LIDEE DE DIEU ET LA VERITE
; s'avance pas jusqu'à Dieu, fait fausse route ou ne va ls jusqu'au bout de ses principes.
D'abord le matérialisme.
Je lui demanderai, lorsqu'il prétend que notre machine 'usante n'est que le résultat tardif et compliqué d'une olution matérielle — matérielle, dis-je, dans ses prinpes comme dans son support, je lui demanderai cornent il sait que celte machine pensante est bien faite. uelle confiance y peut-il avoir ? Quelle assurance fonder ir ce choc et ce contrechoc des particules de matière îi, s'assemblant par hasard, arriveraientà former — (si îe pareille folie est acceptable!) — une mécanique plus i moins raisonnante? La matière brute et les forces reugles ont-elles quelque intérêt à composer des esprits oits, capables de vérité, et jugeant sainement de la .ture des choses?
Alors même qu'on appellerait àscn secoursl'évolutionT l'on parlerait de coups de dés heureux, de sélection .turelle s'acheminant vers le mieux, toujours est-il que point de départ étant entièrement hasardeux, la pre-
ère combinaison, dont tout le reste n'est que le devenaient, étant fortuite, tout le résultat se trouve entaé du suspicion, et je ne vois pas du tout ce que signifiera
mot certitude.
|\ vrai dire, bon nombre de ces hommes en prennent lir parti, ou plutôt ils paraissent le prendre, quand ils lus disent : La vérité est relative; la vérité, ou ce que rjus appelons ainsi, n'exprime que le rapport de notre «e avec son milieu, et cela, c'est du réel, si ce n'est pas dj vrai. Voilà pourquoi, diront-ils, nous ne voulons pas de ntapliysique. 11 n'y a que les faits; nous sommes nousbmes un l'ait; ce que nous appelons vérité n'est qu'un
I : c'est une façon réelle de nous adapter aux choses; Bits il n'est pas nécessaire que ce soit une façon vraie.
'.elte façon de raisonner est subtile; mais ce qu'on ne v t pas, c'est qu'elle renferme une contradiction mani-
D'une part on concède que, dans l'hypothèse maléri.i liste, la pensée ne saurait avoir une valeur absolue d'autre part, on agit comme si elle en avait une. Ca établir le raisonnement matérialiste, et en tirer comm conséquence l'impuissance radicale de notre esprit, cel même est utiliser notre esprit, et avec la même cor fiance que quiconque.
Que vous vous serviez de votre intelligence pour affir mer la relativité ou pour la combattre, peu nous imporl ici ; car la question est plus profonde. Elle est relativ non pas à tel ou tel emploi de notre faculté pensante mais à son emploi même, en tant que cet emploi se prt tend légitime, au point de vue certitude. Vous avez bea dire : Nous ne voulons as de métaphysique ! en disar cela même et en essayant de le justifier, vous faites de l métaphysique. Vous affirmez, dites-vous, la relativité d savoir, et vous ne voyez pas que, par là même, vousposi une affirmation absolue. Peu importe la couleur de <j qu'on affirme, si l'on affirme. L'absence de tout systèn est encore un système. « S'il ne faut pas philosopher disait Aristote, il faut encore philosopher; » parce qu'< effet dans toute négation, même radicale, on retrou' cette attitude fixe de l'esprit qui constitue l'affirmatio de sorte que prendre position contre le vrai, c"est le gl fier encore, et se lever pour dire : Nous ne savons rie c'est affirmer le savoir.
Au fond, si nous voulons y regarder d'une façon i, peu profonde, nous reconnaîtrons facilement la soui de l'illusion étrange dont je parle. Elle est toujours même ; nous l'avons signalée bien des fois. Au lieu s'étudier soi-même et d'y saisir sur le fait, comme c'< facile , cette adhésion à l'être et au vrai qu'aux sophisme ne peut atteindre, on étudie l'intelligei comme du dehors ; on la place sous son regard comme objet; on regarde l'homme, l'homme qu'étudie lascien c'est-à-dire l'homme fictif, au point de vue de la phi Sophie dont je parle, et l'on déclare qu'étant sorti dd matière, il ne peut s'élever au-dessus délie, et que le v
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l'est que du relatif, du provisoire, de l'illusion même, et le •este. ..toute la lyre des sentences pyrrhoniennes et scepiques. Et pendant ce temps-là, on ne s'aperçoit pas que 'homme réel qu'on est soi-même évolue et affirme ; on ie prend pas garde qu'à force de s'hypnotiser sur l'objet, m a oublié le sujet; qu'à discuter la valeur de la parole humaine, on a oublié qu'on parle, et qu'en un mot, en s'oppo- >ant ainsi soi-même à soi-même, on ressemble à ces jeuîes chiens qui aboient après leur image, dans le miroir. Il est donc impossible, je le répète, de nier toute /érité, sous peine de se nier soi-même et sa négation ivec soi. Quiconque parle, quiconque agit, et à plus orte raison quiconque étudie et enseigne, affirme par implicitement l'existence de la vérité et se ferme la oute à toute négation subséquente.
Et d'ailleurs, il s'en trouve bien peu pour essayer de ousser ainsi jusqu'au bout la négation de l'intelligence umaine. On lui pose des limites arbitraires ; on la chiane sur ses droits ; mais en deçà de ces limites et sous réserve de ces droits, on ne l'en glorifie que davantage, eux qui condamnent l'orgueil théologique ou métalysique sont d'ordinaire bouffis d'orgueil scientifique, faut bien que notre esprit se prenne à quelque chose ! , je demande à quoi ce quelque chose emprunte sa )lidité. Le minimun de vérité que vous affirmez, d'où ient-elle? Sur quoi repose sa certitude ? Ce ne peut être îr la matière, qui, n'ayant, d'après vous, aucun but ni mcun principe directeur, ne présente aucune garantie et ous laisse dans l'arbitraire. Comment marcher contre le nt, sur un bateau que le vent seul agite? Si nous ne )mmes que matière, et sortis de la matière ; s'il n'y a en d'autre en nous que le résultat des conflits atoiques et du balancement des forces, et si, objet de isard, nous ne pouvons compter que sur les bienfaits hasard, quelle valeur accorder à ce phénomène range qui s'appelle la pensée? Qui nous dit qu'au lieu i miroir régulier capable de refléter fidèlement le onde, l'intelligence n'est pas le morceau de verre forme où les images se brisent et s'effacent ?
Et si vous me dites que moi aussi je suis obligé d'ao ter sans la justifier Ja valeur de nos affirmations prl mières, et que recourir à Dieu, comme Descartes, poj garantir la valeur de l'intelligence qui doit ensuite prouver Dieu, ce serait faire une pétition de principes : j'ei conviens ;rnais aussi ne s'agit-il pas de cela. Je crois tri fermement que nos premières certitudes sont immédi mais encore ne faut-il pas s'en servir pour établir ui système qui les rend impossibles. Ce serait se rnettw dans la position ridicule d'un homme qui gagnerait I vie à prêcher le suicide. Or tel est le résultat le pli clair du pur matérialisme. Il construit avec sa raison udi raison composée d'éléments auxquels il a enlevé lui même toute valeur et toute signification rationnelle ; dj telle sorte que sa conclusion suprême consiste à ébranle son point de départ, et que l'aboutissant de sa philo, Sophie, c'est d'abimer dans le doute toute philosophie. j
Mais le second aspect de la question tel que nous l'avoi énoncé ne condamne pas moins le matérialisme.
Il n'y a pas de garantie possible pour la valeur de not esprit, disons-nous, s'il est sorti des forces brutes ; ma il n'y a pas davantage de garantie pour l'existence def vérité elle-même, s'il n'y a partout que forces brutes. H deux choses vont ensemble, ainsi qu'il était facile prévoir.
Car, qu'appelle-t-on vérité, si ce n'est l'expression j l'esprit d'un ordre de choses existant, et que la pêne se représente au dedans d'elle-même? La pensée est cadre qui prétend se constituer à la mesure des faits, qui suppose, à moins que toute pensée ne soit vaine, c les faits eux-mêmes ont de quoi se prêter à cette men ration; qu'il y a un fondement réel à la possibilité l'idéal, c'est-à-dire que les faits rentrent eux-mêmes d des cadres; qu'ils ont une signification rationnel
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û'ils représentent une idée, un ordre, un plan, dont la otion exacte, ou en tout cas proportionnelle, en notre sprit, constituera la vérité.
