‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 12 sur 50 · VI · texte numérisé non relu

VI

fondateurs des villes. On se sentait dépendant de leur action, dans l'avenir ou dans le passé, et Ton déposait à leurs pieds les adorations que nous tenons toujours prêtes pour tout ce qui revêt à nos yeux le caractère d'un principe ou d'un secours.

Jusqu'en pleine civilisation grecque, l'instinct des peuples heureux ou opprimés forgeait une divinité pour leursprinces. Le génie d'Alexandre acceptaitcet hommage sans rougir, et le sourire même d'Àristote ne l'en défendait pas. Les Romains adoraient de même leurs empereurs. Ils allaient jusqu'à élever des temples à la fièvre, ajoutant la manie des personnifications bizarres au sentiment d'un pouvoir surhumain.

Parfois, quand ce secours si ardemment cherché semblait s'évanouir; quand l'évidence de l'insensibilité des choses éclatait; quand la nature, cette implacable, indifférente et inconsciente dans ses fureurs comme dans son sourire, apparaissait à travers ses masques divins, l'homme était affolé. Il essayait, comme les Germains, ie sensibiliser la matière; il immolait des hommes pour ui communiquer le sentiment. La pierre sur laquelle il mit sacrifié lui semblait rendre des oracles. Des idoles le bois étaient chargées de recevoir l'esprit que le fer du H>urreau avait expulsé de la chair.

On jetait des créatures humaines dans le Nil, quand le lieu de l'Egypte hésitait à croître autant qu'il le fallait )Our inonder la terre nourricière. Ces victimes étaient

hargées d'attendrir le fleuve sacré, afin qu'il voulût bien itteindre le trait sauveur, sur l'échelle du nilomètre [u'on avait ciselée dans le marbre, au seuil du temple.

Il va de soi que ce n'est pas toujours par ces aberraions que se faisait jour le sentiment dont je parle. Si insiste sur elles, c'est pour montrer que, même dans ses igarements, et môme dans ses crimes, il y avait quelque chose qui n'est ni un égarement, ni un crime; mais m instinct obscur du divin que nous pouvons d'ailleurs, ■n y regardant bien, découvrir aussi au fond de nous- Qèmes.

i\)~2 LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU

IK'l-

Assurément, l'incertitude de notre vie est pour quelque chose dans notre sentiment religieux. Elle le soutient et au besoin nous le rappelle. Si tout venait à souhait, il y aurait un lien de moins entre nous et Dieu ; nous oublierions volontiers celui dont nous ne croirions plus avoir besoin pour vivre. N'est-ce pas ce qui arrive aux gens uniformément heureux ? Les coups du sort, au contraire, nous rappellent Dieu ; quelquefois c'est pour l'accuser; mais en tout cas pour le reconnaître. C'est là, de fait, une des utilités qu'on a assignées de tout temps à la douleur.

Or, qu'y at-il de légitime dans ce mouvement de rame? Quelle est la valeur de cette source du sentiment divin ? L'instinct des populations primitives les trompait-il? Le nôtre n'est-il qu'un reste de ce puéril état ? — Nous néi devons pas facilement le croire. Nous avons reconnu avec saint Thomas d'Aquin que rien de ce qui est profond et universel n'est entièrement illusoire.

Si clone c'est un fait constaté, un fait constant et universel, que notre besoin de protection nous facilite la foi en Dieu, c'est qu'il y a sans doute quelque chose qui milite pour elle.

Qu'y a-t-il donc ?

Je ne prétendrai pas qu'il y ait dans ce fait malière à démonstration, comme dans le fait de l'univers ou dans les nécessités de nos origines, telles que nous les avons examinées plus haut.

Je n'aime pas à prodiguer ce mot de démonstration , c'est un mot sacré pour le philosophe, et je me sens d'autant plus porté à le vénérer qu'on le prodigue davantage aujourd'hui, jusqu'à l'avilir sans mesure et le profaner Mais, en dehors des démonstrations proprement dites, i y a place encore pour des convictions raisonnées solides. Même dans la science, le fait se produit. La rota tion de la terre n'est pas démontrée au sens rigoureux d< ce terme, et cependant qui donc en doute? Dans le: choses de l'ordre moral, à plus forte raison, il y a de: probabilités qui équivalent pratiquement à descertitudes En tout cas, n'y eût-il dans ce que je vais dire que di

quoi incliner l'esprit, ce serait déjà une grande chose. Incliner notre esprit vers Dieu, cela vaut qu'on s'en préoccupe. Aristote écrivait : Savoir peu de chose touchant le divin vaut mieux que la connaissance complète de la nature.

