CHAPITRE VIII
l'idée de dieu et la moralité
B. — La Sanction.
L'idée du bien est tellement efficace pour prouver Dieu, que certains philosophes, en défiance à l'égard de toutes les autres preuves, s'attachent à celle-ci et la proclament invincible.
C'est le cas très intéressant de Kant, que nous devons en d'autres matières si fréquemment combattre, et que nous retrouvonsici en pleine communion de pensée avec notre philosophie et notre religion chrétienne.
Kant a prétendu ébranler tous les principes qui conduisent à Dieu à partir de la contemplation de la nature. C'est sa métaphysique qui le voulait, et, après maintes hésitations, dont ses écrits successifs montrent la trace, il a fini par succomber à sa métaphysique. Mais, arrivé en face de l'idée du bien, il s'arrête. Une croit pas pouvoir passer outre ; il admet tellement peu qu'on puisse méconnaître ce sentiment profond du devoir qui est en nous, qu'il se décide à en faire le point de départ de tout, la base première sur laquelle toute la vie réfléchie devra se construire, et qui devra servir à tout prouver : et la liberté humaine, et Dieu.
Evidemment, il y a excès; l'idée du bien, quelque évidente qu'elle soit, n'est pas notre toute première évidence elle s'appuie à son tour sur des bases rationnelles, doni
la solidité a pu servir d'appui à des preuves complètes. Mais en tout cas, fût-on kantien irréductible, dès lors qu'on croit au bien et à l'obligation de le faire, il reste une voie toute large ouverte pour aboutir à Dieu, c'est l'idée de sanction, laquelle — j'espère en apporter la preuve — est le pendant indispensable de celle d'obligation, et par là une démonstration de la dépendance absolue où se trouve la morale par rapport à l'idée de Dieu.
Voilà donc le sujet que nous proposons :
Ya-t-il une sanction morale ?
Cette sanction peut-elle être fournie par le jeu spontané delà nature et de la vie humaine ? Et, en cas de réponse négative à cette dernière question, à quoi ou à qui devonsnous recourir ?
Nous n'avons pas seulement le sentiment de notre levoir; nous avons aussi celui de notre droit. L'injustice les choses autant que celle des hommes nous révolte. < 11 Ta bien mérité ! » disons-nous du coupable sur qui sa )ropre iniquité retombe. Si le châtiment est dur et notre :œur compatissant, nous plaindrons volontiers l'homme; nais le pécheur, nous reconnaissons qu'il a son dû, et tous nous inclinons devant la justice qui le frappe.
Si c'est au contraire l'innocent, si c'est l'homme verueux qui est privé du fruit de ses sacrifices, qui même e voit accablé par les violences des événements ou des lommes, notre raison comme notre cœur se révolte ; ous regardons là-haut, par un mouvement instinctif, t dans notre esprit étonné la question de la mystérieuse estinée se pose.
Quel ordre étrange ! disons-nous. La nature nous invite u bien, el dans son sein, c'est le mal ou c'est l'indiffé- Bnce slupide qui triomphent. « Sois juste et tu seras heueux » : c'est le cri de toute conscience humaine, et nous
ne semblons entendus que par l'écho moqueur qui répond : « Sois juste et tu seras une dupe éternelle. »
a II y a, dit l'Ecclésiaste, des justes auxquels il arrive selon l'œuvre des méchants, et des méchants auxquels il arrive selon l'œuvre des justes » : notre conscience proteste contre une telle interversion des rôles.
À certaines heures, sous l'influence de cette constatation troublante, ce n'est plus seulement l'indifférence, que nous attribuons à la fortune ; c'est l'injustice, qui nous semble érigée:en principe, et nous sommes tentés de nous écrier avec la Bible : « Voici, la terre a été livrée au méchant. » « Les opprimés sont dans les larmes, et personne qui les console ! Ils sont en butte à la violence de leurs oppresseurs, et personne qui les console !... Heureux sont-ils, ceux qui n'ont point vu l'œuvre mauvaise qui s'accomplit sous le soleil. »
Il n'y a pas que la Bible qui parle ainsi. Dans son Essa\ sur le poème de Job, M. Renan, à la suite de bien d'autres, prend à son compte les conclusions de son texte. « D'une part, écrit-il, la conscience affirme le droit et le devoii comme des réalités suprêmes ; d'une autre, les faits de tous les jours infligent à ces profondes aspirations d'inexplicables démentis. De là une sublime lamentation qu dure depuis l'origine du monde, et qui, jusqu'à la fin de.' temps, portera vers le ciel la protestation de l'homme moral. » (Essai sur le poème de Job, p. 67.)
Et en effet, tous les peuples, sans exception aucune ont eu la préoccupation de trouver pour le bien et le ma des sanctions suffisantes.
Il est bien clair que ces sanctions leur paraissaien devoir s'appliquer suivant l'idée qu'ils se faisaient di bien lui-même. Les peuplades guerrières, par exemple récompensaient les braves; les peuples pacifiques con damnaient les verseurs de sang. Les Esquimaux et le: Indiens du Canada, vivant de leur chasse, voyaient lei grands chasseurs défunts dans un séjour d'abondance, e les plus lâches des trappeurs dans des régions désolées Mais là n'est pas la question. Il est certain que si l'idé
-lu bien a évolué, et nous devons le reconnaître, l'idée de sanction devait évoluer de même. C'est une preuve de plus en notre faveur; car ce que nous prétendons c'est que précisément ridée du bien et l'idée de sanction se correspondent, et que partout où Ton a cru au bien, dans la mesure ou sous la forme où il est apparu, ridée de Sanction s'est montrée à sa suite, comme son ombre
Or, c'est le fait de tous les peuples.
La plupart d'entre eux ont trouvé la sanction là où nous la montrerons en effet : dans l'au-delà, dans la vie future dont celle-ci n'est que le vestibule; mais ceux qui n'eurent pas cette notion, ou chez qui elle parait effacée, presque éteinte, n'en plaident pas moins la cause des 3ânctions, et leur affirmation est plus démonstrative, à iins points de vue, que celle des autres; car les contradictions dans lesquelles ils s'engagent, et les tours lie force étranges grâce auxquels ils essaient de sauver pette notion, et les aberrations où ils s'enfoncent quelquefois plutôt que de renoncer à la justice suprême, lo-ut cela ne prouve que mieux la violence de ce sentiment [ans les cœurs.
| 11 n'est pas jusqu'au Bouddhiste athée qui ne paraisse Iroire, par une contradiction étrange, à des sanctions lutures. Un édit du roi Piyadasi assure aux condamnés
mort le temps nécessaire pour se préparer au passage et viter sans doute les peines éternelles. (Rig Véda, iv, 10.)
