre. Et, poursuivant les
îquences de cette affirmation, nous devrions dire de
l'âme des bêtes ce que nous avons dit de la nôtre : Elle
•i nrait procéder d'une évolution matérielle ; il faut
rvention du Créateur.
Or. en pense bien que ce n'est point lace que nos adver-
3 M dirent.
Dans leur pensée, ils supposent acquis que la bête n'a
point d'âme; ils escomptent en cela nos propres convic-
ï, (,t s'ils cherchent à assimiler l'une à l'autre la
ire animale et la nature humaine, ce n'est pas pour
la première; c'est pour ravaler la seconde à son
ûveau.
C'est. à l'usage de ce temps. la préoccupation dénoncée par Le Psaume : « L'Homme étant on honneur ne l'a point compris; il s'est assimilé aux animaux sans raison, et il s'est fait leur semblable. »
Entrons toutefois dans la pensée des matérialistes, et voyons ce qu'il en est des facultés intellectuelles des animaux.
Les animaux pensent-ils? Les animaux raisonnent-ilsl Peut-on dire que leur cas soit le même que le nôtre, sauf le degré? 11 y aurait ici des discussions interminables à instituer, des faits nombreux à discuter, depuis la fourmi et le castor jusqu'au chien savant et à l'éléphant constructeur. Je ne suivrai pas ces détours; mais je soumettrai cependant à ce sujet quelques réflexions au lecteur.
Chacun a pu remarquer avec quelle facilité — j'allais dire avec quelle légèreté — on attribue aux bêtes 1 idées et les sentiments humains. Or, je remarquerai ton d'abord que les faits invoqués sont très souvent sujets à caution. Les savants n'ignorent pas que rien n'est rare comme une observation bien faite. Lorsqu'il est arriv à des savants d'instituer ce que l'on appelle une enquêtej c^est-à-dire d'appeler le public à collaborer à la science <n lui fournissant des faits, il est arrivé régulièrement qu'il fallait jeter par-dessus bord une proportion énorme Je ces faits, manifestement controuvés, mal obseï mal appuyés, où l'imagination avait plus de part que le regard tranquille et désintéressé des observateurs. La cause de ce phénomène est au fond honorable pour l'esprit humain; car elle réside dans ce besoin inné que nous -avons de trouver tout de suite une explication des choses.
On est frappé par une apparence; une combinaison se présente à l'esprit, et, vite, inconsciemment ou non, "ii donne le coup de pouce, et l'on échafaude une liiïtmr<' qui n'a que fort peu de points communs avec la réalité.
C'est ainsi qu'on a recueilli et colporté une foule d'aneclotes très flatteuses pour les animaux, mais dont je me iéfîe beaucoup. Il y a des gens qui voient toujours des choses extraordinaires, et Ton peut observer que, par un hasard étrange, ce sont les mêmes qui ont beaucoup l'imagination.
Mais supposons que Ton soit devant une observation bien faite — grâce à Dieu, le cas se présente encore, — il y aura quand même une très grave cause d'erreur à éviter : c'est ce que les philosophes appellent anthropomorphisme, c'est-à-dire, ici, la tendance à prêter aux animaux, toutes les fois qu'ils agissent comme nous, des sentiments et <les desseins semblables aux nôtres. C'est làuneillusion très facile ; mais c'est une illusion. Un même fait peut procéder de plusieurs causes très différentes entre elles ; une même action peut manifester des idées ou des sentiments très divers. Un employé arrive toujours ponctuellement à son bureau : c'est de l'exactitude. Un somnambule se levé toutesles nuits à la même heure pour monter sur tes toits : c'est du mécanisme tout pur.