Ce n'est pas à dire, certes, que les cadres de la réalité rientaussi étroits que ceux de notre esprit: nous dirons Lus loin le contraire et en tirerons argument pour notre tèse. Mais que les cadres du réel coïncident ou non avec s nôtres, il en a, ou, pour mieux dire, les nôtres trouant en lui de quoi s'utiliser, ce qui suppose qu'il y a en ii de la pensée, sous quelque forme que ce puisse être. c c'est ce que ne peut admettre sans contradiction le matérialiste.
Pour lui, il n'y a dans le monde que fatalité aveugle.
ul dessein, nulle idée préconçue; nul cadre préparé
)ur recevoir les faits et leur communiquer une forme
cessible à l'esprit et à laquelle l'esprit puisse se pren-
. Pas d'idée directrice, dirait Claude Bernard, et par
nséquent pas d'intelligibilité; car celle-ci ne peut être
le le caractère de ce qui représente une idée et peut
Qsi cadrer avec les conceptions d'une intelligence.
3ue sera donc notre pensée, si ce n'est une façon entiè-
tnent arbitraire d'entrer en rapport avec le monde? Ce
a un état du moi qui ne regardera que le moi, sans
le correspondance avec la réalité des choses. C'est-à-
e que la vérité ne sera plus qu'un leurre ; que toute
ence ne sera plus qu'un jeu de fantômes ; que toute
uvre de l'intelligence sombrera dans un subjectivisme
il, et comme, je le répète, l'instinct de la vérité est en
s, et que peu ou beaucoup, l'affirmation de sa valeur
npose à tous, ici encore, ou roule dans la contradic-
a et dans le vide, et l'être et la pensée elle-même, tout
)îme dans le néant.
|l faut donc dire contre le matérialisme qu'on ne sau-
fonder la connaissance humaine et concevoir sa
ci voir du même coup, derrière lesphéno-
lies qu'elle observe, un plan de réalisation que l'évo-
pn successive des êtres manifeste; que d'autre parti!
< st nécessaire de supposer, à la base de cette évolution, un principe proportionné à ce qui en doit sortir, c'est-àdire appartenant à l'ordre de l'idéal, puisqu'il en doit sortir l'idéal.
On peut par là se rendre compte comment cette démonstration ne fait que pousser plus à fond celle qui nous a permis d'établir le principe d'une finalité ou d'une intention dans le monde.
Nous avons dit alors : S'il n'y a pas de finalité, le monde que nous observons n'a pas pu se construire. Nous ajoutons maintenant : S'il n'y a pas de finalité, le monde ne peut pas se penser. Sans idée directrice, rien absolument n'est possible; sans idée type, rien absolument n'est intelligible. C'est la même preuve à deux points de vue différents : le premier s'adresse à l'être en tant qu'il subsiste en lui-même; le second s'adresse à l'être en tant qu'il se reflète en nous.
Mais en même temps que nous poussons la preuve plus avant, il faut en augmenter l'ampleur de façon à la faire cadrer avec nos préoccupations présentes. Car il ne s'agi pas seulement de rendre intelligible le réel, et ce n'es pas seulement l'affirmation du réel, en nous, dont il fau garantir la vérité : c'est toute affirmation conforme au lois de l'esprit, toute conception cohérente réalisée ei nous ou réalisable par nous, en un mot toute l'immensit de ce qu'on appelle les possibles. Car si notre esprit . une valeur, et nous avons vu qu'on ne peut discuter cett valeur qu'en l'affirmant par cette discussion même, tou ce qu'élabore cet esprit conformément à ses lois, tout combinaison qui ne renferme point ce ver rongeur d l'idéal qui s'appelle la contradiction, tout cela devra coi respondre, à défaut d'une réalité positive, à une poss bilité réelle. On conçoit bien cette dernière distinctioi Une réalité positive n'est pas due à tout ce que noi
l'idée de dieu et la vérité 213
déclarons possible ; pas davantage une possibilité de fait, laquelle peut être contredite par la constitution actuelle in monde. Mais ce qui est dû à ce que nous concevons ninsi, c'est une possibilité en soi, et cette possibilité doit être réelle. Tout ce qui n'est pas contradictoire est conçu :omme possible. Tout ce qui est conçu comme possible, si l'esprit est bien fait, doit être réellement et positivement possible, ce qui veut dire qu'il faut trouver quelque ~>art, dans l'être, un fondement réel de cette possibilité. 7,t c'est ce qu'ont admis, remarquons-le, non pas seulenent Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz, Spinoza >t tous les grands métaphysiciens du passé ; mais en te siècle même, les esprits les plus hauts et les plus éfractaires, quelques-uns, à toute subtilité métaphyique; Taine aussi bien que Vacherot ; Renan comme tenouvier. Guyau, Ravaisson, Lachelier, Secrétan, Bouroux, tous l'admettent.
Et par là on peut voir quelle amplitude va prendre lotre conclusion. Car ce n'est plus seulement la science rop rement dite qui s'y trouvera intéressée, à raison l'une idée directrice reconnue dans le monde : tout ce ui contient une idée et qui comporte une signification hvra se réclamer, pour fonder cette signification, de ce he je pourrais appeler, en termes très abstraits, la condition rationnelle de l'être, autrement dit l'existence us une forme que je ne détermine pas encore, mais existence réelle et certaine de l'idéal.
i Voici par exemple l'art.
L'art ne se soutient que par cette conception néceslire. Car l'œuvre d'art, si elle veut être autre chose l'une combinaison arbitraire, et par conséquent nulle, |it avoir son appui soit dans une idée de la nature, j'il incarne, soit dans une idée personnelle à l'artiste en j certain sens, à savoir en raison de son origine; mais i comporte par elle-même une signification univer-
2J l LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
selle L'artiste a le sentiment très net que son idée ne lui appartient pas. Elle est éclose en lui ; mais elle n'est pas à lui, ce n'est pas son idée, c'est une idée qui se manifeste en lui comme sans lui, et dont la portée H dépasse et le domine. Sa vie personnelle ne fait que la cacher et comme l'envelopper de brume. 11 faut qu'il la découvre, la poursuive au dedans comme une proie toujours prête à lui échapper et qu'il n'étreint jamais qu'imparfaitement ; d'où les découragements et les déceptions dont l'inspiration artistique est coutumière. L'artiste, en contemplant son idéal, se sent en présence de quelque chose qui est en soi; qui a une valeur indépendante de quiconque ; qui se présente, comme un absolu, à la contemplation de toute intelligence capable de concevoir, et alors qu'il paraît régner sur son œuvre, il se sent à genoux devant quelque chose d'éternel. N'est-ce pas là ce qui fait la grandeur de l'art, et qui explique son action universelle et certaine ? S'il n'y avait pas dans l'œuvre d'art une vie cachée, une vie impersonnelle, infiniment haute et noble, gagnerait-elle la foule, et verrait-elle éclore la sympathie et l'admiration ?
On a beau dire: L'œuvre d'art n'est qu'un signe! Sans doute! je ne prétends pas qu'il y ait dans l'œuvre d'art une vie réelle ; mais le signe dont vous parlez doit être le signe de quelque chose, et l'idéal qu'il manifeste doit être fondé sur quelque réalité, sans quoi ce n'est que de l'arbitraire pur et simple, et sa divine contagion ne se comprend plus.
Quand j'entre dans une salle du Louvre, et que l'œuvre des grands disparus s'offre à moi dégagée de tout» attache sensible avec leur personnalité transitoire, j sens qu'il y a là, sous ces images grossières, sous cett toile salie et sous ce marbre, tout un peuple d'idées qui dans le silence et l'immobilité religieuse dont l'impressioi me saisit, impose à mon esprit l'affirmation de leu réalité supérieure. L'artiste mort laisse sa pensée déve lopper une vie plus intense. Ce qui survit dans le sym bole matériel qu'il nous livre, ce n'est pas son âme, ain^ qu'on le dit quelquefois ; c'est une idée qui tout d'abor
l'idée de dieu et la vérité 215
s'ésl imposée à son âme, et qui s'impose par la suite à une foule d'autres. Il l'incarna; mais il ne la fît point. Dans l'insignifiance du symbole, marbre ou toile, sa transcendance resplendit et m 'apparaît presque sensible. Vu parfum d'éternité s'en dégage ; la beauté semble palpiter, et la vérité dire : C'est moi ! et Y Etre décliner ses noms, ses titres éternels et sublimes.