La métempsycose, si répandue en certains points du
lobe, répond au même sentiment; ce n'est pas, comme
!|u pourrait le croire, une doctrine née de la spéculation
métaphysique; c'est une solution du problème moral;
lest un appel désespéré à l'idée de sanction.
Nous naissons condamnés à des misères nombreuses;
iri'ois à des calamités irrémédiables. Pourquoi? De par
cœur humain, il faut que cette condamnation soit
liste, et puisqu'on ne peut démériter avant de naître, c'est
■ne, que nous avons vécu ailleurs ou ici-bas dans une
ître matière, avant d'être rivés pour nos fautes à celle
[lii cause nos douleurs. Ainsi raisonne la doctrine, et,
Imstatant la même chose au sujel de la mort, dont l'œu-
vre ne se montre pas plus morale que celle de la nais- , sance, on croira aux migrations des âmes, plutôt que de renoncer à la justice, dont notre cœur est trop épris.
Chez les anciens Juifs, où l'idée d'une vie future était loin d'être claire, l'homme de bien s'efforçait de croire,) en dépit de l'évidence, que sur la terre le bien triomphe ! toujours à la fin. Les amis de Job l'affirment énergique- i ment; ilsnous répètent sous mille formes aussi éloquentes f que vaines que la justice gouverne le monde; qu'on n'ai jamais vu l'innocent succomber et le juste périr ; qu'i •} suffit de faire le bien pour jouir du bonheur sous Se tente, pour garder ses troupeaux au complet, et voir s< i postérité prospérer jusqu'à la plus ample vieillesse. Oi I se demande où ils avaient les yeux ! Mais la réponsi > est simple : ils les avaient bouchés, par ferveur obstiné» J envers la justice éternelle. Quelque robuste que doiv être la foi pour tenir ferme une attitude pareille, le cœu de l'homme fournira cette foi, plutôt que de renoncer, une évidence intérieure plus forte que l'évidence de choses. On aime mieux s'aveugler que de marcher le yeux ouverts dans un monde où la conscience humain ne trouverait plus à qui parler.
Il est à remarquer que, dans le passé, ce sont en gêné rai les peuples les moins civilisés chez qui les sanction morales sont les moins en faveur, et ce fait semble devoi s'expliquer par le niveau inférieur de la morale ellt même Quand on n'a sous les yeux aucun spectacle d I justice, on tombe facilement dans le fatalisme, et l'o accepte comme la loi des choses ce qu'on ne voit nul part empêché. Quand, au contraire, les régimes sociai se perfectionnent, et qu'une certaine justice y règn le sentiment de la justice idéale prend corps, et on i sent plus vivement la nécessité. C'est toujours quand ( commence à jouir d'une chose qu'on devient impatu' de ses limites. Quiconque n'a rien tombe dans le dése poir, et le désespoir n'a pas de désirs.
Toutefois, nous devons constater que l'autre extrémi
ist également possible. Si la justice sociale progresse
uffisamment pourdonDer aux esprits peu attentifs l'illu-
ion d'une justice complète; si d'ailleurs la nature est
•liée par la science dans le sens de nos espérances d'ave-
iiir, quelque optimiste pourra penser que ce monde
Are des sanctions suffisantes. C'est ce qui arrive à
: uelques-uns de nos contemporains. Ils osent parler de
lopinion publique, de la justice immanente des choses,
os répressions sociales comme si tout cela contenait des
motions à la hauteur de notre appétit de justice. Ils y
l [joutent, il est vrai, le témoignage de la conscience ; mais
! n'est pas avancer beaucoup la question, nous le
'montrerons en son temps. Tout ce que j'en retiens
fcur l'instant, c'est que l'acharnement qu'on apporte à
■îercher des sanctions là même où il n'y en a pas est
lie preuve flagrante du sentiment humain, qui ne veut
H aucun prix désespérer de la justice.
iLes philosophies anciennes et modernes nous offrent Ils exemples encore plus éclatants de cet attachement Ivincible.
liDeux grandes écoles de l'antiquité méritent à ce point I vue une mention spéciale ; car elles ont poussé le res- Ict de la sanction morale jusqu'aux dernières limites I paradoxe : ce sont l'école stoïcienne et l'école épicu- Rnne. Ni l'une ni l'autre n'était fixée au sujet de la vie fcire, et cependant l'une comme l'autre reconnaissait |e le souverain bien de l'homme est double; qu'il doit 11 prendre à la fois la vertu, qui nous fait ce que nous o//.s être et nous rend dignes du bonheur, et le bonlur, qui nous fait ce que nous voulons être, et couronne |isi la vertu. Il s'agissait de faire concorder ces deux Toute philosophie un peu profonde s'y est emcar même un philosophe ne renonce pas facilement aire entrer dans ses cadres ce qui est dans le sentent commun. Mais quand on vient au fait, et qu'on . i tient aux limites de la vie présente, il devient difficile l'firmer que la réalité puisse réunir et proportionner là L'autre le bonheur et la vertu aussi exactement
que notre conscience le réclame. La vertu devrait produira le bonheur; mais il y a contre cela les embûches des événements et les caprices de la vie. Le bonheur devrail couronner la vertu; mais le bonheur tel que nous l'entendons ne se trouve-t-il pas fort souvent tout à l'opposé du devoir?
Alors, que faire? Comment maintenir les rappo nécessaires entre ces deux notions ?
