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CHAPITRE IV

Les hommes ont cru en Dieu parce qu'il fallait expl quer le monde, et que le monde ne s'explique d'ur façon suffisante, capable de satisfaire un esprit droit < attentif, que par la notion de Dieu.

Mais il faut faire un pas de plus. Au milieu de cet un vers, pour si intéressant qu"il soit à nos regards, ei qu' stimule et qu'il retienne nos plus nobles curiosités, il a un être qui nous intéresse plus que lui-même, et a Hijr! duquel nos questions se font plus anxieuses et pli -an!es : l'homme.

Il ne s'agit plus ici de curiosité : c'est la vie elle-mêrc qui attend, et qui exige impérieusement une réponse. I problème de l'univers peut paraître à la rigueur un occupation de philosophe : le problème de l'homme ej une nécessité de vie. Si le premier s'adresse aux àme d'élite, aux âmes de loisir, qui peuvent spéculer et déroi 1er des formules savantes, le second s'impose à toi homme venant en ce monde, quelque distrait ou indij férent qu'il soit.

D'autre part, il y a en nous ce sentiment que la vie d l'homme constitue vraiment un problème à part, un pro blême qui appelle une solution spéciale, originale, et no pas seulement le bénéfice d'une solution d'ensemble qi

consisterait à traiter l'homme comme une partie quelconque de l'univers.

Nous sentons que nous sommes supérieurs à la nature; nous constatons en nous des facultés, des sentiments qui ne nous permettent pas de nous y tromper. Chacun de nous constitue à lui seul une espèce, si je puis ainsi dire ; chacun de nous est un univers à lui seul, un microcosme.

Or, de cet univers comme de l'autre, antérieurement à ses réflexions, l'homme ignore tout : son origine, sa loi, sa fin. Comment s'explique sa venue au monde? Que doit-il faire; sur quoi peut-il compter? Enfin, que devientil au delà de la vie, et qui le recueille ?

Trois problèmes formidables, et trois problèmes — je me propose de le démontrer — qui ne se résolvent pas sans Dieu.

Et d'abord, d'où venons-nous? C'est la première question qui sollicite nos recherches.

S'il ne s'agissait que de notre corps, et si on ne le considérait qu'au point de vue extérieur, au point de vue plastique, il ne semblerait pas plus difficile à expliquer qu'autre chose, et il ne tendrait point, par conséquent, i éveiller en nous plus qu'autre chose l'idée d'une cause ranscendante. Le moindre statuaire qui lit la Bible se :roit capable de réaliser le premier acte de la création tomme : dresser la statue de glaise rouge sur le lettre d'Eden.

Mais déjà ce foyer de vie qui se cache sous l'apparence jsière et sous cette inerte enveloppe; ce souflle, cette irculation étrange de la vie., cette activité silencieuse t fébrile, ce milieu intérieur qui se garde contre les îfluences du dehors; cet èfre qui évolue pour lui seul et iii son œuvre, tissant, combinant, développant, brûlant estes, éliminant ses déchets, progressant lentement îivant une courbe définie toujours la même, puis décli-

nant peu à peu jusqu'à l'heure dernière, comme la mer qui se gonfle sous l'attraction d'un astre et puis s'apaise, dans une tranquillité de mort : déjà ces phénomènes de notre vie purement végétative qui nous sont communs cependant avec l'animal et la plante provoquent de tels étonnements qu'ils ont conduit parfois, par l'excès même de l'admiration, à des aberrations étranges. Les Egyptiens adoraient tout ce qui vit, jusqu'aux oignons de leurs jardins. Et qu'on ne se hâte pas trop de sourire : les Egyptiens étaient d'habiles gens, des penseurs profonds et des observateurs de premier ordre.

Mais si maintenant, au-dessus de la vie végétative qui est en nous, vous constatez le sentiment, qui fait vibrer tout l'être humain comme sous une touche surnaturelle; cet œil de la matière qui éclôt dans la connaissance sensible; ce cœur du globe qui s'éveille et palpite en nous; cet éclair de l'esprit qui jaillit et qui nous porte sur son aile de lumière jusqu'au sommetdumonde pour en juger le cours, vous verrez qu'il y a là un tout autre problème. Il ne s'agit plus ici de pétrir de l'argile et de dessiner des contours : un art profond jusqu'à l'infini du mystère intervient; une puissance subtile autant que sûre d'ellemême est de rigueur. Où la trouver? Quels doigts de fée enfilent les molécules et accrochent les mailles des cellules vivantes pour tisser nos corps? Quel chef d'orchestre bat la mesure et fournit le thème de ces concerts intérieurs que l'âme se chante par le fait delà connaissance et de l'amour, et qu'elle répand au dehors par la parole, et qu'elle exalte et multiplie quand elle anime de son souffle une assemblée, quelquefois tout un peuple?

Et puisque cet art ineffable qui opère en nous, cetti fée, ce génie, cette puissance mystérieuse s'ignore soimême et vit en nous sans rien tenir de nous, sous quelk influence et par quel ordre s'est inauguré ce travail?

On n'échappe pas à cette question-là; quelque bor matérialiste que l'on puisse être, il faut bien qu'elle si pose quelque jour. A qui n'arrive-t-il point, en regardan un vivant, de se sentir obsédé par cette question, et d'en tendre au fond de soi-même cette anxieuse interrogatioi

que tant de mystères contraignent à monter en nous : La cause? la cause?

Chacun connaît ces heures de réflexion étrange, de rêve tout éveillé où la pensée recueillie en elle-même et comme renouvelée voit toutes choses d'un regard nouveau, comme si elle était déshabituée et comme exilée de ses impressions familières. A ces heures-là, ne nous arrive-t-il pas à tous de demeurer stupéfaits en contemplant ce spectacle étrange de la vie? Ce front qui pense; ces yeux qui jettent des rayons ou qui circulent vaguement, comme une eau calme; ces lèvres délicatement reposées, ou vibrantes, pétrissant la parole comme un pain, pour la nourriture des esprits : tout cela n'est-il pas un mystère? N'est-ce pas accablant à penser, cette richesse des manifestations de la vie, perçant la grossière enveloppe mmaine?

Pareilles aux astres qui ont jailli dans la nuit de l'espace ; pareilles aux plantes et aux fleurs brillantes qui 'élaborent dans le sein de la terre obscure et en apparence inerte, pour s'épanouir en gerbes, ainsi les manifestations de la vie jaillissent perpétuellement de la vile natière. Et l'inconscience avec laquelle tout cela bruit n nous, et cette subtilité, cette variété, ce renouvellenent incessant, ce drame obscur au dedans et ces spleneurs délirantes au dehors : certes! c'est là une des quesions les plus hautes que puissent se poser les hommes.

Dans tous les siècles et dans tous les pays, toutes les iatures réfléchies ont prononcé ce mot : Mystère! 11 y a m mystère dans la vie, et, pour expliquer ce mystère, d'invoquer? Quelle industrie, et quelle puissance?

Sans doute il y a des sources de vie que nous pouvons tteindre! Chaque vivant est né de son semblable. Il

un père, une mère. Ce mystère sacré de la génération umaine, tant ravalé, tant profané, et dont on ne devrait arlerqu'à genoux, nous donne l'explication immédiate,

Implication prochaine de l'homme. Mais au point de vue i nous sommes, cette explication qu'est-elle donc, si ce est une aggravation du problème ?

Pauvres parents! Pauvre couple inconscient prépf l'œuvre de vie sans en soupçonner le mystère, quellq minée explication vous êtes en face de la vie que vous communiquez !

L'être que nos parents nous donnent, maisc'est <mhmx un mystère de plus! Quoi de plus stupéfiant que celte activité qui, dans un corps humain, fabrique \\n corps semblable; qui d'un seul couple aie pouvoir de faire une humanité; qui, semblable à «n«constructeur à qui il serai donné de disposer, dans un édifice périssable, de quoi \% relever indéfiniment de ses ruines, assurant ainsi à son ouvrage l'immortalité, dépose elle-même dans le corps de l'homme sans cesse défaillant de quoi en produire d'autres jusqu'à l'infini, et rendre l'espèce immortelle ; quoi de plus stupéfiant que cela? — Bien loin qu'on s'en puisse servir pour expliquer le reste, cela même a besoin d'explication plus que le reste! C'est le problème par llence,bien loin que ce soit une solution !

Mais alors?

Alors nous avons la ressource, pour découvrir cette solution, de remonter les générations ; d'expliquer le fils par le père, le père par le grand-père, le grand-père pai l'aïeul, et toujours ainsi, chacun communiquant ce quS a reçu, comme le flambeau que les coureurs des jeus antiques se passaient de main en main, dans le stade I

Nous connaissons ce procédé. Rien de plus naturel f] l'esprit humain que d'écarter ainsi et d'enfoncer dans lf j nuit des temps les problèmes d'origine. Aces question redoutables : Pourquoi l'univers, pourquoi l'homme ? i s'est toujours trouvé des gens pour répondre : 11 en<| toujours été ainsi ! et pour se contenter de la réponse.?,

.Nous savons qu'en penser; nous avons vu à propos d l'univers combien est enfantine cette réponse. Evidem ment elle- ne l'est pas moins au sujet de l'homme.