Essayons donc de voir ce qu'il y a, dans le sentiment que j'ai décrit.

On se souvient de l'admirable sentence de Pascal : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers s'arme pour l'écraser : une vapeur, une goutte d'eau suffît pour le tuer ; mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue ; parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur l'homme. L'univers n'en sait rien. »

Il y a dans ce contraste entre la petitesse matérielle de l'homme et la grandeur de la pensée qui comprend l'univers et le juge, le fait le plus étonnant, peut-être, que toute la création nous présente.

Nous parlions tout à l'heure de l'effarement des premiers hommes en face des proportions de la nature, de ses montagnes, de ses plaines immenses, des océans et des astres lointains. A un certain point de vue, et pour :e qui touche à la planète elle-même, cet effarement s'est calmé. Nous avons pris dans une grande mesure possession de ce globe; nous l'avons mesuré à loisir, parcouru en tous sens, réduit d'une certaine manière à îotre taille, en disciplinant ses forces et en franchissant ses distances sans effort.

Mais l'Univers! combien ne s'est-il pas agrandi, au :ontraire, par les progrès de notre science ! Qu'est-ce pi'un homme dans l'infini? Qui le peut comprendre? » .ette autre parole de Pascal peut s'appuyer, aujourd'hui, ur des chiffres qui donnent le frisson, quand on y onge !

Mettez-vous à votre fenêtre, le soir, et dites-vous, en fixant une de ces étoiles lointaines, une seule : C'est un univers; un univers immense aux yeux de ses habitants, s'il en existe, comme celui que nous habitons Test aux nôtres. Ce rayon d'or qu'il darde vers mes yeux; ce lil ténu qui le rattache à moi, il a fallu à la lumière, dont lu navette va vite, des années pour le pousser de là jusqu'ici, à travers la trame de l'espace. Je me dis cela, et je m'abîme dans mon néant !

Mais je regarde encore et je constate qu'à côté de cette étoile il y en a d'autres qui paraissent tout proche, et je me dis, le sachant à n'en pouvoir douter, qu'elles sont en réalité par rapport à la première dans les mêmes relations de distance, et je m'abîme de nouveau et plus profondément dans mon insignifiance affolante.

Immensité, immensité ! que suis-je dans ton sein! La terre m'écrase de sa masse, et ce n'est plus qu'un point, quand je la regarde du premier échelon de l'échelle des êtres. Si je monte au soleil, je ne l'aperçois plus; si je monte aux étoiles lointaines! je n'aperçois plus le soleil. Si je vais plus loin, dans l'infini de l'espace, tout nutrcJi univers s'évanouit; c'est une poussière qui tourbillonne; c'est une de ces petites taches blanches qu'on appelle des nébuleuses, et qui voyagent comme un essaim de | mouches lumineuses, dans la nuit. Alors, le vertige mt prend ; je ne sais plus que dire ; les mots sont impuissant.1 ici : ils sont créés pour ces objets dont l'insignifiance m'épouvante. C'est l'ineffable du néant qui m'opprime Car je me dis que nous sommes, nous, « quelque par sur cet atome » qui s'appelle la terre; nous y rampon péniblement, pendant qu'elle nous emporte en un» course effrénée à travers les espaces. Xuus sommes 1< néant; nous sommes ce qui n'est pas, au sein de l'uni vers qui est.

Mais quoi'. Qui parle ainsi? Qui juge ainsi? Qui fai son procès à ce polit être et le met en balance avec l'uni vers, tenant ainsi dans sa main l'un et l'autre ? Ces Thomme lui-même. C'est le roseau pensant qui relève 1 tête ; c'est lui qui, [rdr la partie éthérée de son être, quitt

