L IDEE DE DIEU ET LA MORALITE
A. — Les fondements de la moralité.
j On a dû trouver bien abstrait ce que nous avons dit sur 'i nécessité de rattacher à Dieu la vérité, et d'appuyer sur h les fondements de la connaissance humaine. Il n'y a ien de difficile à analyser comme la lumière; son essence pbtile et sa mobilité font qu'elle échappe facilement à os prises, et c'est ce qui rend l'étude de l'esprit humain
mverainement ardue et délicate.
Mais l'homme n'est pas uniquement lum ère, il est kce; or, la force se laisse étudier davau.. ge, sinon en
l'-même toujours, du moins dans ses elleis, et il ne (agira pour nous que de ces derniers.
J'arrive donc à envisager dans l'homme non plus l'être
msant, mais l'être actif; l'être qui veut, après l'être qui Ige, et qui choisit après avoir conçu. Et de même que is luis de la pensée nous ont conduits à Dieu, de même
s lois de la volonté vont nous le faire atteindre. C'est ti nouveau chemin, et non pas certes le moins direct et i moins utile à prendre.
J'ajoute qu'il serait très court, si nous y marchions
uls. Mais nous avons pour compagnons toutes les [|reurs que l'esprit de sophisme et d'égoïsme ont mises jour, et qui se chargeront, ici encore, d'allonger la
roule. Qu'on ne s'effraie pas, toutefois ; car nous sommes ici en pleine vie, en plein cœur des réalités, et ces réalités nous touchent d'assez près pour que ce soit sans ennui que nous en dressions l'inventaire et que nous en cherchions la loi.
Nous agissons. Au début de notre vie, c'est, à vrai dire, l'instinct tout seul qui nous dirige. Car nous sommes uni objet de nature, avant d'être remis entre les mains du notre conseil. Le déterminisme nous crée; puis il nom porte, et il nous conduit jusqu'à ce degré de développement qui nous permet d'introduire désormais de nouveaux éléments dans ses rouages. Mais à partir de ce jour et quand nous atteignons ce qu'on appelle l'âge de rai son, la spontanéité instinctive fait place à l'action relié chie; nous ne sommes plus objet, mais personne; nou, sommes les maîtres, dans une mesure du moins, de no destinées, et c'est ce qui nous distingue de l'animal au point de vue action, comme la raison nous en distingu au point de vue connaissance.il y a bien encore, au fonde nous, tout un ensemble de fonctions inconsciente.' entièrement automatiques, et qui sont comme l'héritag permanent que la nature maternelle nous conserve. Mai ce n'est là qu'un appoint qui doit servir de base à noti évolution personnelle. A côté de ce qui se produit sai moi, il y a ce qui se produit par moi. Je me sens capabl< pour ne pas dire encore obligé, de substituer des actior de mon cru à celles qui germeraient en moi, si mo inertie leur laissait le champ libre.
C'est ce pouvoir mystérieux que l'on appelle le lit» arbitre.
Et manifestement, le libre arbitre est une conditk indispensable de cette vie morale parle moyen de laque! nous voulons prouver Dieu. Si nous ne sommes p; libres, notre cas est semblable à celui de tous les agen
aturels; nous ne sommes pas plus qu'eux la cause de otre action, et il n'y a pas lieu de proposer des règles une spontanéité qu'on doit regarder comme illusoire. On sait pourtant qu'on a affirmé cela. Toute une école •fuse de comprendre que nous puissions dominer les mditionsde notre vouloir, régler notre univers intérieur, )inme nous essayons de régler l'autre, et, en un mot, re quelqu'un, au lieu d'être simplement quelque chose.. Mais ce n'est pas ici le lieu de combattre une théorie îi au fond ne convainc personne, et non pas même ses iteurs. Car, en dépit de ses beaux discours, l'homme qui «teste la liberté se croit aussi libre que quiconque. Quand il écrit : Tout est fatal, il ne croit à aucun degré l'écrire cette phrase soit pour lui-même fatal. Il vous le ra, si vous le poussez à bout, et il ajoutera au besoin li'il est fatal qu'il vous le dise, ou même qu'il est fatal fil déclare fatale cette affirmation. Mais s'il s'exprime nsi, courant vers l'infini à toute vitesse, c'est qu'il connue son article, au lieu de saisir en lui-même le contenu |el de ses actes. Derrière ce bouclier sophistique où il ibrite à chaque passe, on peut voir transparaître, agisnt,ce qu'il ne peut nier qu'en paroles. Sous toutes ses igations successives subsiste une claire affirmation qui voir, à côté de Y homme-objet, que sa dialectique monte et déclare automate, Y homme-sujet, pour qui le it même de vivre porte avec soi la liberté. Or, des deux êtres en question, auquel nous convientde croire? Est-ce l'homme fictif dont on nous dit : C'est nécessité qui le mène. Est-ce Y homme-objet qu'étudié science, et qui se trouve si terriblement complique ie toutes nos analyses s'y perdent? Ou n'est-ce pas plut l'homme réel, qui, en disant cela, pose et affirme la ►erté?
Nous avons déjà observé, à propos de la vérité, ce rieux dédoublement de la personne qui fait que le lime être peut nier dogmatiquement ce que réellement il [firme, élevant ainsi en antagoniste une parole en l'air Intre une affirmation incluse dans les faits. lMais on aura beau dire, la vie réelle se moque des
2i2 LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
systèmes. Ce qu'elle pose en nous tous en créant l'acte libre; en nous faisant parler, agir, absoudre, condamner, c'est-à-dire exercer dans la pleine conscience de nousmêmes les attributs de la liberté, ce ne sont pas des i et des difficultés de système qui l'en feront démordre Il n'y a de réel en toutes choses que la réalité.
Il y a donc en nous, je le répète, quelque chose el quelqu'un. Quelque chose, c'est le milieu intérieur à régir c'est notre univers personnel à régler et à mettre en cor respondance avec l'autre. Quelqu'un, c'est l'être réfléchi qui possède le pouvoir d'orienter notre agir 4 conformé ment à des principes.
Or, ces principes directeurs au nom desquels le gouver nement de notre être remplira son mandat, c'est ce qu'oi appelle la morale.
Et la forme générale qu'il s'agit d'imposer par là \ toute l'activité humaine, c'est ce qu'on appelle le bien.
Nous sera-t-il possible d'établir une démonstration, partir de l'idée du bien, c'est ce qu'il faudra voir; mais en tout cas, notre point de départ est très ferme; car suffit de nommer le bien pour gagner les suffrages d l'unanimité des hommes. Quelques rares esprits fort peuvent bien le railler; quelques systématiques ne li point faire place dans leurs thèses : leur assurance n tient pas, devant Fimmense flot de la conscience hi maine.
Il y a des choses qu'il faut faire ; il y en a d'autr( qu'il faut éviter : jamais l'humanité n'a renié cetl chaîne. // faut, je dois: partout ces expressions se retroi vent; partout elles attestent qu'à nos yeux nous ne son mes pas seulement maîtres, en raison de notre libre arb tre ; nous sommes serviteurs, en raison de ce que noi appelons le devoir. Y renoncer, nous sentons que i serait nous renier nous-mêmes; nier le bien, ce seivr sortir de l'humanité.
1. Nous distinguons avec l'Ecole Vagir du faire, le premier exp mant une action qui a son terme en nous et qui nous qualifie: second exprimant une action qui tend à modifier une matière ex rieure et à produire un résultat.
Et c'est pourquoi, en dépit de ses misères, la race humaine n'a jamais abandonné ce noble culte. Elle a beau faire le mal, c'est le bien qu'elle honore, et si elle s'est trompée, certes; si elle a hésité bien souvent sur la définition dubien; si les plus grossières des conceptions morales ne lui ont pas été étrangères, le principe est demeuré intact. Le bien existe; le bien s'impose à nous; notre conscience nous le crie avec une autorité irréfragable, et nous avons beau nous exiler de nous-mêmes, comme dit saint Augustin, le prophète du cœur nous rappelle, nous oblige au retour, nous juge, et crie en iicns comme Jean-Baptiste dans le désert: Préparez les oies du Seigneur! rendez droits ses sentiers !
Or, je dis que cette autorité de la conscience, et les exigences du devoir, et l'analyse complète de l'idée du lien, tout cela suppose Dieu, et le requiert comme fondement dernier sans lequel tout s'écroule. C'est ce que j'espère montrer clairement, en môme temps que je devrai écarter du chemin toutes les broussailles sophistiques.
Mais d'abord constatons que ceux qui veulent nier cette dépendance et constituer une morale sans Dieu se mettent en contradiction avec la tradition humaine lout entière.
A l'origine des sociétés, la morale et le culte de Dieu
|ne sont qu'une seule et même chose. Demandez au
i Romain, au Chinois, au Persan, à l'Egyptien, au Chal-
(déen, à l'Hindou, au Germain pourquoi il se soumet au
I devoir et cultive ou en tout cas honore ce qu'il appelle
la vertu : tous vous nommeront la divinité ; tous vous
parleront d'une loi qui a été édictée là-haut, promulguée
d'en haut, et dont toutes les attaches sont divines.
11 y a un regard qui est sur l'homme. Le cielfait chaque
jour le tour de nos vices et de nos vertus. C'est le
; Varuna : ndous, au milieu des « cohortes célestes »,
rvant. jugeant, recevant le repentir du fidèle. C'est
le Mithra dos Perses, dont le regard « pénètre à travers tous les voiles du cœur », et qui, au nom d'Ormuzd, dieu du bien, pèse les fautes et mesure les sanctions.
Les plus anciens livres chinois, écrits plus de 2000 ans avant notre ère, placent la moralité humaine sous la garantie de Chang-Ti, le dieu suprême. Les Egyptiens la rattachent à leurs dieux par des liens encore plus étroits, et quant aux monuments assyriens, jadis muets, ils rendent aujourd'hui, on le sait, le même témoignage. C'est une divinité qui garde la borne du champ. L'homme qui vend ou achète réclame la justice au nom d'une volonté divine, et sur les pierres qui marquent sa propriété, il écrit : « Ne franchis pas la limite, n'enlève pas la borne, hais le mal, aime la justice, » et il estampille ce conseil avec l'image d'un dieu, ou le symbole qui sert à le désigner.
Les religions grecques et romaines, en dépit de leurs fables scandaleuses sur les dieux, n'en font pas moins du ciel le gardien de la justice humaine. Même dans Homère et Hésiode, qui prêtent parfois si volontiers des caprices et des infamies petites ou grandes aux Olympiens, on trouve des conceptions de morale religieuse dignes du christianisme. Zeusestle gardien du serment, le protecteur du faible, le vengeur des lois, le juge des princes. C'est lui qui envoie l'étranger et qui guide les pauvres ; c'est lui qui distribue aux peuples la justice. Ses scandales personnels ne sont très évidemment pour Homère que des fantaisies poétiques, et pour Hésiode que le souvenir altéré d'antiques allégories naturalistes.
Il est à remarquer, en effet, que chez tous les peuples, les plus anciens documents sont de beaucoup les plus élevés, et généralement les plus explicites au point de vue des attaches religieuses de la morale. La décadence vint plus tard, et c'est ce qui explique sans doute que les philosophes de l'époque classique aient cru devoir rompre presque entièrement avec les traditions, et ne prêter àDieu, dans leurs morales, qu'un rôle assez effacé. Mais cela n'empêchera pas Socrate d'affirmer que le vrai et le bi3n ne sont qu'un dans leur source, et que cette source est
Dieu. Platon n'en écrira pas moins : « Donnons pour fondement à nos lois l'existence des dieux. »
Aristote, le moins religieux des trois, sera cependant l'auteur de cette conception sublime, maintes fois reproduite dans ses ouvrages, que l'homme ne peut être vraitment homme qu'à la condition d'être divin.
Et plus tard, Cicéron, représentant assez fidèle de toute lia tradition philosophique, écrira sur l'origine des lois et jla nature du bien des pages qu'eût pu signer saint Augustin. « La loi naturelle, disait-il, n'est pas seulement plus ancienne que tous les peuples, elle est contemporaine de la divinité qui régit le ciel et la terre. » Et il insistait avec une précision parfaite sur le motif qui lui faisait transporter à Dieu l'origine de la moralité humaine, en ajoutant : « Cette loi souveraine émane de Dieu qui ordonne toutes choses avec intelligence. »
Il faut ajouter toutefois qu'il se rencontre de grandes lacunes dans les systèmes de morale antiques. Et le imotif n'en est pas difficile à découvrir. C'est que l'instinct le la raison est ici plus fort que la" faculté raisonnante. Dès qu'on approfondit ces problèmes, les difficultés surfissent. La vraie notion de la divinité, et surtout la vraie pâture de ses rapports avec le monde et avec l'homme prent l'objet d'hésitations perpétuelles pour la pensée intique. Ses plus grands représentants semblent n'avoir honcu avec Dieu, en morale, que des relations asce.ilances; peu ou point de rapports descendants. Ils poussent vers Dieu leur disciple ; mais ils n'osent parler en •;on nom. C'est pourquoi leurs morales systématiques sont Itouvent incomplètes, privées de leur couronnement natu- I tel. Mais les systèmes sont peu de choses, en morale ; la radition vivante est tout, et cette tradition, je le répète, est inanime, ou à peu près, pour placer la divinité à la base le l'idiM' du bien, et pour appuyer de son autorité l'obliration que nous sentons en nous de réaliser cette idée. On sait pourtant que l'école critique, l'école positiviste [lèse laissent pas influencer beaucoup par le témoignage es traditions humaines Leursadeptes se trouvent armés,
~i6 LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
pour s'en défendre, d'une conception qui a fait fortune dans leur public, etqu'ils appellent, après Auguste Comte, la loi des trois états.