« C'est bien simple ! dira l'épicurien. La vertu, ce nY t pas autre chose que le bonheur même : il n'y a pa.^ danger qu'on les sépare! Soyez heureux, et vous assez sage; fuyez le mal, cherchez le bien, en entendanl par là le plaisir et la peine, et vous êtes en règle. De sorte que vous touchez la sanction en même temps que vous atteignez la vertu : il y a identité entre elles. »
Tout à rebours, le stoïcien, d'un courage plus viril et d'une conscience plus haute, dira : « Non, la vertu consiste pas à être heureux ; mais, au contraire, le i heur consiste à être vertueux. Cherchez le bien, fut-ce dans le sacrifice, et votre récompense est assez grande. Donnez-vous à vous-même le sentiment du devoir accompli : c'est la seule satisfaction digne de l'homme. Si vous avez cela, vous possédez le souverain bien sans que rien puisse vous le faire perdre, et toute justice est satisfaite, puisque vous êtes à la fois vertueux et heureux. » Ce veut dire qu'à l'inverse d'Épicure, mais dans la menu pensée, cette philosophie, pour concilier le bonheur i la vertu, ne trouve rien de mieux que de les confondre « Regarde au-dedans de toi, écrira Marc-Aurèie, et (i trouveras la source du vrai bonheur, source intarissable si tu la creuses toujours. »
Cette doctrine est à coup sûr très haute ; mais elle con tient un paradoxe dont il sera toujours difficile depersua der les hommes. Nous voulons être heureux non passeu lement de ce bonheur stoïque qui consiste dans le senti ment de la vertu; mais d'un bonheur quisoit l'épanoui. sèment complet de toutes nos puissances : intelligeno volonté et sensibilité. Sacrifier cette dernière, c'est écoi ner le souverain bien, et il faut un parti pris bien pui:
sanl pour ne pas le comprendre. Mais ce parti pris, j'en rais un argument ; il démontre qu'aux yeux de ces penseurs tout vaut mieux, et môme les plus criants para-
xes, que de laisser la vertu et le bonheur se développer
a cun à part.
Cl)
L'école socratique, elle, n'avait pas de peine à prouver que le stoïcisme aussi bien que l'épicurisme faisaient fausse route. Confondre ensemble, au profit de l'un oude l'autre, le bonheur avec la vertu, ce n'est pas les concilier ; c'est forcer la nature, et la nature n'admet pas qu'on la [force. Jamais nous ne renoncerons au bonheur ; jamais nous ne désavouerons le bien et ne le confondrons avec
e plaisir. Le tout est de les concilier et de faire que là pu est la vertu, le bonheur accoure et la couronne, et que
à où est le vice persistant, la répression vienne rétablir
ordre troublé. Et c'est pourquoi Socrate, et à sa suite
-Maton, Aristote et leurs disciples, cherchent visiblement
sanctions, et, n'en trouvant pas en cette vie de suffi-
ante, — ou bien, aux jours de doute, versent dans une
lélancolie pessimiste ; ou bien, aux jours meilleurs,
rdent timidement vers le ciel, n'osant ni affirmer
but à fait qu'on nous y attende, ni renoncer à l'espoir
y monter.
j Cette attitude est celle des meilleurs, dans toute l'anti- I uité philosophique; elle n'est pas moins celle des meilfturs parmi nous, et quel plus haut témoignage enfaveur
une doctrine que Jésus-Christ — car c'est lui — devait
orter en pleine lumière?
; « Si la fin de la vie, a écrit un contemporain, n'était
iue le bonheur, il n'y aurait aucun molif peut-être pour
. stin-uer la destinée de l'homme de celle des êtres infé- Mais il n'en est point ainsi : la morale n'est pas
rnonyme de l'art d'être heureux. Or, dès que le sacrifice ihvient un devoir et un besoin pour l'homme, je ne vois Mus de limites àl'horizon qui s'ouvre devantmoi. Comme . |s parfums des îles de la mer Erythrée, qui voguaient
|ir la surface des mers et allaient au-devant des vais-
seaux, cet instinct divin m'est un augure d'une terre inconnue, et un messager de l'infini. »
« Toutes mes facultés souffrent, écrit un autre philosophe; tous mes désirs les plus nobles meurent impuissants sur cette terre. Ma raison comprend la portée de ces aspirations et de ces désirs, ce qui aggrave la tristesse de mon sort. Quel scandale et quel désordre ! Mais comme tout se rectifie, au contraire, et s'illumine à mes yeux, s'il ya une autre vie ! Dès lors, tout s'explique. Mes souffrances ne sont plus que la condition de ma personnalité responsable et libre. Tout mon être moral se crée, tout l'ordre du monde s'éclaire à des profondeurs inouïes. Eh quoi ! je vois la convenance, la divine nécessité, la grandeur de Tordre dans l'hypothèse d'une autre vie, et cette hypothèse ne serait qu'une chimère impossible, absurde ? Le plus grande absurdité serait au contraire que cette vi( « fût tout. Donc, il y en a une autre. » Ainsi parle Jouffroy et l'argument, pour n'avoir pas une rigueur absolue ai point de vue de la métaphysique, n'en mérite pas moin: l'attention; car, nous l'avons dit bien des fois, il n'y « pas que la métaphysique. Un sentiment aussi franche ment universel doit compter, lui aussi, et la phiiosophï n'a pas le droit de le mépriser comme illusoire.
D'ailleurs, quand on y regarde de près, on voit toujour que ces sentiments puissantsqui s'imposent à l'humanit instinctive ne s'imposent pas moins à la phijosophi quand, une fois avertie, elle est mise sur la voie dessoh tions complètes.
Et c"est précisément l'immense service que le christic nisme a rendu à la pensée, au point de vue des sanctior morales. D'une vérité uniquement instinctive, ou bie qui s'essayait, sans y parvenir entièrement, à deven rationnelle, elle a fait, par le travail de ses penseui fécondé par la révélation positive, une vérité tout sin plement humaine, donnant satisfaction atout ce qui este nous, l'intelligence aussi bien que le cœur.
J'ai dit, en commençant, que le sentiment de nos droits est corrélatif à celui de nos devoirs. Nous sommes les débiteurs de Tordre ; mais nous sommes aussi ses clients, et si nous avons travaillé pour lui, il nous semble que lui aussi doit se mettre à notre service.