Or, certains observateurs n'ont pas suffisamment noté ■elle distinction, dans le sujet qui nous occupe. Quand, >ar exemple, Darwin prétend découvrir une idée générale ;hez un singe parce que, ayant une fois réussi à soulever e couvercle d'un coffre avec un bâton, ce singe se servait insuite du même procédé en des occurrences semblables, 1 me semble que le grand naturaliste se montre là un
Issez mauvais philosophe. Pourquoi faire appel, ici, à intelligence? Le fait s'explique très naturellement par ne -impie combinaison d'images, associées dans le souenir. Quand vous frappez un animal régulièrement à ropos du même fait, vous l'habituez à s'en abstenir; lais pourquoi? l'animal a-t-il pour autant l'idée du bien t du mal, ou l'idée de correction, ou l'idée d'une volonlé e votre part? Non ; mais l'animal a associé, dans sa senbilité, l'impression du bâton et le souvenir de certains .et il en est résulté que ces actes sont devenus pour ii redoutables au même titre que les coups de bâton
eux-mêmes. Or, comme ces derniers lui sont directement nuisibles; comme rinstincl de sa conservation lui enseignée les fuir, sans qu'il soit besoin pour cela du moindre raisonnement, les actes qui incarnent aux yeux de l'animal la punition corporelle vont bénéficier n rement de son instinct; il les évitera, sans qu'il soit besoin davantage de l'aire appel au raisonnement.
Or, dans le cas de Darwin, il en est absolument de ie. L'image du bâton dont se servait le singe el celle j de l'obstacle vaincu se sont associées, et il est tout naturel que d'autres cas similairesen profitent. Il y a impression; il y a souvenir ; il y a combinaison d'impressions el de j souvenirs; mais la pensée n'est nulle part requise; rien j n'oblige le moins du monde à supposer que le singe eaJ question avait réellement abstrait, ainsi qu'un homme j eût pu le faire, l'idée générale de la puissance du levier Or, c'est dans ce cas seulement, qu'on le remarque bien, | qu'on aurait le droit de parler d'intelligence propre! dite et de pensée.
Appliquez cette remarque à toutes les histoires bêtes qui cornent le monde, presque toujours vous verrez rentrer dans la règle. Elles prouvent Yinslinct elles l'illustrent; elles ne prouvent pas la raison.
Enfin — et cette remarque est toutà fait importante — quand nous observons dans les actes de l'animal un( succession en apparence rationnelle; des actes qui blent procéder l'un de l'autre par voie de déduction^ par conséquent de raisonnement, ne nous hâtons p; conclure que l'animal fait intervenir véritablement de principes. Il y a une autre solution qui rend compte trè facilement de ce phénomène.
11 y a une loi qui gouverne l'ensemble des actes de l'a nimal : c'est l'instinct de conservation. L'instinct de cou servation est à la base de tous les autres, ainsi que non pouvons le constater en nous-mêmes. Toutes les activiti animales, tous les désirs, tous les appétits et toutes li répulsions qui constituent la complexité apparente de vie sont sous la dépendance de cet instinct premier, eti
font pour ainsi dire que le manifester. Cela étant, il n'est pas étonnant qu'il y ait, entre ces manifestations diverses d'une tendance une en elle-même, une suite, un lien, une logique très réelle. Seulement, cette logique est dans les faits considérés en eux-mêmes ; elle D'est point dans fesprit de l'animal ; c'est en tout cas fort gratuitement Eue vous la lui attribuerez, et je suis tout aussi fondé à jire qu'il y a simplement, ici, succession d'appétits, chacun de ces appétits provoquant les actes qui lui correspondent. Seulement, ajouterai-je, l'instinct de conservation qui gouverne tout l'être établissant un lien entre ses divers appétits, il s'ensuit qu'il y a aussi un lien entre les actes, et cela n'a rien à voir avec 1 intelligence, si ce tfest avec la nôtre, qui observe et qui juge cette logique interne des événements, que l'animal ne connaît pas.
Exemple. Un chien rencontre un ruisseausur sa route; il a soif : il se jette à l'eau. Je suppose qu'on n'aura pas de peine à admettre qu'il n'a nul besoin pour cela d'intelligence. Mais au sortir de l'eau, voilà le chien qui se met à courir et à sauter : allez-vous en conclure qu'il a des principes d'hygiène et qu'il veut faire sa réaction? 11 la jfa.it cependant, et l'acte qu'il accomplit a bel et bien ce caractère; seulement il n'eu sait rien, et s'il peut suivre îinsi dans ses actes une logique qu'il ignore, c'est que ;ette logique se traduit pour lui, a chaque étape, en sensations particulières dont l'instinct de conservation qui e gouverne lui fait accueillir la leçon, sans qu'à aucun cette leçon soit comprise. Au sortir de l'eau, tout à 'heure, votre chien a eu froid : c'était un avertissement nature ; il ignore ce que c'est que nature, ce que 'esl qu'avertissement, ce que c'est même que froid; mais e froid dont il n'a point Vidée, il en a le sentiment, et ela suffit pour qu'il le secoue sur la route. D'ailleurs, s'agit-ilmême d'un être humain, les choses raienl forl souvenl de la même manière. Croit-on ne nos actes, ou même la plupart, soient gouvernés par intelligence? !i s'en faut de beaucoup; une grande pare ne relève que de l'instinct, et la meilleure façon de
i80 LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
nous rendre compte de ce qui se passe chez l'an i mal, ce serait encore de nous observer nous-mêmes.
