‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 17 sur 50 · Bourdeau, le Problème de la vie · texte numérisé non relu

Bourdeau, le Problème de la vie

naux, ce sont quelquefois les maux qui sont la récom- >ense du bien, et quelquefois les biens qui sont la puniion du mal, il écrit : « La vraie récompense du devoir ccompli, qui est la satisfaction de la conscience, ne épend en rien des accidents de fortune, et on l'obtient oujours, par cela seul qu'on l'a méritée. »

Si vraiment cela était, je comprendrais qu'on en fît ;raii(l état, car là du moins nous sommes dans un domaine ù la moralité peut se donnercarrière.Nous disions tout à 'heure : Ni les sanctions de la nature ni les sanctions soales n'ont par elles-mêmes, du moins à un degré suffîant, un caractère moral. Ici, nous ne pouvons plus dire ien de semblable. Les faits de conscience sont du domaine îoral ; ils s'adressent à l'individu , atteignent en lui intention et non pas seulement l'acte extérieur; il peut il semble qu'il doit y avoir proportion entre leur atensité ou leur forme et la grandeur ou l'espèce de nos xutes ou de nos bons vouloirs, de sorte que cette sanc- 1011 réaliserait à elle seule toutes les conditions que ous avons nous-mêmes requises.

Et cependant, j'ose dire que cette sanction de la cons-

ience n'est pas aussi supérieure aux deux autres qu'on

erait d'abord tenté de le croire. Elle l'est dans une

îesure ; mais cette mesure est surtout relative aux cas

xtrèmes. Quand on glorifie les sanctions de la cons-

ience, on pense, en général, aux héroïsmes exultants

aux remords tragiques ; ou bien on pense aux vies

xceptionnellement harmonieuses, soit dans le bien, soit

ans le mal. Dans ces cas, en effet, il y a un rapport

isible et une équivalence telle quelle — toujours sauf

ccident — entre les vertus et les vices d'une part,

t d'autre part les sanctions. Mais qui ne voit que la vie

éelle est rarement de cette couleur ! Ce serait l'ignorer

rofonclément, ou alors faire semblant, que d'affirmer

ne concordance suivie, dans les cas ordinaires, entre

oies et les souffrances intérieures et la moralité

uniaine. Nous savons tous qu'il n'en est pas ainsi. Il ne

anque pas de raisons pour que la concordance dispa-

uisse ou même fasse place au contraire.

11 y a dans le bien de quoi devenir une source d'angoisse. 11 y a dans le mal de quoi devenir une source de I paix. Ne serait-ce pas un mal que de travailler a endur-l cir sa propre conscience? Et de ce mal quelle sera lai sanction? La paix, « la paix de l'impie » dont parle l'Écri- I turc à chaque page, et qui fait boire, dit-elle, l'iniquité I comme de Feau. Et n'est-ce pas un bien que de s'efforcer, I au contraire, d'acquérir par l'effort une conscience de I plus en plus délicate? Et de cette délicatesse, quel! la sanction? Ce seront ces tourments qui ont arraché I aux grandes âmes les cris les plus déchirants qui soient! sortis de poitrines humaines ; qui ontplongé les héros de! la vertu dans ces découragements sublimes qu'augmen-| taient chaque jour la vue toujours plus claire de l'idéal, j et le sentiment toujours angoissant de la disproportion! de leurs forces.

« Je puis tout en Celui qui me fortifie, » disait saint Paul : alors, c'était la grâce ; mais quand il ne songeait.! qu'à lui, et à la misère profonde des fds d'Adam, il défaillait, et il poussait ce cri qui ressemble à un cri do désespoir : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort I »

Malheureux homme que je suis ! Voilà donc, dans i cas qu'on ne peut pas négliger, les « joies de la bonne conscience»? Rapprochez celade la tranquillité souriante et oublieuse du dilettante, ou du cynisme imperturbable du criminel endurci, chez qui la voix intérieure, longtemps dédaignée, est devenue muette ; d'où la conscience, ce prophète du cœur, comme l'appellent les Hindous, s'est retirée comme le prophète Élie se retirait du palais d'Achab, en secouant la poussière de ses pieds, et dites ensuite s'il est sérieux, s'il est scientifique d'affirmer que la conscience est une sanction efficace, régulière, usante pour calmer notre appétit de justice.