Ce sentiment est-il fondé? Peut-on le justifier rationnellement et démontrer que si nos droits sont méconnus, — j'entends d'une façon définitive, — nos devoirs tombent par là même et n'ont plus aucune force à nos yeux ? Cette démonstration est très facile à faire. En effet, sur quoi sont fondés nos devoirs? Ils sont ?ondés sur la nécessité pour nous de nous soumettre i Tordre, en tant que cet ordre représente à nos yeux un )ien supérieur à celui de notre sensibilité personnelle ; un )ien absolu, qui a le droit de solliciter nos efforts. Or, ce impie énoncé nous montre que le principe deTobligation norale, c'est un certain optimisme à l'égard de Tordre les choses. Si Tordre des choses n'est pas bon, il n'y a •lus de raison pour qu'on le favorise. Pourquoi nous acrifier à ce qui ne serait que hasard, ou désordre, ou îalice? Je fais le bien pour obéir à la loi de toute chose ; our entrer dans le courant général de la création ; pour tre dans ma loi ainsi que tout être; pour suivre la nature, ■Ion Texprcssion des philosophes. Ce qui suppose que la nature ne tient pas à être suivie ; si la loi univer- •îlle, c'est le désordre ; si le courant de la création va au ftsard et ne prend nul souci de la moralité, cette moralité le-rnême n'a plus de base.
Kant Ta dit très profondément : une volonté libre doit [huvoir s'accorder avec ce à quoi elle doit se soumettre. Iliaison pratique. Ch. il, § 5.) Nous devons nous soumet-
ie à Tordre des choses afin de suivre la loi de notre
je dois me régler sur la loi de cette unité. Fort bien ; mais si cette unité est rompue? S'il n'y a plus concordance entre faa loi qui est de faire le bien, et Tordre de l'univers qui ne serait pas au service du bien ? Je ne suis alors tenu à rien ; vous avez supprimé le principe de l'obligation morale, et, dans une telle hypothèse, c'est la morale de l'intérêt qui serait la vérité. La nature, diraiton, ne tient à rien ; elle ne s'occupe de rien : que chacun donc s'occupe de soi-même. Nous avons l'appétit du bonheur, voilà le fait : partons de ce fait, et le meilleur moyen de parvenir au bonheur, considérons-le comme le bien.
On peut réfuter cette morale en s'appuyant sur le sentiment commun sans exclure ceux-là mêmes qui préconisent la doctrine, puisqu'eux-mêmes, disions-nous, ne croient pas moins que les autres à un bien qui n'est pas notre bien personnel ; qui est un bien en soi, et qu'il faut faire, dût-il n'amener que sacrifice. Mais si l'on réfute cette doctrine, il ne faut pas y revenir indirectement en déclarant que l'ordre des choses, considéré dans sa totalité, n'a aucun caractère moral ; car il s'ensui t immédiatement, puisque notre morale est basée sur la sienne, qu'il n'y a plus de morale du tout, et que « chacun pour soi » est la loi de l'homme, tout autant que celle du lour qui mange la brebis ou de l'acide qui mord le fer.
Or n'est-ce pas ce que l'on dit, lorsqu'on supprime l'idée de sanction, et qu'on laisse le bien à la merci d'un( nature insouciante ou hostile? Laisser le bien sombre définitivement dans le malheur, qui est un mal, et laisse le mal s'épanouir définitivement dans le bonheur, qui es un bien, ne serait-ce pas, de la part d'une volonté libre déclarer que le mal c'est le bien et que le bien c'est 1 mal? Ce serait consacrer le désordre et l'accepter coram suprême loi. Or si l'univers est dans ce cas, c'est don que lui aussi est indifférent à l'ordre ou au désordre qu'il confond le bien et le mal dans une indifférenc commune, et que par conséquent il est hétérogène à 1 moralité, qui prétendait cependant se fonder sur lui et trouver sa règle.
On le voit donc bien, l'idée de sanction et l'idée de loi traie sont solidaires ; la ruine de la première entraîne raine de l'autre, et nous ne sommes tenus à rien, si le lieu universel au service duquel la moralité travaille e se croit lui-même tenu à rien.
On a objecté que de grands philosophes ont édifié des •mes de morale sans tenir compte de l'idée de sancion. Je ne puis pas m'en étonner beaucoup, car tout le lionde sait que les grands philosophes ont soutenu parle grandes erreurs, et qu'ils sont un peu comme ces lentissimes cardinaux du Concile de Trente qui nt besoin, disait l'un d'eux, d'une éminentissime pforme. D'ailleurs nous ne disons pas précisément que idée de sanction soit directement nécessaire pour i'on- ; sr une morale ; nous disons qu'elle est nécessaire pour I. couronner, pour la sanctionner, comme le mot l'indilie; et nous disons ensuite que si on la prive de ce coulinnement, c'est au prix d'une contradiction, laquelle ne burraitètre levée sans ébranler du même coup les bases ières de la morale. Ce n'est donc qu'indirectement lie l'idée de sanction est nécessaire pour foncier une lorale; or cette dépendance indirecte peut ne pas être jerçue, et cela suffit pour expliquer le point d'histoire
un nous oppose.
[On a objecté encore que la vertu est plus pure
and elle se désintéresse des sanctions, et qu'elle opère
bien uniquement pour le bien lui-même. Mais s'expri-
•r ainsi, à propos de la question présente, c'est dire
■ bien peu sérieuse.
st pas vrai, d'abord, qu'en principe la vertu soit
lis pure pour cela seul qu'elle se désintéresse des sanc-
car la vertu la plus pure est celle qui consent à
au lieu de le dédaigner au nom d'une vertu supé-
'Jue l'on n'agisse pas à cause de la sanction,
quement en vue de l'obtenir, c'est fort bien, et c'est
hui doit être; car il faut agir pour le bien, avant d'agir
ir ce que le bien apporle avec lui ; mais repousser
cet apport qui représente, au même titre que le bien, une volonté de la nature, ce n'est plus delà vertu, c'est de l'orgueil.