On connaît, sans nul doute, l'impertinente question que se posaient, avec une gravité toute philosophique, certains docteurs du moyen âge. Ils se demandaient h les femmes ont une àme raisonnable! C'est peu flatteur, et je permets volontiers à mes lectrices, si j'en ai, de s'atl tri Imer une intelligence supérieure à celle des philosophes qui se demandaient cela; mais je retiens de cette pasl quinade ceci, c'est qu'il y a lieu de distinguer en nous, même dans les actes d'apparence raisonnable, ce qui procède de la sensibilité, de l'imagination, de l'hérédité, de l'habitude purement matérielle, de l'automatisme purement instinctif, et ce qui procède vraiment et propre! ment de la raison.
Or, si vous examinez, à la lumière de ces simples remarques, la plupart des faits que l'on cite en faveur des bêtes avec tant de complaisance, vous verrez qu'ils ne concluent pas comme on le prétend, et que, s'il peut bien se rencontrer quelques cas difficiles, d'une façon générale, il est impossible d'affirmer sérieusement que es animaux ont des principes ; qu'ils agissent par raisonnement, ce qui serait nécessaire, encore une fois, pour dire qu'ils sont vraiment et proprement intelligents.
Mais je vais plus loin. Non seulement on ne peut pas affirmer cela ; mais on doit affirmer le contraire. Non lseulement les animaux ne prouvent pas qu'ils pensent mais ils prouvent qu'ils ne pensent pas.
Et je le démontre.
Qu'est-ce que penser? Il faut toujours en revenir au^ définitions, car c'est faute d'y revenir que la plupart d< discussions s'embrouillent. — Nous avons dit : Penser c'est concevoir l'immatériel, l'universel, l'abstrait. 0: c'est une conséquence nécessaire, puisqu'il s'agit ici d'il vivant et d'une faculté vitale, que cet être qui pens
arrive à combiner les notions abstraites qu'il possède, à les coordonner, à les grouper, c'est-à-dire à former des jugements, à formuler des principes. C'est ce que nous disions à l'instant : L'être qui pense est un être capable de former des jugements.
Or, cette faculté de former des jugements, et de formuler des principes, c'est le germe de la science ; car la science n'est pas autre chose qu'une collection de jugements enchaînés, relatifs à un môme objet. Et de même que la plante est contenue tout entière dans son germe, et que, le milieu extérieur s'y prêtant, elle se développe par elle-même, nécessairement: ainsi, chez un être capable d'émettre des jugements et de dégager des principes, la science, à un degré ou à un autre, doit nécessairement germer. Donc, nouvelle conséquence : l'être qui pense, pour peu que les circonstances s'y prêtent et que le temps lui en soit laissé, doit être en possession du savoir.
D'autre part, le savoir, la science, c'est le chemin du progrès. L'être qui sait doit progresser par la force des choies. Son esprit réagissant sur les phénomènes qu'il rencontre, sur les êtres qui se présentent à lui, sur les résultats de ses propres actions, il doit se former de tout cela une expérience acquise, et, de jour en jour, d'heure en heure, on en verra les fruits. Donc, troisième consé- |uence, l'être qui saitest un èlrv- progressif .11 me semble me personne ne peut songer à s'inscrire en faux contre :es iléductions. Enfin, l'être qui pense, l'être qui sait, l'être qui proresse, s'il vit avec cela dans la société d'êtres semblables ;i lui et en qui se passent les mêmes phénomènes, ie peut manquer d'être amené à établir des rapports otreson intelligence et des intelligences similaires vivant e la même vie. En (Hat de leur être utile et d'en tirer our soi-même une utilité, il doit cherchera provoquer échange et à le développer toujours plus; c'est-à-dire u'il doil inventer la parole, el non seulement l'inventer, iais la perfectionner, en vertu du même principe qui amène à perfectionner son savoir.