Un philosophe de nos jours, a mieux dit quand i. observe... que « le remords, avec ses raffinements, se.' scrupules douloureux, ses tortures intérieures, peut frap-

(1) Guyau, Esquisse, p. 182.

>er les êtres non en raison inverse, mais en raison directe le leur perfectionnement ».

Étrange sanction, qui augmente de sévérité quand la aute s'éloigne, et disparaît quand le crime est au maxi- Qum { !

Si nous voulions y regarder plus profondément, nous ('couvririons de cette insuffisance des sanctions intéieures une cause toute semblable à celle qui vicie les anctions naturelles et sociales.

Il y a en nous un univers, disais-je ; or, cet univers <as plus que l'autre n'obéit pleinement à l'influence de ; otre être moral. Il est soumis à l'accident, lui aussi ; il bnctionne selon des lois complexes, capricieuses quant

leurs effets. Il est semblable à une ville assiégée dont général n'occupe que la citadelle : la citadelle en ûreté, il n'y a pas moins place pour des souffrances, ans la ville ; on peut y pénétrer, l'affamer, l'incendier, i tourmenter de mille manières. Ainsi notre âme, qu'asiègent du dehors et du dedans mille sentiments divers ont la naissance et les transformations nous échappent, otre âme a beau avoir sa citadelle inviolée, je veux dire i conscience profonde où germe le bien ou le mal, elle

'en est pas moins exposée au désordre intérieur, tout

4)mme la vie du dehors est exposée aux accidents inîstes.

Dune façon générale, il faut le répéter pour conclure : lute sanction où l'accident pénètre n'en est pas une ; Jute sanction qui ne s'adresse pas à la moralité comme llle, n'en est pas une ; toute sanction qui ne sait pas Iroportionner ses interventions à l'étiage des vertus et Hîs vices, n'en est pas une. Or, c'est le cas de toutes

• K.nit a fort bien noté que l'idée d'une sanction suffisante tirée la conscience renferme une pétition de principe. Car, dit-il, la vafde cette sanction dépend de notre propre état d'âme par rapport à rortu. Ellesupposc qu'on place très haut l'idée du bien dans sa iscience, pour souffrir réellement de ne l'avoir point. « Tu ne chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé »,ditle Christ à Pasdans le mystère de Jésus. De sorte que pour être puni de cette on comme coupable, il faut déjà être vertueux. Etrange sanction !

ions

celles qu'on propose. Sanctions naturelles, sanct sociales, sanctions de conscience, toutes manifestent, à un degré ou à un autre, les mêmes inconvénients.

Leur assemblage ne saurait d'ailleurs suppléer, ai que quelques-uns le croient, ce qui manque à chacune. Car si leur vice commun et fondamental, au point de vue efficacité, c'est d'être livrées au hasard, la correction mutuelle qu'on espère demeurera toujours hasardeuse : an lieu d'une correction, il peut y avoir addition de leurs défauts : ce fut le cas pour Job chez qui toutes les sanctions retournées nous montrent le type parfait et presque caricatural d'une victime des sanctions humaines.

N'en serait-il pas enfin exactement de même — je le dis pour être complet — des sanctions impersonnelles ou posthumes qu'il a plu à quelques-uns de signaler ? Si notre action, disent-ils, ne profite pas à nous, elle profile au milieu dont nous faisons partie et à lapostérité jusqu'où son influence se prolonge. Sans doute, mais cette sanction là, outre qu'elle réunit à elle seule tous les inconvénients des autres, puisque, à l'analyse, elle se résout très exactement dans les autres, y ajoute cet inconvénient sablement sérieux, ce me semble, de rendre non si ment aléatoire le sort du sujet méritant, mais de le négliger complètement, ce qui est une façon de sanctionner fort étrange.