Toutes les doctrines, les doctrines morales comme les autres, auraient passé par trois phases successives: la phase religieuse ou mythique, la phase métaphysique, et la phase expérimentale ou scientifique. La première représente l'enfance de l'esprit, et l'on se servait des dieux pour appuyer le devoir comme les mamans se servent aujourd'hui de Croquemitaine; sauf que celles-ci ne sont point dupes de ces enfantines conceptions, et que les premiers éducateurs des peuples l'étaient.
La seconde phase représente déjà un travail de déblaie ment; mais entaché encore de l'esprit enfantin qui fait prendre des abstractions pour des réalités positives. La métaphysique a balayé les superstitions; mais elle constitue elle-même une superstition supérieure, et il était réservé à la science expérimentale de faire table rase ; de tout ce passé pour établir, à la place des symboles religieux et des formules métaphysiques, le règne de la réalité.
Le lecteur connaît bien ces théories, et il connaît auss; ma méthode. A l'égard des doctrines qui nous soni opposées, je m'efforce toujours d'être juste, et de gardei l'attitude attentive qui convient à qui cherche le vrai Le parti pris est un maître d'erreurs, et se dresser de: l'abord pour combattre, c'est se priver de la part cl* vérité qui est contenue en toute doctrine.
Je dirai donc, au sujet de la loi des trois états appli quée au problème moral, qu'elle est très fausse, assuré ment, sous la forme systématique qu'on lui donne; mai qu'elle contientdu vrai, et dégager ce vrai, c'est à la foi nous éviter un scandale d'esprit et nous procurer un lumière.
Se souvient-on de ce que nous disions à propos d Dieu cause du monde? Nous avons cherché à nous ar puyer sur les traditions antiques, mais en les redressan et quelque chose qui ressemble à la loi des trois éta
,ious est apparu en effet. Car, au début, la tendance des lommes, en affirmant le divin, fut de lui faire jouer tous es rôles, même ceux qui conviennent aux agents de la Lature, sa servante. C'était Jupiter qui pleuvait et qui
tnçait la foudre. On croyait voir partout des volontés Particulières et des interventions directes, au lieu du
ègnedela loi, sous le gouvernement d'un Dieurationnel. Plus tard, on corrigea cet abus; mais on garda la tendance à plier la nature aux lois de l'esprit, au lieu de la
egarder faire, avec humilité et patience. Enfin, la icience expérimentale est venue réformer les méthodes, •t c'est un grand bienfait dont nous sommes disposés Lutant que personne à nous réjouir ; mais, ainsi que je le taisais remarquer alors, la science abuse à son tour
uaud elle croit chasser Dieu, alors qu'elle nous aide
eulement à le mieux comprendre.
Or, dans le monde moral, il en est très exactement de ilnême.
. La réflexion philosophique, appliquée aux matières lûorales, a détrôné les dieux gardiens des bornes, veneurs directs des foyers outragés, et compagnons inviibles de l'étranger en voyage ; mais de là à supprimer oieu comme fondement dernier de la loi, comme motif 'uprème de l'intention morale, et comme l'idéal vivant e tout ce qui participe au bien, il y a un abîme. Ainsi que le remarquait Benjamin Constant, à mesure ne Dieu semble se retirer de ce que nous savons, il • ■prend sa vraie place à la circonférence de ce que nous ivons pas. Chassé des causes secondes auxquelles on avait indûment substitué, il reprend son rôle de Cause •remière.
Le progrès consiste à épurer, non à démolir; à comrendre comment Dieu agit, et non à nier qu'il agisse; rendre compte qu'il est à la base de toute chose, iiis substituer son action à celle d'aucune chose; sans llien déranger, tout en soutenant tout; sans glisser le |oigt,du moins d'une façon ordinaire1, dans les rouages
1. Cette restriction est nécessaire, parce qu'à côté de la marche
du relatif, tout en gardant, à titre d'Absolu, la responsabilité de toute l'œuvre, puisqu'il la porte, et qu'il prête, si j'ose le dire, sa substance à tout ce monde de phénomènes contingents.
Nous avons vu qu'à ce point de vue supérieur on ne saurait se passer de Dieu pour expliquer entièrement la nature. Pourra-t-on s'en passer davantage pour établir la moralité ?
ordinaire des choses il y a l'exception. L'exception, au point de vue du fondement de la nature, c'est le miracle. L'exception, dans le domaine de la moralité, ce sont les préceptes positifs révélés. Mais il faut remarquer qu'à part certaines prescriptions relatives aux moyens de bien faire la morale religieuse coïncide très exactement avec l'autre ; elle peut être considérée comme un double utilitaire de la morale proprement rationnelle ; elle ne supprime point celle-ci, ne la remplace point : elle l'appuie et lui confère une efficacité plus grande.
En étudiant la loi morale, il ne faut pas oublier que le pot loi a deux acceptions fort différentes Tune de l'autre. La loi, cela signifie tout d'abord ce qui se passe, en fait, jlans un certain ordre de phénomènes. Telles sont les lois Qu'établissent les statistiques. Les statistiques se con- Lentent de noter et de résumer dans une formule la marche que suivent les événements, sans prétendre fonler un droit. En ce premier sens, la loi morale, cela [lignifierait la façon dont l'humanité évolue en fait, au point de vue des mœurs.
! Mais il y a un second sens du mot loi, et dans ce second
ens, la loi veut formuler non plus un simple fait, mais
in droit ; elle fait connaître non plus Tordre selon lequel les choses se passent, mais l'ordre selon lequel elles pivent se passer, et, s'il s'agit de loi morale, cela signi-
era l'ensemble des conditions que la vie humaine devra léaliser pour être conforme à une conception de la vie
ue l'on envisage comme une règle.
Il va de soi que ces deux points de vue ne se contre-
isent point : ils se complètent. Aussi les purs savants Mui, à la suite de Darwin, ont entrepris d'écrire une llistoire naturelle de l'homme au point de vue de la
loralité ne doivent point être considérés en cela comme I es adversaires. Je dirai d'eux ce que j'ai dit du physicien
l'égard de Dieu cause du monde; du physiologiste à
pgard de Dieu cause de lame, et des tenants de l'axiome ijernel à l'égard de' Dieu source de vérité. Ce sont nos
pllaborateurs, et, ici, des collaborateurs indispensables;
ip ils préparent, illustrent et soutiennent nos conclu- • tons. Ils les préparent en nous montrant l'évolution du
[ntrmont moral, dont nous aurons ensuite à justifier la ||ileur rationnelle. Ils les illustrent en remplissant de
: alités vivantes les cadres généraux et simplement sché-
matiques de nos conceptions. Ils les soutiennent en étudiant pour nous le milieu où se développe notre vie et les conditions extérieures qu'elle subit, conditions qui entrent nécessairement en ligne de compte dans la détermination de nos devoirs.
Comment moi, moraliste, pourrai-je décider, p< exemple s'il est juste ou injuste de prêter à intérêts, prêter à tel ou tel taux, et avec un contrat libellé dai telle ou telle forme, si le financier n'est pas là pour m( renseigner sur la valeur de l'argent, sur les conditioi du marché, surles risquesetles chances favorables d'ui opération de ce genre ?
Le philosophe n'a que des principes ; le savant étudi< les faits ; or, toute décision morale est une synthèse d( principes et des faits : d'où la nécessité d'une collaboré tion permanente.
Et c'est ainsi que la morale dite positive peut être infiniment précieuse, et qu'elle amènera de grands progrès, pour peu qu'elle sache se tenir dans son ordre. C'est elle qui recueillera pour nous l'expérience des siècles; qui notera, avec plus de précision et de richesse de détails, les changements que le temps apporte ; ceux que les races, les latitudes, les conditions particulières des individus et des collectivités occasionnent. Elle nous fera constater avec plus d'évidence la solidarité de toutes choses, les répercussions de tous nos actes, qui, après être sortis de nous, nous reviennent comme la balle qui rebondi sur un mur.
Il est certain que chacun de nos actes est gros de tout un monde de conséquences, auxquelles nous sommes intéressés, puisqu'ils composent notre ambiance. Celleci est comme l'enceinte close où, par le fait même qu'on respire, on arrive à polluer son air. Et que Ton constate cette vérité; qu'on en fasse sortir les maximes de la sagesse populaire; que cette conscience publique évolue, se transforme, se tasse, et qu'on le dise ; qu'on y trouve un élément de force sociale pour la formation empirique des consciences et l'atavisme des sentiment moraux : rien de mieux! C'est la science des mœurs, et
le est, je le répète, infiniment précieuse; car elle proses lueurs sur l'océan des choses contingentes, en I it'i'.ie temps que la lumière des principes brille au ciel, [ our éclairer la direction générale de nos œuvres.
Mais hélas ! il faut toujours que l'abus vienne vicier les Ihoses les meilleures. Les purs savants sont rares, parmi bs hommes dont je parle. Il est fort difficile de n'être u'un savant. En chacun de nous, il y a un philosophe lui sommeille, et après avoir commencé par la science, t avoir déclaré hautement s'y vouloir renfermer, queljue jour on s'oublie, et Ton voit le philosophe, et parfois
mauvais, sortir tout à coup du savant comme un diable G sa boite.
C'est ce qui arrive aux tenants de la morale positiverait tiers de leur travail terrien, ils réclament pour lui exclusivité. C'est assez, pensent-ils, de dresser quelques hares, pour éclairer les plages de ce monde. On y voit llair;. on peut suivre les côtes, s'abriter dans les criques, kiterles écueils semés de bouées protectrices. Qu'avonsafï'aire des astres? Eteignons-les! ou plutôt, comme n ne peut pas les éteindre, on s'acharne à les obscurcir pus la fumée des vains systèmes.
On systématise donc, et voici, très clairement résumé lar un contemporain, le genre d'exposé auquel on se Ivre :
Les hommes, nous dit-on, ont commencé par obéir lleurs sens et à leurs appétits; mais il n'a pas fallu
îaucoup de temps pour que l'expérience leur apprît,
►mme elle fait même aux animaux, que certaines choses |)nt nuisibles qui cependant sont agréables aux sens ;
ie d'autres cependant sont utiles qui leur sont pénibles
i fâcheuses. De plus, les hommes ont une sympathie pturellequiles porte les uns vers les autres, et ils obéis-
"i! spontanément à l'instinct de la bienveillance et de
pitié. De cette double source, l'intérêt et la sympathie, lée la mora le.
On s'est habitué à s'abstenir de certaines actions, à lichercher les autres, à approuver et à blâmer suivant
que ces actions étaient conformes ou contraires à la sympathie ou à l'intérêt. Comme les hommes sont doués de la faculté d'abstraire et de généraliser, et de fixer leurs abstractions dans le langage, ils se sont fait certaines maximes générales, certaines règles auxquelles ils ont pris l'habitude d'obéir, et comme tous les hommes ou la plupart d'entre eux avaient fait, ou à peu près, les mêmes expériences, ils se communiquaient les uns aux autres les mêmes pratiques ; ils formaient ainsi des maximes de plus en plus générales et abstraites, et ces règles, perdant de plus en plus le caractère personnel et individuel qu'elles avaient eu à l'origine, prenaient la forme de lois, de principes universels et impersonnels. Ces principes se transmettaient par la tradition comme des vérités évidentes, et comme les générations nouvelles n'avaient pas conscience d'avoir formé elles-mêmes ce.' sortes de maximes par leur expérience personnelle, elles les considéraient comme des vérités absolues et nécessaires, inhérentes à la nature humaine, en un mot comme des vérités innées, parce que l'origine historiqut s'en perdait dans la nuit des temps.
Voilà comment s'expliquerait le caractère universe de la notion de devoir. Voyons maintenant commen s'explique son caractère obligatoire.