Voilà donc foute une série de conséquences qui découlent nécessairement de cette proposition: ['animal pense] L 'animal pense? donc il abstrait, donc il conçoit l'uni! versel, ce qui est la définition même de la pensée.
Il conçoit l'universel? donc il formule des principes^ donc il a la clé du savoir, et, avec toutes ces choses, il doit se créer un langage, afin de communiquer ses idées à ses semblables, et de leur faire part de son progrès.
Trouvons-nous tout cela chez l'animal? Nous le trouvons chez l'homme même le plus dépourvu, à moins qu'il ne soit malade; mais le trouvons-nous chez l'animal? Il me semble que, selon la formule consacrée, poser la question c'est la résoudre.
Je sais qu'on subtilise là-de<=sus; qu'on va chercher dans des régions lointaines des êtres humains qui ne sont pas loin, nous dit-on, d'être dans le même cas;1 qui ont à peine une langue, et qui ont fort peu de progrès. Mais à peine, et fort peu, c'est pourtant quelque chose; c'est assez pour prouver que la faculté est là. E ce qui montre bien que la seule indolence et l'abrutissement volontaire sont cause de cette stagnation, c'est que ces sauvages, placés dans des conditions favorables et stimulés par le contact des civilisés, se civilisent, apprennent nos langues, ei participent à nos progrès. Il serait donc parfaitement ridicule de vouloir assimilei des hommes à des bêtes brutes autrement que par métaphore. Gardons cette métaphore charmante, je le veui bien; mais sachons quelle en est la valeur, et ne nou: laissons pas emporter jusqu'à ravaler au niveau de 1: bête une personne humaine quelle qu'elle soit.
Je sais encore que des naturalistes patients, très p<i tients, et peut-être, à force de patience, hypnotisés quelqu peu et comme hallucinés parleur objet, des naturalis dis-je, après être restés des heures, des jours, des mo et quelquefois des années dans la société des bêtes, soi revenus au milieu des hommes avec une collection < petits faits très intéressants, très pittoresques, très am
amis; mais j'ai beau faire, je n'arrive pas, môme en y •egardant bien, à voir dans ces menus propos des natualistes, ou dans les récits des dompteurs ou dresseurs •n tout genre, des marques réelles d'intelligence. Je vois lira des combinaisons; mais je ne vois pas de principes. )r, je viens de noter la différence entre l'un et l'autre, ■t de dire comment les uns requièrent l'intelligence et çsautres non, les combinaisons étant possibles avec des mages, et les principes requérant nécessairement des iées.
Je vois bien encore que les bètes agissent ; mais je ne rois pas qu'elles progressent. Il y a bien un certain prône- dans leur instinct; mais ce n'est pas un progrès wrsonnel, si Ton veut me passer cette manière de dire, ît ce n*est pas davantage un progrès de tradition, tel me nous le constatons chez les hommes : c'est un progrès de nature. 11 est bien clair que si les natures aninales évoluent, leurs facultés doivent évoluer d'une açon parallèle, et leurs actions varier d'autant; mais :e progrès ne vient pas de science, et il ne prouve rien )our noire objet.
Je vois aussi que les bêtes échangent des impressions; nais je ne vois pas qu'elles échangent des idées. L'oiseau [ni chante appelle ses amours, dit-on ; le paon qui fait a roue veut se faire admirer : je ne refuse pas de le mue; mais il n'y a pas en tout cela trace d'idées; ce ont des impressions, des passions, des tendances où la ibilité est maîtresse.
.le vois qu'on dresse les bêtes; mais je n'ai jamais trouvé une qui les instruisit. Ce n'est pas du tout la môme
LOSe. Dresser, c'est utiliser pour son compte la mémoire
la sensibilité de la bête; ce n'est pas lui apprendre à
en servir.
Enfin, si j'observe, comme c'est évident, de l'intelli-
QCe dans le travail des bêles, dans l'abeille qui cons- •uit sa ruche ou 1 araignée qui suspend son piège léger,
• me dis qu'il y a de l'intelligence aussi dans les plantes; il v en a dans le minéral qui cristallise avec tant d'art,
je n'attribue pas celle intelligence à l'animal incons-
i<Sï LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
cienl el morne; je l'attribue à la nature, ce qui veut dire
an Créa leur.