Dans l'Évangile, lorsqu'un ange apparaît à Marie et lui annonce ce bonheur ineffable de sa maternité divine, I elle ne discute pas, et ne renvoie pas à d'autres la douce i ivresse de son fardeau sacré : elle obéit pour la joie comme elle eût obéi pour la peine; elle agit, s'il est permis de comparer les grandes choses aux petites, comme ce courtisan de Louis XIV qui, invité par le roi à monter avant lui en carrosse, monte sans sourciller, estimant qu'une gracieuseté venant de si haut, c'est un ordre. Je ne nie pas pour autant qu'il n'y ait une certaine grandeur dans l'attitude stoïque qui se désintéresse des sanctions pour la beauté du désintéressement même ; qui trouve dans la joie de souffirir pour le bien l'ample compensation de ses maux, et qui appelle sanction le plaisir même de n'attendre pas de sanction. Mais ce subtil el aristocratique orgueil aura beau plaire à qui le pratique, je ne l'appellerai pas vertu, à moins qu'il n'ait pour excuse une illusion sincère. Ilya delà grandeur, aussi, dans cer tains suicides particulièrement courageux; mais je n'er dis pas moins qu'au fond le suicide est une lâcheté, puis que son auteur quitte la vie pour n'avoir pas le cou de la vivre. Ainsi le stoïcisme en question a beau avoi de la grandeur, c'est de l'orgueil, à moins que ce ne soi del'illusion. C'est de l'orgueil si l'on saitqu'il y a dessanc tions, et qu'on affecte à leur égard le dédain ; car c'eî alors dédaigner l'ordre qui a voulu attacher au bien 1 bonheur. C'est de l'illusion si l'on ne croit pas aux san< tions, car alors, je le répète, la vertu est entièremei arbitraire, et ne repose plus sur rien.
A supposer, d'ailleurs, qu'il y ait vraiment vertu repousser les sanctions et à ne chercher dans le devo que lui-même, je dirais alors : C'est parfait, vous-mêm agent moral, vous êtes en règle ; mais cela n'absout p l'ordre des choses. Que diriez-vous d'un ami qui vo trompe, et qui s'excuserait de ses perfidies en escompta d'avance l'amer plaisir que vous pourrez trouver dans
pardon, et dans l'amour quand même du perfide? Or n'est-ce pas le cas, vous dirai-je, de cet ordre des choses qui vous charme?
S'il est plus noble de ne point demander des comptes à la nature, avant d'agir en conformité avec elle, il est d'autant plus immoral de sa part de briser avec une indifférence stupide ce collaborateur généreux. En ne recherchant pas les sanctions, vous dites qu'on est plus vertueux : donc on mérite ces sanctions davantage, et l'ordre universel nous les doit d'autant mieux qu'elles n'ont été pour rien dans nos efforts. Qu'allez-vous dire pour excuser la nature? Vous ne pourrez dire qu'une chose, c'est qu'elle est aveugle, et alors je reviens à ma preuve, et je dis : Il n'y a plus de devoir; je m'étais trompé en me croyant tenu à quelque chose. Votre univers n'est pas fondé à réclamer le bien, s'il ne travaille pas au bien. S'il piétine la vertu sans souci, comme le bœuf qui se couche sur des fleurs, ne sachant pas que le manteau de Salomon étais moins riche, c'est que cette fleur du monde qui s'appelle la vertu n'a pas de valeur pour lui; qu'il s'en moque. Et alors, permettez-moi de de m'en moquer aussi ; car je n'avais de raison de me vaincre et de me sacrifier que cette persuasion où j'étais qu'il se fait ici-bas quelque chose ; que le bien a une valeur suprême, et que devant lui tout doit céder, étant le but commun vers lequel toute la nature s'achemine. Si cette marche est une illusion ; si le bien n'est pas la loi suprême ; si son règne définitif n'est pas assuré quelque part, et si, selon l'expression du poète, l'homme ne peut marcher en ce monde
sachant que rien ne ment,
Sûr de l'honnêteté du profond firmament,
la moralité n'est qu'un leurre. Que peut me faire, à moi, votre ordre universel, aveugle et insouciant comme vous le faites? Il m'a créé sans le savoir ; il me roule sans souci pour me jeter ensuite à la mort : que puis-je avoir à son sujet, sinon de l'indifférence quand il me favorise, et de la haine quand il m'écrase ?
Non, je ne prends pas mon parti d'une moralité qui ne doit aboutir qu'au scandale ; car c'est le fait, si le juste et le pécheur ont tous les deux le même sort. Le pécheur heureux est un scandale, parce qu'il dérobe quelque chose à l'ordre universel au profit de sa personnalité égoïste] Le juste malheureux est un scandale, parce que l'ordre auquel il s'est sacrifié méconnaît son travail, en le traitant tout comme un autre. Dans le premier cas, nous concevons que l'ordre doit récupérer ce qui lui est dû : c'est la réparation ou le châtiment. Dans le second, il doit luimême restituer ce qu'il a pris ; car, si on lui doit, il doit : les droits et les devoirs sont toujours réciproques.^ Et j'en conclus qu'il faut une sanction, sous peine de faire crouler la morale.
Quand on fait ce qu'onjDeut, on rend Dieu responsable,
a dit Victor Hugo : c'est l'expression de la nécessité logique que je viens d'établir, et que je crois absolument invincible.
ïïï
Quand on fait ce qu'on peut, on rend Dieu responsable.
Pourquoi tout de suite nommer Dieu comme le distributeur de nos sanctions morales ?
L'aurions-nous clone atteint d'un seul bond, par cela eul que nous aurions requis pour le bien et le mal une sanction suffisante ?
Il est beaucoup de gens aujourd'hui qui sont loin de penser ainsi, et qui, après avoir admis de plus ou moins ion gré que le bien et le mal doivent avoir leur récompense, cherchent autour de nous, ou en nous, ce juste )rix du vice et de la vertu.
Il n'est pas difficile, je crois, de montrer le mal fondé e cette attitude. Il suffira de parcourir, sommairement ans doute, mais en essayant de toucher pourtant au ond d<\s choses, les divers ordres de sanctions proposâtes. J'espère faire constater qu'aucune n'est suffisante, moins qu'elle n'ait sa source dans l'infini lui-même, et ar là nous révèle Dieu.
L'idée générale do sanction repose sur cette pensée i •'. dans le domaine moral comme dans le domaine de nature, tout acte implique une conséquence pour l'être ii le pose. Il n'y a pas d'action sans réaction, disent s physiciens. Tout ordre favorisé ou troublé par un ;en1 qui Iconquc réagit et favorise à son tour, ou bien mbat ce qui est venu se mettre en harmonie ou en ntradiction aveclui.