En même temps que les hommes avaient formé le règles générales dont nous parlons pour leur intérê personnel, ils étaient portés à s'en faire part les uns au: autres; car on sait que les hommes transforment aisémen en lois leurs dispositions personnelles. Or, les homme sont égaux ou inégaux : en tant qu'égaux, ils se doo naient des conseils ; mais en tant qu'inégaux ils se don naient des ordres. C'est ainsi, par exemple, que le parents voulant éviter à leurs enfants toutes les épreuve • et les misères par lesquelles ils avaient passé eux-mêmesj leur résumaient d'avance les règles de l'expérience, et le leur présentaient sous forme d'ordres, comme l'expre sion d'une nécessité impérative, à laquelle on ne pei échapper. De même, les chefs de peuples, législateur; prêtres ou guerriers, ayant intérêt à conserver la socié
hnt ils étaient les maîtres, soit par calcul personnel, lit par humanité, prescrivaient sous forme d'ordres et l' lois tout ce que l'expérience avait pu leur apprendre H apprendre à leurs pères sur les moyens de se conserrlr et de vivre heureux... »
t[« Enfin, en même temps que ces règles de sagesse s'im- ■saient dans la famille par l'autorité domestique, dans jltat par l'autorité politique, elles s'imposaient aussi par iutorité religieuse, qui, dans les premiers temps, ne se ■parait pas du pouvoir public ; de telle sorte que tout U qu'il y a de plus sacré pour l'homme : père, prince, ■être et Dieu, commandait en même temps les mêmes loses. Les sages répandaient et communiquaient ces [ï$les par la parole, par la poésie, par l'enseignement. Hs règles morales ne se présentaient donc pas seulel»nt comme des vérités générales et spéculatives ; mais ■pmedes ordres, et elles émanaient toujours de quelque ll.onté profane ou sacrée. Or, on sait aujourd'hui quel m l'empire de l'association des impressions et des idées B'ies croyances humaines. Ces règles toujours accompagnes d'ordres ont pris le caractère de lois nécessaires et Uigatoires. Maintenantque nous avons oublié les volontés l les ont primitivement ordonnées, nous continuonsàles Wisidérer comme des ordres, et comme, en définitive, M s sont très conformes à la raison, puisqu'elles sont le r-iiiltat d'une longue et unanime expérience, il est tout ■urel que nous les considérions comme dictées a priori la raison elle-même, comme l'œuvre d'une législatif interne, sans législateur 4. »
e ne saurais assez m'étonner de voir avec quelle B'.'té de cœur les hommes qui s'expriment ainsi se jetty dans les contradictions les plus flagrantes. Ce sont l«: cens d'esprit, des hommes illustres, quelques-uns, et litre part, ce sont des âmes élevées, chez qui l'estime «a moralité humaine est placée très haut, et qui ne ^rraient supporter l'idée d'une déloyauté ou d'une
Paul Janet, la Morale, p. 186.
%o4 LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
injustice. Ils ne sont pas religieux, et ils s'efforcent d'aï tant plus de prouver, par des principes moraux irréprc diables, que la religion n'est pas indispensable à la con.< titution d'une morale. Volontiers je consens à ce qu'il soient sincères; mais ce qui m'étonne, ce qui me stupi fie, c'est qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils ressen blent ainsi à un homme qui voudrait conserver unestati debout, en renversant sa base. Je le faisais remarquer l'un d'eux, et il me répondit simplement: Vous êtes hei reux d'avoir trouvé un port; nous ne pouvons, nous, qi nous débattre dans l'orage. C'était un noble aveu; ma la contradiction subsiste.
Car enfin que dit-on, dans ces explications prétendu historiques qu'on donne du phénomène moral?
On dit en résumé ceci : C'est une duperie ! une dupei honorable, utile à la conservation de la race; mais u duperie. Alors? C'est une duperie, que l'on respecte et q l'on prêche aux hommes? que l'on présente comme • dogme sauveur, et comme celui qui doit remplacer to les autres ?
Un philosophe qui veut être logique et qui a une f<' admis les explications que je viens de transcrire ne p< conclure qu'ainsi : Il n'y a pas de morale; il y a seu ment une histoire naturelle de l'homme. Il y a les moe du chien, celles du cheval, celles de l'ours, cellelion, et finalement celles de l'homme. Entre les uneles autres, nulle différence ; ou s'il y a une différen, c'est une erreur en plus du côté de l'homme. Le chien I se croit pas obligé de lâcher un os sans qu'on le i
prenne; l'homme s'y croit quelquefois obligé, et c'est i tort, caria conscience qui l'y porte n'est que le résu ' d'actions ancestrales et d'influences d'éducation. C'est n dressage. Un bon limier et un fidèle ami, un juge int et un chien qui rapporte, cela se ressemble et procède' même fonds. Nous sommes poussés à faire certains acl' c'est qu'on a longuement pressé sur le ressort qui i commande. Nous reculons devant certains autres? <; qu'on les a teintés de noir, dans les images mentales c |
on a peuplé nos cerveaux. C'est là un fait ; mais ce n"est pas un droit. Nous disons: Cela est; mais il n'y a nulle raison de dire: Cela doit être.
En un mot, l'homme est un produit de la nature comme un autre; nous le regardons évoluer, et nous notons ses Restes; mais quant à lui dire ce qu'il doit, autantvaudrait dire au cristal qu'il doit réaliser telle formule, ou à l'abeille qu'elle doit butiner sur telles fleurs.
Voilà, ce me semble, la logique. Et il y a quelques hommes qui s'y tiennent ; mais ils sont méprisés, et, phose étrange, de ceux-là mêmes qui leur ont fourni leurs principes.
Je ne demande pas mieux, certes, que de me réjouir de cette inconséquence: elle fait honneur àla conscience humaine et elle nous empêche, pour quelque temps du moins, de revenir à la barbarie; mais elle démontre en [même temps la folie des systèmes qui plongent leurs adhérents dans des contradictions semblables.
Eh quoi ! vous prétendez régenter l'âme humaine avec ;e catalogue de faits que vous intitulez morale positive ? (Vous dites d'abord aux hommes : On vous trompe ! voici a filière de l'erreur, et vous concluez en disant: Faites; Suivez la route que l'erreur vous trace? Et cette route, kous la suivez vous-mêmes? Vous méprisez ceux qui n'y marchent point? Etrange logique, en vérité !
Et quel avenir, si l'homme vient à vous croire, allez- .'ous donc fonder, avec ces principes destructeurs que jl.'ous appelez la science?
Quand Evhémère entreprit de prouver aux hommes [le son temps que les dieux n'étaient que les grands hommes d'autrefois divinisés par la reconnaissance des "■uples, il s'adressait à de futurs athées, et son ouvrage l'était pas destiné à être lu dans les temples. Et vous, misez-vous que c'est dans le temple du bien qu'on ira aéditer vos doctrines sur la genèse du devoir et sur les vnlutions de la conscience? Si nous nous sommes trom- ">: si l'on nous a trompés, eh bien nous en reviendrons! 'est tout ce qu'on peut prédire et se promettre.
Ah! je sais qu'on essaie de balbutier et de mettre en avant ce qu'on appelle des équivalents du devoir, c'està-dire des principes d'action qui ne sont pas des motifs, dit-on, mais qui sont des stimulants suffisants pour qu'on puisse espérer quelque avenir pour la morale.
On parle d'un désir d'expansion qui porterait chacun de nous a développer sa vie dans le sens des actions généreuses. On parle d'une tendance à l'épuration des instincts et à leur socialisation. On croit même pouvoir faire appel à un certain amour du risque, qui porterait les hommes à agir précisément parce qu'il est dur d'agir; à être vertueux parce que c'est une belle aventure, et à aimer le devoir précisément parce qu'on n'en sait pas la valeur et qu'on s'expose à ces ingratitudes du sort qui sont plaisantes aux nobles âmes. Tout cela est bien beau! C'est même trop beau, je le crains, pour servir.au grand nombre, ou même au petit nombre d'une façon quelque peu suivie, et surtout dans les circonstances difficiles.
L'égoïsme est trop fort, voyez-vous ! les tendances hautes dont vous parlez sont trop violemment combattues; les motifs d'action que vous nous proposez sont par trop aristocratiques. L'amour du risque pourra vous soutenir dans quelque coup d'audace, qui ne suppose que l'effort d'un moment ; mais établir la vie sur ce principe, c'est une plaisanterie, à force d'être un paradoxe. Le sacrifice lui-même a des charmes, je n'en disonviens pas ; mais que par lui-même il attire, en dehors de tout motif supérieur, c'est une affirmation par trop f rte. « Mon joug est doux et mon fardeau léger », a dit le Christ ; mais c'était son fardeau, et c'était son appel qui devait entraîner 1 ame humaine dans le chemin de; crucifiés. Quand la souffrance devient divine, je comprends qu'on l'embrasse et qu'on l'aime ; mais ell( devient odieuse, si elle n'est qu'un événement comme ur autre.
Essayez donc, ô hommes de science expérimentale
essayez d'expérimenter vos motifs, et vous pourrez mesurer leur puissance !
Persuadez au héros qui va livrer sa vie que ce dévouement suprême n'a rien en soi derecommandable; qu'aux veux de la raison c'est un fait, rien qu'un fait; que la beauté qu'il lui prête n'est qu'une illusion ancestrale fixée [par l'hérédité, et que ce qui le pousse, c'est un instinct [vital, un besoin d'expansion pareil à celui du chien qui gambade pour dépenser du fluide, ou à celui de l'écolier jui joue, au sortir de l'immobilité du travail. Persuadezlui cela, et persuadez-le en même temps à tous ceux qui [.'entourent : vous verrez ce qui restera d'héroïsme en ce nonde.
Ah! philosophes! Vous n'êtes donc pas des hommes? Vous ne savez donc pas ce qu'il en coûte de traverser m nous la couche d'égoïsme, pour trouver la lumière ni le bien resplendit? C'est bien assez, croyez-moi, de J Yflïayant obstacle : laissez-nous l'idéal qui nous le fait graver; car sans cela, pourquoi nous épuiser en des efforts me la raison condamne par cela seul qu'elle ne les comnande point?
Il est beau d'être vertueux; il est sublime d'être un | îéros ; l'héroïsme a une valeur en lui-même; il classe in homme à un degré supérieur sur l'échelle idéale fue toute conscience perçoit : voilà pourquoi l'on applaudit, si l'on n'a pas le courage d'accomplir. C'est la persuasion qu'il mérite un bravo et qu'il peut se le décerner à lui-même, qui soutient le héros et transfigure >our une heure l'être humain. Si vous supprimez cela, le Ressort est brisé, tout élan retombe et toute vertu défaille, ■•^n supprimant le motif, vous supprimez l'action, et ce l'est pas l'instinct à lui seul, si la raison est muette, qui era un avenir à la moralité.
: Et d'ailleurs, pourquoi, je vous prie, ce noble zèle ? 'ourquoi vous inquiéter à ce point de l'avenir moral des lommes? Tous ces efforts pour remplacer les vieilles 'loctrines ne seraient-ils pas la preuve* que vous êtes
d'accord avec elles? Vous aussi, vous croyez au bien; vous aussi, vous posez l'idéal, avec sa hiérarchie de valeurs qui vous sert à juger toutes les actions d'autrui et les vôtres.
Or si vous y croyez, je vous demanderai encore: Qu'estce que le bien? Où prenez- vous votre idéal moral? Et au bout de toutes les définitions que vous pourrez formuler, comme au sommet de l'échelle que formeront les bien* dont vous lui confierez la sauvegarde, je vous montrerai Dieu, Idéal vivant et Bien suprême.
Je vous demanderai ensuite si l'on est obligé de fairi le bien, et vous répondrez oui, en dépit des dénégations de vos systèmes, et quand il s'agira de dire pourquoi, je* vous pousserai de réponse en réponse jusqu'à nommei ce Dieu, de qui dérive tout droit, et par conséquent tou devoir.
Dieu toujours; Dieu partout. Dieu au bout des avenue; de votre conscience comme au bout des avenues de votr< intelligence, comme au bout des avenues de la nature e comme au bout de tout. Pensiez-vous expliquer quelqui chose sans que l'explication suprême intervînt? Dieu es le point de convergence de tout système de preuves qu s'achève; Dieu est le point de fuite de tout le plan créé Toutes les lignes du dessin de notre âme, comme toute celles de la nature, sont orientées vers lui.
C'est ce que je montrerai à propos du bien, comme propos du reste.
Mais, dès maintenant, ne croit-on pas que cette idé nous manque à un degré effrayant, dans notre sociét contemporaine?
On a parlé de crise de la morale. Je le crois bien ! Il a toujours crise, quand un organe essentiel est attein On croit encore au bien ; on s'y raccroche comme à un dernière espérance, dans le naufrage de croyances dor nous sommes les témoins. Maison ne sait plus pourqu< l'on doit y croire; on n'en donne plus que des moti sans force, et si la formation chrétienne d'où nous son mes sortis résiste encore, il n'est pas difficile de vo
qu'elle peut être en péril, si le désarroi des doctrines nous laisse longtemps dans l'espèce d'anarchie morale où nous 3ommes.
Les foules nous regardent, et elles attendent de nous ion pas de vains systèmes, mais des motifs d'action, ^ue direz-vous à ces affamés de doctrine ? Votre hisoire naturelle les touche peu ; vos théories sur l'instinct font rien a voir avec ce quelles demandent, et leur ocertitude présente, les complaisances croissantes de "opinion pour des méfaits autrefois pratiqués, hélas ! nais honnis, voilà le signe que les chefs de file font
usse route.
Vous avez tué la foi en Dieu, et vous n'avez rien mis
la place ; vous avez agi comme le bûcheron qui frappe
coups de cognée sur la branche qui le porte, et qui
oit.
Relevez-vous; osez demander l'appui sans lequel toute octrine est caduque. Vous sentez que cela serait bon, et i vous prouverai qu'il le faut.
Il faut examiner une tentative faite par nos ad ver saires pour échapper aux conséquences de leur système
A-t-on remarqué, dans le résumé que nous en avon lu, l'insistance qu'ils mettent à observer le caractèr raisonnable des prescriptions morales que nous on léguées les siècles ? Il n'y a pas de bien en soi, disent ils ; l'homme n'est au fond obligé à rien ; mais aloi même qu'on aura reconnu la duperie séculaire qui noi a légué ces notions, on ne laissera pas choir pour autai les prescriptions traditionnelles ; car si elles n'ont rien voir avec notre métaphysique dubien, et avec le préju^ de Yobligation, elles n'en demeurent pas moins raisoi nables ; elles représentent au fond l'intérêt de chacun l'intérêt de tous. On les gardera donc, et tout le chang ment consistera en ce qu'on aura substitué une réalité une chimère, une idée juste à un pur préjugé.
