CHAPITRE VI
l'idée de dieu et la. vérité
Sortons des sphères du probable où nous ont engagé: un instant les considérations qui précèdent, et revenon: aux certitudes.
L'homme a besoin de protection ; il a besoin biei davantage de vérité. La vérité est à la base de tout< notre vie, non seulement quant à ses manifestation, supérieures ; mais quant aux plus modestes de se démarches. Si donc il était vrai que la vérité porte; Dieu, nous aurions là, pour aller jusqu'à lui, un larg chemin de lumière. Essayons d'y marcher d'un pas sûr C'est une région difficile à explorer ; l'atmosphère y es froide ; l'abstraction semble y volatiliser les objets, ei projetant sur eux sa lumière. N'importe ; le résultat e; vaut l'effort.
Je voudrais démontrer que cette proposition : Il y une vérité, équivaut à celle-ci : Il y a un Dieu ; que qu ne reconnaît pas Dieu se ferme la porte du vrai, et pa là celle de la science tout d'abord; mais, ce qui est pli grave, celle de toute affirmation consciente, et par con séquent de toute vie.
Les philosophies qui ne reconnaissent pas Dieu cor tiennent — nous le démontrerons — une contradictio foncière. A vrai dire, elles n'existent pas, ou, si elle existent, c'est sous la dépendance implicite de ce qu leurs conclusions explicites veulent combattre.
Tel est l'objet de la présente étude.
Qu'on nous pardonne les détours que nous devror
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rendre ; nous essaierons de n'être point obscur ; mais 2 sujet a des difficultés qui s'imposent. Nous voudrions mener à réfléchir quelques-uns de ceux pour qui le ulte du vrai est une religion aimée encore. Nous leur irons : N'imitez pas la Chananéenne de l'Evangile, qui e voulait du repas divin que les miettes, ou la femme îalade qui ne touchait que les bords de la robe du Saueur. Inconsciemment, toute pensée réfléchie touche à lieu ; mais ce peut être seulement de loin, et l'homme, n vous, n'en aurait point le bienfait.
On le comprendra, lorsqu'il s'agit de prouver Dieu
ar l'origine du vrai, ainsi que je me propose de le faire,
; témoignage populaire, que nous aimons à invoquer, ne
mrait nous être très utile. Celui des civilisations primi-
ves, si instructif en d'autres matières, sera ici presque
iuet ; car, je l'ai déjà dit bien des fois, la première
îose que fait l'homme à l'égard de la vie, ce n'est pas
3 l'analyser, c'est de la vivre; de même, la première
îose qu'il fait à l'égard de la pensée, ce n'est pas d'en
ruter les conditions, c'est de s'y livrer, et c'est pour-
îoi ni la psychologie ni la logique ne sont des produits
•ontanés et primitifs de l'esprit humain. A plus forte
ison la métaphysique transcendante en vertu de la-
îelle on peut s'élever d'une vérité quelconque jusqu'à
eu n'est-elle pas une de nos premières démarches.
Mais si la multitude des simples est incapable d'opérer
e-même cette sublimation de la pensée que la réflexion
ilosophique suppose, elle n'en fournit pas moins la
itière. Et si l'antiquité instinctive nous abandonne, sur
terrain trop élevé pour ses pas, l'antiquité savante,
e, nous devance et nous illumine toutes les voies.
C*esl en effet l'éternel honneur de la pensée grecque, ►résentée par Platon, d'avoir compris profondément et
exprimé en termes magnifiques que ce monde de pensées ([ne nous portons en nous, el dont la vérité nous apparaît comme supérieure à nous, indépendante de nous, transcendante par rapport à l'espace et au temps qui nous mesurent — que ce monde de pensées, dis-je, nous fait entrer en commerce non seulement avec les réalités tangibles qui les font naître; mais encore avec des réalités supérieures et invisibles. C'est comme un pont de lumière aux cent mille arches, qui nous fait communiquer avec un autre monde, lequel est la source de la vérité dont nous ne sommes que dépositaires, et la source en même temps de toutes choses, qui trouvent là leurs types et les lois de leur être, types et lois dont elles ne sont elles-mêmes que la mobile et imparfaite incarnation.
11 est possible que Platon ait exagéré ce point de vue, comme il arrive aux grands génies, qui, recevant le choc d'une idée nouvelle, ne peuvent pas toujours se posséder assez pour en préciser les limites. Et, en effet, il semble que Platon se soit laissé entraîner jusqu'à prêter aus idées éternelles une existence positive, presque semblable à celle des choses qu'elles devaient expliquer, et donl elles devenaient ainsi comme le double. C'est en tout caj ce que lui reproche avec une abondance de sarcasme iné puisable et bien injuste, son grand et peu respectueu disciple, Aristote.