Que nous importe le nombre des générations ? Qu'il en ait une infinité, cela ne nous empêchera pas de deinan der : D'où viennent-elles? Le nombre est une mesure ( non pas une cause. L'infinité est un attribut du nomhn qui est lui-même un attribut des objets. Or, un atlribi

n'a jamais expliqué sonsujet, nia plus forteraison le sujet le son sujet, son sujet à la deuxième puissance. C'est ont comme si je disais que mon manteau existe parce pi'il esl tout noir. La couleur n'y fait rien, et pasdavanage, pour le monde ou pour les races humaines, leur détendue infinité.

D'ailleurs, il convient de le remarquer, le grand nom-

>re de ceux qui paraissent s'être attachés, dans le passée

i. cette conception, s'en sont servis plutôt comme d'une

chappatoire que comme d'une solution positive. Dans

éloignement des origines humaines complaisamment

xagéré, ils cherchaient une excuse pour ne pas aborder

problème plutôt qu'une base réelle pour sa solution. Ils

usaient comme l'enfant qui a fait une tache à son habit

t qui la cache aussi longtemps que possible, afin depou-

oir dire ensuite à sa mère qui le gronde : Il y a long-

împs !

C'est qu'en effet l'idée de l'infinité des temps et des

'■il rations n'a jamais pu entrer à l'état positif dans

imagination des peuples. Il n'y a que des philosophes

ui l'aient soutenue, et encore sont-ils peu nombreux. Il

a dans cette conception quelque chose qui écrase notre

îpril : mi veut toucher du doigt l'origine des choses ;

idée de commencement est une de celles qui s'imposent

plus à nous, de sorte que cette supposition d'une suc-

sssion sans terme : de fils, de pères, de grands-pères,

aïeuls et ainsi de suite, sans qu'il y ait eu jamais de

emier, celte supposition nous répugne et nous parait

de. Elle ne l'est point, du moins à ce qu'il me sem-

,i: mais ''Ile 1" paraît presque invinciblement. Seuls

lelques logiciens de profession peuvent la comprendre

l'accepter.

Alors? que pouvait-on imaginer? A quoi rattacher l'être u nai ii comme à sa cause suffisante ? ft n'y avait plus qu'une chose : c'était de supposer, "U moins haut dans l'histoire, un phénomène supé- >ur à ceux que nous constatons; une influence plus

4 'éO les sources de la croyance en dieu

haute, une génération plus puissante, capable de fournir une explication plausible de notre vie.

C'est ce que l'on fit, et c'est de là que naquit cette pensée qui fut celle de l'antiquité presque tout entière! de supposer, à l'origine de la race humaine, une race plus haute, la race des dieux, et d'en faire sortir la première soit par une filiation véritable, soit par divers autres moyens, les uns grossiers, les autres plus ou moins ingénieux, la plupart d'ailleurs manifestement allégoriques, et sous lesquels il est difficile de savoir ce qu'on avait voulu mettre. Au fond, peut-être rien du tout : il est fort possible que les poètes qui avaient imaginé ces fables aient voulu simplement souligner et incarner dans une image quelconque la dépendance de l'homme à fégard des dieux.

Quoi qu'il en soit, cette antique solution nous paraît au premier abord assez faible ; car des dieux aussi humains que l'étaient ceux du paganisme — du moins la plupart d'entre eux — n'avaient pas beaucoup moins besoi d'explication que la race dont on les faisait pèr On s'en rendait tellement compte qu'on les faisait p céder les uns des autres, en d'interminables théogonies

Et cependant, gardons-nous de conclure trop vite à uih illusion complète de la part de ces bons ancêtres. Il fau nous souvenir de ce que nous observions déjà , à propo: de Dieu cause du monde : c'est que toutes ces mytholo gies obscures, compliquées, grossières, n'étaient l'enveloppe de la conscience de Dieu dans le monde c'est qu'elles représentaient les tâtonnements de l'espri au sujet de la divinité que proclamait l'instinct; c'es qu'il y avait au fond du cœur humain — j'en ai fourn la preuve — un sentiment qui cherchait à s'exprime par toutes ces croyances, comme la pensée obscure d l'enfant s'exprime par des bégaiements indistincts, ( que ce sentiment, multiple dans ses épanouissement.4 mais unique dans sa racine profonde, n'était autre, i Ton va tout à fait au fond des choses, que le sentimei du vrai Dieu.

De même donc que le sentiment de Dieu cause du îonde prenait forme et s'altérait tout ensemble dans les ivthologies naturalistes, ainsi le sentiment de Dieu ère des hommes s'égarait dans les mythes et les généa- Dgies fantastiques ; mais il n'en demeure pas moins econnaissable au regard attentif. Pour peu que nous ussions le temps d'analyser quelques-uns de ces mythes, [ me serait facile d'en faire ressortir le sens profond. le travail a été fait ; il ne nous intéresse d'ailleurs que 'une façon tout indirecte.

Les philosophes, eux, se divisèrent au sujet de l'huma-

té à peu près exactement comme ils l'avaient fait sur la

iiestion des origines du monde. Tout se tient, en philo-

)hie. Celui qui attribue l'univers au hasard témoigne

in état d'esprit tel qu'il ne faut pas attendre de lui

il attribue à un principe transcendant la créature

nmaine. Et ceux qui se réclament du destin pour expli-

îer la nature et ses combinaisons admirables n'ont pas

ande raison de rapporter l'origine de l'homme à une

.use consciente d'elle-même et intelligente.

Or c'est là ce qu'ont fait un certain nombre de philo-

phes, ainsi que nous l'avons vu. Ce n'est pas flatteur

>ur l'esprit humain; mais c'est ainsi, et la logique ne

'iivait que suivre son cours.

On les vit donc attribuer au hasard, ou au destin, l'ovine de l'homme comme de tout le reste. Il était, l'homî, quant à son corps, une substance plus compliquée e les autres, et que le hasard, ou le destin, avait eu, is doute, un peu plus de peine à produire ; mais c'est il. Quant à son âme, c'était un feu subtil, c'était un iffle, c'était je nesais quoi ;maisune matière, toujours. \ Aristole 3e notait avec étonnement, c'était un axiome dent aux yeux de ces anciens philosophes que tout être un corps; qu'il ne peut donc y avoir entre ce qu'on

i'tl LES SOURCES ME LA CROYANCE EN BIEU

appelle le corps de l'homme et ce qu'on appelle son âme qu'use différence de Étegré. G-ëtart logique.

Heureusement la même logique aboutissait à d'autres résultats dans l'esprit (h^ philosophes classiques.

L'univers leur avait révélé Dieu: cepetituniversqu l'homme — petit, dis-je, par la masse, mais grand et noble parla pensés — le leur révéla plus encore.

Le premier d enrx, Socrttte, avaitmême pris. ainsi

que je l'ai rappelé, la nature humaine comme poin départ presque unique de sa philosophie. J'ai cité un pai sage célèbre de ses entretiens recueillis par Xénophon, et dans lequel il prouve Dieu précisément par l'origine dej l'homme.

Il fallait s'attendre à ce que son grand disciple, Platon, tout en élargissant le point de vue et en s'occupant de p une philosophie de la nature, maintînt toutes se<| conclusions relatives à l'homme. Lui qui a tant exalté k| pensée et la vie n'allait pas leur trouver une essence moin: divine et une cause moins haute qu'au reste de la cré tion visible. Et, de fait, à maintereprise,dans ses ouvrage il décrit les merveilles de l'organisation humaine, et lui révèle l'Ordonnateur. Il croit à l'âme immatérielle immortelle, et elle lui révèle Dieu immatériel et imm< tel. 11 crut m -m*', on le sait, à la perpétuitédela vie se toutes ses formes. Pour lui, lame des bêles ne périsî pas; elle (Hait une émanation de l'âme du monde, coi la nôtre, et, comme la nôtre, elle survivait à son oi ni sine.

C'était une exagération ; mais elle atteste à quel poir ce grand philosophe voyait dans le phénomène de la vi une chose divine, qui ne lui permettait pas de m naître le Créateur.

Après lui, Aristote, en naturaliste qu'il était, sut mieu distinguer les degrés des êtres; mais il n'envitpas nioii dans l'homme la créature la plus capable de révéler Die Il appelait l'intelligence une chose divine; il croyait qi le génie est, à la lettre, une inspiration d'en haut.

