CHAPITRE V
Après l'étude que nous avons faite des origines de la rie humaine considérées comme source de la croyance ;n Dieu, nous avons à envisager les conditions internes le notre vie, son fonctionnement, sa loi.
Je prends ici le mot loi dans son acception la plus irge. La loi d'un être, en ce sens, c'est la formule selon aquelle il évolue, la courbe qu'il doit parcourir, comme e projectile qui part, décrit sa trajectoire et retombe.
Il est bien évident que la loi de l'homme doit être muliple dans la mesure où l'homme lui-même est multiple, /homme n'est pas un absolument : il a un corps; il a ine àme. Dans cette dernière, nous distinguons l'inteligence et le vouloir : chacun de ces éléments doit avoir a loi propre. La loi du corps, c'est de se développer selon a nature, de se nourrir, de se protéger, de croître, pour
écliner ensuite et mourir. La loi de l'intelligence est de
• développer aussi ; mais d'une autre manière, par le
îoyen d'un autre aliment qui est le vrai. La loi de la
«»lonté est démarcher sous la direction de l'intelligence, le but que celle-ci lui assignera; d'aimer ce qu'elle
ù montrera désirable; d'agir selon ce qu'elle jugera
pporlun.
Il s'agit pour nous de savoir si, à ce triple point de
iiede son développement, l'homme se suffit à lui-même;
il peul renfermer sa vie dans ses limites propres sans
ire appel à rien de transcendant.
El je dis encore : Non.
Non, la vie de l'homme ne porte point sa loi totale en elle-même et dans son milieu immédiat; ses aspirations montent plus haut; ses exigences dépassent le sensible ; ses besoins essentiels ne trouvent leur satisfaction complote que par l'intervention de Y Absolu.
L'homme a besoin de protection, car il est faible. 11 a besoin de vérité, et il ne trouve pas en soi les sources de vérité. Il a besoin de justice, car il conçoit l'idée du bien; cette idée s'impose à lui comme un absolu, et il ne sait pourtant sur quoi appuyer et avec quoi garantir cet instinct de justice. Il a besoin d'idéal, car il se sent vaguement supérieur aux réalités qui l'entourent, et il ne sait en quoi incarner comme dans une réalité vivante cet idéal. Et à moins qu'il ne trouve quelque part toutes ces choses, à moins qu'il ne les appuie sur des bases suffisamment fermes, qui en garantissent la valeur et la stabilité, l'homme ne comprend rien à sa vie ; elle lui semble une énigme indéchiffrable, un désordre. Il se met donc en quête, et, par raisonnement ou par instinct, il aboutit encore à Dieu.
On le voit, nous avons ici encore tout un vaste cha de recherches. Ce que nous avons et ce qui no manque; ce qui se fait en nous et ce que nous y faiso ce que nous repoussons de toutes nos forces et ce nous est nécessaire pour vivre, tout peut être matière considérations et à preuves.
Nous y établirons un ordre que ce qui précède a di faire pressentir. Les conditions matérielles de notre ses conditions intellectuelles, ses conditions morales, sor attitude en face de l'idéal : autant de sujets à envis Quelques-uns devront nous arrêter longuement : nous le.' réserverons pour la suite. Allons d'abord à ce qui parai plus court et plus facile, voyons si nous pouvons tire quelque chose, en faveur de la Cause première, de c< besoin de protection qui est en nous.
De l'aveu commun de tous les historiens des religions intiques, le besoin de protection fut pour beaucoup dans a naissance des dieux et dans la conception d'une réalité ranscendante. Concevoir Dieu comme une explication, l'est bien ; mais c'est là une occupation de philosophe jui suppose résolue une autre question : la question de rie. Vivre d'abord, ensuite philosopher, dit le proverbe atin.
Or, la vie de l'homme est apparue à l'homme lui-même, lans tous les temps, soumise à mille hasards, et à tous es caprices de la nature.
Aux époques primitives, ce sentiment dut même revêtir me intensité dont nous n'avons plus soupçon, à l'heure tctuelle.
Qu'on se représente l'homme primitif, perdu dans une minense steppe dont les proportions l'écrasent ; aux rises avec cette puissance inconnue, fantasque, qui tanot (Maie des plaines sans fin sous les pas de ses troueaux, tantôt n'ouvre devant eux que des déserts ; qui intôl dore ses champs avec amour, tantôt les inonde, !S dessèche et les foudroie avec colère, et qu'on se delande quels sentiments devaient s'agiter alors dans les
C'est l'heure, du reste, où la sève du monde roule avec
ne vigueur que les forêts vierges mêmes ne sentent plus
ina leurs veines ; c'est l'heure où tout est plus fort,
ictif, plus libre ; c'est donc l'heure où la lutte est
us vive, les combats entre les éléments plus acharnes.
puis, même au repos, qu'elle était majestueuse, cette iture ! Qu'elleétail écrasante, dressant jusqu'aux nuages
pointe de .-es montagnes : qu'elle était redoutable, lan- Qt l'une contre l'autre, dans des chocs sans fin, ses
forces déchaînées! Combien la hutte roulante du pasteur étail petite, dans cet immense enclos dont les barri de rochers ne lui ouvraient leurs vallées qu'une à une l Qu'était-ce que sa cabane, et qu'était-il lui-même au sein de cette immensité, sinon une de ces feuilles de la forêt qu'une colère du vent emporte ! Et que pouvait-il faire, au milieu de tant de mystères et de terreurs, que de craindre, espérer, remercier, prier ?
Car il se demandait vaguement si, derrière tous ces mystères, quelqu'un ne se cachait pas; quelqu'un qu'on pût appeler, fléchir, supplier à genoux, et lui, simple encore, sans lumière au Ire que son instinct, il était comme l'enfant à qui l'on dit que derrière la porte ou au fond du cabinet noir, quelqu'un se cache. Est-ce saint Nicolas, est-ce Croquemitaine, il n'en sait rien, et tantôt il implore, et tantôt il a peur. Ainsi faisait l'homme d'alors, et toutes les superstitions primitives sont là pour nous prouver la vivacité de ce sentiment, en même temps que l'impuissance où étaient alors les hommes, la masse du moins, de le critiquer avec justesse et de lui donner son véritable objet.
Nous trouvons là ce que nous avons déjà trouvi ailleurs, ce que nous trouverons toujours : l'incapaci de l'homme primitif à abstraire. Dans l'impuissance concevoir nettement et d'isoler en elle-même la Cause première, l'homme se réfugiait sous l'égide des forcela nature déifiées ; ce dont il dépendait immédiatemea lui semblait le divin. Le vieux Grec en tempête implorai! les vents ; l'Hindou priait le dieu de l'orage ; tous 1<peuples, à un moment ou à un autre, ont adoré le soleil ce pivot du petit univers dont nous sommes ; ce cenlr auquel est suspendue la terre haletante et faible, et ou porte la vie au bout de ses rayons comme la branclu gonflée de sève porte le fruit. Les Egyptiens adoraient 1< Nil, parce que c'était par cette artère que la vie coulai dans le pays, et le défendait contre les déserts dévorant qui menaçaient à droite et à gauche sa bande verte.
(Test en vertu des mêmes instincts qu'on adorait le souverains, les conquérants, les grands ancêtres, l<