N'a-t-on pas remarqué l'espèce de choc qui se produit en nous, lorsqu'en face d'un chef-d'œuvre de statuaire, par exemple, et au cours même de la contemplation esthétique, quand vous êtes à niveau, au diapazon de l'œuvre rêvée, et que vous la vivez comme il vous semble que l'artiste l'a vécue lui-même, ou plutôt comme il semble qu'elle vit en soi, plus haut que l'artiste et plus haut que tout; quand, dis-je, au milieu de ce rêve hors le monde, vous étendez la main, et sentez le froid et la rigidité d'un narbre? C'est une secousse inévitable; c'est une chute. Vous êtes descendu de l'idée dans la matérialité du igné; vous avez quitté ce qui représente à proprement >arler Y œuvre, pour éprouver le moyen, et ce contraste vous fait sentir d'autant mieux le caractère transcendant t éternel de la pensée écrite dans la pierre. Par lui, la fable antique de l'homme amoureux d'une tatue est un admirable symbole. Elle lui semblait vivante, ette forme aimée, et dans cette consistance mystérieuse e l'idée, plus réelle à l'esprit que ne Test aux sens la natérialité qui l'incarne, il contemplait la convenance aeffable de deux êtres. Ce n'était pas un marbre, c'est a beauté éternelle, qu'il embrassait.
I '' n'est-ce pas d'ailleurs le cas de tout amour que la >eauté provoque? N'est-ce pas ce qu'il y a d'immense ans l'amour humain, fùt-il même dévoyé et inconscient 6 la misère profonde de ce qui le trouble? Sur cet objet, fùt-il indigne — et tout objet créé n'estpasindigne, au fond, des élans inénarrables du cœur? - Sur cet objet, l'amour projette son propre rêve. Il
voit de l'éternel dans ce qui passe; il enferme des siècles dans une minute brève; il verse tout le ciel dans la clarté mobile d'un regard, et Y Etre tout entier, avec toutes ses richesses, il l'engloutit dans l'être vide et passager qu'il choisit. C'est donc bien Y Absolu, auquel il s'est uni par le cœur, à travers la fragilité d'une vie mortelle. Et c'est ce qui fait la grandeur et la valeur éternelle de l'amour, tout comme c'est la grandeur de l'art et celle de la science de s'attacher eux aussi à ce qui est éternel dans le passager, à ce qui est immuable dans le mobile, à ce qui est invisible dans ce que nous voyons.
Et comme, enfin, il y a de la science, de l'art et de l'amour en toutes choses ; comme connaître, aimer et faire, c'est toute la vie, c'est donc toute la vie qui est suspendue à notre problème, et c'est toute la vie qui repose sur l'affirmation de l'idéal.
De tout cela, je crois pouvoir retenir cette conclusion, c'est qu'il y a dans la constitution des choses, et sous une forme quelconque, un fondement réel de ce que nous appelons l'idéal.
Ma conclusion est modeste. Ce fondement de l'idéal, je ne l'appelle pas encore Dieu : ce serait préjuger de graves questions; mais j'affirme sa réalité, et l'on verra qu'il y a là pour la preuve de Dieu un fondement à toute épreuve. Car j'espère montrer que l'idéalisme, qui nous suit jusqu'ici, ne peut refuser ensuite de nommer Di^u que par une contradiction manifeste, et en entassant des absurdités auprès desquelles tous les mystères de Dieu sont clarté.
Mais auparavant, j'ai à présenter quelques considéra lions qui me semblent de nature à confirmer nos dires et qui auront cet avantage de joindre, à l'autorité de h réflexion philosophique à laquelle nous faisons appel le témoignage même de nos instincts.
J'ai remarqué bien des fois qu'à certains points de vue in>!inct est plus riche, plus instructif par conséquent, ue la vie réfléchie. Car la vie réfléchie ne représente que idées claires, celles qui arrivent, après une élaboraon complète, au jour plein de notre conscience. L'instinct, contraire, est riche de toute la multitude des idées bscures qui ne viendront au jour, si elles y viennent, u'après un long effort, et, s'il s'agit de l'humanité, après longs siècles.
À ce point de vue, on peut dire sans aucun paradoxe îe tout progrès est d'abord un recul ; car l'idée claire >mmence par voiler et par déprécier l'inconsciente riîesse qu'elle remplace. Ce n'est qu'ensuite et peu à peu îe cette richesse est aperçue et reconquise. Le miroiteent de la mer ne cache-t-ilpas aux yeux et ne fait-il pas iblier à l'esprit les inépuisables trésors que la vie a chés dans les profondeurs de « V abîme », en attendant ie les sondages multipliés aient ramené cette vie pièce )ièce à la surface?
C'est pour cela que même les illusions les plus grosles peuples sont à regarder de près; car elles sont uverainement instructives. On trouve des perles de ité, dans ce fumier d'erreur.
Voyez par exemple le fétichisme. Il manifeste plus d'un >ect du cœur humain; nous en avons déjà tiré plus me pensée utile ; mais au point de vue de notre quesd présente, il contient une indication très précieuse. }ui ne se souvient du portrait que traçait Isaïe de Tarin fabricatfur d'idoles: « Un homme s'en va dans la et; il fait, un choix parmi les arbres ; il plante des pins, a pluie les fait croître ; ces arbres servent à l'homme
pour brûler... Il jette au feu la moitié de son bois ; il apprête un rôti et se rassasie; il se chauffe et dit: Ha! ha! je me chauffe! Je vois la flamme! Et avec le reste il l'ait un dieu, son idole ; il se prosterne devant elle; il l'adore, l'invoque et s'écrie : Sauve-moi! car tu es mon Dieu. »
Cette haute ironie est assurément admirable, et l'illusion de l'idolâtre la justifie amplement; mais regardez tout au fond du cœur de cet homme, et vous verrez que tout n'est pas folie, dans son acte. Ou plutôt, la folie n'est ici que la manifestation d'un sentiment dévié, juste au fond.
Nous avons observé, en effet, la transcendance de l'idée artistique par rapport à celui qui la pense. Elle naît dans son cerveau, mais elle n'est pas à lui; elle passe dans son œuvre; elle va de là au spectateur; mais à travers ses pérégrinations elle reste elle-même, indépendante, dans sa signification et sa valeur, de toute intelligence et de toute chose. Or, mettez ce sentiment dej la transcendance de l'idée dans un cerveau de sauvage, et vous créez l'idolâtrie; car le sauvage confondra aussitôt l'idée elle-même avec le signe, et, se rendant compte i instinctivement que l'idée contient en elle quelque chose i d'indépendant, d'éternel, d'immuable, de supérieur, de divin, il divinisera du même coup sa matière ; ce bois] lui deviendra sacré, parce que l'idée le pénètre et 1< domine; parce qu'elle l'a pétri de sa lumière et comme transfiguré.
Pourquoi Jéhovah interdisait-il à son peuple les repi sentations de figures vivantes, sinon par crainte di la signification supérieure, et par là concurrente, qu'oi serait tenté de leur attribuer?
Que signifiaient les statues habitées des Egyptiens, le pierres sacrées des Sémites, les incantations de tou genres, si répandues dans toute l'antiquité, sinon la con fusion perpétuelle de l'idée et du signe; mais en mèm temps le sentiment puissant de la réalité supérieure d l'idée et de son essence quasi divine?
l'idée de dieu et la vérité 219
L'écriture elle-même, qui est aussi une espèce d'œuvre 'art, puisqu'elle incarne à sa façon une idée dans un goe — récriture a été en vénération dans toute l'antiuité ; elle fut l'objet, chez beaucoup de peuples, d'un réel 'tichisme. Encore aujourd'hui, chez certaines races ègres, elle est considérée, par ceux qui ne savent pas re, comme quelque chose de surnaturel. C'est qu'un re est comme quelqu'un qui vous parle, qui vous iseigne, qui vous met en rapport avec quelque chose jî dépasse infiniment non seulement les signes matéels dont se compose l'écriture; mais la personnalité de uiteur, première victime, pourrait-on dire, de l'oppreson qu'exerce la vérité.