On ii" sai rait concevoir qu'un ordre ou un système el qu'il soit lut entièrement désarmé ; qu'il fût indif- •entaux actions des agents qui tendent à le conserver
ou à le corrompre ; car qui dit ordre ou système dit cohésion, solidarité des éléments, et cette solidarité se traduit nécessairement par un choc en retour contre qui le dérange ; par une attitude favorable à l'égard de qui j s'y adapte ; bref, par une justice exercée, j'emploie ici ce I mot dans son sens le plus général, qu'il s'agisse de justice I immanente, de justice légale ou de toute autre.
Or, si telle est la notion générale de sanction, il est! clair qu'il pourra y avoir des sanctions dans chacun des! ordres multiples où se trouve engagée la vie humaine.
Nous faisons partie de la nature; notre organisme, i composé des mêmes éléments, animé des mêmes forces,! régi par les mêmes lois, se trouve par là même exposé, j s'il vient à enfreindre ces lois, à subir leur contrainte, j au lieu d'en recueillir le bénéfice. Mon organisme si besoin d'un certain degré de température; si je l'expose } au froid par imprudence, je m'enrhume : c'est une pre- j mière espèce de sanctions que nous pouvons appelei c sanctions naturelles.
Montons d'un degré dans la hiérarchie des ensemble: où notre vie individuelle s'engage, nous rencontrons 1j société : la société civile la société politique ; et le miliei social et l'autorité.
Toute action de ma vie qui s'adressera au corps socia sous l'une de ces deux formes provoquera une réaction réaction heureuse ou bien pénible suivant la nature d l'action que j'aurai émise. Je fais un beau discours : 0! m'estime; si j'en fais un mauvais, on fera de la charit peut-être ; mais on n'y reviendra pas, et je me trouvera puni. J'attaque le bien social par un délit quelconque l'autorité me réprime ; je fais une belle action : on m décore. Voilà deux ordres de sanctions, les unes effeeti ves, les autres honorifiques : succès ou insuccès, estim ou mépris, que nous pouvons faire rentrer sous cett dénomination commune : sanctions sociales.
Elevons-nous encore et rapprochons-nous de la sourc de la moralité humaine, la conscience. Nous trouvor l'homme engagé — non plus dans la nature commun' non plus dans la société de ses semblables, mais dans <
LA SANCTION oll
pe j'appellerai d'un mot que Ton comprendra bien : ;on milieu intérieur, c'est-à-dire l'ensemble de ces tonlances plus nombreuses et plus complexes qu'on ne croit, $t qui composent, au-dedans de nous, un véritable monde jue notre être moral est chargé de régir.
Si nous obéissons, par notre action morale, aux lois de jet univers intérieur que notre action traverse tout d'abord avant de produire ses effets au dehors, nous en auens la récompense sous forme de satisfaction intime ; il en est autrement, et si notre action contrarie nos tenlances profondes, nous en aurons le châtiment sous la orme de gêne, de contradiction intérieure, de remords, t c'est un troisième ordre de sanctions qu'on appelle ominunément les sanctions de conscience.
Finalement, nous disons, nous, que l'homme est engadans un ordre divin ; que la nature, la société, les endances ou les aspirations de l'âme ne sont que les ren'MHitants d'idées et de volontés qui ont leur siège dans ne intelligence créatrice; que, par suite, quiconque viole s lois enfreint une volonté divine ; quiconque se souîet aux lois devient l'auxiliaire de cette volonté, et nous n tirons cette conséquence qui, dans notre hypothèse, impose: de même que dans la société des hommes, l'au- >rité, représentant l'ordre social, venge cet ordre ou aye sa dette à l'égard de qui le favorise ou le blesse, insi Dieu, représentant par excellence de l'ordre univer- 1, puisqu'il en est la source, venge cet ordre ou paye sa tte, dans la mesure où sa sagesse le trouve nécessaire our assurer ce juste retour des choses que nous avons it être la loi générale de tout ordre, de toute association éléments matériels ou moraux.
Voilà comment je crois que doit se poser la question. "us remontons très haut, et quelques-uns seront tentés ut-ètre de ne voir là qu'un jeu de philosophe empressé tout réduire en formules générales. Ils se tromperaient ut à fait. On va voir que ces formules sont précieuses; Tau fond, toute la question est là, et que si le problème ïs sanctions est aujourd'hui si étrangement embrouillé
dans les meilleurs cerveaux, ainsi que peuvent le savoir ceux de mes lecteurs qui étudient ces matières, c'est faute de remonter aux sources ainsi que nous venons de le faire, et ainsi qu'il le faut toujours quand on veut développer une thèse par le dedans, comme un arbre qui pousse, au lieu de la regarder du dehors et d'y suspendre des développements parasites, comme des joujoux sur un arbre de Noël.
Reprenons donc les diverses sanctions dont nous venons d'énumérer les espèces, et voyons si, et dans quelle mesure, celles qu'on propose peuvent donner satisfaction à l'instinct de justice sur lequel nous prétendons nous appuyer pour remonter à Dieu.
Et d'abord les sanctions naturelles. On en fait grand tapage dans le camp des évolution nistes. On ne prétend pas qu'elles suffisent en tout cas ; on fait leur part aux autres, et l'on n'exclut en somme que celle qui fail intervenir une cause transcendante ; mais on affirme que pour | leur part, et dans la mesure où elles peuvent s'exercer, les sanctions naturelles donnent à l'instinct de justice une satisfaction suffisante. On réédite le mot de Napoléon : (( Tout se paie », et quand on a payé une imprudence par un rhume, une précaution par la santé, un plaisir excessif par un affaiblissement de l'organisme. une abstinence méritoire par une recrudescence d'énergie, on dit: Tout est bien ; la nature et l'agent moral sont en règle, et c'est Tunique et suffisante sanction.
Or qu'on y réfléchisse, et l'on verra que la sanction naturelle, ainsi comprise, peut bien être une sanction dans le sens général que nous avons donné nous-mêm^ à ce terme ; mais elle n'est par elle-même à aucui degré ni dans aucun cas une sanction morale.