Ilsemble,à dire vrai, qu'il ait déduit do la doctrine sur 'éternité du monde l'éternité de la race humaine, de torte que d'après lui il y aurait toujours eu des hommes ;ur la terre; et quand on lui demandait comment il se ail alors que l'histoire n'ait pas conservé le souvenir époques plus lointaines, ou comment il se fait que le >rogrès de la race soit si peu complet, il répondait tran- [uillement que les arts et les sciences se sont maintes 'ois perdus et retrouvés tour à tour. La réponse n'était )as Si sol te; car c'est un fait que l'histoire telle que nous a possédons, même aujourd'hui après tant d'efforts, est oin de remonter jusqu'aux origines réelles de la race nouai ne, et, d'autre part, on a vu maintes fois en effet es arts et les sciences laisser tomber dans l'oubli des emps leurs meilleures conquêtes. Mais il n'en est pas îoins certain qu'Aristote se trompait en attribuant une urée indéfinie, dans le passé, à la race humaine. Seuleîent il faut observer avec soin, à l'honneur de ce philoplie, que son erreur n'était qu'une erreur de fait, absoiment indifférente à notre question actuelle. Je disais >ut à l'heure encore que la perpétuité de notre race fûte reconnue, cela ne dispenserait pas d'en chercher ne explication. Aristote était trop profond philosophe Dur s'y tromper; il le reconnaît très explicitement, et garde bien de tomber à cet égard dans l'erreur grosque n'ont pas su éviter certains de nos contempoins. Tout au contraire, ce déroulement infini des génétions, qu'il supposait, était pour lui un motif de plus proclamer l'Etre infini. Une création éternelle a soin d'une cause éternelle, pensait-il, bien loin qu'elle lisse rendre inutile toute causalité.

Quant aux autres philosophes anciens, procédant plus*

moins de ceux-là, ils ont dit à pou [très les mêmes

Les nuances nous importent pou, tout ce qu'il

ers faut retenir, c'est que l'humanité eu masse — l'hu-

inlté instinctive tout entière, et l'humanité réfléchie

Ila personne de ses plus hauts représentants — a i qu'il fallait une divinité à la base de la vie humaine.

Si nous ouvrons la Bible, nous y trouverons un récit qui a servi de thème à la spéculation de vingt siècles. Attaqué, nié ou commenté respectueusement, ce texte a fourni la matière de toutes les controverses relatives à nos origines. Nous voulons en rappeler les termes, fixer le point de vue chrétien, et nous demander au juste quelle valeur il conserve en face des pensées contemporaines;] quelle attitude il peut prendre en face de la négation.

Si nous nous attardons un peu plus que de coutume sur la pensée religieuse relative à notre problème, c'est que nous avons à ce sujet quelques déclarations àj faire, déclarations qui nous semblent utiles à la pacification des esprits, à la plus grande liberté des âmes. Od nous pardonnera en faveur de ce que Pascal appellerai' V ordre de la charité, ce qui pourrait paraître une digres sion, dans un travail qui vise à n'employer jamais, poui convaincre nos adversaires, qu'une autorité qui nou! €st commune : l'autorité de la raison.

Voici les deux passages de la Genèse où il est questioi de l'origine de l'homme.

« Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, sel notre ressemblance, et qu'il domine sur les jooissons de mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute l terre. — Et Dieu créa V homme à son image ; il les homme et femme. »

On le voit, plusieurs choses sont déjà affirmées dar ce passage. Premièrement, que l'homme procède de Diei •comme toutes les autres créatures. Ensuite qu'il est en spécialement à l'image de Dieu, ce que tous les commet tateurs comprennent du don de l'intelligence fait l'homme. Enfin, et en conséquence de ce don, sa sup riorité et sa domination sur le reste de la nature.

Il n'y a d'ailleurs rien de plus, et, en s'appuyant uniquement sur ce passage, un chrétien ne pourrait rien assurer touchant le procédé que le Créateur aurait adopté pour faire apparaître l'homme sur la terre.

On pourrait dire, par exemple, que la formation de l'homme, du moins quant à son corps, a été confiée aux forces libres de la nature, à l'évolution, ainsi que beaucoup le disent des animaux sans raison et des plantes. On se souvient que nous n'avons pas condamné le moins du monde l'hypothèse de l'évolution. Pourvu qu'on fasse de révolution l'ouvrier de Dieu, nous ne demandons pas mieux que d'y croire, ou en tout cas de laisser dire. Or, lu'est-ce qui peut empêcher d'affirmer que le corps de l'homme procède lui aussi de l'évolution, et, par l'évolution, de Dieu, qui a mis l'évolution en branle etla dirige? Je dis, qu'on le remarquebien, le corps de l'homme; car son àme, étant spirituelle, ne saurait procéder par évofation de la pure matière, ainsi que nous le démontrerons. Mais s'il s'agit de son corps, il semble que le récit biblique s'en désintéresse. Le texte que je viens de transcrire n'en dit rien ; il raconte la création de l'homme comme il raconte la création du soleil et de la lune, et si l'on reste libre, comme chrétien, de croire que le soleil et la lune ont mis des siècles à se former, selon l'hypothèse de la nébuleuse, et qu'ils procèdent de Dieu par l'intermédiaire des forces cosmiques, on ne voit pas bien pourquoi il n'en serait pas de même ici.

Voici cependant un second passage qui complète le premier et qui peut paraître restreindre la liberté dont je parle.

« L'Eternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre. Il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint un être vivant. »

Que faut-il voir, dans ce récit? Une image, ou une réalité matérielle?

On doit remarquer que la seconde partie de la phrase contient nécessairement une part d'allégorie.

« 11 souffla dans ses narines an souffle de vie. »

i 16 LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU

Se représenle-t-on le Créateur soufflant sur une statue en terre glaise, une statue au premier degré, une maquette, et lui communiquant par là même la vie el la pensée? Même une intelligence primitive serait choquée de ce littéralisme. Dieu esl espril ; Dieu n'a pas de i orps! Dieu n"a pas de souffle; et si Ton supposait le Créateui apparaissant sous une forme humaine, et soufflant réelleJ ment, par ce succédané, sur une image de boue destiné! à devenir le corps de l'homme, toujours est-il qu'il n'y au rail aucune proportion entre ce souffle et l'âme humaine! L'âme humaine n'est pas un souffle, une vapeur, ainsi que le croyaient les vieux matérialistes de la Grec. 9 fùl-elle même cela, il ne suffirai! pas encore de souffler sur une statue pour la lui infuser. Mais l'âme est espriB et, par conséquent, le souffle de Dieu, ou plutôt le souille de l'apparition divine pourrait nous suggérer tout au plus l'idée d'une espèce de cérémonie figurative, un sacrement, représentant sensiblement l'action créatrice invisible.

Et alors, on pourra se demander : A quoi bon celt cérémonie? cérémonie qui n'a pas de témoins, pui que le Créateur est seul, en face de sa glaise. Et pourquj encore une apparition, à, un moment où il n'y a pei sonne pour le voir? Tout cela est bien obscur; tout cela paraît bien enfantin. Pourquoi ne pas dire, tout simplement, que l'auteur sacré exprime ici, en style figuré, la création invisible de l'âme humaine, tout comme il expose en style figuré la séparation des ténèbres et de la lumière, la distinction des continents et des mers, toute choses qui sembleraient, à en croire le texte, avoir opérées avec la main, tandis qu'on sait très bien, l'an teui n'en disconviendrait pas, que cela s'est fait au cour.' des âges, sans nulle intervention visible.

Mais alors, poussons plus loin cette manière de voir Un autre nous dira : Si la deuxième partie du texte eit< est figurative, pourquoi pas la première? Notez qu'i n'est pas question, dans le texte, de la fameuse statu d'argile, chère aux enfants et aux artistes. Notez de plu qu'une statue de ce genre est un objet absolument gro.c

sicr, hors de toute proportion avec le merveilleux organisme que nous appelons le corps de l'homme. La ressemblance extérieure, toute superficielle; qui existe entre une statue et un homme n'est qu'un grossier trompel'œil. Un homme a plus de ressemblance réelle avec son chien qu'avec son portrait en terre cuite ou en marbre. Alors, pourquoi ce travail préparatoire du Créateur dans une motte de terre?

N'est-il pas plus raisonnable de penser que la Bible veut simplement nous dire, dans tout ce passage, que Dieu a formé l'homme de la matière, en y ajoutant l'âme. Et de fait, c'est bien là le maximum de ce qu'on peut trouver dans la Bible.

Pour les enfants qui apprennent l'histoire sainte, la statue fait très bien ; mais une fois devenu philosophe ou naturaliste, votre enfant pourra bien en sourire , et sans doute il aura raison.

Mais j'ai parlé d'évolution : pourrait-elle ici trouver une place?

Peut-être.

Je le dis ici avec précaution, de peur d'effaroucher certaines âmes; mais je le dis pourtant, parce que je crois cette déclaration nécessaire.

Dieu, disons-nous, a formé l'homme en empruntant ses éléments à une matière préexistante, « à la poussière de la terre », dit le texte. Mais cette poussière de la terre, est-il bien sûr qu'il faille y voir, d'après la Bible, la matière immédiate du corps de l'homme, de sorte que. dans la minute qui précédasa création, les éléments dont il fut formé fussent réellement gisants à l'état de poussière sur le sol, et non pas, peut-être, organisés déjà et appartenant à une espèce inférieure ?