Il faut voir cela ; brièvement, cela va de soi ; car cel discussion pourrait s'allonger sans mesure ; mais j'espè dire l'essentiel.
Toute une théorie morale, ou plutôt de nombreu: théories essaient en effet de remplacer le bien, auq on prétend ne point trouver de base, par l'intéi lequel, dit-on, n'a pas besoin de justification ultérieu une fois qu'il est clairement connu. Eudoxe di:i déjà, cinq siècles avant Jésus-Christ, que le vrai bii c'est ce qui est recherché pour soi-même, et non pa< vue d'autre chose.[Or, quand une chose nous plaît, qu1' se présentefcomme conforme à notre intérêt person 1
ous l'agréons par cela seul sans lui demander rien nuire. C'est donc là le vrai bien, et cela suffit à fonder oe morale.
Comment, le voici :
Au nom de l'intérêt personnel, on nous dira : N'obëisz pas en aveugle à vos penchants : ce serait vous tposer de la part des événements à des représailles uelles. Le plaisir, mal réglé, est contraire à lui-même, ce prétendu bien, privé de ses limites, aboutirait au al par une pente naturelle. C'est bon pour l'animal, de $ jeter sur le premier objet qu'il rencontre. L'homme )it regarder plus loin, et envisager les conséquences. Choisissez donc, et, parmi les plaisirs, aimez les plus evés, parce que -ce sont les plus stables; les plus connues à l'intérêt d'autrui, parce que ce sont les moins mbattus, et prenez-en avec modération, de façon à iter les chocs en retour des événements que les excès ovoquent.
Au moyen de ces principes, on formera déjà une liste sez longue de prescriptions morales ou soi-disant telles tinées à sauvegarder l'individu, et à lui procurer la îs grande somme de bien et la moindre somme de iux que les hasards de la vie pourront permettre.
[Elargissant ensuite les cadres de cette sagesse, jusl'ici entièrement égoïste, on dira : Ne vous occupez pas (ilement de vous-même! Vous faites partie d'un tout : iment mettre en oubli une condition aussi essentielle Ivotre existence! Votre milieu, n'est-ce pas encore [is ? N'êtes-vous pas lié, vous et vos frères humains, la sympathie instinctive que la nature a répandue •s toutes ses œuvres? Que ce réseau subtil nous enve- I"', comme un immense filet où se laisseront prendre mreusement tous les êtres, c'est déjà un bienfait dont serait folie de se priver; car le meilleur de nos joies jend de ces échanges sympathiques.
jt puis, celle hiérarchie des êtres qui s'étagent ausus et au-dessous de vous compose un tout dont vous I solidaire, et qu'il ne vous convient pas de mutiler
ou d'amoindrir. N'êtes-vous pas intéressé le premier à ce que votre milieu soit viable? Ne serait-ce pas travailler contre vous que d'agir de manière à rendre irrespirable l'air dans lequel vous vivez ? Qu'est-ce que mentir, par exemple, sinon déclarer implicitement qu'on a le droit de mentir, et jeter ainsi dans l'opinion publique un principe dont vous serez un jour la victime? On ne met pas le feu à la maison dans laquelle on habite soi-même. Or, la société de vos semblables est votre habitation, et vous la détruisez, en vous abandonnant au désordre.
Agissez donc de façon à ce que votre conduite puisse être érigée en maxime universelle, selon la formule de Kant; ou, selon la sagesse proverbiale universellement acceptée : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même. Soyez respectueux d'autrui, afin qu'on vous respecte; aimez, puisque vous voulez qu'on vous aime ; donnez, afin de recevoir quelcrue jour ; soyez dévoué à tous, afin de travailler pour voire part à ce que le dévouement soit la règle. Soyez, en un mot, vertueux, puisque c'est le mot consacré, et vous ne ferez ainsi qu'obéir à votre propre nature et travailler pour vous.
Avec cela, conclut-on, la morale est fondée ; nous n'avons pas besoin d'autre chose. Le bien, c'est mon bien; il n'y en a pas d'autre; mais quand j'en viens c analyser ce que mon bien suppose, cette analyse ramène et m'impose de nouveau toute cette série des devoirs que vous m'accusiez de méconnaître. Je ne méconnai rien; je donne seulement à la vertu ses vraies bases. J me place sur le terrain des faits; je dis à l'homme : Qu cherches-tu ? Ton propre bien? Tu as raison : commeD chercherais-tu autre chose? Mais ton vrai bien, vok où il se trouve : Sois vertueux.
Dans cette théorie, il y a ceci de bon qu'on y consta des vérités pratiques très certaines, et la richesse < détails dont les auteurs de la morale positive ont su 1
illustrer peut les rendre infiniment précieuses. Il est Certain qu'en regardant de très haut les choses, l'intérêt et le devoir coïncident. L'homme, en donnant, s'enrichit. En s'adaptant au milieu humain, il se développe luimême. En renonçant à la première forme instinctive de l'égoïsme, il travaille pour un égoïsme supérieur, qui est sagesse et juste appréciation de soi. La solidarité humaine — et même universelle — une fois perçue, l'égoïsme est une véritable folie, et l'intérêt nous porte au bien, condition de l'exercice normal et heureux de cette solidarité.
Seulement,, il s'agit de savoir si c'est là tout ; si même c'est là le vrai fond des choses ; si la morale peut n'être ainsi qu'une prudence, et si d'ailleurs cette prudence, fort élevée au-dessus des détails de la vie, et ne garan-
issant ses effets qu'en très gros, va suffire à l'individu,
dont l'intérêt est mis en cause.
Or, je dis tout d'abord que les principes exposés sont )ar eux-mêmes radicalement impuissants à fonder une norale quelconque. S'ils paraissent y suffire, ce n'est pi'au prix de mille contradictions, et par une application assez curieuse, de la part des auteurs du système, de ce u'incipe de l'intérêt, qu'ils donnent pour fondement à la norale.
Dans un milieu comme le nôtre, en effet, formé, quoi
[u'on en ait, par le christianisme, une morale qui heur-
erait de front celle de l'Evangile serait inacceptée, et
lasserait son auteur dans un de ces casiers de l'opinion
ù peu d'hommes se soucient de paraître. On peut donc
r d'avance qu'à de rares exceptions près toutes les
aies aboutiront en gros aux mêmes préceptes. Non
;ts que je veuille accuser personne d'hypocrisie; mais
■ela se fera tout seul, en vertu de l'instinct d'adaptation
ai est une loi de la nature humaine. Si les principes
l.'jnt subversifs, on les corrigera dans l'application par
|j: moyen de ces petites tricheries logiques que les gens
' abtils trouvent sans y penser. Mais s'il faut manquer de
I i'gique pour aboutir au vrai, c'est que les principes dont
on part sont de mauvais principes, et il restera toujours cet immense danger, dont nous ne voyons que trop les effets, à savoir que l'opinion publique déclinant peu à peu, comme c'est sa pente naturelle, elle ne s'habitue à fixer ses regards du côté des principes indulgents plutôt que sur les conclusions gênantes, et que nous ne glissions ainsi dans le sens de la barbarie, dont ces principes sont la formule.
Car c'est la vérité, et tout l'esprit de bienveillance que je voudrais garder ne peut pas m'empêcher de le dire : c'est vers la barbarie que nous achemine de droit, en dépit de sa noblesse apparente, la morale que je viens de décrire.
Que veut-on qu'il sorte de l'intérêt personnel, sinon l'intérêt personnel, et rien d'autre? Vouloir tirer ]< dévouement de l'égoïsme et la vérité de l'appétit, parle moyen de quelque alchimie supérieure, c'est se figurei qu'il sortira de la farine du gravier, si Ton perfectionne suffisamment le moulin qui doit le moudre.
Si je n'ai la charge, au fond, que de moi-même, per mettez-moi de pourvoir à ma guise à un intérêt qui m* concerne. Vous essayez de me convaincre que mon inté rêt, c'est le bien des autres; que mon intérêt, c'est c qu'on appelle la vertu : c'est fort bien ! Si vous réussis sez,je me conduirai selon vos principes ; si vous ne réussis sez pas, je suis libre, et mon cas reste aussi honorable qu celui de l'homme dit vertueux.
Pourquoi me blâmez-vous quand je fais certain* choses? Que signifie ce catalogue d'injures dont vous êtf prêt à vous servir contre moi? Blâme-t-on quelqu'u pour comprendre ses intérêts à sa manière?
Oh ! je n'ignore pas ce que vous prétendez! Vous dite: Ma louange et mon blâme n'expriment que la sympath que j'éprouve pour certaines façons d'agir et mon anl pathie pour certaines autres. Mais celan'est pas vrai.Pa 1er ainsi c'est se tromper soi-même, et faire un quipr quo manifeste. Tout le monde distingue, et vous auta que personne, entre louange et sympathie, entre blâr< et antipathie. Ce sont deux ordres de sentiments ft-
distincts, ou plutôt l'un appartient à proprement parler an sentiment, l'autre comporte une appréciation de la raison, laquelle doit s'appuyer sur un principe. Chez tout Le monde, ce principe c'est l'idée du bien ; chez vous ce n'est rien du tout, et comme vous ne laissez pas de juger comme tout le monde, en vertu de cet instinct de la raison contre lequel nulle idée systématique ne prévaut, je dis que vous êtes en contradiction avec vous-même.
Ne soyez pas plus catholique que le pape, s'il vous plait. Je puis mentir, voler, assassiner sans que vous puissiez me reprocher autre chose qu'une erreur sur mes intérêts véritables. Que l'intéressé se défende, cela le regarde. Que l'autorité se dresse contre moi, je le conçois encore, à la rigueur; car on pourra me dire qu'elle a été instituée à cet effet, par un accord intervenu entre gens qui professent les mêmes principes. Encore y aurait-il à cela beaucoup à dire. Mais me blâmer, vous n'en avez point le droit; cela n'a aucun sens, dans la doctrine utilitaire. Un homme que l'on conduit au bagne, ce n'est qu'un honnête homme dans Terreur.
En second lieu, vous dites : l'intérêt véritable est ici ; les vrais plaisirs sont là, absolument comme si le plaisir et l'instinct n'étaient pas essentiellement variables. Newton aimait les mathématiques, parce qu'il y réussissait lassez bien ; Socrate était d'une certaine force en philosophie, et il pratiquait la philosophie ; mais un gamin du iboulevard préférera sans doute autre chose. Au nom de iquclle expérience taillez-vous tous les hommes sur le même modèle? L'homme sage par tempérament trouvera-t-il sa joie là où l'homme fougueux trouve la sienne? Si certains actes doivent amener quelque jour des malheurs, il y aura des gens pour préférer s'exposer à ces malheurs plutôt que de renoncer à ces actes. Et cl* ne sera pas toujours une aberration du moment; car, pour certaines natures, le pire des maux, c'est cette modération que vous appelez la sagesse.
Du reste, on peut souvent espérer que les réactions hostiles de la vie pourront être écartées sans trop de
Vi :
peine. Un peu d'habileté me tiendra lieu de vertu. El si vous parliez par hasard des bons instincts que je fr< en moi par la pratique du désordre, il y a deux façon| de m'éviter cette souffrance. Me priver de telles actions) c'est le plus simple ; mais c'est aussi le plus dur, et il y a un second procédé également plausible, selon vos principes, c'est de travailler à détruire ces instincts, dont la protestation m'est une gêne. Bon nombre d'hommes y réussiront assez bien, et vous n'aurez rien à leur dire.
Et que répondrez-vous encore, quand on vous demandera ce que vous entendez par ces plaisirs plus nobles que vous prônez au détriment des autres; qu'il convient de sacrifier, dites-vous, aux jouissances supérieures. Supérieur à quoi, je vous prie? En quoi un plaisir est-il supérieur à un autre? Vous auriez donc une échelle de valeurs? Il y aurait donc des choses qui valent par ellesmêmes, indépendamment de la satisfaction qu'elles procurent? Lequel vaut mieux, à vos yeux : être Pascal et souffrir ; être Mozart et mourir à trente ans ; être Jérôme et se frapper le sein pour calmer les angoisses de l'âme, ou bien être un gavroche heureux et tranquille ?
Au point de vue utilitaire, vous ne pourrez rien répondre; vos principes sont trop courts; votre montre n'a pas de cadran assez large pour marquer ces choses.
Rien n'est vil, rien n'est grand, l'âme en est la mesure,
a dit Lamartine : vous prêtez un nouveau sens à ce vers. Rien n'est vil, rien n'est grand, la seule question est de savoir comment cela m'affecte.
Ce qui me plaît davantage, voilà ce qui est supérieur à mes yeux, et si cela plaît moins à un autre, cela sera inférieur à ses yeux. Qui de nous deux à torl? Personne, si tout se ramène, comme vous le prétendez, à ma satisfaction personnelle.
Bien plus, c'est dans le même être que, successivement ou alternativement, les mêmes objets prêteront à des appréciations différentes. Un homme qui sera à la fois intelligent et passionné, noble de cœur et violent d'ap-
petits — ce qui se rencontre — usera sa vie dans ces alternatives. Saint Augustin, dans sa jeunesse, n'appréciait pas les plaisirs comme plus tard. D'autres ne les apprécient pas, plus tard, comme dans leur jeunesse. Musset trouva moyen de combiner la débauche avec la poésie, Mirabeau avec l'éloquence, Jules César avec la gloire militaire et politique. Avaient-ils raison aujourd'hui, tort demain ? Se trompaient-ils en ceci, étaient-ils dans le vrai en cela ? Vous direz oui ; mais vous serez profondément illogiques; car s'ils étaient contents, ils étaient d'accord avec vos principes, et des deux vies de saint Augustin, je vous défie de me dire laquelle était la plus morale, si la morale n'est qu'un intérêt personnel.