On lui laissera peut-être, à ce pauvre sujet moral

titre de bénéfice personnel, le sentiment de son ul pour autrui ; mais alors nous voilà de nouveau en d'un cas particulier de la sanction de conscience : nous avons dit qu'en penser.

Bref, il n'y a qu'une sanction, il me sera facile maintenant de le faire voir, qui puisse valoir par soi ; qu puisse communiquer aux autres, par son intervention une efficacité partielle ou totale : qui puisse, surtou enfin c'est là le principal, revêtir par elle-même et fain participer aux autres un caractère moral : c'est celle qu idra d'une cause transcendante, toute-puissante, intel ligente et très sainte.

LA SANCTION ÔZ3

On voit que ruons Louchons au but.

EU eu effet, laissant là toute celte discussion, si nous cherchons pour notre compte, en utilisant ce que nous savons, de quel côté peut venir à la moralité une sanction suffisante et véritablement morale, il nous apparaît évident tout d'abord qu'une sanction étant un système de • et de peines préparées pour le vice et pour la vertu, il faudra supposer, chez la cause d*où procédera cette sanction, un pouvoirabsolu sur les agents et les milieux d'où peuvent venir pour nous soit des joies, soit des peines.

11 peut me venir des joies de la nature ; il peut m'en venir des peines aussi. Il peut me venir des joies de mes semblables ; il peut m'en venir des douleurs. Enfin il me peut venir de moi-même, suivant que je suis diversement affecté, diversement construit, des joies et des douleurs qui auront leur grande part dans mon bonheur total ou ma souffrance. Si l'un ou l'autre de ces lomaines échappe au règne des sanctions ; s'ils ne sont pas soumis d'une manière absolue à la cause, quelle qu'elle soit, qui devra couronner la moralité humaine, il ra pas possible que les sanctions cherchées évitent le •(proche d'impuissance que nous avons adressé tout à I lie ure aux sanctions naturelles.

Or, être maître de la nature, être maître des activités

minai nés. être maître du cœur humain, et pouvoir y

rer le règne du bien à un moment de la durée ou à

m autre, c'est être tout-puissant, dans toute la rigueur

[lu terme.

C'est être, de plus, transcendant ; car un être qui

rail partie de la nature ne pourrait pas la dominer, et

lire plier ses lois suivant les exigences de la moralité

lumaine.

\ 11 D'est pas moins certain, d'autre part, que, puisque 1 sanction doit tenir compte non seulement des faits, les actes, mais d^< intentions, et des intentions avant IjuI, des intentions, pourrait-on dire, exclusivement, la j tau se qui appliquera cette sanction devra être capable latti l'intention, c'est-à-dire être intelligente. Elle

324 l.RS SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU

devra, le pouvant, vouloir, et vouloir immanquablement exercer cette justice, mettant ainsi l'agent moral à Pab soit d'un mauvais vouloir, soit d'un caprice. Ce qui ve dire que cette cause toute-puissante, transcendant intelligente, devra être aussi très sage et très sainte.

Après cette description, je n'ai plus besoin de nomm l'être à qui elle peut et doit s'appliquer : il se nomme lu même. Ces adjectifs sont des noms propres. Le Tou Puissant, le Saint, l'Intelligence, la Volonté souverainement sage et sainte, c'est Dieu.

Et c'est donc lui que la moralité appelle. Ason sommet comme à sa base, il lui faut ce concours. Seulement, c'est sur terre que Dieu pose labase, et c'est au delà des temps qu'il réalise les sanctions.