11 ne semble pas que cela soit si sûr. Pourquoi ne ▼errait-on pas dans le texte sacré, à ce point de vue, simplement cette affirmation que le corps de l'homme est formé d'éléments terrestres; qu'il est fils de la terre par son corps, à la différence de l'âme, qui est immatérielle

et qui provient d'une action directe de Dieu? Est-ce qu'on ne nous dit pas, au jour des Cendres : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussier Nous ne sommes pourtant pas poussière; mais chairï seulement commela chair estformée des mêmes élémentf que la poussière, et que les substances qui nourrissent notre corps lui sont empruntées, il est vrai de dire ei gros que nous sommes poussière. Pourquoi le texte biblique n'aurait-il pas le même sens? « Dieu forma l'homme de la poussière de la terre,» cela voudrait dire: Il lui donna un corps formé d'éléments terrestres, sans qu'on veuille affirmer que ce fût dans ce moment-là même que ce corps fut formé de toutes pièces et organisé.

D'autre part, est-il sur que lorsque le texte dit : « L Eternel Dieu forma V homme... » cela signifie nécessairement que Dieu fut l'agent direct, immédiat et exclusif du corps de l'homme? — Il ne semble pas davantage qui cela soit certain. Car partout, dans la Bible, on attribue à Dieu, dans des termes tout à fait semblables, des œuvres dont il n'est pas l'agent immédiat, et nous-mêmes, ne disons-nous pas sans cesse, dans le langage courant et dans nos prières, que c'est Dieu qui a formé notre corp aussi bien que notre âme, et aurions-nous pour autant l'intention de renier nos père et mère?

Rien donc n'empêcherait que, très chrétiennement parlant, l'on dise ceci : Dieu a formé le corps de l'homme comme il a formé les autres êtres, progressivement 1 1 par le moyen des forces de la nature. Il a passé, ce corps humain, d'abord par les divers degrés de la matériali é avec tout l'ensemble de la création, puis par les divers degrés de perfection vitale que la paléontologie nous présente, et puis enfin, à l'heure dite, le Créateur est intervenu — n'est-il pas là, présent à toute chose? — il a infusé une âme humaine dans l'un des représentants de la race vivante la plus haute, et le premier homme a été fait.

Mais alors l'homme descend de la bète! l'homme descend « du singe »! Non, non, ne vous effrayez pas, dira notre évolutionniste. L'homme ne descend pas du singe

pour si peu ; car l'homme, ce n'est pas le corps; ce serait bien plutôt l'âme, quoique, de fait, ce ne soit ni l'un ni l'autre, mais le composé ! Or, si c'est le composé et si, dans ce composé, l'âme est le principal, vous n'avez pas le droit de dire à un naturaliste qu'il fait descendre l'homme du singe pour cette unique raison qu'il fait préparer par l'évolution l'organisme qui sera le corps de l'homme. Ce serait parfaitement injuste.

Bien plus, si votre naturaliste était en même temps philosophe, philosophe, en tout cas, de l'école péripatéticienne, il vous dirait que le corps de l'homme n'est corps de l'homme que par la grâce de l'âme raisonnable ; que c'est cette dernière, et elle seule, qui lui donne d'être et de vivre, de sorte que dans l'hypothèse que j'expose, l'organisme qui aurait précédé l'homme et qui aurait servi à sa formation n'aurait pas été pour cela corps mmain. A l'arrivée en lui de Târne raisonnable, il aurait très positivement changé d'être, de sorte que l'homme nouvellement éclos aurait dû considérer cet organisme antérieur comme une matière qui aurait préparé son corps; mais non pas, à proprement parler, comme son corps lui-même. Ce ne serait donc pas pour nous un ancêtre, et mon naturaliste n'aurait pas trop de peine a calmer sur ce point de légitimes émotions.

On remarquera qu'en tout ceci je me garde de rien

affirmer : dans des matières si délicates, je serais navré

de rien dire qui puisse scandaliser ou même étonner qui

que ce soit. Je me souviens aussi que, sur ce point, la

-liince, quoi que puissent prétendre quelques-uns , est

lans la plus totale ignorance. Mais qu'on veuille bien

:omprendre le sentiment qui me pousse à dire ces

:lioses.

.!<> suis de ceux qui pensent que, dans une époque trou-

romme la nôtre au point de vue des croyances, il

mporte souverainement au croyant de distinguer les

fflrmations certaines de la foi des commentaires variés

ni s'y mêlent, quelque vénérables, d'ailleurs, et bien

I'Iiiils que paraissent ces commentaires.

150 LES SOURCES DE LA CHOYAIfCE ETJ DUC

je ne puis arriver h me persuader que l'homme, quant à la partie animale de son être, est tombé en quelque sorte du ciel, alors que je le vois formé des mêmes éléi ments que les autres êtres sortis de la nature; alors que je remarque en lui, avec d'autres espèces vivantes, de nombreuses et frappantes marques — je ne dis pas seulement de ressemblance, mais de continuité : que pourrais-je lui dire? Je ne me crois pas en droit de lui imposer mon opinion, à supposer que j'en aie une. Je ne me crois pas le droit de lui imposer l'opinion même des siècles chrétiens tout entiers. 11 n'y a qu'une opinion que j'aie le droit de lui imposer comme croyant, c'est l'opinion dont je penserai pouvoir dire avec certitude*' qu'elle est l'opinion de Dieu même. et celle opinion-là, si je la cherche dans la Bible, j'avoue que je ne l'y trouve point. Le récit génésiaque a beau paraître clair, au tout premier abord, nous avons vu que celte clarté n'est qu'api parente. Qui ne voit d'ailleurs que ce récit offre un aspect manifestementpoétique, lequel permet auplus rigide des interprètes de s'accorder un certain large. La vérité d'un poème n'est pas la vérité d'un traité, et si ce poème est sacré, ce n'est pas une raison pour l'interpréter d'après d'autres règles que celles du genre littéraire qu'il adopte. De plus, ce texte sacré, précisément parce qu'il est sacré; tend exclusivement vers un butreligieux; à aucun degré il n'est un enseignement scientifique. Ce n'est pas un manuel d'anthropologie, c'est un catéchisme. Qu'importe ses yeux la façon dont le Créateur a pu s'y prendre poi réaliser son œuvre? La question, pour lui, est de savoi si cette œuvre nous le révèle et nous invite à le reconnaître. L'homme n'est pas le produit du hasard; c'est Dieu qui l'a conçu et qui a disposé toutes choses de façon à ce qu'il vînt au monde. Le procédé est indifférent ; la longueur des siècles n'y fait rien; les causes intermédiaires, quel qu'en soit le nombre, travaillent pour le Créateur et par lui, de telle sorte que le résultat lui peut être attribué d'une façon totale. En un mot, l'homme esl la créature de Dieu, même dans son corps : voilà ce qu'il faut maintenir, et voilà renseignement delà Bible.

L'enseignement de l'Eglise n'est pas autre. Jusqu'ici elle n'a imposé à ses fidèles aucune conception assez précise pour départager les opinions susdites. Ceux qui serrent les textes déplus près — peut-être de trop p^ès — et qui se représentent le Créateur formant miraculeusement un corps humain avec des éléments terrestres, puis ranimant de son soufÛe, c'est-à-dire lui donnant une unie : ceux-là sont avec elle ; mais elle n'expulse pas de son sein ceux qui suppriment ce cou[ de théâtre, et qui, pour ce cas comme pour d'autres, font appel à l'évolution.

Si donc celte dernière conception peut rendre heureux quelqu'un, qu'il le soit; plus d'un naturaliste la ^ombaUrait au nom de la science; mais la Science est jne personne que nul n'a jamais vue. Je vois bien des avants et des systèmes scientifiques, mais je constate u'ils ne sont point d'accord, et, en attendant qu'ils euillent bien essayer de l'être, nous sommes libres. Je suis partisan de la liberté. Je rêve d'une foi ehréienne assez large pour que toutes les opinions humaines puissent trouver place, à la seule condition de ne pas ontredire aux pensées divines. La religion n'est pas une cole de philosophie, encore moins une école de science laturelle. La religion est le chemin du salut, et il conienl aux hommes qui y marchent ensemble de pratiuer à l'égard les uns des autres la plus large tolé- :e, et, même dans les divergences les plus grandes, m inviolable respect.

Nous avons pris connaissance du sentiment de l'humanité primitive au sujet des origines de l'homme; nous avons rappelé renseignement des plus grands philosophes antiques ; nous avons effleuré la Bible : tout converge et nous porte à croire que, directement ou indirectement, une intervention divine est nécessaire pour expliquer l'origine de l'homme. Il y aurait donc là, ainsi que nous le pensions, une source pour la croyance en Dieu.

Mais que reste-il de tout cela, aujourd'hui? Qu'en peut-on penser au point de vue des connaissances acquises en ces derniers siècles? A-t-on trouvé une autre explication de l'homme, qui nous dispense de recourir à Dieu, et qui nous prive ainsi de l'une des preuves que nous avions cru pouvoir construire pour conclure à lui et lui conquérir les esprits?