'étroit rivage où la nature Fa planté, s'élance, franchit 'immensité sans effort, la mesure, la juge, la met en 'omparaison avec la petite matière qui lui servait tout à 'heure de prison. Et maintenant, c'est lui, l'homme, qui )orte dans son sein comme dans une prison lumineuse :et univers effrayant ! Le soleil se suspend à la plante, lans la goutte de rosée : ainsi l'univers tout entier se sus- >end à la pensée de l'homme. Cet univers grandiose, ma >ensée l'enveloppe, l'étreint ; elle ne se laisse opprimer îi par l'ampleur de sa durée ni par l'effroi de ses dimensions colossales ; elle le dépasse ; elle « l'appelle par son 10m », comme le Créateur dans la Bible, et j'aurai beau nourir sous la pression de sa masse qui ne me porte que Dour m'étouffer bientôt, je sais que je meurs ; lai, l'univers, ne sait rien ; toute sa puissance n'est qu'une puissance brute ; toute son ampleur, la pensée défalquée, l'est que celle d'un paquet de matière, aveugle et sourd. In apprenant à le connaître et à nous mépriser, nous

randissons et pouvons le dédaigner davantage. Nous

émontrer notre petitesse, c'est exercer notre grandeur ;

ous humilier devant ses proportions dévoilées, c'est le

omp rendre et c'est régner sur lui.

Pourquoi donc cette royauté est-elle associée à tant de

lisère ? Pourquoi cette flamme divine qu'est la pensée

lillit-elle de ce caillou obscur ? Cette motte de terre où

ous grattons comme des insectes n'est pas digne d'exis-

r, en face de la splendeur d'une àme. La pensée d'un

ascal ou d'un Platon, d'un Newton ou d'un Thomas

Aquin ladomine jusqu'à la pousser au néant. Et cepen-

int c'est nous, qui sommesle néant devant elle. Quel est

)nc ce désordre étonnant ? Quelle raison, à ce manque

proportion manifeste, à cette anomalie singulière

une grandeur qui doit s'humilier et d'une humilité qui

t royale ?

Si encore l'homme était sur ce globe comme l'astrome en son observatoire, libre et dominateur, insou-

ciant de ce qui le porte, perdu qu'il est dans la contemplation de l'infini!

Mais non! Nous habitons sur terre comme dans une geôle; nous y sommes liés comme Prométhée sur soi rocher. Cette mécanique étrange et cruelle qui s'appelle lé monde nous roule comme un fétu etfinalement nous brise. Tout nous est ennemi, môme notre nourriture, même cet air qui nous fait vivre aujourd'hui et qui domain nous tue. A chaque tournant du chemin quelque obstacle est dressé, quelque péril nous guette ; notre organisme eû\: empêché, contrarié, tourment é, détraqué par mille choses, mille accidents divers. Pauvre machine, toujours en j réparation, que la terre nous prête quelques jours pourla reprendre ensuite! C'est au milieu de tout cela que notre âme se débat, que notre esprit, pauvre aigle, s'efforce et bat des ailes. Qu'est-ce donc que cette puissance étrange qui l'opprime? D'où vient ce désordre effrayant, au sein de cet admirable univers? Tout est dans l'ordre, excew la pensée, juge de l'ordre. Nous sommes grands et noi sommes petits; nous sommes puissants et nous somi faibles; nous réglons la nature, et la nature nous ti C'est le chaos, et avec le chaos la terreur.

Et cependant, elle est belle, cette nature ! Elle bonne et maternelle, malgré tout. Que penser de ces trasteset de ces antithèses, de ces chocs de natures opj sées, dans un monde fait d'harmonie ? L'homme se demande avec une stupeur douloureuse ; toutes 1( grandes âmes ont buté là; celle de Pascal en était objusqu'à l'effroi. « Le silence éternel de ces espaces inl m'effraie, » disait-il, et le roseau pensant inclinant m< lancoliquement son front trop lourd au bout de la ti: frêle de sa matière, il se demandait : D'où vient ce déso dre?Quel est ce renversement des rôles? cette lumiè sous le boisseau, cette masse brute de l'univers lâcli comme un fauve en courroux contre cette délicate divine proie qu'est l'âme humaine? Il y a une raison cela, pensait-il. Et cette raison ne serait-elle pas dans qu que intelligence organisatrice et toute-puissante, grâc<< laquelle, si elle entre en commerce avec nous, l'équilil'

jera rétabli, Tordre sera maintenu, la nature sera remise a son rang de servante, d'esclave de l'intelligence, de piédestal de la statue du dieu.

Et en effet, dans « l'hypothèse Dieu », tout s'explique rout scandale est noyé dans l'amour et la confiance en ui. Ce n'est plus la nature qui nous domine, c'est Lui, par elle. Il avait ses raisons, sans doute, dirons-nous, pour régler ainsi les conditions de notre vie; ces conditions, sans doute, ne sont que transitoires; on peut en ippeler, en tout cas, de ce qu'elles ont de brutal et l'homicide à ce tribunal suprême où siège Dieu, et îspérer du secours contre les excès de la douleur, en même temps qu'on a la consolation de penser qu'elle coopère à l'œuvre immense qui est celle d'un Dieu juste ît paternel.