Me parlerez-vous maintenant de société ? Je vous ferai remarquer d'abord que plus d'un devoir universellement reconnus ne sont point des devoirs sociaux, et que si les considérations personnelles que vous avez fait valoir n'en garantissent point le respect, Inutilité sociale ne les sauvegarde pas davantage. D'où ce premier inconvénient : vous raccourcissez la morale.
Je ferai remarquer encore qu'en plus d'une circonstance, l'utilité sociale et le devoir, tel que la conscience universelle le proclame, semblent être en conflit, et qu'il faudra choisir entre l'instinct moral auquel on 'faisait îpjiel tout à l'heure, et cette utilité à laquelle il s'agit maintenant de pourvoir. Siquelqu'un prétendait, en effet, que l'utilité sociale justifie toutes choses, je lui dirais : applaudissez alors à tel écrasement de peuple, à telle hécatombe de barbares qui semble bien hâter la marche le la civilisation sur la terre. Fournissez de l'opium aux adiens, aux Australiens du pain à l'arsenic, et aux bar- >ares d'Afrique des couvertures à la petite vérole. Il est lermis de penser que la civilisation n'y perd rien, et que >l crime commis depuis quelques siècles, et la honte bue >ar li s gouvernements infâmes, l'humanité y trouve son :ompte et pousse plus vite, sur la route plus libre, le lorieux du progrès ».
Le plus honnête des politiques serait- il donc celui qui calcule le mieux? et le chancelier de génie qui falsifie une dépêche pour fonder un empire est-il un héros de vertuî J'en appelle à ces instincts moraux dont on me parlai! tout à l'heure. Coïncident-ils avec l'utilité social».- ? Non. Et voilà donc deux points de vue qui se combattent à l'intérieur de la même doctrine; voilà un critérium du bien qui s'oppose à un autre critérium, une base de la morale qui sape l'autre. Ce ne sont plus des appuis, cl sont des béliers qui se heurtent. Et la vraie morale attend le résultat du conflit l.
La vraie morale veut que le bien ait son prix en luimême; qu'il ait sa louange indépendamment de ses résultats; que l'humanité dût-elle en souffrir, dût-elle en mourir, elle fût tenue pourtant de lui tresser des couronnes et, si ce n'était pas là une supposition plus qu'absurde, de s'ensevelir elle-même dans un sacrifice éternel.
Nous enseignons, nous, qu'il vaut mieux laisser périr l'univers que de commettre une faute légère, et nous croyons estimer ainsi l'humanité à un plus haut prix que ceux qui font de son progrès dans le temps la raison dernière de toute chose. Ceux qui veulent l'exalter ainsi la rabaissent; car ils la laissent à elle-même, à sa misère, au lieu de la livrer comme nous à cet ineffable esclavage: l'esclavage du devoir, de l'absolu du bien, de l'éternelle et incorruptible vérité, c'est-à-dire, en somme, de Dieu.
Mais n'anticipons pas. Tout ce que je veux dire ici, c'est que l'intérêt social ne suffit pas plus que l'intérêt personnel à fonder une morale acceptable. Je viens d'en donner deux raisons. Ce ne sont pas les seules; ce sont même les plus faibles, et j'en fais bon marché, car elles n'atteignert pas le fond des choses. Pour en venir à celui-ci, il faut
1. On pourra dire que cela, c'est l'intérêt social immédiat, apparent ; mais que peut-être il y en a un plus élevé, lequel bénéi'cierait davantage de la justice intégrale. Peut-être ! Mais ce n'efi pas sûr, ou bien alors on parle d'un intérêt tellement général qu'il se confond avec l'intérêt de Y homme en soi, et nous rejette bien luin d'une vraie morale utilitaire.
examiner de plus près cette affirmation de la morale utilitaire que, travailler au bien commun, c'est au fond travailler pour soi-même. Cela doit être vrai à un point de vue très supérieur, et nous invoquerons nous-mêmes cette nécessité pour requérir des sanctions d'outre-tombe. Mais si l'on s'en tient à ce monde-ci, comme nos adversaires entendent bien le faire, il convient d'y regarder, et de voir si le degré de vérité de cette affirmation est en rapport avec les conclusions qu'on en tire.
J'ai concédé plus haut que cela est vrai en gros, vrai de haut, vrai pour juger en général de la conduite des hommes et pour leur donner de sages conseils. Mais j'ai dit que cela ne suffit pas. Pourquoi? Parce que cela ne cadre point avec les faits concrets, avec les conditions particulières de nos actes. Pour agir sur l'individu — et c'est d'abord l'individu qui est le sujet de la morale ; ou si c'est un groupe plus ou moins vaste, toujours est-il que c'est un groupe déterminé, et non une vague collectivité humaine — pour agir, dis-je, sur l'individu, ou sur un groupe considéré comme tel, il faut invoquer des motifs qui atteignent cet individu ou ce groupe, et non pas des motifs qui n'expriment que des lois générales. Si vous parlez d'utilité, il faudra que ;ce soit une utilité personnelle, ou quasi personnelle; il faudra de plus que ce soit une utilité certaine, aussi certaine que le sacrifice exigé et proportionné en valeur à ce sacrifice. Trouverezvous tout cela dans le jeu complexe et hasardeux des réalités qui composent la vie humaine?
Je sais bien qu'en mentant je favorise le mensonge lans le monde et que je prêche le mensonge contre moi. 3'est une sorte de propagande par le fait, que j'exerce. Je •ontamine mon air : je puis en souffrir quelque jour. Je /ois les conséquences que vous déduisez là ; elles sont rès justes; mais, mon Dieu! que cela est lointain, subtil, ibstrait, peu pratique! Si je n'ai que cela pour me retour, dans un cas bien précis, où il y va de mon intérêt, >l ne fût-ce même que de mon plaisir, je crains bien pi'en dépit de vos discours le mensonge ne s'envole de ui-même!
Ah! si vous médisiez : ce n'est pas bien de contaminer l'air, quand vous voulez que les autres le respeclent : je comprendrais ! Je sentirais qu'il y a injustice à protester contre un voisin dont la cheminée fume, alors que je bride dans la mienne des substances toxiques. Si tout le monde faisait comme moi, j'en mourrais! Je neveux donc pas que les autres le fassent. Je ne dois donc pas le faire moi-même. Voilà qui est clair! Seulement, cela, c'est de la justice, c'est du bien, ce n'est plus de Yutilité. Si donc vous dites, vous, que le seul bien, la seule justice, c'est l'utilité elle-même, vous vous fermez la porte à tout raisonnement de ce genre. Vous vous êtes renfermés dans l'utilité, restez-y; mais sachez que vous êtes impuissants à fonder quelque chose en morale. Vos motifs sont trop généraux, vos sanctions trop lointaines.
Et s'il s'agit de mourir, pour sauvegarder le devoir? Me direz-vous encore que je travaille ainsi à me faire une atmosphère viable?
Et puis, la proportion existe-t-elle toujours, entre les sacrifices réclamés par la société et l'utilité certaine qui peut s'ensuivre? Cette proportion n'existe, à vrai dire, jamais ; car le milieu est trop vaste pour que l'acte d'un seul n'y soit pas comme noyé, du moins dans les circonstances ordinaires.
En Egypte, tout le monde boit de l'eau du Nil : croyezvous que les passagers des bateaux s'abstiennent pour autant de secouer la poussière d'un chapeau sur le Nil? Ils contaminent leur eau ; mais c'est si peu de chose!... Peu de chose, ce n'est rien, dans une masse d'eau comme celle du fleuve, et peu de chose, c'est beaucoup, sur ur objet grand deux fois comme la main.
Ainsi en est-il de vos raisonnements sur la solidariti humaine.
Quand je paye l'impôt, par exemple, je paye en un sen pour moi-même, puisque l'argent ainsi versé est cens< employé au profit de tous. C'est lace que dit votre morale et je le comprends.
Mais qu'est-ce que représente pour moi ce profit ?presqu
en: il y a trop de gens à le partager; cela permettra tout li plus à l'Etat de jeter quelques pelletées de sable de lus sur les routes. Et moi, l'impôt me ruine, et si je n'ai Durme guider que l'intérêt, je ne pourrai me dire qu'une tiose, c'est que le sable en question coûte trop cher; qu'il "est pas sûr qu'on le mette sur les routes où je passe; u'on l'y mettra peut-être après ma mort, ou qu'on ne le lettra pas du tout, et, me souvenant du proverbe : Un ens vaut mieux que deux tu l'auras, — à plus forte rai- 3n que deux tu ne l'auras pas, je garde mon argent, si uelque ruse peut le permettre.
Vous me direz que c'est très bas de raisonner de la sortee répondrai qu'il n'y a ni haut ni bas, si tout n'est u1 utilité personnelle. Vous me direz que les âmes un eu cultivées répugnent à des agissements de ce genre. e vous répliquerai que c'est parce qu'elles ont l'instinct e la justice, et non point parce qu'elles ont compté sur îurs doigts les chances qu'elles peuvent avoir de rentrer ans leurs fonds, ïref, vous aurez beau dire, vous aurez beau tourner et ourner le sac de votre utilité, vous n'en ferez pas sortir dévouement à la chose publique.
}uand vous aurez bien dit que la famille humaine n'est 'une association d'intérêts; que l'égoïsme individuel a de limites que celles qu'il tire de lui-même et de sa curité, il ne peut se produire qu'une chose, c'est que ffort de chaque associé se consacre à diminuer autant le possible ses charges, tout en gardant les bénéfices de issociation.
Si vous voulez qu'on s'occupe d'autrui, d'une façon îelque peu suivie, et sans qu'on ait le sentiment d'être ipe, parlez d'utilité, j'y consens: j'ai fait la part du vrai, ns vos dires; mais comblez les lacunes avec l'idée du en, avec le sentiment du juste, avec un idéal moral et !C juste appréciation du devoir. Jusque-là vous êtes ndamnés à des contradictions perpétuelles. Quand vous 'ez à un homme : Dévouez-vous, et qu'il demandera
Iurquoi, vous n'aurez rien à lui répondre. La question
vous la laissez à elle seule. C'est une prime à l'hypocrisie; car l'intérêt peut bien porter notre égoïsme à se cacher, il ne peut pas l'inviter à mourir, et vous ouvrez ainsi la porte aux plus odieux calculs, sans laisser nulle prise aux protestations de la conscience.
Enfin, direz-vous, ainsi que je l'entends dire à quelques-uns, que la partie se doit au tout, et que c'est la loi de la nature? Mais voilà donc la notion du devoir réintroduite subrepticement dans une doctrine qui se prétendait exclusivement positive? Voilà donc les lois de la nature i envisagées comme fondant un droit, alors qu'on avait dit : Il n'y a que des faits, et la loi n'est que l'exprès- ; sion systématique de ces faits ? C'est la contradiction qui revient. Vous y êtes condamnés par la force des choses. Je constate tout comme vous que la nature sacrifie la partie au tout, et l'individu à son groupe. La nature esl féroce, pour l'individu, autant qu'elle est attentive poui l'espèce. Mais vous aurez toujours à dire au nom de quo nous aurions à faire autre chose que de subir cette dun condition, sauf à y échapper toutes les fois que ce sen possible. Qu'est-ce qui peut m'obliger à ériger en loi d< ma conduite ce fait brutal que vous me faites observe dans les choses? Suis-je obligé de me traiter moi-mêm' comme un atome dans une combinaison chimique, un molécule dans un cristal, ou comme un chien dans un meute ou un cheval dans l'escadron? Il faudrait pourtan me fournir une raison de ce traitement, qui pourra deve nir dur, à certaines minutes.
Ce n'est pas l'intérêt, je l'ai montré. C<* n'est davantage l'instinct ; car l'instinct n'est qu'un fait, c n'est pas une raison. Si je l'ai, ce sera bien, vous le con; taterez, et vous passerez outre. Si je ne l'ai pas, i pourrez dire tant pis ; mais la seule conclusion sera qi je ne suis pas fait comme les autres; que je représen parmi les hommes le cas de l'oiseau qui mange i couvée au lieu de celui qui la défend à mort. Que tirere vous de là ? Quelle morale va sortir de ce simple rega; sur les faits ? Quoi qu'il en soit de la nature, vous dira je, je suis une personne et non une chose ; ma vie e
ne œuvre, pour moi, et non pas un outil. Si vous vouz que je cherche en dehors de moi le but de mon acuité, il faut me dire pourquoi ; jusque-là, je reste en Loi-même ; je fais ma vie; j'en donnerai aux autres le op-plein si cela peut me plaire, dans la mesure et )us la forme qu'il me plaira; mais s'il faut que j'en leure ou simplement que j'en pâtisse, je réserve ma berté, et ne permets à personne de me commander liéroïsme.
Que répondre à cela ? Absolument rien ! Cela est absoiment sans réplique. Si Ton veut sauvegarder, dans la >ciété des hommes, quelque chose de ce que tout le tonde appelle moralité, il faudra parler de toute autre îose que de l'intérêt, de toute autre chose que de Finsnet, de toute autre chose que de la constatation pure et mple des lois naturelles.