Qu'est-ce, en effet, qu'une sanction morale, aux yein de tout homme, joourvu qu'il veuille bien seulemen écouter dans son cœur cet appel de justice qu'il n'est donni à personne d'étouffer? — Une sanction morale, c'est un» sanction qui s'adresse à un être méritant ou coupable dans la mesure exacte de son mérite ou de sa culpa
LA SANCTION ojo
bilité. Je ne suppose pas que personne conscient de
i-même et de son propre cœur veuille contester cette
finition.
Or les sanctions naturelles, par la façon dont elles onctionnent, nous démontrent à l'évidence que premièrement elles ne s'adressent pas à l'individu méritant ou oupable ; que si elles l'atteignent, ce n'est aucunement omme tel, et que par suite elles ne se graduent point uivant la mesure d'une culpabilité ou d'un mérite u'elles ignorent.
J'en citais tout à l'heure un exemple facile. Je sors trop >eu couvert et je prends froid : qui est puni? Peut-être loi, à supposer qu'un rhume me soit pénible; mais si ela m'est égal, la sanction manque son but, et à travers loi, qui n'y songe, elle peut en atteindre d'autres, paents ou amis, dont l'affection attache à ma santé plus e prix que moi-même.
Supposez maintenant que cette sanction m'atteigne t n'atteigne que moi : m'atleindra-t-clle parce que je ais coupable d'imprudence ? Aucunement, puisqu'elle l'atteindrait tout autant si j'étais dans l'impossi bile de mieux faire et que je fusse sorti par dévouement.
Enfin y aura-t-il toujours ou même généralement proortion entre la culpabilité encourue, si elle existe, et t sanction naturelle qui va suivre? — Pas davantage, on rhume peut m'emporter : ce serait une correction n peu forte! Il peut tourner à bien, et voilà un châtient qui devient un bienfait. Etrange sanction !
El il en sera ainsi, qu'on le remarque bien, dans une ifinité de cas; dans la plupart des cas; il me serait trop icile de le montrer.
Eh! oomment voulez-vous que la nature atteigne le ►upable à coup sur: qu'elle dose sa culpabilité, et felle . gisse en conséquence! Cela supposerait dans la iture des facultés et des préoccupations qui lui mani< n!. Pour se diriger dans des voies difficiles, il faut •if : la nature ne voit pas. Pour doser ses effets, il faillit être libre: la nature n'est pas libre. Et pourrécom-
penser ou punir au sens propre du mot, il faudrait être soi-même une personne morale : la nature n'est qu'une chose. La nature est un mécanisme ; toutes ses lois sont des lois mécaniques. S'il en ressort du bien ou de la beauté, c'est en raison d'une orientation primitive; mais il ne faut pas s'attendre à ce qu'en cours de route la nature modifie son travail pour se mettre au service de quelqu'un, ou se dresser contre quelqu'un. Les personnes lui sont inconnues; elle les traite en toute rigueur d'expression comme des choses, et elle metlra le même empressement à vous faire pousser une bosse sur la tête qu'à vous fabriquer un cerveau. Une belle tumeur est pour elle un travail tout aussi digne de soin qu'un beau visage. Tout dépend de ce qu'on lui fournit et des conditions matérielles dans lesquelles on la place ; rien ne dépend de la moralité du sujet, parce que rien ne dépend d'un choix dont la nature est incapable, et qui serait cependant nécessaire pour que les sanctions naturelles puissent revêtir par elles-mêmes le moindre caractère moral.
On peut donc dire, et ce serait, je crois, une assez bonne manière d'exprimer la chose, que les sanctions naturelles peuvent être, dans une certaine mesure, au service du bien, mais non pas au service de celui qui le fait; elles sont contraires au mal, mais non pas à celui qui le perpètre. Ou, pour mieux dire encore, les lois naturelles sont favorables à l'ordre ; mais à l'ordre tel qu'elles le comprennent, c'est-à-dire à l'ordre matériel ; quant à l'ordre moral, elles l'ignorent ; si elles l'atteignent quelquefois, c'est par hasard ; comment pourraient-elles le servir avec un peu de suite? Leurs réactions n'étant que des lois d'équilibre, des chocs en retour aveugles. sujets à mille et un accidents, il sera souvent possible de s'en écarter, d'en retarder l'effet, ou même de les transformer en leur contraire. Et j'en conclus qu'il n'en faui point parler, alors qu'il est question non d'histoire naturelle et d'anthropologie, mais de justice et de moralité.
Sans compter qu'en beaucoup de cas les sanctions nati
sont déjà violées avant le mérite ou le démérite. Qui a péché, celui-ci, ou ses parents? » demandent les sciples à propos de l'aveugle né. Les inégalités doulou- (uses et les malheurs innés montrent le peu de cas le la nature fait de notre moralité personnelle. Le sort ►us précède, nous crée et nous poursuit; il n'a cure du érite et ne s'inquiète point du péché.
I serait surprenant, cela étant, que les sanctions socias, qu'on ajoute aux sanctions naturelles, puissent iporter un principe d'efficacité supérieure. Qu'est-ce que la société, sinon un système d'actions et ; réactions très comparable à celui de la nature ; pas aucoup moins aveugle, en tout cas très évidemment capable de distinguer à coup sûr le bien du mal, de les teindre dans leur source qui est la conscience indiviîelle, et de leur appliquer avec discernement des sanc- )ns efficaces et proportionnées.
Je plaindrais quelque peu celui qui viendrait sérieuseent me parler de l'opinion publique, de l'estime de mes ncitoyens et du mépris des mêmes comme d'une sancm réelle et sérieuse.
Tout le monde sait ce qu'on admire aujourd'hui, et ce l'on blâme, chez les majorités, et sans vouloir pousser as loin l'allusion, tout le monde comprend que l'opion publique est incompétente, légère, intéressée, fansque. C'est une girouette passionnée : double nature ii ne la prédispose guère aux justices.