1 est important de le remarquer, en effet, et c'est ce îi l'ait la valeur de notre analyse, ce à quoi s'adresse la nération de l'homme primitif, à l'occasion de l'écriture, n'est pas du tout l'écrivain, ainsi que cela serait tout mple: c'est quelque chose de supérieur, c'est je ne sais lello divinité qui se révèle, et dont l'homme, l'écrivain, est que l'intermédiaire, le prêtre, celui qui ouvre, si je lis ainsi dire, la porte du mystère par où la vérité veut sser.
Et la preuve, c'est que plus l'écriture sera imperson- 11e, moins on en connaîtra l'auteur, plus' la main de o-mme arrivera à effacer sa trace et à dérober l'homme même derrière des pseudonymes expressifs, des tourres apocalyptiques et des moyens graphiques artificiels, plus aussi l'idée vivra de sa vie propre et donnera à i la fréquente l'impression d'une présence supérieure, in contact quasi divin.
^'est ainsi que l'imprimerie, substituée aux copies .nuelles, a ressuscité en partie l'antique fétichisme, and le paysan a dit : « C'est imprimé, »il a dit équivaiment : «C'est vrai. » Pourquoi? sinon parce qu'ici la in de l'homme, s'effaçant davantage, laisse plus de ce àla divinité de l'idée?
.e culte des « on dit » n'a pas au fond une autre source, dit! quelle puissance magique dans ces deux motsl
Un tel a dit, ce ne serait rien; tel autre a dit, ce ne serai rien non plus, et vous pourriez ainsi en nommer mille sans que leurs autorités jointes ensemble arrivent à égale: celle de cet on mystérieux, qui semble personnifier 1; vérité elle-même. Et en effet, il la personnifie à nosyeux et c'est pourquoi nous le déifions, sentant, par un ins tinct profond, que la vérité est divine.
A mesure que l'humanité prend davantage conscient d'elle-même, les hommes cherchent à faire participe plus de choses à cette éternité de l'idée qui paraissai n'appartenir, à certaines époques, qu'aux idées abstraite et générales. Une publicité effrénée nous déborde. Le faits s'entassent sous les yeux de chaque lecteur. Tou l'univers fournit son contingent, et les chroniques mor diales de nos journaux finissent par être une nécessit de vie pour les intelligences. Pourquoi ? Evidemmenl pour beaucoup d'entre nous, c'est curiosité vaine; c'ef gourmandise ou appétit factice de l'esprit. Chez d'aï très, et, je le crois, dans l'ensemble, c'est la marqi d'un sentiment plus vif de ce qu'il y a dans tout fai même le plus passager, d'intérêt permanent et de sign fication supérieure. Les sciences nous ont appris la sol darité universelle et éternelle. Tout est dans tout, disa Anaxagore. Tout agit sur tout, et sur le tout, et tout sut la réaction de tout, et du tout. C'est pourquoi, sentir faire sentir l'intérêt absolu et éternel de chaque évén ment, fût-ce le plus infime, c'est un besoin de ce sièc compréhensif qu'est le nôtre. Il s'attache au détail av cette même attention religieuse qu'on n'accordait jad qu'aux systèmes. Et c'est un danger, je le sais ; mais < tout cas — c'est tout ce qui m'intéresse ici — c'est témoignage de l'esprit en faveur de cette affirmati' qu'au fond, tout est général, en raison de l'idée qu représente, et tout a une portée universelle, même nuage qui passe, et même le moucheron qui périt.
D'ailleurs, même dans la vie courante, mille détî
l'idée de dieu et la vérité -221
,euvent servira prendre sur le fait ce sentiment toujours
ut, quoique non toujours aperçu, .l'ai déjà remarqué l'étrange état d'esprit qui nous fait îgarder parfois les objets, ou les personnes, ou nouslêmes, avec un regard étonné, comme une chose entièrement nouvelle, et comme si cette chose revêtait tout à ;>up un caractère absolu, une signification éternelle, ne foule d'observateurs ont signalé cela. Le soir sur- >ut, quand l'ombre enlève aux choses leur aspect fami- |er, les simplifie, les découpe sur le ciel en lignes sèches L géométriques, l'esprit leur prête facilement ce quelque chose de définitif et d'abstrait qui ravissait le vieux vthagore et qui lui faisait appeler la nature une géo- Létrie éternelle.
1 Est-ce que le peintre ne cherche pas à éveiller ce sentiment, même à propos des aspects de la nature les plus langeants, ou des êtres les plus individuels? Le portrai-
par exemple, n'applique-t-il pas tout son effort à
élever, en face du modèle vivant, jusqu'à l'idée de la
iture qu'il incarne; à s'absorber dans cette idée; à la
Ivre, afin de la rendre assez fidèlement pour faire de
|»n tableau non pas le décalque banal, lé double d'une
lîrsonnalité fugitive; mais un morceau d'humanité, un
l)jet de contemplation éternelle, une chose qui est en
li, indépendante du temps et de l'espace?
I Cet être né d'hier, qui meurt demain, qui fuit avec la
-ipidité de l'éclair, à travers ce monde de fantômes,
•sprit le fixe, l'immobilise, l'épingle à tout jamais dans
I collection immuable de l'être. Il le conçoit hors de la
atière et de la condition mortelle; c'est-à-dire qu'il le
. au lieu simplement de le voir.
| Et il en est ainsi de toute chose. Il y a un mystère en jute chose vue avec l'esprit. C'est le mystère de Y Etre Jde ses manifestations inépuisables. C'est le kaléidos- Upe éternel qui déroule ses formes toujours renouvelés, comme un programme sans fin, comme une série ij conceptions liées et cependant diverses, et quand la lu sensible, avec ses fascinations, nous laisse un peu et 'lus permet de monter jusqu'à ces domaines élargis et
Al
ces hauteurs sereines, nous nous sentons perdus, nou< aussi, dans ces vastes espaces; nous ne sommes qu'une des lettres de cet alphabet éternel; même notre non nous donne un son étrange; il sonne creux, si je puiainsi dire; notre personnalité semble vide; ce plus qu'une idée, un des aspects changeants de l'être.
Et il n'y a rien de tel pour nous détacher de la vie ; cai de ce point de vue élevé, dégagé des sens et des conditions temporelles où ils nous plongent, c'est ce qu'or appelle réalité, qui nous apparaît comme un rêve.
Qu'est-ce qui est plus réel : ce quiest éternel, ou ce qu passe? Or ce qui est éternel en toutes choses, c'eslYidée0 non sa réalisation passagère. Qu'est-ce qui est plus rée encore: ce qui est plénier, ou ce qui est limité? Or ce qu est limité, imparfait, toujours déformé par quelqm endroit, c'est la réalité sensible, et l'idée, au contraire, es pleine, toute en soi, sans limitation et sans tare.
C'est donc Platon qui a raison. La réalité n'est qu'un ombre; ce qui est réel, c'est l'idéal.
Mais combien plus encore cette impression s'agrand quand, au lieu de s'appuyer uniquement sur le préser pour s'élancer dans ces régions idéales, on songe au événements du passé, ou l'on dirige son regard ver- l< perspectives de l'avenir!