Il faut parler du bien; il faut invoquer la justice ; il ,ut faire place à la beauté morale ; il faut exalter le devoir. Vous avez ces idées, philosophes! Et comment ne les iriez-vous pas, puisque vous êtes des hommes? En ?pit de vos systèmes, je ne cesserai de vous le répéter, ms jugez, au fond, comme tout le monde. Quand vous oriliez le dévouement, ce n'est point comme un heureux lcul, c'est parce qu'il est beau de se dévouer, d'autant us beau qu'on n'attend rien pour soi, en retour de son criiiee.
Vous croyez donc au bien. Et comment, encore une
, pourriez-vous ne pas y croire ! Votre raison le
açoit en se concevant elle-même ; il en est de lui
nme de la vérité, comme de l'être, qu'on ne peut nier
en les affirmant.
*'ous aurez donc beau faire, le bien est au fond de t ce que vous dites ; vous ne prononcez pas une parole n'en soit imprégnée. C'est lui qui donne quelque ►arence aux raisonnements que vous formez, et qui 9, entre vos discours et les nôtres, avec un perpétuel s-entendu, de perpétuelles équivoques. S'il ne s'y hait pas, vos raisons ne convaincraient pas un int. Or elles vous trompent vous-mêmes ; c'est donc
que vous vous embrouillez. Vos doigts sont pris dans l'écheveau de vos systèmes. Vous avez chassé le bien de vos cerveaux ; mais il est toujours dans vos cœur c'est de là qu'il monte à votre insu sur vos lèvres.
Laissez-moi donc vous révéler vous-mêmes à vousmêmes. Laissez-moi dire enfin pourquoi nous tous, et même ceux qui le nient, nous nous croyons soumis à un glorieux esclavage; nous nous sentons liés, obligés — c'est le même mot — à l'égard d'un certain idéal, auquel doit se conformer notre vie, et qui doit régir toutes nos œuvres.
Nous croyons cela, parce que nous sommes des hommes ; qu'étant des hommes nous avons une raison ; que cette raison, en jetant unregardsur les êtres, perçoit, en même temps que leur nature, les relations qui les enchaînent; par suite, la loi qui préside ou qui doit présider à leurs évolutions.
Armés de ce pouvoir, nous nous regardons nousmêmes, et nous disons : 11 y a en moi quelque chose qui ne se trouve pas dans la créature inférieure. Les fleuves suivent leur pente; les astres se hâtent sans le savoii dans leurs orbites ; l'homme est entre les mains de sor conseil. Que dois-je faire?
Il y a en moi des tendances diverses; mais je conçoi: que les unes sont supérieures aux autres ; car elles réali sent mieux l'idée que je me fais de l'être et de ce qu peut fonder sa richesse. Quand je me demande qu ce que l'homme? je vois qu'il est avant tout raison volonté, liberté, conscience; c'est là sa caractéristique c'est donc ce que la nature veut pour lui, d'une volont spéciale qu'elle n'avait point en créant l'animal ou 1 plante.
Je me sens comme contraint par ma propre raison reprendre à mon compte cet idéal ; de consentir à cett volonté de la nature et de la faire mienne. Je sens qu tout ce que je ferais contre elle serait désordre, et j veux cet ordre de lamême volonté que je veux vivre je comprends que l'outrager, c'est me détruire mo
môme en tant qu'homme; c'est m'avilir, et me faire iécliner vers la bête.
Je me redresse donc, et je dis, comme Philippe se le disait dire par son esclave : 0 homme, sois un homme ! ^tre libre, sois libre! Ne t'abandonne pas; mais regarde, fu as un corps: respecte-le; il est fait pour servir: ne le aisse pas dominer l'âme maîtresse.
Ton âme elle-même n'est qu'ébauchée, à ta venue en ;e monde : achève-la, tu en as le pouvoir. Car qu'est-ce mi pourrait te manquerpour cette œuvre? Tu as l'outil: ta iberté ; tu as le modèle : cLest l'idéal de l'homme que ta •aison conçoit. Tu es comme un sculpteur qui s'éveille- •ait à la vie le ciseau à la main devant un marbre et un nodèle. Travaille à l'homme que tu es toi-même, et qui l'est qu'à moitié créé.
Et la morale individuelle naîtra de ce premier regard le l'intelligence.
Mais si je suis homme, je ne suis pas un homme isolé. 3ar ma naissance, je me trouve placé déjà dans un croupe. Plus tard, la vie, avec ses nécessités et ses aspi- •ations, m'engagera dans des groupes plus complexes : :ité, patrie, humanité. Cette société des hommes représente un ordre nouveau, une beauté nouvelle, un idéal foulu de la nature aussi ; car c'est elle qui a mis en moi ette tendance aux groupements et aux échanges, en inême temps que l'impuissance native qui les appelle, [ion idéal de l'homme se déplace donc, et s'établit dans une égion plus haute. Je ne vois plus dans l'homme un simle composé de corps et d'âme; il est famille, cité, patrie, umanité. Et de ces choses je conçois l'harmonie. Cette armonie, je me sens invité à la favoriser de toutes mes jrces. Seulement ainsi je serai pleinement homme ; seumient ainsi je serai dans ma loi.
Justice, amour, fraternité, obéissance,... toute la suite es devoirs sociaux s'impose donc à moi. J'y consens, t je me fais librement citoyen de l'univers, comme jo ie suis fait librement homme. J'élargirai ma vie en la 'ansportant au dehors, dans le cercle immense de l'acti-
vite universelle. Je considérerai comme un événement personnel ce qui arrive à mon frère, à mon ami, à ma patrie, à la famille humaine, même à l'immensité. Tout cela, c'est moi-même au complet; j'y dois donc apporter ce puissant intérêt que j'accorde à tout ce qui me touche. Je jouirai de toutes les jouissances; je souffrirai de toutes les souffrances; je travaillerai, dans ma petite mesure, à toutes les tâches Je sens que tout cela est dans l'ordre. Et je sens aussi que là sera mon bonheur; car où seraitil, si ce n'est dans l'ordre? Le bonheur n'est au fond que le sentiment de l'harmonie; c'est la conscience heureuse de l'épanouissement de la vie conformément à la nature. Déjà l'harmonie inférieure de mes sens me procure des joies; mais l'harmonie totale de l'homme, et celle des groupements humains doit m'en procurer de plus hautes. Je comprends! et je veux m'élever jusque-là. Je veux trouver ma joie là où la nature la prépare. Je n'attendrai de bonheur que celui qui est la fleur du bien. Là est le vrai, et je serai ainsi, autant que le permet la vie, avec son inconstance et ses hasards, en possession du souverain bien de l'homme : vertu, en tant qu'il réalise 'ordre; bonheur, entant que cet ordre est senti et goûté.
Ce n'est pas moi qui construis cette théorie ; ce n'c pas moi du moins qui l'invente. C'est celle de Platon, d'Aristote, de Leibnitz, de Spinosa, de Kant lui-même, de tous le grands génies qui furent en même temps de nobles âmes. Que dis-je? C'est celle de tout le monde, au fond; c'est celle du sauvage même, en dépit des erreurs grossières de la sagesse bornée qui l'applique.
C'est la doctrine du cœur humain. Aussi est-ce la seule vraie et la seule complète. Elle donne satisfaction à l'esprit et au cœur; elle tient compte de l'individu et de la société universelle; elle assigne à l'homme sa vraie place et lui intime sa vraie loi; elle s'inquiète du présent, pour le maintenir dans l'ordre, et de l'avenir pour en garantir les progrès. Elle comprend en un mot dans son envergure et la nature et l'homme, et les siècles et l'immensité.
Oui; mais il faut un clou, pour fixer ce programme nagnifique.
Je prouverai que, sans Dieu, tout cela s'évapore, comme m mirage, et nous abandonne dans la nuit.
C'est la dernière étape à parcourir. Elle est trop imporante pour ne pas nous recueillir quelque peu, et, avant le tirer les conséquences de nos principes, les ramasser m quelques brèves formules qui puissent nous servir de lambeau.
L'idée du bien est une de celles qui s'imposent, disions-nous, à tous les hommes. Ceux qui la nient, qui prétendent n'y voir qu'une superstition, dont ils expliquent l'origine par je ne sais quelle illusion ancestrale. en jugent à leur insu comme tout le monde.
De même que celui qui déclare le mouvement impossible ne laisse pas de marcher; de même que celui qui juge la vie mauvaise n'en aime pas moins la vie ; de même que celui qui dit: Il n'y a pas de vérité, ne laisse pas d'afiirmer et de nier, et, par conséquent, de rendre hommage à la vérité ; de même que celui qui conteste le libre arbitre ne laisse pas de prétendre en parler librement, du moins jusqu'à ce qu'on le lui demande; ainsi, celui qui nie le bien ne laisse pas de le proclamer implicitement, en toute circonstance. Lorsque c'est lui qui parle, et non plus le système, la soi-disant superstition reprend ses droits. Il estime et méprise; il loue et blâme, et il a beau dire que ce n'est là qu'une manifestation de l'instinct, qui symi thise avec certains actes et se montre antipathique aux autres, il se ment à lui-même. Pour peu qu'il s'interroge, il verra que la louange et le blâme ne sont pas du domaine de l'instinct. A moins qu'on ne veuille parlei d'un instinct de la raison ; mais alors nous sommes dans l'équivoque. Un instinct de la raison, c'est une appréciation dont le motif n'est pas clairement aperçu ; maice motif n'en doit pas moins nécessairement exister, eJ chez tout le monde.
Le principe manifeste ou caché qui sert de norme à ce.( appréciations morales, c'est l'idée du bien.
Je ne reviendrai pas sur les systèmes qui ont prétendi établir des doctrines morales sans tenir compte de cett1 idée. J'ai dû m'y arrêter afin qu'on ne garde point l'im pression d'une échappatoire possible; mais maintenan
ue c'est fait, je suis bien à l'aise pour dire : C'était au ond inutile Ce ne sont là que des systèmes, et qu'est-ce u'un système, en face des affirmations de la vie ! Tout le monde croit au bien, et même ceux qui le nient: ?lle est l'affirmation que je voudrais voir retenir, et dont ous devons tirer maintenant la conséquence. Dans ce but, nous avons analysé brièvement l'idée du ien, afin de savoir ce qu'elle contient, et notre analyse eut se résumer en ceci : Le bien, c'est l'ordre qu'établit i raison dans les actions humaines, conformément à la ature de l'homme et à la place qu'il occupe dans la réation.
Nous constatons en nous des tendances diverses ; mais n même temps nous jugeons de leur valeur relative, et i raison nous invite à respecter leur hiérarchie, afin e nous respecter nous-mêmes en tant qu'hommes. La lorale individuelle n'est pas autre chose que l'ensemble es prescriptions particulières qui assureront en chacun e nous ce respect de la nature humaine. Nous constatons ensuite que notre être n'est pas ;olé; mais que nous sommes engagés dans un système e dépendances de plus en plus large qui constitue un rdre, un plan, une nature des choses que la raison nous orte à faire nôtre, par un consentement à l'ordre unirsel. De ce second regard naît la morale sociale, dont ramifications, de plus en plus ténues, s'étendent d'une rtaine manière jusqu'à l'infini.
Cette conception, je l'ai dit, est celle des plus grands irmi les philosophes, et, en même temps, elle révèle à sprit le plus humble ce qu'il portait en soi, sans être p;ible de le dégager.
Quand l'homme du peuple dit : Il faut qu'on se rescte, il ne fait que répeter en mots simples le précepte meux de Socrate : Connais-toi toi-même; celui de aton : Honore ton âme ; celui de Kant : Agis en toutes oses de façon à respecter en toi l'humanité; celui de ibnitz : Travaille en toi au bien de la nature; celui de gesse subtile de notre siècle : Sois ce que tu es ; mme, sois un homme ; être libre, sois libre. Quand,
d'autre part, l'homme du peuple dit, avec le bon La Fontaine :
Il se faut entr'aider : c'est la loi de nature,
que fait-il autre chose que de consentir spontanément, comme le philosophe le fait par système, à ce qui lui apparaît, dans les relations des êtres, comme V ordre des choses, et par conséquent comme le bien ?
Nous sommes donc ici au vrai cœur du problème, au vrai point de vue de la morale proprement humaine. Ainsi envisagée, la morale n'est plus un système, c'est li cœur humain formulé ; c'est la pensée de tous simplement mise en ordre. Et c'est ce qui fait sa force, et c'esl ce qui fait qu'elle résiste et qu'elle résistera toujours au* assauts de ses adversaires ; car, par une fortune singulière qui est la preuve suprême de sa vérité, elle a poui alliés inconscients ceux-là mêmes qui l'attaquent. Ils sontcontre elle, dans leur chaire doctorale; ils sont pour ell( dès qu'ils n'y pensent plus. Dans leur famille, dansk rue, ils jugent exactement comme tout le monde. Or, s c'est sur la place publique qu'on apprend la grammaire comme on prétend que le disait Malherbe, c'est surtou là qu'on apprend la morale, parce que c'est là qu'oi trouve le cœur humain.
Il s'agit de savoir maintenant, de savoir enfin si cett< morale de tous — j'insiste à l'appeler ainsi — peut s< soutenir à elle seule, sans faire appel à Dieu. La questioi est cette fois bien nettement limitée : — j'espère que h solution ne sera pas moins claire, pour peu que lelecteu: me prête d'attention.