Le gendarme, à son tour, et tout ce qu'on peut placer us ce mot, ou bien M. le ministre armé d'une faveur, Q8 L'un ou l'autre sens du terme, je pense qu'on me 5 abandonne! Que de coupables après lesquels on court, qu'on n'attrape point! Que de gens vertueux qui voient ur récompense passer à d'au 1res! Et cela ne fût-il point,
il resterait toujours que l'autorité sociale, si elle conna des faits dans lesquels la moralité humaine est ci s'incarner, n'atteint aucunement la moralité elle-m De internis non judicat Ecclesia, dit le droit canonique l'Eglise ne juge pas de ce qui se passe au dedans. L société civile encore moins. J'ai bien agi, cela suffit a 1 -gislateur ; s'il cherche à établir le fait de préméditatio ou d'intention coupables, c'est uniquement parce que c fait comporte des conséquences effectives auxquelles 1 société s'intéresse. La moralité en elle-même, indépei damment de son retentissement sur le groupe, cela ne li importe pas. Et voilà donc écartées, comme notoirerner insuffisantes, et la sanction de l'opinion, et la sanctio légale, qui ne remplissent nullement les conditions ii posées par la conscience humaine à ridée de sanctior
Quant à la justice immanente dont parlent les joui naux. plus encore, grâce à Dieu, que les traités d morale, il faudrait être naïf au delà du permis pour compter avec une fermeté qui puisse satisfaire nos coi sciences.
On ne voit pas que les filous de haut vol aient à j repentir plus souvent que les autres. On ne voit pas rji les peuples cjui se sont nourris de rapines gigantesc comme l'empire romain ou comme tel empire d'aujoui d'hui qui lui ressemble, s'en soient portés plus mal.
Vous me direz que le peuple romain en est mort! Cj n'est pas sûr, et en tout cas il en est mort si tard que 1 justice, pour lui, me semble bien tardive. Il faut toujoui mourir à la fin, et mourir de succès, comme ce gran empire, après une large vieillesse, c'est une fin que soi haitera plus d'un pécheur.
Non. voyez-vous, les hommes de proie et les peuph de proie sont comme les bêtes de proie : ils s'engraii sent, et la « prospérité de l'impie », dont le scandale arraché aux poètes bibliques des cris si passionnés, un fail d'< xpérience toutaussibien que les justes retoui dont on parle.
Ne cherchons pas dans les sanctions sociales, plus qi
is les sanctions naturelles, un appui bien sérieux pour re sentiment de justice. La raison est la même, au d, pour laquelle ni les unes ni les autres ne suffisent. js sommes trop peu de chose, nous, individu moral, lés de notre seule justice ou de nos forfaitures; le ieu où noire moralité jette ses actes est trop complexe rop indilï*érent à la vertu pour qu'on puisse espérer ; concordance suivie entre nos actes et nos bonheurs, i plus forte raison entre ceux-ci et nos intentions, si qu'il serait nécessaire. Dire le contraire, ce serait i qu'il suffit à un pilote, sur la mer, de bien tenir la re ou même d'avoir bon cœur pour éviter à coup sûr aul'rage. Si vous gouvernez mal, à moins que ce ne
tout ù fait, il n'est pas sûr que vous deviez en pâlir;
il y a des vents heureux qui vous sauvent. Si vous vernez bien, il est moins sûr encore que vous arri- : à bon port ; car la tempête est là qui peut vous sou- \v comme un l'élu de paille et vous briser, vous et •e gouvernail. Ainsi les puissances cosmiques et les isances sociales au milieu desquelles nous sommes s, puissances toujours plus ou moins en tempête, vient à chaque instant déjouer les calculs de notre sagesse, l?jeter les volontés les meilleures loin de la route du
heur, en même temps qu'elles écartent de la route du
la vengeance prête à frapper l.
ins une seule hypothèse, on pourrait espérer une :ordance entre notre moralité et les événements qui concernent, c'est si nos intentions avaient une innée directe et efficace sur ces événements. Or, il n'en
Un croyant pourrait objecter que le centuple évangélique
ique l'idée d'un certain optimisme à l'égard des sanctions ter-
- ; mais il ne faut \ as oublier que dans ce centuple promis
me élément principal l'espérance des biens futurs, ainsi
ttous le noterons plus loin. « Bienheureux sont les pauvres,
• que le royaume des deux est à eux. » Si l'on sépare ces deux
1 première n'a plus de valeur certaine; elle n'est plus
i optimisme chimérique d'homme bien nourri, et la vérité,
le chrétien, sera souvent exprimée par la parole de saint
Si nous n'espérons qu'en celle vie, nous sommes les plus
râbles des hommes. »
est rien. Nous sommes roulés; nos intentions n'y foi rien, nos actes n'y font que peu de chose. Et il est bi< étrange que ce soient ceux-là mômes qui ont le plus coi tribué à nous donner le sentiment de ce néant de l'ind vidu, dans la nature et dans la société humaine, qui vie nent ici prêcher un optimisme qui m'a fort l'air d'èt pour les besoins de la cause. Il y a là un parti pris q m'impressionne mal; car j'y vois une sorte de dupîici scientifique peu sérieuse. D'une part on dit : L'homn n'est rien ; la nature et la société l'enveloppent et l'enta nent, lui et son action, dans leurs mouvements giganli ques ; et, d'autre part, on prétend établir un rappoi fixe, entre l'action morale que je pose aujourd'hui et qui m'arrivera dans vingt ans.
Ce qu'il y a de peu sérieux dans cette attitude ni chappe pas même à ceux qui la tiennent. Ils sentent bi qu'ils disent des choses futiles, et l'abondance des déï loppements parfois très riches qu'ils étalent n'est dt tinée qu'à sauver la face. Au fond, ils parlent du bo des lèvres ; ils disent ces choses en courant, et ils comptent, pour nous convaincre un peu et donner sat faction à nos appétits de justice, que sur un dern ordre de sanctions, qui échappera, pensent-ils, à ton les critiques précédentes, et que, pour cette raison, se ménagent comme un refuge suprême : je veux d les sanctions de la conscience, dont il me reste mainl nant à parler.
« On peut rattacher à chacun de nos actes, a dit i philosophe contemporain1, une suite de résultats qui i sont le châtiment ou la récompense. Tout se paie biens ou en maux. » C'était l'affirmation des sanctus naturelles bien nettement établie dans une formule ts claire. Mais un peu plus loin, se ravisant, et se voy t forcé de convenir que si tout se paie en biens ou i