« Percer les voiles du passé », ce n'est pas une vaii parole. Le passé est, d'une certaine manière. Il ne pas; mais il es/, selon une distinction fameuse. Le p c'est la richesse acquise de l'être successif qu'est monde ; c'est le travail fait de l'évolution universelle c'est la réserve, désormais intangible, des grei éternels. Tout ce qui a été est pour jamais acquis l'être; l'esprit se refuse à n'y voir, aujourd'hui encor qu'un pur néant. Or, la vérité de ce que nous en di ne peut se fonder uniquement sur son être passager, q n'est plus ; elle se fonde donc, et nous en avons le sen ment, sur son être éternel, c'est-à-dire sur le plan
l'idée de dieu et la vérité 223
tëveloppement auquel il obéit, sur l'ordre qu'il exécuta, ;ur l'idée dont il ne fut que la réalisation successive. Et oui cela doit être réel, si notre pensée est réelle, et tout :ela doit être fondé quelque part, si nous ne sommes pas ictimes d'un mirage quand, en reconstituant l'histoire m passé, nous croyons suivre, comme sur la carte, les mites qu'ont parcourues ses armées, et la trace idéale aissée sur les mers sans rivages par ses flottes chargées .'•ires et d'événements.
Et l'avenir nous donne une impression semblable.
L'avenir, c'est le plan qui se poursuit ; c'est la série
bmposée d'êtres et de phénomènes que nous voyons,
hrec les yeux de l'esprit, s'enfoncer dans la profondeur
les espaces, comme un cortège qui suit sa route. La-
uelle ? nous ne savons pas, et dans notre ignorance,
ous supputons les mille directions qu'il peut prendre ;
tais nous concevons que la vraie est fixée quelque part,
on pas sans doute de façon à enlever leur spontanéité
|u\ chefs de file ; mais de façon pourtant à fonder une
îience totale que nous ne pouvons nous empêcher de
bncevoir au-dessus des espaces et des temps.
Ainsi, aux yeux de l'imagination elle-même, et la rai- >n en est d'accord, le passé est, le futur est, de la même anière que nous avons dit : Le possible est. Et à vrai dire, si cela n'était pas, qu'est-ce qui serait, i\ yeux de l'esprit ?
Leprésent, en tant que présent, dans sa réalité tangible,
existe que pour les sens; l'intelligence n'y a point
Faire. L'intelligence a besoin de fixer son objet, de le
rotempler à loisir dans une immobilité supérieure. Or,
réel esl essentiellement mobile; le présent passe, et
mobilité toujours fuyante il ne laisse aucune prise
l esprit . On ne se baigne pas deux fois dans le même
uve. disait Heraclite; le temps ne vit que d'une per-
tuelle mort. Que connaissons-nous donc, si à la fois le
ut, le passé et l'avenir nous échappent?
La réponse est facile. Nous connaisons l'éternel, lequel est présent au passé et à l'avenir, en même temps qu'il se manifeste dans le présent.
Quand nous disons : Le passé est, cela veut dire qu'il y a en lui quelque chose qui ne périt point : c'est l'idée qu'il manifeste, et c'est à cette idée que notre esprit s'unit en écrivant l'histoire. Quand nous disons : L'avenir est, cela veut dire qu'il y a dans l'avenir quelque chose qui est déjà : c'est l'idée qu'il exprimera, et la route qu'il emboîtera, comme un char qui suit une ornière. Enfin, quand nous disons : Le possible est, cela veut dire qu'il participe à l'éternité de l'idée, qu'il exprime la richesse infinie de l'être, lequel, par son amplitude et son caractère total, enveloppe le réel en le dépassant.
Ainsi, de toute manière, l'objet de l'esprit, le vrai, l'idéal, de quelque nom qu'on le nomme, est transcendant à toute réalité temporelle et changeante; c'est dans l'éternel que le travail de notre intelligence nous fait vivre.
Ou nous ne connaissons rien, ou bien l'éternité nous est ouverte. Ou nous sommes aveugles, ou hallucinés, ou bien notre regard plonge au ciel par la fenêtre mystérieuse de l'idée.
Et comme, je ne cesserai de le répéter, il est impossible d'affirmer et de concevoir même que nous ne connaissions rien; que nous soyons ou hallucinés ou aveugles, puisque le premier élan de notre esprit, au sortir de la vie inconsciente, et, par la suite, l'arrière-fond commun de toutes ses démarches, c'estl'adhésion totale, complète, irrémissible à l'être et à la vérité, notre conclusion est irrésistible. L'idéal est aussi réel que le réel; il est réel antérieurement à lui, puisqu'il l'explique ; il est réel au delà de lui, puisqu'il le déborde de toute son amplituii incommensurable. Il est rigoureusement infini et éternel
Il reste à voir si tout cela suffît; si l'on peut s'en teni) à cette expression vague et à cette réalité toute en l'ai que l'on appelle l'idéal, ou bien si, d'un seul bond, cett« réalité ne nous mène pas à la Réalité suprême, et s'il n faut pas nommer Dieu.
Le passage que nous prétendons opérer entre les notions ci-dessus acquises et celles qui nous restent à conquérir peut s'exprimer de la façon suivante : La vérité mous conduit au divin; le divin nous conduit à Dieu.
J'ai l'air de distinguer ici assez étrangement entre deux Schoses manifestement identiques : le divin, et Dieu. [Mais cette distinction, ce c'est pas moi qui la fais, elle m'est imposée partout un ensemble de doctrines fort en [vogue, et que, pour la commodité du discours, j'ai présentées déjà sous le terme commun d'idéalisme.
C'est par égard pour ces doctrines, auxquelles de très
'hauts esprits et de très nobles cœurs ont eu le malheur
de se laisser prendre, et c'est aussi pour ne laisser
aucune échappatoire, aucune maille brisée dans le filet
où nous prétendons prendre les esprits, que je me suis
'abstenu de conclure tout de suite du divin à Dieu, de
U'idéal à un être qui le pense ; de la vérité conçue comme
existante en soi à une intelligence contenant en elle cette
vérité.
Il faut maintenant forcer le passage.
J'écarterai tout d'abord ce que je pourrais appeler
l'idéalisme scientifique, lequel reconnaît volontiers que
ie monde manifeste un plan ; qu'il réalise un idéal, et
que la vérité consiste pour nous dans la conception de
;e1 idéal ; mais qui en môme temps se refuse à chercher
le quelle façon cet idéal subsiste.
Il y a une idée directrice du monde, vous dira, par
exemple, Claude Bernard. Toute la nature manifeste un
'lan, et l'évolution de chaque être, comme celle de
pus les êtres, se déroule selon une idée préconçue. Mais
bette idée existe-t-elle en elle-même ou est-elle l'idée
le quelqu'un; est-elle immanente ou transcendante,
je n'en sais rien ; je ne puis pas le savoir, car ceci n'esl plus du domaine de la science.
Fort bien, et Ton ne peut que louer cette réservi elle se présente comme provisoire; si elle n'exprime que la modestie du savant, son souci d'exclure du domaine de la science des problèmes qui ne sont point ag son ressort, et dont la préoccupation ne pourrait que troubler ses méthodes. Mais si l'on prétend dire que toute investigation de ce genre est interdite non plus à k science positive, ce qui est vrai; mais à l'esprit humain, ce n'est plus modestie, c'est erreur ; ce n'est plus rigueui de méthode, c'est confusion entre la méthode de^ sciences naturelles et celle de la philosophie. Est-ce que le grand homme dont je parle n'aurait pas verse dans cette erreur, et lui qui a dit : « L'homme est naturellement métaphysicien et orgueilleux, » ne se serait-il pas laissé entraîner à faire de la métaphysique négative 5 C'est ce qui m'importe peu. Les conclusions de Claude Bernard philosophe ne bénéficient nullement de Se grande autorité scientifique. Il nous suffit de constater que son attitude comme savant n'est point d'un adversaire. Elle consiste à laisser le problème en suspens comme appartenant à un ordre étranger aux science: positives.il nous livre l'affirmation de l'idéal après l'avoi constaté élans les choses : à nous de voir ce que nous ei pouvons faire, et si nous devons conclure de ce ejuelqir chose à quelqu'un.
Et c'est ici que l'idéalisme métaphysique, et non plu scientifique ; dogmatique, et non plus provisoire, intei vient.