L'homme, certes, ne sait pas toujours par quelle voie 1 sera exaucé, s'il en appelle ainsi à Dieu des brutalités |le la nature. Il pourrait même croire que cela ne se peut >as, et que Dieu lui-même est esclave de cet ordre fatal ui se déroule sous ses yeux, dont il a établi la formule omme celle d'un théorème immuable qu'il n'y a plus loyen de modifier ou d'attendrir.

Et en effet, la providence de Dieu sur la nature est en n sens tout à fait générale et lointaine. Il a établi des )is dont l'amplitude est démesurée, dont la simplicité nveloppe tant d'effets qu'il y a ensuite, dans la réalisaon de ces effets, une somme incalculable de hasards, e sont ces hasards qui nous broient ; c'est contre ces rds que l'homme a besoin d'être défendu et qu'il ipelle la Providence. Et il semble qu'elle ne peut rien .mrlui, à moins de déranger toute la grande machine. ais c'est là un de ces problèmes qui n'ont jamais emirrassé la vie, s'ils embarrassent la science. Le sentient les tranche sans hésiter, comme le nœud gordien Alexandre. Il affirme d'instinct qu'il n'y a pas de isard réel pour la Cause première. Il n'analyse pas ujours le mécanisme par lequel sa prière pourra être

exaucée ; il pense parfois que ce sera par une intervention directe, par un coup de force, par un miracle, et ce sera sans doute, simplement, par le jeu même de la providence générale éternellement vu en relation avec la prière et déterminé en conformité avec ses droits. N'importe ! il croit, il espère, il prie, et si le souverain Maître ne l'exauce pas toujours, il a un refuge dans cette pensée que sa confiance filiale lui suggère : c'est que Dieu demande de lui pour un temps le sacrifice de son propre bien ; c'est que Dieu a besoin de sa souffrance pour son œuvre.

Dans vos deux, par delà les sphères et les nues, Au fond de cet azur immobile et dormant, Peut-être faites-vous des choses inconnues Où la douleur de l'homme entre comme élément.

Quand l'homme s'est élevé à cette pensée avec le poète, et qu'il s'est dit, avec l'Evangile, que tous les cheveux de sa tête sont comptés ; qu'il n'en tombera pas un sans la1 permission de son Père céleste, sa situation en ce monde est toute autre. La terre n'est plus pour lui une geôle, mais un chantier. Ce n'est plus un chevalet de torture; c'est le divin métier où se tisse, avec le consentement de nos cœurs, la trame des volontés de notre Père. Noi pouvons, sans verser dans le désespoir, sentir fondre sm nous toutes les calamités et toutes les misères; faire l'abandon de nous-mêmes à l'œuvre immense, en attendant les compensations.

Mais en dehors de cette pensée, et s'il faut être seul seul en face du mystère, dans la nuit noire de l'univer.' muet, au sein de ce silence effrayant, sous ce regarc d'Isis dont la fixité nous affole, j'ai beau y réfléchir, j< i e vois que l'effroi, la terreur folle et le désespoir qu ] uissent germer au cœur d'un homme, si cet homme . un cœur, et s'il a quelque chose au front.

Plus d'un lecteur trouvera sans doute que cela n'e.< guère démonstratif, et s'il en est parmi eux qui soiei

adonnes aux sciences exactes, ils seront peut-être tentés d'en sourire. J'en sourirais peut-être avec eux, si je ne me souvenais que bien des choses qui font sourire le mathématicien et le philosophe sont la vie de l'humanité; çru'eux-mêmes, à certaines heures, sentent le besoin de lâcher leur cordeau et leur compas pour livrer leur cœur gt ces instincts profonds qui représentent en nous le meilleur de nous-mêmes; car ils sont la raison de la nature, supérieure à notre raison.

D'ailleurs, voulût-on contester la valeur de cet instinct ie dépendance et de cet appel à une protection transcendante que nous sentons monter en nous, il resterait (onjours qu'un germe de philosophie s'y abrite, en ce il y a là une invitation à goûter les preuves qui milient en faveur de l'existence divine.