Non pas que je veuille dire qu'il y ait dans ce retard des sanctions une nécessité rigoureuse. Il seraitfort possible, la vie étant organisée autrement, la nature autrement, et nous-mêmes autrement, que les sanctions temporelles fussent suffisantes. Et il est bien possible encore que, dans l'état présent des choses, tel ou tel événement qui nous arrive soit de la nature, soit des hommes, soit de nous-mêmes, ait le caractère d'une sanction morale dans la pensée de la Providence qui régit tout. Mais nous voyons assez que ce n'est point là l'ordinaire. Et c'est pour cela que nous disons : Il y a autre chose; il y a un audelà de la vie; il y a un domaine transcendant où règne la justice intégrale. Il y a un ciel, il y a un enfer, en donnant à ces mots un sens philosophique que je ne veux pas dépasser ici. De sorte que nous atteignons la vie future en même temps que nous atteignons Dieu.

Et c'est là, je puis bien le faire remarquer en terminant, ce qui doit faire paraître à nos yeux admirable, et complète, et éminemment philosophique, ainsi que Ta observé Kant, notre doctrine évangélique du royaume de Dieu. Car le royaume de Dieu compris au sens évangélique, ce n'est pas autre chose que le système de sanctions que nous venons de déduire. Le royaume de Dieu, c'est k royaume du bien, lequel enveloppe à la fois et le monde de la nature — qui estbonne, puisqu'elle vient deDieu,etl*

monde moral dans ce qu'il comprend de pur et de saint. Bl comme la nature, en y comprenant ce que j'ai appelé notre milieu intérieur, qui est nature aussi, est au service dubien : puisqu'elle obéiten toute chose à Celui qui incarne le bien comme il incarne la puissance, on peut attendre une concordance et une harmonie complète entre le monde moral et l'organisation des choses d'où dépendent les joies et les peines.

Si cette harmonie n'existe pas en ce monde; si elle n'y est que l'exception, c'est au bénéfice de la moralité elle-même; car à celle-ci, l'effort, le désintéressement, la confiance, la patience sont nécessaires. Et c'est par là au bénéfice des résultats, qui, étant attendus, en deviendront plus riches. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés; bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux leur appartient: royaume plus ample dans la mesure où l'effort aura été plus méritoire, et qui verra

onrner les injustices apparentes de ce monde en éter-

ielles bénédictions.

On le voit, il y a là une philosophie admirable. Et cette

bhilosophie se complète, il faut le remarquer encore, par

je chef-d'œuvre auquel nulle philosophie humaine n'eût

5e, c'est de faire descendre sur terre, et d'intro-

uire en nous sous une forme cachée, insensible à nous-

lêmes non jouie, par conséquent, mais non pas moins

telle, cette sanction divine que nous disions tout à

heure extra temporelle.

Le royaume de Dieu est en vous, a dit le Christ. Cornant cela? Par l'espérance, d'abord; car l'espérance 'oissant en ampleur et en certitude à mesure que nous ■oissons dans le bien, elle devient une sanction provisoire, et image atténuéedes récompenses définitives. Mais ispérance, pour le chrétien, s'incarne dans une réalité ji'il appelle la grâce. Et cette grâce est à ses yeux une irticipation du divin, en quoi consiste, comme dans sa urce totale et dans son principal objet, la récompense ture. Et cette grâce est proportionnelle au mérite; elle

croit ou décroît avec lui: elle n'aura donc un jour qu'à éclater en joie pour nous placer à notre rang dans la hiérarchie que les sanctions divines établissent. ' comme une graine qui évoluerait en elle-même, qui changerai! d'espèce etde valeur sans cesser d'être graine, c'est-à-dire un germe caché, enveloppé dans le im où la nature enfonce ses œuvres, mais qui, par le fa.il de ses transformations successives, promet un arbre toujours plus beau, pour le jour où elle sera plantée dans la terre de l'Éternité.

Toute cette doctrine est d'une cohésion admirable. Elle est philosophique autant qu'elle est humaine et consolante. Nous trouvons là ce qu'on trouve toujours dans doctrines chrétien comprises : de quoi rafl

esprits les plus hauts, comme de quoi s'adapter aux, plus simples; de quoi faire boire les passereaux, dit poé-.i tiquement saint Grégoire, et de quoi faire baigner et] s'ébattre les él'phants.

Page 1