Pour quelques-uns — M. Taine est du nombre — lidé; subsiste en effet; mais il subsiste en soi. La vérité n'e pas une conception arbitraire de notre entendemen mais elle n'est pas davantage la pensée de quelque et placé en dehors du monde, ni de quelque réalité myst
LIDEE DE DIEU ET LA VERITE H-l
rieuse existant dans le monde. Elle est en soi; c'est une formule ; c'est une loi; c'est un axiome; c'est une définition éternelle, souveraine, immortelle, créatrice. Tous les grands mots qui s'appliquent à Dieu, on en décorera l'abstraction vide qui doit tenir sa place. J'ai rappelé déjà le dithyrambe que Taine emploie à la glorifier. C'est une page qui est dans toutes les mémoires: « Au suprême sommet des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l'axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par Ues ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers. Toute forme, tout changement, tout mouvement, toute 'ridée est un de ses actes. Elle subsiste en toutes choses, et Mie n'est bornée par aucune chose. La matière et la penla planète et l'homme, les entassements de soleils et iS palpitations d'un insecte, la vie et la mort, la douleur t la joie, il n'est rien qui l'exprime tout entière. Elle emplit le temps et l'espace, et reste au-dessus du temps ■t de l'espace; elle n'est point comprise en eux, et ils se lérivent d'elle. Toute vie est un de ses moments, tout lie est une de ses formes, et les séries des choses descendent d'elle selon des nécessités indestructibles, reliées ai' les divins anneaux de sa chaîne d'or. L'indifférente, immobile, l'éternelle, la toute-puissante, la créatrice, lucun nom ne l'épuisé, et quand se dévoile sa face sereine lit sublime, il n'est point d'esprit d'homme qui rie ploie, onsterné d'admiration et d'horreur... (1) ».
? Toute cette poésie, magnifique, il faut l'avouer, suffit- 11.1e à masquer le vide irrémédiable d'une doctrine
ireillc? Nous l'avons trouvée impuissante à expliquer la
[roduction du monde : ne l'est-elle pas tout autant à fon- ||ir, en dernière analyse, la vérité?
; En invoquant ainsi une loi suprême, nous faisons un [rand pas; car nous dépassons d'emblée tout le matérialisme; mais quelque suprême que cette loi puisse être, il
Iste toujours à se demander à quoi elle emprunte sa
11) Les Philosophes classiques, iû fine.
réalité. Car il me semble, et il a généralement semblé tout homme, qu'une loi est un être logique, un être ( raison, sans aucune consistance par lui-même. La me tez-vous dans notre esprit? C'est ce que d'autres penseu: essaieront; mais Taine a bien senti qu'alors elle ne joi plus son rôle. Ce qu'elle gagne en solidité, elle le pei en valeur, puisqu'elle se restreint par là même à la tail de nos conceptions, et que d'ailleurs cette formule, elle veut être formule du monde, doit être la formule < notre esprit comme de tout le reste, et que loger la fo mule de notre esprit dans notre esprit lui-même, à fois comme sa cause et comme l'une de ses création c'est expliquer le même par le même.
Taine maintient donc son axiome tout en l'air : { suprême sommet des choses ; il dit qu'il se prononc c'est-à-dire, selon le sens naturel des mots, que quelqu'i le prononce, ou qu'il se prononce lui-même. Mais no ■ telle n'est pas l'idée du penseur. La formule est en st enfermée dans son essence logique, à l'état abstra irréel, et réelle cependant, puisqu'elle produit et qu'e explique.
Et ce serait là le fond de l'univers ? Ce serait le fonc ment de toute vérité, le grand secret devant lequel « n'est point d'esprit d'homme qui ne ploie consterné d\rj miration et d'horreur » ?
Pour moijenepuis assez m'étonner de ce qu'un esrl forme et positif comme celui d'Hippolyte Taine ait pu i complaire ainsi dans des abstractions vides.
Et ce qui m'étonne le plus, c'est que ces conceptûi se rencontrent chez des hommes qui ont sans cesse M bouche le mot expérience; qui prônent partout le posi , le tangible, le clair, le scientifique. Où donc rencontra t-ils, dans leur expérience, un axiome qui logerait n l'air, en dehors de tout esprit, et privé de toute réa 1 substantielle? Quel avantage trouve-t-on à remplace^ Dieu vivant de la philosophie spiritualiste par ce Eu axiome qui prétend être l'universel intelligible et quist bien au fond la chose la plus inintelligible qui soit.
Car enfin, quelle distinction s'impose davantag à:
l'idée de dieu et la vérité 229
îotre intelligence, si elle ne veut pas tout confondre, lin elle et dans les choses, que celle de Tordre logique et Ile l'ordre réel? Va- t-on maintenant faire rentrer l'un dans
'autre ces deux domaines irréductibles? et après avoir |ant reproché à notre métaphysique de se contenter
l'abstractions vides, va-t-on conférer à ce qui est bien fine abstraction, je suppose, à une loi, à un axiome, à une dé fini (ion, une existence positive sans aucune espèce
le support?
Mais voici que d'autres esprits viennent au secours de ette débile conception et essaient de lui fournir l'appui ui lui manque. L'idéal, disent-ils, la source de vérité, e n'est pas une formule en l'air, un axiome sans conistance ; ce n'est pas non plus, à vrai dire, une personne, n Dieu vivant, dont la pensée serait la loi de tout, éaliser ainsi l'idéal, ce serait l'avilir; car ce serait le miter, en le contractant dans l'exiguité d'une personne, e qu'il y gagnerait en réalité, il le perdrait en infinité, q perfection, en universalité, en nécessité, en tout ce ui fait qu'il est lui-même, et, sous prétexte d'être réel, il userait d'être l'idéal.
Nous le concevons donc à l'état mixte. Il ne vit pas en li-même, transcendant et séparé des choses; il vit de la
e même des choses. Il s'incarne dans le réel, tout en •li'passant par son amplitude. Il est, comme l'infini
Aristote, celui que ses réalisations successives n'épui-
nt point. En soi, et dans sa perfection, c'est un pur
éal, une essence; mais le temps et l'espace tendent ins cesse à le réaliser, quoique toujours d'une manière
apar faite.
Et c'est là Dieu. Il n'y en a pas d'autre. Essence, Il pe, vérité, idée pure, idéal suprême, tels sont les noms
l'on lui donne quand on l'envisage en lui-même. Et si
m parle de ce qui, de lui, est réalité, c'est la Nature,
c'est nous, c'est tout, c'est le cosmos avec ses splendeurs et ses tares.
Voilà le système *. Je passe sur les détails qui m'entraîneraient dans des digressions inutiles; je retiens l'es sentiel', et je vois qu'en effet l'on accorde ici à l'idéal, purement logique chez M. Taine, une certaine réalité. Mais je constate aussi que cette essence pure que l'on veut bien appeler Dieu ne se réalise que dans le inonde, c'est-à-dire hors de soi. Car on a beau dire avec M. Vacherot que si Dieu n'est que l'idéal du monde, par contre le monde est la réalité de Dieu, il saute aux yeux que cette réalité que lui confère le monde peut bien servir à Dieu en tant qu'il n'est pas Dieu, mais Nature; mais qu'elle ne sert de rien au Dieu qui n'est plus Nature, mais Dieu-
Le monde est imparfait : on le concède; l'idéal, c'est le parfait: c'est à cela qu'il sert. A quoi peut être utile une réalité imparfaite, pour donner une consistance au parfait?
J'insiste donc, et je demande quelle sorte d'être ces philosophes accordent à l'idéal considéré comme tel, afin que je voie si cet être suffit pour fonder la science et pour servir de norme à toute vérité.
Or, quand je les presse ainsi et que je leur demanda où ils prétendent loger leur idéal considéré comme tel. quel être il a,quelle sorte de consistance ils lui donnent : ne voulant pas le laisser en l'air, comme Taine, ils ne peuvent me répondre qu'une chose : Il loge dans notrf intelligence; il a la consistance que lui donne notn esprit ; il a l'être qui convient à toutes nos idées, de sort* que l'idée que nous avons de Dieu, c'est Dieu même. D< sorte que Dieu « n'a pas d'autre trône que l'esprit n d'autre réalité que lïdée», ainsi que l'a dit un des tenant de cette doctrine. De sorte que Dieu n'est que parce qu'i nous est impossible de ne pas le concevoir, et que pen ser ce Dieu, c'est en rigueur de termes le créer.