Je le disais à l'instant, quand on n'a besoin de rien, îi de personne, on fait facilement l'esprit fort. Quand on ramené au sentiment de sa dépendance et de sa iiisère, on regarde si on ne voit pas venir le libérateur, ce libérateur existe; s'ilalaissé des traces de lui-même ans ce qui nous entoure, notre œil tendu vers lui ne irde pas à le reconnaître et notre cœur à l'adorer. De fait, c'est là ce qui nous permet de débrouiller omplétement l'état d'esprit des premiers hommes, que - ne pouvions qu'effleurer tout à l'heure, au point de ne trop restreint où nous étions placés. Leur délaisseuni en face d'une nature effrayante, disions-nous, leur été un motif de reconnaître une divinité dans le monde, vns doute ; mais ce sentiment n'agissait pas seul ; il ne sait pas à lui seul leur pensée. Une fois averti et mis îr la route du divin, leur esprit poursuivait sa marche trouvait des motifs plus profonds, plus désintéressés capables d'engendrer plus de certitude. Ceux que nous ons discutés déjà et ceux que nous discuterons encore l<ur étaient pas inconnus : je l'ai montré et je le montrai. Pourquoi n'auraient-ils pas été aidés à les goûter r un sentiment qui contenait déjà une indication si écieuse?Le besoin d'être protégés orientait les hommes

vers Dieu comme l'aimantation oriente une aiguille vers le pôle. A l'appeler par le cœur, ils s'exerçaient à l'apercevoir par l'esprit. Us le nommaient de noms divers et lattifaient d'attributs contradictoires ou honteux ; mais leur misère ne couvrait qu'en partie la sublimité de leurs instincts. Leur tort, à ce point de vue comme à tous les autres, était défaire descendre la Cause première de son trône idéal ; de la faire déchoir de l'unité et de l'immutabilité qui lui conviennent pour la faire asseoir sur les roches marines avec Neptune, avec Eole sur l'aile des vents ; d'arrêter là des hommages, des plaintes et des appels qui devaient porter plus haut pour trouver leur véritable objet.

Je conclus donc de cette discussion rapide que pi mièrement le sentiment de notre dépendance offre ui valeur par lui-même, au regard de la Cause première bien que l'argument qui s'y appuie n'ait qu'une portée morale, et nullement le caractère d'une démonstratioi ' scientifique; qu'en second lieu il donne valeur au? autres preuves en attirant sur elles le regard distrait de hommes; en nous portant à rechercher avec plus de soii et dans des dispositions meilleures quelle peut être 1 source de ces événements qui conditionnent notre viej"

Nous dépendons de quelque chose : ce quelque chos ne représenterait-il pas quelqu'un? Voilà le problème qi se pose d'instinct à la pensée humaine. Ces êtres doi nous dépendons sont comme l'anneau le plus proche c nous, le plus facile à saisir d'une chaîne dont l'autre boi est la Cause première elle-même. Le raisonnement viei ensuite et déduit ; mais toujours est-il que c'est le sent ment qui a donné le branle.

Le raisonnement n'a pas prise sur tout le monde, tous les instants, ni à égal degré chez tous les peuples à toutes les époques : la vie, au contraire, nous saie tous, et, par l'admiration, l'enthousiasme, la craint l'amour, elle nous engage sur les chemins de vérité. 1 raison suit; elle analyse ce que le sentiment a découver

île fait le triage dans le fagot informe; mais elle ne rée pas. Pas plus que la rhétorique n'a créé l'éloquence, >as plus la raison raisonnante n'a créé les vérités dont ït le monde. C'est assez de dire qu'elle les juge. Tout au ond, c'est la vie qui, en posant la main sur notre épaule, tous oblige à relever la tète et à contempler Dieu.

C'est assez pour bénir cette dépendance qui fait de ous les hochets de la nature, mais par elle nous rapprohe et nous met sous l'égide reconnue du souverain laitre.

Pour nous, d'ailleurs, qui connaissons et qui adorons ûeu, il y a là, au lieu du pessimisme troublé des philoophies qui l'ignorent, une source de joie subtile et très ouce. Tout recevoir de l'être adoré et aimé; n'être rien evant lui; reconnaître à ses pieds qu'il est tout, qu'à lui eul est due toute louange, tout culte, toute adoration à imais, et qu'à ce rien que nous sommes rien ne peut

venir qu'en s'attachant à lui, en s'y accrochant comme

coquillage au rocher, comme le rayon à son astre, et u'en lui seul, selon l'expression de saint Paul, nous ouvons nous mouvoir, et subsister, et vivre : c'est une ouceur! c'est le charme divin du néant; c'est le ravisselent de notre faiblesse, de se sentir écrasé délicieuseicnt par sa grandeur.

Page 1