Il faut examiner ce point.

Je laisse de côté pour l'instant la question de l'âme. Mais l'organisme, le corps, qu'en peut-on dire?

On en a dit beaucoup de choses; mais les système^ mis en avant peuvent se réduire à trois.

Le premier — je n'ose qu'à peine l'écrire, tant jecraii que le lecteur peu informé ne me croie point sur parole — le premier consiste à ressusciter — aujourd'hui ! — la vieille doctrine d'Aristote de l'éternité de la race humaine. Il est vrai que c'est dans un autre esprit. Aristoti-, dans l'éternité de l'homme et du monde, trouvait un attribut de Dieu : ces nouveaux philosophes s'en servent pour nier même son existence i.

Ils disent donc que — sans doute! — l'homme a tou-

i. Cf. Czolbe, Nouvelle exposition du sensualisme.

jours été sur la terre. Il le faut bien, disent-ils, parce que, sans cela, sa venue au monde serait inexplicable. Ce sont des gens qui ne sont pas convaincus par les idées évolutionnistes ; alors, que voulez-vous qu'ils disent? il faut bien que l'homme ait toujours existé, sans quoi — il semble qu'ils frémissent ici d'une horreur vertueuse — il faudrait admettre la création, et, par conséquent, le Créateur.

Voilà donc des hommes qui, pour éviter Dieu, se mettent d'abord en travers de la raison la plus élémentaire, puisque, je ne me lasserai pas de le répéter, l'éternité de l'homme, fût-elle acquise, [on n'éviterait pas pour si peu la Cause première. Mais non contents d'offenser la raison, ces hommes acceptent, par peur de Dieu, de se jeter en dehors de l'évidence la plus criante ! Car si une chose est évidente aux yeux de la science contemporaine, aux yeux de tout le monde; si quelque chose est acquis, irréfutable, et crève les yeux, c'est que l'apparition de l'homme sur la terre est tout à fait récente. Mettez 10, 15, 20, 50 mille ans, si cela vous fait plaisir : cela ne fait jamais que quelques centaines de générations. Qu'est-ce que cela? La terre elle-même est de formation très récente. On peut discuter à quelques millions ou milliards d'années près ; mais qu'est-ce que cela? Et il est parfaitement acquis, et non seulement indiscutable, mais indiscuté, que la terre a été inhabitable à l'homme pendant des périodes de temps énormes. Elle ne lui est devenue possible que depuis très peu de temps, et il faut être distrail plus qu'un philosophe, ou alors d'un parti pris étrangement tenace, tenace jusqu'à la folie, pour oser parler aujourd'hui encore, après Galilée, après Copernic, après Newton, après Laplace, et contre tous les savants contemporains, de l'éternité de la race humaine 3ur la terre.

C'est de la folie! et nous étions en droit de ne pas même citer cette opinion ; je ne l'ai fait que pour montrer où l'on peut en venir quand on est décidé d'avance ' écarter à tout prix le divin.

D'autres nous disent : C'est très vrai, l'homme n'a pas

154 LES SOURCES DE I.\ CROYANCE l'A DIEU

toujours été sur la terre. C'est évident, puisqu'elle n'était pas habitable! Mais le jour où elle es! devenue habitable; le jour où les conditions de la vieonl élé réalisées, la vie a dû surgir, sans qu'il fût besoin pour cela d'aucune autre cause. « Il i.\\ a plus aujourd'hui de irilobites, d'ammonites, d'ichtyosaures, de dinothériums, etc.. pourquoi? Parce que les conditions de leur existence sonl détruites. Mais si une vie ce— ,g ,,l

lorsque disparaissent ses conditions, de même elle doil commencer lorsque ses conditions commencent à se produire. »

Ce beau raisonnement est de Feuerbach, un philosophe allemand à qui l'on a fait en France beaucoup de réclame; chacun peut voir combien il la mérite. Sou-raisonnement revient à peu près à dire : Un poisson meurt lorsqu'on lui enlève l'eau de son bocal ; donc, si vous versez de l'eau dans un bocal, un poisson doit naiîre.

Je dois dire cependant qu'il sérail possible d'introduire quelque chose de vrai dans ce raisonnement ridicule. De fait on trouve un argument semblable en apparence dans un ouvrage qui est un chef-d'o'iivrc de génie, c'est l Y Introduction à Vétude de la Médecine expérimentale de Claude Bernard. Mais on va voir la différence entre ce savant rélléchi et ce philosophe d'aventure.

Claude Bernard dit aussi que si les conditions d'un phénomène sont réalisées quelque part, ce phénomène doit se produire; mais la façon dont il l'entend ne peut

r d'obstacle à nos raisonnements sur la Cause pr mière. Il distingue en effet soigneusement entre les conditions matérielles ou causes prochaines d'un phénc mène, et la cause profonde ou cause première. L( conditions matérielles, dit-il, c'est le comment ; la cause répondrait au pourquoi. Ainsi nous savons que l'oxygène et l'hydrogène mis en présence dans certaines proportions et dans certaines conditions produisent de l'eau : voilà le comment. Mais pourquoi cette combinaison se fait-elle? pourquoi cette affinité? à quoi se rattache-telle, et d'où procède-t-elle ? la question reste entière, et en la creusant jusqu'au fond, il faudrait arriver, de

cause en cause, à la Cause première, comme en creusant toujours plus avant dans le sol on verrait luire tout au [owd le ciel de l'autre hémisphère. Et ce grand esprit qu'était Claude Bernard se gardait bien de nier cela; il disail seulement : Cela n'est pas du domaine de la science expérimentale, ce qui est très vrai. Mais les philosophes tires, comme Feuerbach, qui tiennent avant tout à nier Dieu, se gardent bien de cette sage réserve. Ils s'ingénient à confondre constamment les conditions avec les causes : d'où les raisonnements boiteux du genre de celui qu'on vient de lire.

Assurément, dirions-nous, un phénomène se produit lès que ses conditions se réalisent; mais il faut d'abord [u'elles se réalisent toutes, et non pas seulement les ■ondilions qui permettent sa venue, mais celles qui la léeessitent. Je jette de l'eau dans mon bocal de tout à heure : rien ne poussera; mais si j'y ajoute un germe et jue je réalise les conditions positives requises pour l'éîlosionde ce germe, le poisson naîtra, c'est certain. Seu- '•ment.il faut cela. Ensuite, ces conditions réalisées et le ih'iioinène produit, il reste toujours à demander le pourvoi de tout le processus, le pourquoi des conditions omme le pourquoi de l'être. Pourquoi les conditions de a vie se sont-elles réalisées? Quelle est cette organisaion étonnante de fins et de moyens, d'antécédenfset de Qnséquents?D'où vient cette loi qui fait germer les êtres, panouit, les perfectionne, les multiplie ? Quel ceri a fourni cette idée directrice de la nature, comme isait Claude Bernard? El quelle puissance a jeté dans espace ces semences de l'être qui se développent ainsi? <• VOit-on pas que toutes ces (pies! ions son! entières? Quand on aurait rendu compte de tout te déroulement e la nature, depuis la nébuleuse jusqu'aujourd'hui, et ii'on aurait compté, sans en passer un seul, tous les QBeaux de la chaîne qui relie entre eux tous les êtres, e voit-on pas qu'on n'aurait pas touché le moins du lOllde a ers qnrs|ionS-là ?

A Supposer que nous eus-ions eetle science, la science 6 1 Evolution cl de tous ses rouages, nous saurions le

comment de tous les phénomènes, ou si Ton veut le pourquoi immédiat, la cause prochaine; mais nous ne saurions pas le dernier pourquoi. Nous connaîtrions les procédés de la nature dans toutes ses créations, et la science naturelle serait complète; mais la philosophie ne serait pas commencée, l'explication dernière des choses, celle qui nous permettrait, si nous pouvions la rencontrer dans le monde, de nous passer de Dieu, n'aurait aucunement profité de ce travail.

Or, appliquant cette doctrine générale déjà exposée au cas particulier de l'homme, je dis que raisonner comme le faisait tout à l'heure notre philosophe, et dire: l'organisme humain est apparu sur la terre lorsque les conditions qui permettent son existence se sont réalisées, et c'est tout, c'est avancer une double erreur. Car c'est confondre, d'une part, les conditions qui permettent un phénomène, ses conditions négatives, si je puis ainsi dire, avec celles qui sont liées à sa réalisation. C'est ensuite se figurer naïvement que la connaissance des conditions dans lesquelles ce phénomène se passe dispenserait d'en rechercher la raison. Deux erreurs pour conclure à nier Dieu, c'est trois de trop.

Lesévolutionnistes, — je parle de ceux qui sont athées — échappent à la première de ces deux erreurs; mais c'est pour retomber en plein dans la seconde.

Pour eux, il ne suffit pas, évidemment, que les conditions extérieures permettent l'existence de l'homme pour qu'il apparaisse : ce serait le traiter comme ces diables en boîte qui se montent dès qu'un certain ressort est lâché. Mais ils supposent qu'on peut découvrir, ou en tout cas supposer légitimement des causes naturelles suffisantes pour expliquer sa formation sans faire appel à aucune idée divine. Ils s'y prennent pour cela de deux façons.