De sorte que, dirai-je à mon tour sans ambages, c
1. Nous reviendrons dans noire dernier chapitre sur les diffici tés que nous oppose ce système. Nous n'avons à montrer ici son insuffisance.
l'idée de dieu et la vérité 231
Dieu est simplement absurde, et, ce qui n'est pas plus grave, mais qui toucherait peut-être davantage des hommes que l'absurdité n'effraie point, ce Dieu est parfaitement inutile, à l'égard du problème que nous po- 3 uis.
Car si nous réclamons ici l'idéal, c'est pour trouver une
hase à notre science, et pour fonder la vérité. Or, en quoi
m idéal qui est en nous, exclusivement en nous, fonde-
■ait-il objectivement notre science? Nous cherchons
pjelque chose qui puisse servir de norme à notre pensée,
H l'on nous dit que c'est au contraire la pensée qui crée
:ctte norme par son acte! L'esprit s'applique à chercher
f idéal, et à se modeler sur lui, et au terme de ses recher-
thes, il conclut que c'est lui-même qui est la source de
et idéal!
Il est eurieux de voir quels efforts font quelques-uns Ile ces philosophes pour se dégager de cette impasse. ■11. Vacherot essaye de prouver que l'idéal, même n'exisjlint qu'en nous, n'en a pas moins une valeur objective, llar, dit-il, nous le pensons comme nécessaire, universel, Bnpersonnel, donc distinct de nous et supérieur à nous, [jien qu'il ne se réalise qu'en nous.
Fort bien ! nous le pensons ainsi, et nous devons donc |' poser ainsi; mais alors il faut en tirer la conséquence, ; cesser de dire qu'il n'a de réalité que par nous. Car (essayer de concilier les deux choses, c'est un tour de |\sse-passe qui me semble peu digne d'un philosophe. Comment ! ce qui ne se réalise qu'en nous pourrait conçu néanmoins, et avec vérité, comme indépenint de nous! J'ai beau y regarder, je ne vois là qu'une 'ntradictinn éclatante. Si quelquechose est indépendant nous, cela esi réel sans nous : voilà je crois une évi- Ince. Et si cela n'est pas réel sans nous, cela n'est pas lépendant de nous, et c'est un e seconde évidence. Il ht choisir. 1! sérail trop commode, vraiment, de se nrir,pouT repousser une objection faite à un système, ce qui précisément le détruit et établit e système ntraire. La nécessaire indépendance de l'idéal par
rapport à nous est un des éléments delà preuve de Dieu il ne peut pas servir à l'écarter. Il faut donc dire Iaquell de nos deux hypothèses est la vôtre.
Votre idéal est-il existant en lui-même, indépendam ment de notre esprit? Alors, c'est le Dieu vivant que votr philosophie repousse. Mais s'il dépend de nous dans s réalité, il ne nous sert de rien; il est aussi inutil qu'absurde ; œuvre de mon esprit, il ne peut juger moi esprit, et je ne saurais voir en lui cette norme de 1 vérité que tout le monde recherche.
Bien plus, il n'y aura pas davantage, par son fait, d'in telligibilité réelle dans le monde; l'univers n'aura poin réellement de loi; car une loi que je crée peut-elle êtr la loi des choses d'où je suis sorti moi-même?
Eh quoi ! c'est moi qui crée la loi en vertu de Iaquell l'univers évolue depuis des millions de siècles ! Elle agis sait jusqu'ici et n'était point! Elle se cherchait et ne s< trouvait point! Elle était absente d'elle-même et ne s'; présente un jour que par la grâce de nos chétifs esprits Qui pourra croire au règne de l'idée sur les choses avaD qu'il n'y ait nulle idée et que nulle intelligence ne s'éveille Qui osera dire: La grandeur de la pensée, c'est de com prendre ce qui s'est fait avant elle sans aucune pensée et en un mot, ce Dieu que je pense, cet idéal, ce typ universel des êtres s'est réveillé un jour dans le cervea de l'homme, pour contempler, tardivement ce me sembk l'œuvre accomplie pendant son long sommeil?
Taine, du moins, faisait trôner son axiome au-dessu du monde, au-dessus des temps et des espaces; il ne 1 logeait pas à l'intérieur d'un des êtres qu'il s'agit d régir, et de l'un des plus faibles, et des plus tard venu. Par là, il donnait satisfaction à l'une des exigences d problème ; l'esprit de l'homme pouvait se régler sur c« axiome et fonder sa science ; les phénomènes pouvaiei se régler sur cet axiome et fonder leur intelligibilité - Ici, plus rien! Plus d'intelligibilité réelle dans les chose puisque l'idée que soi-disant elles expriment ne vie
l'idée de dieu et la vérité 233
au jour qu'après tout leur travail. Plus de vérité dans «"esprit, puisque la vérité, ce serait de penser l'idéal, et que cet idéal attend la pensée pour éclore. Plus rien par conséquent de ce qu'il s'agissait d'expliquer : plus d'univers ordonné, plus de science; mais à la place, un mirage d'apparences et un cliquetis de mots. Tout sombre de nouveau dans le noir.
Et comme moi-même, enfin, je suis un objet de vérité pour moi-môme ; comme je ne puis m'atteindre qu'en traversant le vrai, et que nier celui-ci, c'est nécessairement me nier, tout croule, le sujet et l'objet, dans une nuit complète ; c'est le vertige de l'esprit; c'est l'effondrement dans le vide.
Et tout cela pour nier Dieu.
Je le demande, que peut penser de ces choses un esprit non prévenu et en possession de lui-même ?
J'ai grand'peur, quant à moi, d'en avoir fatigué plus li'unà poursuivre ces vains fantômes. J'ai du moins pour hxcuse de n'avoir rien passé, rien condamné sans examen, rien étayé que sur des preuves.
Le moment est venu de conclure, et de dire, clairement bette fois, je l'espère : La vérité existe. On ne peut la nier vins l'affirmer dans sa négation même. Cette vérité, noire esprit la conçoit et l'univers l'incarne; mais ni ' 'un ni l'autre ne la crée, puisque l'un et l'autre se règle bur elle. La vérité est donc là-haut, quelque part dans e ciel des intelligences ; supérieure à nous comme à put le reste ; indépendante de nous et de tout ce qu'elle pègle ; subsistante en elle-même, mais à l'état vraiment mbstantiel, afin qu'elle ne soit pas une formule sans Uupport et une essence sans existence.
Evidemment, ce mot « substantiel » n'est ici qu'un symbole. Appliqué à la Réalité première, il ne sonne pas iomme appliqué à ses dérivés. Les catégories changent le sens, en passant du relatif à l'absolu. Mais puisqu'il aui parler, et que tout le monde parle, je dis qu'on parle ual quand on fait de l'Idéal ou Vérité première une forjnule en l'air, ou un produit de la pensée humaine. Il
faut lui accorder une consistance positive, une réalité indépendante. Et comme cette réalité doit envelopper tout être ; qu'elle doit déborder au delà jusqu'à contenir tout le possible ; qu'elle doit condenser tout le vrai dans l'unité d'une seule essence, simple et totale à la fois, ce ne peut être qu'un Infini.
Cette dernière qualité, d'ailleurs, nos adversaires seraient les premiers à la reconnaître. Ce n'est point l'adjectif qui les gêne, mais le substantif. Que l'idéal du vrai, que la source du vrai, ce soit un infini, personne ne peut le nier à moins d'irréflexion totale.
Il y a de l'infini dans l'intelligence, de par la transcendance de l'abstrait, qui comprend toute l'infinité des concrets du même ordre réalisables dans l'infini du temps et de l'espace; de par l'amplitude infinie des den maines où le possible étend ses perspectives en tous sens. Et s'il y a de l'infini dans l'intelligence, il faut qu'il y ait, en deçà de l'intelligence, une source infinie d'où elle procède. Toute l'erreur de l'idéalisme, c'est de laisser cet infini à l'état flou, d'en faire un devenir ou une simple entité logique. Nous disons, nous, qu'aux virtualités inépuisables que renferme l'intelligence doit correspondre, du côté de ses sources, une réalité qui les explique. Vacte précède la puissance, dit Aristote. A toute possibilité répond une réalité qui la fonde. A la base du connaissant en tant que tel, il y a donc un infini de connaissance, et c'est ce que tout le monde appelle Dieu.