Remarquons tout d'abord qu'un grand nombre de pen seurs contemporains — je pourrais dire la plupart, je di en tout cas les meilleurs — nous suivent jusqu'ici, dan l'analyse des fondements de la morale. Us croient comm nous au bien, et ils en font un absolu : quelque chose qt s'impose, et à quoi nous pouvons bien refuser le cod
ours de nos actes ; mais non pas l'approbation de notre sprit.
Seulement, ils veulent s'en tenir là. Une fois constitué totre idéal moral, tel que l'analyse esquissée ci-dessus iOus le livre, ils ferment la porte à toute recherche ultéieure : ils tirent l'échelle qui permettrait de nouvelles scensions.
La raison, disent-ils, constate l'ordre; la volonté s'unit l'ordre; la vie pratique s'engagea la suite de la volonté t de la raison, et c'est là tout. Ainsi se ferme le cycle le la vie morale. Tout se passe en nous, et par nous, i'autonomie de l'être humain est complète. L'homme est on propre maître ; il ne reçoit de dictée que de sa raion ; il n'exécute au fond que sa volonté. Il a vu ce qu'il loit; il se l'impose à lui-même; il essaie de le faire; sa onscience approuve dans l'exécution ce qu'elle avait onçu en principe, et c'est tout. Pas de Raison suprême >our justifier la loi ; pas de Volonté suprême pour appuyer 9 devoir. L'homme moral est tout seul; sa raison indiiduello est souveraine; sa volonté est intangible; il est 3 hérisson mis en boule. N'approchez pas.
J'ai l'air de plaisanter! je suis sérieux Qu'on veuille
ntendre deux des représentants de cet esprit. L'un est
éjà un peu ancien : c'est Proudhon. — « Dieu, dit-il,
est l'arbitraire; c'est le mal. Le principe de la justice est
ans l'homme, uniquement en lui. Voilà déjà que, sur la
oussière des croyances passées, l'humanité jure par elle-
ème. Elle s'écrie, la main gauche sur le cœur, la main
oite étendue vers l'infini : C'est moi qui suis la reine
l'univers. Tout ce qui est hors de moi est inférieur à
• m. et je ne relève d'aucune majesté. »
L'autre auteur est beaucoup plus récent. Ceux qui sont
i courant des questions contemporaines le reconnaî-
"m> t à ses dires:
« L'unité de principe à laquelle se ramènent les tennces générales de l'esprit moderne dans tous les ordres est point difficile à découvrir. Un mot l'exprime: c'est mot d'autonomie ; par où j'entends la certitude invin-
cible qu'a l'esprit humain, arrivé au degré actuel de son développement, d'avoir en soi la norme de sa vie et de ses pensées, avec le désir profond de se réaliser soimême en obéissant à sa loi. »
Je ne me donnerai pas le vain plaisir de relever le ridicule des phrases de Proudhon, et la légère pointe qu'il en reste dans les paroles de M. Sabatier, quand il prétend faire tenir ainsi l'esprit moderne dans les limites d'une école. Quoi qu'il en soit, venons au fond des choses. Toutes ces tendances procèdent d'une même source. C'est Emmanuel Kant qui en est le patron.
Et, en effet, si vous demandez à Kant ce que c'est que le devoir, il vous dira : Le devoir, c'est la loi que 13 volonté s'impose à elle-même. Qu'est-ce que le bien' C'est le respect de cette loi, telle que nous nous la somme! imposée.
Et si vous insistez pour savoir pourquoi la volont» humaine s'impose ainsi une loi à elle-même; quel inté rêt intérieur ou extérieur elle se propose ainsi de sauve garder, Kant répondra: Vain problème ! On ne veut riei sauvegarder ; on veut simplement obéir. Car la loi moral est une loi qui se présente comme ayant une autorité e une valeur par elle-même, indépendamment de ses ré sultats en nous ou en dehors de nous. Elle a les carac tères de la nécessité; car elle est universelle, et l'on n peut s'arrêter à son contraire sans avoir le sentiment qu l'on n'est plus un homme. Cela suffit. N'en faites donc p£ une conséquence, mais un principe; ne la faites pa arriver au bout d'un raisonnement ; mais bien plutôt e tête de tout raisonnement, comme la base ferme toute activité mentale ultérieure.
Car si je regarde, dit Kant, à la raison théorique, je trouve suspecte. Elle n'atteint le réel qu'à travers s( formes innées, comme à travers des verres colorés déformateurs. Il n'y a que le bien qui s'impose à m sans aucun doute possible. C'est ma première certitud< c'est le premier échelon que je ne sente pas fléchir.
uis donc bien, en partant decetteidéeeten analysant ses éditions, en déduire tout le reste, et jusqu'à Dieu lui- Lème; mais essayer de la justifier, elle d'abord, je ne le 3urrais qu'en mettant en jeu des principes théoriques; r, les principes théoriques n'ont point de valeur, à moins s'ils ne s'appuient sur elle. En résumé, c'est d'elle que >ut dépend dans notre intelligence ; elle-même ne déend donc de rien.
Fidèles à nos habitudes d'attention et de bienveillance, ^connaissons qu'il y a de la grandeur dans cette docine morale.
Elever l'idée du devoir à la hauteur d'un premier prinipe, c'est souligner jusqu'à l'excès le caractère impérafde cette loi, et c'est un beau mouvement de conscience; est un beau geste, qui nous console un peu du terre à rre attristant de la morale utilitaire.
Ajoutez à cela que ce philosophe — il faut le dire à sa ande louange — n'entendait point par là supprimer eu ! il le retrouvait seulement par un autre chemin, îe nous aurons à parcourir aussi, et dans un accord irfait, cette fois, avec le maître le plus incontesté, peutre, de la pensée moderne.
Mais ici, nous sommes bien obligés de le dire, il y a us, et cet abus en a produit un plus grand ; car si Kant chassait Dieu des bases de la morale que pour le trouver au sommet, beaucoup de ses disciples n'ont ulu se souvenir que de sa première démarche, et omme est resté seul, dans leurs systèmes décourons.
Je ne m'attarderai pas à discuter les thèses métaphy- [iies qui ont amené Kant à de tels résultats : ce serait tg, et peu utile. Je me contente de remarquer que sa
morale ainsi suspendue en l'air, entre ciel et terre, nme disait Schopenhauer, mérite le reproche que )udhon faisait tout à l'heure à Dieu: c'est l'arbitraire! Test bien, de faire honneur à la conscience humaine;
is ne faut-il pas aussi nous faire l'honneur de nous
traiter comme des êtres raisonnables? Si notre volonté s'impose à elle-même une loi, ne lui est-il pas permis de se demander des raisons? Un précepte sans cause; une loi sans objet — c'est Kant lui-même qui le déclare — ; un ordre qui ne procède de personne, ni de rien, mais que je sens en moi, dites-vous, comme un instinct irrésistible, n'est-ce pas une sorte de fatalité que l'être raisonnable qui est en moi a le droit de secouer tout aussi i bien que celui d'obéir? Dans l'être humain, est-ce la tête qui est le guide des membres, ou sont-ce les membres qui doivent guider la tête? Dans la philosophie de Kant,< cette dernière hypothèse qui est la vraie. Ce philosophe retourne l'homme ; il le fait marcher à rebours, comnw le serpent de la fable. C'est la conscience aveugle qu gouverne, et l'esprit suit.
Je sais pourquoi ; c'est sa métaphysique qui l'entraîne Mais la métaphysique de Kant ne s'impose à personne Elle ne s'impose pas même à Kant; car, il me serait facil de le montrer, elle se nie elle-même, à chaque instant dans la pensée du philosophe. Cette pensée est condam née, en dépit de sa force, à des contradictions perpé tuelles. Et comment en serait-il autrement? Quelqu système que Ton construise, on ne peut le construir qu'avec la raison ; et conclure après cela que la raiso est suspecte, c'est donc opposer la raison à elle-mêiu» c'est se prendre soi-même au collet, comme l'Harp, de Molière, ou si l'on veut une comparaison plus se tifique, c'est comme si le couvreur qui tombe d'un to voulait se servir, pour s'arrêter, de sa puissance chute.
Emmanuel Kant aura beau faire, l'esprit de l'homn est une machine à pourquoi. Si vous voulez le lancer dai l'aventure pénible qu'est la vie morale, il faut lui di pourquoi ; ce que l'on veut de lui ; à quel titre s'impose loi qu'on lui propose. Hors de là, il dira : Je suis libi Si les lois de mon esprit sont suspectes, les lois de i conscience peuvent l'être aussi. Je n'atteins l'être, dit» vous, qu'à travers des lunettes déformatrices : je n'at: peut-être aussi le bien qu'à travers des préjugés ancr
lux. C'est ce que dit la morale positive, et vous êtes sarmés devant elle, si votre espr it ne peut pas recons tire à toute heure un édifice solide de motifs, démon- ,nt la valeur de la morale, et justifiant l'instinct du voir qui est en nous.
C'est là ce qu'ont reconnu, du moins en général, les ilosophes contemporains dont je parlais à l'instant, is comme ils tiennent encore bien plus que Kant à ,te fameuse autonomie qui est l'orgueil de notre temps, attendant qu'elle soit un de ses ridicules, ils essaient s'en tirer autrement, et ils disent : Non, la loi morale !St pas arbitraire. Non, le commandement de la consmce ne s'impose pas sans raison. Chez Kant lui-même trouve-t-on pas cette théorie magnifique — nous y ons fait allusion tout à l'heure — d'après laquelle il nvient de considérer Y humanité comme une fin? Respecte en toi l'humanité ! Voilà l'objet de la loi >rale, et voilà la raison du commandement. C'est une îtradiction, chez Kant, que d'avoir introduit cette ion : car il renonce ainsi à son impératif catégorique ; is c'est la vérité pourtant, et cela nous dispense de ;rcher la source du devoir moral dans une raison ou î autorité extérieure à l'homme.
iar que faut-il sauvegarder pour qu'une doctrine
raie soit rationnelle et complète ? Deux choses. Il faut
is dire ce que l'on veut de nous, et cela, nous le
)ns : c'est la nalure de l'homme et ses relations au
ors, qu'il s'agit de garder dans leur ordre. Il faut
ttite nous dire pourquoi nous devons garder cet
re. Or ce pourquoi, il n'est pas nécessaire, pour le
nir, de sortir de l'homme lui-même. En effet, la
on, en nous montrant l'idéal moral en question,
s le montre comme une chose dont nous ne pouvons
nier la valeur pour nous, puisqu'il s'agit de nous-
C'est l'homme, qu'il s'agit de constituer; c'est
ature humaine, qu'il s'agit de faire briller en nous
)ut son éclat idéal. Or, pouvons-nous ne pas vou-
hommes ? Pouvons-nous refuser de devenir
lement ce que nous sommes partiellement ; réelle-
ment, ce que nous sommes virtuellement ? Il y a bien en nous quelque chose qui ne veut pas : c'est la volonté inférieure, sensible, qui ne veut que le plaisir immédiat; mais la volonté rationnelle, une fois conçu l'idéal de l'homme, ne peut pas ne pas le vouloir et ne pas s'j attacher de toutes ses forces. Et puisqu'il y a obstacle il y aura contrainte. C'est cette contrainte que la volontt supérieure de l'homme impose à la volonté inférieure qui constitue l'obligation.
Et ainsi, rien ne vient du dehors; c'est l'homme qu s'impose à lui-même sa loi. 11 est à la fois sujet et légis lateur, et ce n'est pas parce qu'une volonté extérieure temporelle ou éternelle, nous impose le bien que nou sommes tenus de l'accomplir, « c'est parce que nous 1 voulons inévitablement nous-mêmes ».
Je demande pardon au lecteur de ces subtilités : c n'est pas moi qui les crée, je les clarifie au contraire 1 plus possible ; ceux à qui ces questions sont familière me rendront, je l'espère, cette justice. Mais il faut voi le fond des choses, même au prix d'un effort.
Reprenons do "»c les deux conditions que nous avor dit s'imposer à une morale rationnelle.
Elle doit d'abord établir son objet. Or, cet objet, 2 point où nous en sommes, c'est la nature de l'homme sauvegarder, ainsi que toutes ses relations naturelles ( acquises avec le milieu où il se trouve placé. Voilà q est bien ; c'est un idéal généreux ; mais j'ai le droit < me demander si cet idéal proposé à mon approbation, ensuite à mes sacrifices, a par lui-même une consistai! suffisante pour mériter de tels efforts.
Qu'est-ce donc que cet homme idéal, que l'on me pipose de réaliser en moi? A moins de ressusciter Platon de me recommander de X absolu, je ne puis voir là qu'a pure conception de mon esprit. Cela n'existe pas; c'<l
ine idée que je me fais de ce que je pourrais être, et de e que je ne suis pas. On veut que je le devienne : je le eux Lien; mais je demande pourquoi; car si l'on s'en ient là, cette conception idéale n'aura, ce me semble, as plus de valeur et ne m'engagera pas davantage que elle d'un rêve que je forme, d'un château en Espagne ue je construis.