Les uns — ils sont devenus à vrai dire tout à fait rares — se recommandent de la génération spontanée; les autres invoquent le transformisme, qui aurait amené la matière, à travers tous les degrés d'organisation, jusqu'à l'homme.

La génération spontanée, on en a entendu parler trop souvent : elle a fait couler des flots d'encre, jusqu'à ce qu'un jour Pasteur a vidé l'encrier, tellement que, depuis \|>ériencescélèbres, on n'en parle pour ainsi dire plus. On sait en quoi consiste cette doctrine. La matière inorganique, disait-on, aurait le pouvoir, dans certaines conditions, de produire spontanément des êtres vivants — et même des hommes ! car on est allé jusque-là. Le fameux Strauss, le prédécesseur de Renan dans la falsification de la vie de Jésus, ne faisait pas difficulté, diton, d'admettre que le premier homme avait été produit tout simplement par le limon deChaldéedansun moment d'effervescence. On se moqua de lui tellement qu'il n'eut pas beaucoup d'imitateurs ; mais un grand nombre de savants athées crurent pouvoir affirmer du moins que la matière brute avait le pouvoir d'engendrer par sa propre force des organismes inférieurs, lesquels, par transformations successives, avaient abouti ensuite à l'homme. On s'appuyait pour parler ainsi, outre le parti pris de l'athéisme, que l'on ne prenait même pas la peine de cacher, sur ces observations superficielles qui nous font constater la naissance des êtres vivants dans les matières en fermentation. Pasteur, et plusieurs autres savants avec lui, prouvèrent par des expériences répétées que ces observations étaient illusoires; que les organismes en question naissaient comme les autres parle moyen de germes provenant d'êtres semblables à eux, de sorte que le principe expérimental : omne vivum ex ovo, tout vivant vient d'un germe, fut ainsi consacré.

Toutefois, il faut le remarquer soigneusement, car si nous ne le remarquions pas, d'autres le remarqueraient i notre place, les expériences de Pasteur ne constituent pas, contre la génération spontanée, une démonstration proprement dite. 11 a fait voir que les cas qu'on invoquait ■n sa faveur étaient illusoires, rien de plus. Il est tou- >urs loisible à quelqu'un de dire: La génération sponanée ne se produit plus sous nos yeux; mais à d'autres époques, dans des conditions spéciales aujourd'hui dis- )arues, elle a pu se produire.

« De même que l'homme ne développe des forces extraordinaires que dans des circonstances cxtraordinair< n'a la puissance de faire certaines choses que dans de< moments de grande surexcitation, ainsi la terre (disai encore Feuerbach) n'a développé sa force de productior zoologique que dans la période de ses révolutions, lorsque ses diverses puissances et ses divers éléments étaient dan: un état de tension et de fermentation extraordinaires. >|

Que dirait-on contre cette position nouvelle ? La scienci expérimentale n'y saurait contredire, c'est très certain mais la raison observera premièrement que cette suppo sition est purement arbitraire ; deuxièmement et surtou que, si elle était fondée, il resterait toujours à l'expliquer i 11 ne suffit pas de dire : La nature a le pouvoir de crée des êtres vivants, il faut encore nous dire d'où peut lu venir ce pouvoir, et Ton serait ainsi ramené à Dieu pa la force des choses. « Quelle absurdité, en effet, disai Flourens, d'imaginer qu'un corps organisé, dont toute les parties ont entre elles une connexion, une corrélatio si admirablement calculée, si savante, puisse être prej duite, sans aucune autre intervention, parunassemblag ï aveugle d'éléments physiques ! »

Il faudrait donc dire ici ce que nous avons dit de Ter semble de la nature. Faites procéder l'organisme humai des lois de la matière tant que vous voudrez ; mais I condition que ces lois ne procèdent pas en dernière ami lyse d'une puissance aveugle. Si vous supposez Dieu à ] base, et que ce soit lui qui ait organisé les activités de ( ! monde en vue des effets admirables qui en devaient soi tir, et qu'il ait trouvé bon de comprendre dans ces effel ! les vivants eux-mêmes et jusqu'à l'organisme humai] tout est parfait. Des Pères de l'Eglise ont accepté cel; Mais alors l'athéisme n'a plus aucun intérêt à souten cette hypothèse; il l'abandonnera, c'est certain, car el serait alors premièrement arbitraire, deuxièmement ini tile. Et ainsi l'athéisme, lorsqu'il invoque les génératioi spontanées, se trouve dans cette situation bizarre d'il venter, pour écarter de Dieu, un système qui ne peut et; vrai que si Dieu existe.

Si maintenant nous parlons du système transformiste, nous remarquerons qu'il ne se distingue pour nous du précédent qu'en peu de chose. Il suppose seulement des intermédiaires plus nombreux entre la matière inorganique et les premiers vivants. Au lieu défaire naître ces derniers spontanément, comme une idée surgit dans un cerveau en fièvre, il en fait le résultat de lentes transformations, de tâtonnements infinis, au milieu desquels ont fini par naître, et puis par se fixer, des éléments vivants d'abord presque informes et qui se sont différenciés dans le cours des temps, de façon à former toutes les espèces jusqu'à l'homme.

Cette théorie a l'avantage d'être un peu mieux adaptée que l'autre aux théories scientifiques généralement admises; mais à l'égard de la question de Dieu, sa situation est identiquement la même.

Ou Dieu n'existe pas, et alors cette prétendue explication n'en est pas une; car, ainsi que nousl'avonsmaintes fois répété, elle ne répondra qu'à un comment et non pas au pourquoi; elle ne fera que décrire les procédés de la nature sans en indiquer la cause. Si, au contraire, Dieu existe, la théoriedcvient possible, ainsi que nousledisions à l'instant; mais alors, cette fois encore, l'athée n'en a que Pair ■.

Décidément, il n'est pas commode d'être athée!

Que sera-ce si, au lieu de considérer l'homme en tant que matière, nous étudions en lui la pensée, la volonté, l'âme!

L'homme estsemblable à l'antique Janus, à deux faces: d'une part, il est tourné vers la matière et en exprime à l'état le plus parfait les combinaisons admirables et les ressources ; mais il regarde aussi vers l'idéal, vers le monde suprasensible et immatériel. Dans cette créature « à 1 image de Dieu », il faudrabien que nous retrouvions

Dieu lui -mémo, \otre corps est l'œuvre de ses mains, c'est-à-dire, peut-être, des puissances dont il a doué la nal ure. Mais ici on ne peut voir que l'ouvrage direct, immédiat de sa bonté.

C'est ce que nous aurons à établir.

L'effort de l'athéisme au sujet de l'homme a consisté aoins encore à découvrir, pour notre organisme, une origine cosmique qui dispenserait de faire appel à une Cause :réatricc, qu'à essayer de confondre, en nous, le principe, >ensant avec son habitation matérielle. Ce second poinl le vue, outre qu'il était le plus important à bien des itres, était la conséquence toute naturelle du premier; ar si nous avons pu considérer, nous, la concession que ous avons faite au sujet de l'organisme comme tout à fait mportante, aux yeux de l'athéisme elle devait paraître bsolument illusoire. L'évolution ne plaît à celui-ci, en îet, qu'à condition de le tirer d'affaire en tout, et e faire tout le travail que d'autres attribuent de près ou e loin à la Cause première . Si quelque chose échappe, quoi pourra-t-on l'attribuer? Le problème des origines î posera de nouveau, et l'on aura trava illé pour néant. Donc, s'il s'agit de l'homme, l'athéisme ne peut pas se )ntenter d'expliquer par l'évolution uniquement son )rps; il faut qu'il l'en fasse sortir tout entier, ou, si )n veut exprimer autrement la chose, l'évolution ne odnit que le corps ; mais le corps est tout. C'est pourquoi, je le répète, tout le travail de l'athéisme oderne s'est employé à effacer l'une après l'autre toutes s frontières que la raison avait marquées entre les règnes vers de la nature. L'homme? ce n'est qu'un animal rfectionné ; ranimai? ce n'est qu'un végétal parvenu; végétal? ce n'est qu'un minéral en progrès; le minéral? n'est qu'une collection, un groupement d'atomes. Il ontinuité depuis l'atome qui tombe en vertu de la nnple loi du carré des distances, jusqu'à la science de ►crate el au génie de Newton.

Voilà la doctrine.

Ne nous lassons pas de répéter que tout cela fùt-il

vrai, tout cela ne supprimerait pas Dieu, ne remplacerait pas Dion. L'évolution fûl-cllc le procédé universel de la nature, en y comprenant l'homme ou même l'ange, elle ne sérail jamais qu'un procédé, et il resterait à trouve^ la cause, ainsi que je le disais d'après ClaudeBernar d'après la raison.

De plus, nous pourrions arrêter l'athéisme dès sonpre4 mier pas, en niant absolument que l'apparition de la visur la terre soit explicable sans une intervention <■. spéciale.