Mais de môme qu'il y a de l'infini dans l'intelligence, ainsi il y a de l'infini dans l'intelligible. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il est nécessaire d'insister sur ce fait que toute réalité, même la plus infime, est transcendante à notre savoir. Nous ne sommes plus au temps où des esprits étroits, grisés par quelques bonnes fortunes scientifiques, espéraient dépouiller quelque jour la réalité de tout prestige. Ces excellents savants, qui brûlaient de philosopher, et pour qui l'univers et tout son processus immense, la substance et les phénomènes avec leurs profondeurs insondées n'abritaient que des billes de billard et des
l'idée de dieu et la vérité 233
arambolages d'atomes : ces savants font sourire, et on »ur cite Pascal : « Les principes des choses sont cachés ans un secret impénétrable. »
Il y a une intelligibilité dans les choses. Celles-ci reprennent, disions-nous, un dessein, une idée préconçue; .•lies ont une forme. Mais cette forme n'est pas limitée aux 'ormes de notre esprit à nous; elle déborde, et c'est dans 'infini seulement qu'elle s'épuise. Il y a un fond inconnu de vérité, même dans la vérité connue; il y a une 'une de mystère, au fond de la transparence apparente les idées claires. Ce mystère ne nous appartient pas, et lne peut se découvrir, bien que notre esprit l'enveloppe lans ses formules et dans sa vérité partielle.
Nous concevons le triangle et déduisons ses lois. Ces ois correspondent au réel, en ce sens qu'il y a dans le 'éel quelque chose qui les fonde ; mais le réel ne coniaît pas le triangle. Il n'y a pas de triangles dans la lature; c'est là un cadre abstrait, dont la réalité comme el est en nous, et dont la loi, en tant qu'elle se réalise In us les faits, s'y trouve rattachée à un fond des choses nvstéricux où n'entre plus l'intelligence.
Nous disons que la matière s'attire, ou semble s'atti- •er, en raison inverse du carré des distances ; et cela ■st vrai en ce sens que la complexité des phénomènes >eul se ramener d'une certaine manière à. cette loi et y rouver une interprétation partielle. Mais interprétation lartielle ou interprétation fausse, au point de vue de 'absolu, cela est exactement la môme chose. Exprimer lartiellement ce qui est indivisiblement un, c'est nécesairement le déformer ; disséquer l'unité et la réduire n fractions, c'est équivalemment la détruire. Que sera- : seuls quelques éléments de cette unité fractionnée ont connus ! Que sera-ce si elle est incommensurable ! )r c'est le fait. « Nous ne savons le tout de rien », et
"us ne pouvons pas le savoir. Notre science ne regarde
réalité que du dehors, et laisse inexplorées ses proondeurs inépuisables. Toutes nos mesures sont erronées;
utes nos lois ne sont que des approches lointaines :
liéma grossier d'un dessin merveilleux dont les nuan-
ces fuyantes contiennent un infini de colorations et de formes. Comme le fauve tourne autour de sa proie, nous tournons en tous sens autour de l'objet à connaître; mais Y intérieur nous est caché, seules les apparences et de partielles manifestations se laissent atteindre.
Claude Bernard a profondément remarqué que, pour savoir à fond quelque chose, il faudrait tout savoir, parce que toutes les conditions des phénomènes se rattachent à un fond commun qui les relie et les supporte. Or c'est ce fond qui est pour jamais soustrait à nos recherches. Bien plus, il est soustrait aux recherches de toute intelligence, quelque puissante fût-elle, si elle n'était pas infinie ; car, comme l'a montré le même Claude Bernard, pour connaître le fond des choses, il faudrait pouvoir le créer. « Les principes des choses touchent au néant », a dit Pascal, et de même que pour vaincre le néant et l'amener à l'être il faut la toute-puis sance, ainsi, pour vaincre son obscurité et l'amener à la lumière de l'intelligibilité pleine, il faut la toute- science
Nous ne pouvons, nous, ni rien créer ni rien détruire, parce que, sujets de la réalité, nous ne pouvons ni la secourir ni la vaincre. Ainsi nous ne pouvons rien pénétrer ni rien comprendre, parce que nous sommes sujets du vrai et que nous ne l'égalons pas. Celui-là seul l'égalerait qui en serait la source. Celui-là seul pourrait comprendre le tout de chaque chose et le tout du tout qui aurait fondé la réalité de chaque chose et aurait conçu la loi du tout.
Et il faut, encore une fois, que celui-là existe ; et il faut qu'il soit infini. Nous l'atteignons et nous pouvons le qualifier ainsi en regardant du côté du réel, tout comme nous l'atteignons et le qualifions en regardant du côté de l'abstrait.
De par la nature de l'abstrait, la pensée est plus vraie que les objets, et de par la nature du réel, la pensée n'épuise pas leur vérité.
Il y a dans la pensée une infinité qui n'est pas dans l'objet, et il y a dans l'objet une infinité qui n'est pas en elle.
l'idée de dieu et la vérité 237
Par là, la science nous révèle un double infini, ou plutôt elle nous révèle doublement Dieu : comme source des idées et comme source des choses ; comme source du connaissant en tant que tel, et comme source du connaissante en tant que tel. Notre esprit atteint Dieu non seulement en atteignant la vérité, mais en ne l'atteignant pas. Lorsque nous connaissons, c'est de par lui; lorsque nous ignorons, c'est à cause de lui. Nous touchons au divin en appliquant notre esprit à la moindre chose, et le mur qui arrête notre esprit, c'est son infinité.
Qu'on ne dise donc pas que l'idée de Dieu n'est qu'un rêve. Qu'on ne dise pas: Dieu n'est qu'un idéal, ou: Il ne sert de rien. Il faut qu'il soit, cet Intelligible suprême, ce Logos de Platon, pensée réelle et substantielle ; pensée infinie comme les virtualités qu'elle renferme; pensée consciente d'elle-même sous peine de n'être plus pensée, puisqu'elle est transcendante à tout le reste ; intelligence, par conséquent, en même temps qu'intelligible; premier Esprit et règle des esprits; première Réalité et type de toute réalité: en un mot Dieu.
Car c'est bien Lui que nous décrivons de la sorte. Les attributs de l'idéal que nous venons de décliner, ce sont ses attributs; la réalité de l'idéal, c'est sa substance. Il est! et par lui toutes choses sont deux fois : une fois en elles-mêmes, pour incarner quelques-uns des aspects de son essence ; une fois en notre esprit, pour imiter l'acte ineffable par lequel lui-même se connaît.
Envisagée ainsi, la « vision en Dieu » de Malebranche est une vérité profonde. Nous ne pouvons puiser la vérité qu'en Dieu, où elle réside. D'une façon ou d'une autre, il faut que Dieu se mêle à la pensée, et que notre science, ou notre art, soit une collaboration divine.
Nos idées viennent d'en haut, tout en venant d'en bas, comme l'image du soleil dans la mer vient réellement du soleil, tout en venant de la mer.
Par quel mécanisme se fait cette transmission de la vérité divine en nous, c'est une autre question que je ki'aborde point, et plus d'un philosophe spiritualiste a pu ila mal résoudre; mais le fait est certain. Notre pensée
est un reflet idéal comme les êtres sont un reflet réel d'un Absolu à la fois idéal et réel.
Et il faut affirmer cela sous peine de tuer toute vérité, de refuser tout sens à la vie humaine comme à la \luniverselle.
Tant il est vrai que Tunique source est là, et qu'il n'y a de rafraîchissement et de salut qu'en elle seule.
Il faut y boire pour exister; il faut y boire également pour connaître.
Y boire dans le temps, c'est exister imparfaitement et connaître « comme en énigme »; y boire dans l'éternité, ce sera, selon la foi chrétienne, exister pleinement et connaître comme Dieu connaît.
Heureux ceux qui s'avancent sur la route de lumière !
Heureux ceux qui parviendront jusqu'à l'astre où elle conduit: ils s'uniront de cœur à l'Idéal suprême, et ils goûteront en lui la vérité I