Si je rêve que je suis riche, cela pourra bien me donner nvie de le devenir ; mais je n'aurai pas la pensée de n'en faire une obligation, parce que, ce rêve étant formé >ar moi, je ne puis pas le considérer comme supérieur à Qoi au point de m'imposer sa réalisation par mes actes- )e même, si je pense à la perfection de l'être humain, il e va pas de soi que je doive pour autant en faire l'objet mes poursuites. Il en serait comme de l'image qui se )rme au foyer d'un miroir, et que le miroir suivrait, sans DBger que c'est lui qui la forme.
On dit : Vous ne pouvez pas ne pas poursuivre cet idéal ;
ir ce n'est, au fond, que vous rechercher vous-même.
t idéal, c'est l'homme, donc c'est vous. Grave erreur !
t idéal, c'est l'homme, donc ce n'est pas moi; car moi
ne suis pas V homme ; mais un homme. L'homme, à vrai
re, n'existe pas, à moins que ce ne soit dans un monde
il qiiL' Ton prétend précisément se fermer. Ils'agitde
faire, d'après vous, donc il n'est pas. Ne dites-vous pas
ut les premiers que, pour atteindre à votre idéal, il faut
1e je me détache de moi-même ? Il faut que je cesse de
Mer l'homme qui est au bénéfice de celui qui n'est pas:
ipeur que ce ne soit lâcher la proie pour l'ombre.
Qu'allez-vous dire, pour me persuader? Mon argument
nui est très clair. Une simple conception démon esprit
m'engage à rien, pas plus qu'une hallucination ou
"un rêve. Quelle différence faites-vous entre un rêve
votre idéal ?
te conviens qu'on ne sera pas embarrassé de merépon- '. On va me dire : Un rêve, ce n'est qu'une fiction, et êal de l'homme, c'est une vérité. C'est une vérité, urquoi ? Parce qu'il exprime l'ordre réel des choses, ue la nature l'a formé.
Ah! une vérité. Ah! Tordre réel des choses. Et qu'estque cela, la vérité? Qu'est-ce que Tordre réel des choses? Qu'est-ce aussi que la nature qui a formé cet ordre et fondé ainsi cette vérité ?
Il y a, dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, un fort beau passage que je voudrais voir appris par beaucoup de penseurs: « Mon pauvre enfant, dit la nature à un philosophe, veux-tu que je te dise la vérité ? C'est qu'on m'adonne un nom qui ne me convient pas. On m'appelle nature et je suis tout art. Et le philosophe : il est vrai : plus j'y songe, plus je vois que tu n'es que Tart de je ne sais quel grand être bien puissant et bien industrieux, qui se cache et qui se fait paraître. »
Voilà, au vrai, « l'ordre des choses».
Nous avons employé de longs chapitres à rattacher cet ordre à Dieu ; c'est un travail que je puis considérer comme acquis, et nous devons en avoir le bénéfice.
Sans Dieu, il n'y aurait pas d'ordre des choses ; sans Dieu, il n'y aurait pas de nature ; sans Dieu il n'y aurait pas non plus de vérité relative à cet ordre et à cette nature. Sans Dieu, il n'y aurait donc pas de morale, puisque la morale n'est, on le dit, que la vérité de la conduite appuyée sur Tordre des choses. La vérité, nous l'avons établi longuement, ce sont les conceptions de l'Intelligence créatrice. C'est elle qui a rêvé le monde : c'est donc d'elle que dérivent et les natures qui composent ce monde, et les relations qui les assemblent, e les lois qui doivent les régir. C'est donc en Dieu faut chercher la source de l'idéal humain que la mor nous propose. C'est lui qui a conçu l'homme : commen votre idéal de l'homme pourrait-il lui être étranger C'est en lui que toute vérité a sa source : comment 1 bien, qui n'est que la vérité pratique, n'en serait-il dépendant?
Ne cherchez donc qu'en lui l'origine du bien, et,pa une conséquence nécessaire, ne cherchez qu'en lui aus: l'origine de l'obligation qui impose le bien. Ces deu choses en effet se tiennent. Si je suis obligé au bien, c'e: parce que le bien a une valeur qui m'oblige.
Dire que je m'oblige moi-même, comme les partisans e l'autonomie, c'est ne rien dire du tout; car il faudra ie dire ensuite si je suis obligé de m'obliger. Et si vous ■pondez non, il n'y a plus d'obligation véritable. Si ous répondez oui, il faut me dire pourquoi. Or, ce ourquoî est introuvable, en dehors de l'idée divine, 'est ce qui est acquis déjà de par nos analyses relatives la vérité ; mais il est facile de l'établir de nouveau au oint de vue spécial de la question présente. Et, en effet, de trois choses l'une : — ou cet idéal n'est uune création de mon esprit, et alors c'est lui qui dépend e moi, et non pas moi de lui ; ou il représente au dehors n ordre purement fortuit, et alors, outre que cette con- -iption est impossible, nous l'avons démontré, il restent toujours que, le hasard n'étant personne, ni rien, je e vois pas pourquoi je lui sacrifierais ce quelque chose ce quelqu'un qui est moi-même ; ou bien enfin l'idéal oral représente un ordre de choses nécessaire, mais îe vous n'envisage' que comme un fait, sans vouloir le ttacher à aucune cause, et alors je vous défie de dépasr ce fait et de m'en faire sortir un droit. Vous ne pouvez me dire qu'une chose: Voilà ce qui est. je vous répondrai: Que cela soit! Si cet ordre me plaît le favoriserai peut-être ; mais cette morale n'ira pas in. C'est celle de l'intérêt ou du plaisir, et nous avons qu'elle s'arrête de droit au seuil du sacrifice. Si, sans b plaire, cet ordre me séduit par sa grandeur, je serai ,rc-Aurèle au Epictète, et je serai moral comme eux; is je le serai librement, autant dire arbitrairement, et pourrais ajouter solitairement; mais en tout cas, vous fondez par là que ce persuasif suprême, dont parlent tains philosophes. D'obligation, pas de trace. Vous ne )uverez pas que ma raison doit quelque chose à ce qui ste au dehors sans raison; que je dois sacrifier ma •sonne à ce qui n'est plus qu'un fait brutal, et qu'en mot il est dans l'ordre que je me consacre à favori r dre.
|)r, je me sens obligé au bien. Ceux qui nient cette
obligation, je le répète encore, l'affirment au fond en toute circonstance.
A quoi donc recourir pour la fonder?
Il faut recourir à Dieu.
Alors, en effet, tout va changer de face.
Car, que faut-il pour que je me croie tenu de favoriseï s'ordre? Il faut que, d'une façon ou d'une autre, l'ordre l'adresse à moi pour obtenir mon concours, et qu'ensuite il me parle avec une autorité suffisante pour que je m puisse pas me récuser. Or, c'est ce qui a lieu, quand j< contemple cet ordre en sa source.
Dieu a conçu les êtres. Dieu a voulu les êtres. Et d< même que sa conception fonde leur nature et leur loi, e impose Tune et l'autre à toute raison issue de la sienne de même sa volonté fonde leur droit, et impose ce droi à toute volonté première.
Or je suis, moi, être moral, l'une de ces volontés déri vées, l'une de ces raisons subalternes. En tant que rai sonnable, je participe à la Raison éternelle cause de Toi dre, et je puis contempler cet ordre. En tant que libre je participe à l'éternelle volonté, et je dois m'oriente comme elle, sous peine de sortir de ma loi. Il en est d moi, au fond, comme de tous les êtres de la nature, qi ne sont, chacun à sa manière, que les exécuteurs de 1 pensée divine. Seulement, les uns exécutent cette penst sans le savoir, et sans avoir le moyen de s'y soustraire ce sont les natures inférieures que guide la fatalité. Ile est d'autres — et c'est le cas de l'homme — qui ont lei loi aussi ; mais qui peuvent s'y conformer librement e s'y soustraire. Vont -ils s'y soustraire en effet. Ils ne doivent pas ; car ce serait sortir de l'ordre, et, cette foi d'un ordre qui n'est plus une conception de mon espri pas davantage un simple fait, sans signification moi mais d'un ordre qui possède une valeur par lui-même, une valeur absolue, puisqu'il représente l'idée cre trice, l'idée mère, laquelle, étant le type des choses, an) rieure aux choses mêmes, en représente nécessaireme la loi.
Je conçois donc sans peine qu'une telle loi a le dr
LES FONDEMENTS DE LA MORALITÉ 2t 1
de me régir, tout aussi bien que les lois physiques régissent la matière, et les lois de la vie l'animal ou la plante. Si le feu était intelligent et libre, il devrait brûler par devoir comme il brûle par nécessité. De même l'homme doit obéir librement à ce qui lui apparaîtcomme Tordre; par conséquent, comme l'idée créatrice; par conséquent, comme la volonté créatrice; par conséquent, comme la loi, au double point de vue de la vérité et du droit.
Et alors, la moralité prend un sens qu'elle ne saurait avoir en dehors de cette conception nécessaire. Je ne suis plus ainsi mon seul juge. Je ne tends plus seulement
me faire moi-même; je fais en moi autre choseque moi,
savoir Dieu, dans une de ses volontés.
Mon action au dehors prend à son tour une raison
être. Car au dehors, ce que je trouve, c'est Dieu encore.
a société des hommes et celle de tous les êtres repré-
ente une pensée divine, dans laquelle je suis engagé,
roisque je fais partie de cette famille et que ma raison y
roit son rôle tout tracé.
L'amour de mon prochain, le dévouement, le sacrifice,
pardon des injures : tout reprend sa valeur et s'impose.
ous ne sommes plus en face de fantômes abstraits ou
e conceptions arbitraires, mais de réalités chaudes,
-antes, comme la pensée éternelle et comme l'amour
ivin.
C'est la Cité de Dieu d'Augustin ; ou mieux, c'est le oyaume de Dieu de l'Évangile. J'y aima place et j'y con ;ns; je le contemple et j'y travaille.
Je travaille ainsi pour moi-même, je le sais ; car, tout
Ibout, il y a mon bonheur, dont Dieu a fait la fleur de •rdre. Mais je n'en suis pas pour autant égoïste, pas U8 que je ne me sens pour autant délié. Que la volonté de Dieu ait mon bien pour objet, elle ne n impose pas moins (tandis qu'elle ne s'imposerait s, si elle était mon bien sans être en même temps le
sien). D'autre part que Dieu veuille le bien pour moi, cela ne m'empêche pas de le vouloir pour lui.
En un mot, je veux ce que Dieu veut ; je fais ce que Dieu fait; je pense ce que Dieu pense, en môme temps que je suis par nature quelque chose de ce que Dieu est.
Et je suis donc trois fois divin: divin par l'être que je tiens du premier Etre; divin par ma pensée qui se modèle sur la sienne; divin par mon action qui réalise son vouloir.
Et je suis enfin dans ma loi. Car, n'étant point à moi, mais appartenant de toute manière à un autre, je n'ai pas le droit d'essayer de me renfermer en moi-même.
Rien de ce qui sort de Dieu n'a le droit d'être autre chose que divin.
Il me semble que cette doctrine est autrement élevée, et rationnelle, et même claire, que les raisonnements boiteux de la morale positive, de la morale utilitaire, ou de la morale du devoir pur, à la façon de Kant et de ses
adeptes.
S'il s'agissait maintenant d'efficacité, d'action possible sur les masses, et même sur la plupart des individus supérieurs, j'aurais la partie par trop belle.
J'aurais pour moi l'histoire tout entière, qui nous montre toujours un abaissement de la moralité parallèle à l'abaissement de l'idée divine.
J'aurais pour moi l'expérience de toute conscience droite, qui m'avouerait que, dans les moments difficiles, sous le coup des tentations violentes, ces questions de sympathie, d'utilité sociale, de beauté esthétique, et le reste, tout cela est bien faible et ne vaut pas un acte de foi en Dieu.
J'aurais pour moi mes adversaires eux-mêmes, nor plus à leur insu, comme tout à l'heure ; mais explicite ment. Je citerais les plus clairvoyants, les plus élevé.' d'esprit et de cœur, et je vous les montrerais effrayés comme Taine, de ce que la négation arrache à notr<
humanité la « grande paire d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-même x » ; déclarant avec Renan qu'on n'entrevoit pas le moyen, en dehors des croyances divines, de donner à l'humanité un catéchisme moral désormais acceptable2; se demandant, avec Scherer, si nous ne retournons pas vers la barbarie, et concluant: « Sachons voir les choses comme elles sont: la morale, la bonne, la vraie, l'ancienne, l'impérative, a besoin de l'absolu ; elle aspire à la transcendance ; elle ne trouve son point d'appui qu'en Dieu. »
C'est cette dernière proposition que je voulais prouver, fose espérer que c'est chose faite. Les considérations pratiques que je pourrais y ajouter en développant le point de vue que j'indique ici ne seraient pas sans force ; car de juger l'arbre par ses fruits, comme dit l'Evangile, ce n'est en somme que faire l'application à l'ordre humain ide la méthode expérimentale. Le fait est la pierre de touqhe de l'idée, et il me semble bien que le progrès ou le recul des âmes en raison dételle idée ou de telle doctrine n'est pas un si mauvais point de départ pour juger cette lidée ou cette doctrine.
Mais ces considérations sont courantes. Elles nous sont Ifamilières ; tous peuvent, sans peine, y réfléchir. Je conclus donc ici notre étude sur l'idée du bien, et je considère comme acquis que cette idée a sa base première en pieu. Nous aurons à voir, dans le prochain chapitre, hu'elle trouve en Dieu encore son dernier aboutissement.