Aucun naiuraliste, en effet, n'a pu fournir le moindre indice du p -, réel ou possible, de la matière inor-

ganique à la vie. Ceux qui soutiennent que ce îmssaJ est possible et qu'il a dû se produire autrefois parle* ainsi en raison de doctrines préconçues ; ils ne parlefl plus comme naturalistes. Un naturaliste qui dans son métier est obligé de constater qu'il y a en h matière inerte el lavie un hiatus, un fossé nettement tranchH

orte que jusqu'à nouvel ordre nous sommes en d'affirmer, même en science naturelle, indépendamment de toute considération religieuse ou philosophique, qufl a fallu une intervention créatrice spéciale pour fairi éclore la vie.

Ce n'est pas que nous voulions supposer un miracle \M ne s'agit pas de miracle; mais Dieu présent, à son œuvre dirions-nous, Dieu pénétrant tout de sa vertu, a fournWj L'heure dite l'appoint d'activité qui était nécessaire la matière pour produire la vie. 11 a fécondé la terij lui adonnéde produire avec son concours ce qu'elle et incapable de produire par elle-même, comme elli capable de l'expliquer. Et de là nous pourrions conch que l'homme émane de Dieu d'une façon spéciale pa

la seul quil est un vivant, et à ce titre seul il nou fournirait une démonstration de la Cause premi démonstration différente ci lie que nous avons tir la considération de l'univers dans son ensemble, et li servant de confirmation.

Je n'insisterai pas toutefois sur cette remarque, pan qu'elle me parait secondaire, et c'est pourquoi, dai

1 âges qui précèdent, on a vu englobé le cas particulier de la vie dans Tordre général du monde, comme s'il n'en était qu'une manifestation plus haute, àla vérité, mais de même ordre.

Je laisserai donc ce pointde vue et j'examinerai la ihèse <e en ce qui nous touche de plus près, c'està-dire en ce qu'elle prétend confondre l'humanité avec imble de la série animale, la faire rentrer dans le rang, comme si la race humaine n'était qu'une variété, ou un progrès, ou même une déviation par rapport aux ancêtres simiens.

Car, on ne l'ignore pas, il s'est trouvé des hommes qui, remplis d'un beau zèle en faveur de nos frères privés de la parole, n'ont pas craint d'avancer ce joli paradoxe que homme est relativement le plus manqué des animaux, us maladif, celui qui s'est égaré le plus dangereusement loin de ses instincts primitifs.- C'est un animal Irjn- ■■/•• • ; on connaît la parole fameuse. Il est vrai qu'il st aussi, dit-on, le plus intéressant! Aimables gens! Ne rouve-t-on pas leur concession charmante? Mais il s'agit pour nous du fond des choses. Est-il vrai m- l'homme ne soit qu'une suite dans la série continue res vivantes? Est-il vrai qu'il ne soit que le derlon de l'évolution animale, le dernier anneau haine ininterrompue qui relierait la matière vi- ;mentaire,le protoplasma, comme on dit aujournui, au progrès vital le plus avancé, et à l'évolution la us haute?

Qu'est-ce qui permet de pari- r ainsi? — Le parti pris; pie le parti pris! Seulement, comme le parti pris a m qu'on l'abrite, on cherche autre chose.

On s'appuie donc sur les ressemblances de l'homme is vivants qui l'entourent. Ressemblance dans ments primordiaux qui le composent : l'homme t un composé quaternaire comme un autre. Ressemance dans les tissus : les os, h'- muscles, les cartilales membranes... sonl dans l'homme ce qu'ils sont uis l< phoque ou la chauve -souris. Ressemblance dans

les organes : cette ressemblance est telle qu'on peutqnelquefois s'y tromper, et que certains appareils apparte^ nant aux espèces animales peuvent être jugés supérieur! en structure à ce qui leur correspond chez l'homme. Enfin ressemblance dans les fonctions qui correspondent aux organes, puisqu'elles résultent de leur nature.

Et l'on conclut : L'homme est de la même pâte que le reste de la nature; il est de la môme cuvée. Il n'y a rien dans l'homme qui ne soit dans l'animal en puissance, comme disent les philosophes, c'est-à-dire à l'état initial; il n'y a que le développement qui diiï'ère.

Ils sentent bien que la pensée de l'homme, et la volonté libre qui en est la suite font obstacle à leur conception; aussi est-ce laque se porte tout leur effort, et ils s'acharnent à prouver — autant qu'on peut prouver ce qui a contre soi l'évidence — que d'une part l'animal est doué d'intelligence proprement dite ; d'autre part que l'intelligence de l'homme n'est, comme celle de la bête, qu'une fonction supérieure de l'organisme, un résultat de son évolution, j

On voit de suite que le fond du débat est celui-ci : Qu'est-ce que l'intelligence? Il faut que nous le sachions exactement, afin de voir si vraiment on peut l'attribuer] à la bête, ne fût-ce qu'à l'état initial.

Ensuite, étant donnée l'intelligence définie par son acte, quelle nature suppose un tel acte dans la faculté qui le manifeste, afin que nous voyons si cette faculté et l'être qui la possède peuvent sortir de l'évolution.

Qu'est-ce que l'intelligence? — Nous n'avons paJ loisir de développer autant qu'il conviendrait une ques tion si grave ; mais je vais à l'essentiel, et le résumai} d'un mot, je dis : L'intelligence, c'est la faculté de Fiir. matériel.

Il y a autour de nous des êtres qui tombent sous n< sens : il yen a qui n'y tombent pas à cause de l'imperfe< tion de nos organes ou de l'éloignement de l'objet; ma

lonl la nature est telle que nous concevons sans peine ju'ils sont de même ordre que les premiers, et que si dous ne les percevons point par les sens, la raison en est tout accidentelle à leur nature.

Mais il est d'autres objets de connaissance qui, par leur liai ure même, sont immatériels ; exemple, le devoir, le droit, la justice, l'honneur — ou bien encore qui, tout lmi étant matériels en eux-mêmes, sont conçus par nous immatériellement ; par exemple : le cheval, le chien, le chêne, la pierre, considérés d'une façon générale et abstraite.

Or, penser, c'est précisément concevoir un decesobjets

immatériels, comme le devoir ou la vérité; ou bien encore

'esl abstraire de la réalité tangible des qualités géné-

ales qui seront reçues en nous à l'état idéal, dégagées de

• ailes conditions matérielles.

Qu'est-ce qui caractérise en effet l'existence matérielle

'un être? C'est sa position dans l'espace et le temps,

aquelle fait de lui un être individuel et concret. Cet être,

>ar cela seul qu'il est attaché à tel point de l'espace, qu'il

ubsiste à tel moment de la durée, et qu'il y jouit de

illes propriétés déterminées, de telles relations avec ce

ui l'entoure, cet être est nécessairement unique; il cons-

tue un fait original, irréalisable une seconde fois dans

es conditions identiques; car si vous voulez par exemple

! réaliser de nouveau dans le même espace, ce ne pourrait

tre dans le même temps; et si vous le réalisiez dans

même temps, ce ne pourrait pas être dans le même

>pace. Voici donc un cas unique, individuel, singulier,

ii n'existe qu'en soi et n'appartient qu'à soi.

Examinez maintenant les conditions que revêt ce même

re dans la pensée. Il y existe d'une façon tout idéale;

n'y esl plus lié' à telle matière, à tel espace, à tel point

! la durée, à telles qualités ou relations individuelles et

m-reies. Il est dans l'éternel et dans l'absolu; il est

ultipliable à volonté; il peut • se répéter dans autant

adividus qu'on voudra; c'est de l'immatériel pur et

aple; car aucune des caractéristiques de la matière ne

1 convient plus.

.Nous voici donc en lace d'un acte, la pensée, qui s'adresse à l'immatériel; qui a pour objet l'immatériel el qui uepeul concevoir la matière me que

aspect immatériel, immatériellement.

Or, je demande s'il est possible d'attribuer une fonction de cet ordre à une facultd if pa s ellemême, comme son objet, au-dessus <l-^ conditions dek matière.

N'est-ce pas un principe évident que tonte fonctioi doit avoir un organe proportionné à sa nature, et que d'autre part, la nature d'une fonction se détermine pai son objet?

Quel est l'objet de la vision? C'est la couleur. Il fau donc que l'organe visuel soit capable de percevoir le ondulations de l'éther qui nous apportent la couleur Quel est l'objet de la faculté auditive ?C'esl le son. Il fau! doneque l'appareil auditif soitde I; ! are qu'il puigsJ

enregistrer les vibrations de l'air qui manifestent le son Puisque c'est par le moyen de son opération qu'un faculté atteint son objet, si cet objel n'était pas de mémj ordre que la faculté qui d< i! l'atteindre, l'opération d[ pourrai! pas leur servir de lien. une si, darj

une cathédrale, je voulais toucher à des voûtes qui soi hors de la portée de ma main.