Voici ce qu'écrivait, poussé par l'évidence, un auteur qui ne prenait pas la plume pour les besoins de notre cause, puisqu'il cherchai! à découvrir dans la bêle « le commencement du génie de Newton». — « Les animaux, écrivait-il, accomplissent leur œuvre sans pouvoir rien changer à ce que leurs ancêtres ont fait depuis des milliers de générations. Qui a vu un hanneton en a vu un mille, ou un million, ou un milliard ; nul d'entre eux n'a une dose d'intelligence suffisante pour changer quoi que ce soit au plan qui lui a été tracé d'avance. » — « Nou| n'hésitons pas à dire, écrivait-il encore, que la part de l'intelligence dans l'instinct est tout à fait nulle, connue elle est nulle dans Fade réflexe. Si, par intelligence, on entend mémoire et conscience, certes, il y a, dans les actes instinctifs, un certain degré de mémoire et un certain (\(uj;ré de conscience ; mais le mot intelligence suppose autre chose; il indique, au moins en partie, la connaissance du but qu'il s'agit d'atteindre. C'est là la définition môme de l'intelligence. Enfin, l'observation quotidienne nous apprend que l'intelligence et l'instinct sont en que que sorte contradictoires. A mesure que l'intelligence s'accroît, l'instinct diminue. De fait, l'instinct suppose l'inintelligence, de même que l'intelligence suppose l'absence d'instinct (1).
Nous n'en demandons pas tant. Charles Richet nous dit que l'instinct et l'intelligence sont contradictoires : nous affirmons simplement qu'ils sont différents; qu'une analyse attentive de l'un et de l'autre ne permet pas di les confondre, et qu'il faut une bonne volonté étonnante ou pour mieux dire une mauvaise volonté notoire poui refuser à l'homme une faculté spéciale, nettemenl dis tinetc de toutes les facultés animales. Cette faculté, c'es l'intelligence proprement dite.
Or l'intelligence, ainsi que nous l'avons montré, es une puissance dégagée de la matière ; elle en dépens
(1) Charles Richet, Essai de psychologie générale.
dans ses préparations et ses conséquences, mais non pas en elle-même : d'où il suit — et c'est à cette conséquence que nous devons revenir après cette discussion trop brève — que l'intelligence, en nous, nepeutpasêtre l'aboutissant d'une évolution purement matérielle. Elle est l'ouvrage direct du Créateur, lequel se trouve ainsi démontré par ce petit univers qu'est l'homme, aussi certainement, quoique moins évidemment, que par le grand univers qui déploie ses richesses dans l'immensité.
Enfin, dernière remarque que le lecteur a dû faire déjà en lui-même, ce que nous disons de l'âme humaine en général est vrai en particulier de chacune des âmes. De même que Yévolution, parce quelle ne met en œuvre que la matière, n'a pu produire la première des âmes ; de même la génération, à elle seule, ne pourrait produire chacune des autres. Ce n'est pas l'esprit qui engendre, c'est la chair. Or nous sommes esprit. Il faut donc que Dieu soit là, premier esprit auquel s'allume le nôtre
Comme un flambeau s'allume au toucher d'un flambeau.
Non pas, je le redis aussi, que chaque génération humaine soit un miracle ! ce n'est pas un miracle, puisque c'est la loi. Mais la loi, ici, suppose l'intervention de Mise première. Au moment où ce germe informe qui sera une créature humaine est parvenu, par des trans- "ii nations successives, et combien mystérieuses ! jusqu'au degré de développement qui constitue l'essentiel de 'organisation humaine, Dieu, présent à toutes choses; )icu qui est comme mêlé à ses ouvrages, ainsi que parle saint Augustin, actionne au-dedans cette matière qui ne vivait jusque-là que d'une vie d'emprunt, celle que lui communiquait l'organisme générateur, et il y fait éclore une à nie, laquelle reprend pour son compte la direction !»' la nouvelle vie.
C'est donc la gloire de l'être humain que chez lui •harpie individu ail. ainsi que nous le disions, une valeur jpèce. Chaque individu est ici un ouvrage nouveau,
ainsi que l'apparition de l'espèce sur la terre fut un ouvrage nouveau dans le monde.
Ace point de vue encore, nous pouvons dire, d'une façon toujours plus spéciale, que non seulement Y homme! mais chaque homme est un petit univers, et qu'en raison de son âme immatérielle et immortelle, il prouve Dieu, tout aussi bien que le grand univers.