Il semble que ce soit le sort des génies qui se corn prennent le mieux et qui se doivent le plus de passe leur vie à se combattre. Comme Michel-Ange etRaphaé le titan et l'archange, dont le premier accordait a second un témoignage tel qu'il n'en recevrait pas de plu haut dans les siècles ; dont le second disait, en parlai] du premier, qu'il bénissait le ciel d'être né dans le siècl d'un si grand homme, et qui cependant ne pouvaier passer dans la rue ou discuter peinture sans s'adresse des paroles amères, ainsi Platon et Aristote, tous deu « divins », tous deux remplis d'estime réciproque, b surent pas toujours éviter l'amertume et l'injustice.
Mais s'il y a du vrai dans les reproches du Stagyrit
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;t si Platon a exagéré sa pensée, ce n'est pas une raison )Our refuser à cette pensée le tribut d'admiration probnde qu'elle mérite. C'est un coup d'aile comme il en ut rarement donné dans l'atmosphère obscure de la penée philosophique.
Or, le point de départ de cette entreprise de haut vol, :'est la nécessité, profondément aperçue par Platon, de bnder notre science, et en général toute connaissance îumaine, sur quelque chose de stable.
Nous connaissons, et nous sommes invinciblement imenés à accorder à notre connaissance une valeur •éelle; nous affirmons, et nos affirmations, quelle qu'en loit la teneur, ont à nos yeux une valeur qui dépasse nfmiment la chétive personnalité qui les pose et les >bjets changeants dont la présence les a fait surgir. Si e dis, par exemple : L'homme est faible, je sens bien que e fais entrer en jeu, dans cette affirmation, quelque hose qui ne dépend ni de ma pensée, ni de moi-même, li d'aucun être particulier et transitoire. C'est moi qui e dis, et c'est moi qui le pense; mais je sais bien que ela serait vrai sans que je le dise et vrai encore sans [ue je le pense.
D'autre part, la vérité de ce que j'affirme ne dépend •oint exclusivement des personnalités humaines que j'ai
u connaître et des faiblesses que j'y ai pu constater. 111e en dépend en ce sens que sans ces personnalités et ans ces faiblesses, je ne saurais pas que l'homme est ùble ; mais cela n'en serait pas moins vrai. Je confère
onc à cette proposition : l'homme est faible, une valeur bsolue, et je sens à n'en pas douter que cette sentence,
3ute personnelle à moi qu'elle puisse être, en tant que
■ 1 ai constatée en autrui et que je l'en ai comme extraite,
'en est pas moins transcendante et universelle ; on peut
écrire au tableau de l'éternité.
Or, comment se peut-il qu'il y ait une vérité des choses
la fois en dehors des choses et en dehors des esprits
ui contemplent?
Qu'est-ce que cette étrange réalité de l'idée, qui sem-
le tout en l'air, et qui nes*en impose pas moins commo
réelle, sous peine de voir crouler à la fois cl notre sciene qui a besoin de sa fixité, et les objets qui n'ont de nature et de signification que par elle?
Y aurait-il un autre monde, dont celui-ci ne serait que la copie changeante, et le décalque? Y a-t-il une région de l'esprit, où l'esprit trouve son aliment et peut asseoir la vie intérieure sur des bases fixes?
Tel est le problème à deux faces que se posa Platon, et il le résolut comme on sait, en affirmant la réalité de ridée par-dessus même la réalité des choses; en disant: Notre esprit ne peut se poser que sur réternel et le nécessaire : donc réternel et le nécessaire existent. 11 n'y a pas de science du fait en tant que tel ; il n'y a de science que de l'idée représentée par le fait : donc les idées existent. Ce qui est soumis au temps ne saurait, en tant que tel, être objet de science; l'objet de celle-ci doit être à proprement parler un absolu; ce qui se réalise dans le monde l'exprime ; les choses sensibles incarnent sa vérité ; nous, nous la constatons et en recevons en nous l'image imparfaite; mais ni les objets ni nous n'en sommes la source. Où donc réside-t-ellc? Dan^ l'invisible, dit Platon, et c'est Dieu qui en est la raison dernière et le lien.
On voit la profondeur d'une telle conception. Ne sui'firait-il pas d'elle pour mériter à celui qui, le premier.] l'exprima, Pépithète de divin, que lui ont décerné les siè clés?
Mais aujourd'hui, cette conception tient-elle? Pouvons nous décemment l'offrir à nos contemporains, et leu demander de croire que la vérité prouve Dieu, qu'elle 1< prouve d'une manière invincible?
Sans aucun doute.
Et pour faire voir cette nécessité, il nous suffit d< révéler le vice irrémédiable des doctrines qui la mécon naissent; démontrer que le matérialisme sous toutes se formes, en prétendant se passer de toute réalité supra sensible, tue par là même la vérité et se met en contra diction avec lui-même; que, d'autre part, l'idéalisme, s'i