Si donc, par la pensée, nous atteignons l'immatérj si même nous le créons, d'une certaine manière, p; l'abstraction que notre pensée réalise, c'esl qu'il y a nous un principe supérieur aux activités de la n Et cela, pour peu qu'on y regarde de près, est aussi

il qu'il est évident que nous pensons, et qu'il est dent qu'un effet doit avoir une cause à son niveau; fonction, un organe qui lui soit adapl '.

Mais s'il en est ainsi, comment est-il possible de n • connaître un raisonnement qui nous semble d'une plicité enfantine? Et comment le matérialisme peut-il couvrir pour échapper à la confusion?

Qu'on ne s'étonne pas trop de ce phénomène. Le ma

rialisme a pour lui une ressource qui ne manque jamais son effet; qui le produit sur ceux-là mêmes qui ont mis celle ressource à la disposition des hommes. Cette ressource, c'est réblouissement de la science.

La science de l'homme considéré comme un être matériel et sensible s'est accrue, dans le siècle précédent, de tout un monde de découvertes infiniment précieuses. On a démonté la machine pièce à pièce, et Ton a acquis sur son fonctionnement des notions autrefois entièrement inconnues. Bien plus , la pensée elle-même supposant dans l'organisme vivant, à titre d'antécédents et de conséquents, «les conditions matérielles déterminées, on a analysé ces conditions avec une rigueur et une richesse e vues véritablement admirables, et en raison de tous es travaux, on a approché de si près l'explication de la >ensée qu'aux yeux de certains l'âme en est apparue nulile. Pourquoi une dîne, si tout s'explique sans elle? )r il semble que tout s'explique ou pourra s'expliquer, anl on a accumulé de notions autour du phénomène de a pensée.

Mais si, après avoir subi, comme il est juste, le charme e cette richesse de la science, vous en venez à analyser 'rendement les résultats, vous demeurez stupéfaits du léanl .le ces résultats, à l'égard du problème de la pensée onsidérée en elle-même, et, par conséquent, du problème e lame.

Clément d'Alexandrie écrivait, dans une page célèbre e ses œuvres, ces paroles qui expriment fort bien la • ■marque que je viens de faire. « En Egypte, disait-il, iiiduaires des temples sont ombragés par des voiles issus d'or ; mais si vous allez vers le fond de l'édifice et, ue vous cherchiez la statue, un prêtre s'avance d'un air rave, en chantant un hymne en langue égyptienne, et, espectueusement incliné, il soulève un peu levoilepour ous montrer le dieu. One voyez-vous? En ibis, ou un hacal, ou un épervier, ou un serpenl : c'est, le dieu de pte : un vulgaire animal sur un lapis de pourpre. » Ainsi, si vous soulevez levoiled'of delà science dont e couvre le matérialisme, qu'y verrez- vous? Le dieu,

c'est-à-dire Terreur, c'est-à-dire une doctrine sans consistance comme elle est sans élévation.

Pour le montrer, il est nécessaire de délimiter exactement ce qui, dans la question présente, appartient à la science proprement dite, et ce qui appartient à un nuire genre de connaissance. Opérer cette délimitation est le seul moyen de savoir quelle valeur il convient d'accorder au luxe d'informations dont je parlais à l'instant relativement à un débat qui intéresse l'âme humaine.

Or, si vous demandez aux maîtres contemporains ce que c'est que la science; si vous le demandez par exemple à Pasteur, à Claude Bernard et à tous ceux qui, comme eux, surent garder leur esprit contre toute intrusion de la passion el des préjugés sectaires, ils vous diront : L'objet de la science, c'est le phénomène sensible, étudié dans ses conditions matérielles et dans ses conséquences.

Le phénomène sensible ; ce qui se voit, ce qui se touche, ce qui s'analyse, se qui se pèse : voilà la matière de la science, et la recherche des antécédents qui conditionnent les phénomènes, et des conséquents qui en dérivent :!i voilà son travail.

En dehors de là, la science ne sait rien, elle ne s'occupe de rien, et elle ne peut rien dire, à moins de sortir de son domaine pour entrer dans celui de la philosophie, de la religion, de la politique, ou dans tout autre.

Si la science, par exemple, veut nous dire ce qu'il en est de Dieu, ou de l'origine toute première de l'être, ou de sa fin tout à fait dernière, ou de la révélation, ou du miracle, ou de la prophétie, ou de toute autre chose semblable, elle quitte le sol, et elle va s'égarer dans le vide Elle est dans une impuissance absolue, à l'égard de ces problèmes. Pourquoi? Parce que ses principes ne lui permettent pas de les résoudre. Les principes de la science ce sont des principes expérimentaux; sa méthode exclu sive, c'est l'expérience ou l'observation. Tout ce que h gavant n'a point vu, constaté, n'est pour lui qu'un* hypothèse provisoire ou arbitraire, de sorte que tou

problème qui ne se peut résoudre par le moyen de l'étude expérimentale, toute conclusion qui ne se peut vérifier par les faits se trouve nécessairement hors de ses prises.

Et c'est pour cela, je le dis en passant, que nous sommes des naïfs, en France, lorsque nous nous épouvantons de voir certains savants, très illustres d'ailleurs, mener si grand tapage contre notre philosophie spiritualiste ou nos idées religieuses. En quoi cela les regarde-t-il plus que d'autres? En quoi consiste ici leur compétence spéciale? J'oserai prétendre qu'ils sont ici les pires juges. Ils ont le cerveau obstrué par leur spécialité; ils ont l'esprit faussé, fort souvent, par l'emploi exclusif d'une certaine méthode de travail, et le public a grand tort de s'émouvoir de leurs interventions tapageuses. Que tel chimiste me parle de chimie, tel physiologiste de physiologie et tel autre savant de physique mathématique, je m'incline de tout cœur devant leur haut savoir et leur compétence supérieure. Mais s'ils parlent philosophie ou s'ils dissertent religion, je suis distrait : je pense à Aristote et à Pascal.

Or, appliquez ceci à la question présente. A qui appartient-il de déterminer les conditions matérielles de la pensée? Au savant. A qui appartient-il de déterminer la nature intime de la pensée? Au philosophe. Et que peutil résulter d'une interversion de ces deux rôles, de la confusion de ces deux domaines? — Pas autre chose que l'erreur. Le philosophe qui prétend décider un cas touchant le fonctionnement du cerveau est en dehors de sa science, et les principes qui sont les siens ne peuvent en pareille matière que l'égarer. Inversement, le savant qui prétend décider quelque chose touchant la nature de la pensée considérée en elle-même est en dehors de son domaine, et les principes expérimentaux qu'il possède nr peuvent lui servir de rien.

Je «lirai donc au savant qui s'occupe de la pensée humaine: Que savez-vous de ce phénomène? En quoi la pensée tombe-t-elle sous la lumière de votre science? La pensée tombe sous la lumière de votre science en tant qu'elle utilise le cerveau, en tant qu'elle requiert dans le

cerveau humain certaines préparations et qu'elle y produit certaines modifications consécutives. Mais la nature même de la pensée ? jamais I Les sources profondes de- la pensée? jamais! Pas de cerveau, pas de pensée, et à tel eau, telle pensée : voilà ce que vous savez. Enconi faut-il ajouter : chez l'homme, et, pour être complet : dans l'étal actuel de l'homme ; car rien ne permet au savant de décider que cette proposition : pas de cerveau, pas de pensée est une vérité nécessaire et universelle. Mais relativement à l'homme, elle est vraie. Pas de cerveau, pas de pensée, et à tel cerveau, telle pensée. L'exercice de celle fonction sublime est lié à des conditions i niques rigoureuses et ne s'en sépare jamais. Qu'en concluez-vous ? Que la pensée est une pure fonction du ceJ veau? C'est un sophisme! C'est le sophisme tant de lois signalé par les vieux philosophes sous cette formule : Cum hoc, ergo propter hoc, telle chose en accompagne une autre, donc c'est sa cause. Qu'on y regarde bien, eç Ton verra que le fort du matérialisme se réduit à cela.

La pensée a des antécédents matériels; la pensée a des conséquents matériels : donc la pensée est un phénomène matériel : c'est le raisonnement exprimé au sousentendu de toute science matérialiste, et c'est, ainsi que le remarquait fort heureusement un philosophe *, eVst comme si l'on disait : « Ce qui précède la Corse, c'est mer; ce qui suit la Corse, c'est la mer : donc la Coi> un bras de mer. Qu'est-ce qui précède le détroit de Manche? C'est la terre. Qu'est-ce qui le suit? C'est terre. Donc la Manche est un bras de terre. Qu'est-ceq précède le travail du statuaire? C'est l'extraction du bloc. Qu'est-ce qui suit? L'emballage de l'œuvre. Donc Michel- Ange est un carrier ou un emballeur. Voilà le raisonnement matérialiste.

Que faut-il donc conclure de la constatation du savant relativement au rôle du cerveaudans la pensée humaine? Seulement ceci : Pas de cerveau, pas de pensée, et à tel cerveau, telle, pensée: donc, dans l'étatprésent de l'organi-

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