CHAPITRE IX
i. IDEE DE DIEU ET LES ASPIRATIONS HUMAINES
Nous en sommes arrivés à l'étude de la destinée imaine. Non pas que nous voulions explorer en elleème, et pour elle-même; mais dans cette pensée qui >us a fait étudier les origines de la vie et le fonctionneent de la vie : à savoir pour nous demander si notre stinée est concevable sans que s'y introduise, pour en aliser ou en compléter les éléments nécessaires, l'idée le nous cherchons à retrouver en toutes choses ; l'idée
Dieu.
Or, notre destinée peut se prendre à un double point de I : au point de vue de l'existence même qui nous est cordée et de la durée qui la mesure ; au point de vue
qui remplit cette existence et qui lui sert d'objet. La nature nous l'ait vivre et elle nous pousse vers la j par l'instinct de conservation : c'est un premier aspect
la destinée qu'elle nous impose.
Mais cette poussée vitale se caractérise par des objets,
La nature, en tant qu'elle nous dirige vers ces objets
'l'intermédiaire du désir, active, en lui donnant sa l'appétit de vie qu'elle a déposé en nous.
|)r, cette finalité en vertu de laquelle L'être humain, i ature même, se trouve Lancé vers une forme de une mesure de vie déterminées, c'est ce qu'on ►elle La destinée humaine.
11 faut donc voir, en vue de nos conclusions futures quelle est la vérité sur ces choses ; quelle est, au vrai cette mesure de vie que notre nature nous assk quelle est, ensuite, cette forme de vie vers laquelle elli nous lance.
Nous pouvons en prendre pour signe, ainsi que je Tin sinuais à l'instant, le désir même que la nature a mis ej nous, pourvu que ce soit non pas un désir superficiel e illusoire; mais le désir profond, expression de notr nature elle-même. De là le titre de ce chapitre: L'idée d Dieu et les aspirations humaines.
Il est évident, en effet, que le désir représente, che Fêtre intelligent, la même chose que l'instinct chez lèlr sensitif; la même chose que la tendance aveugle ch( l'être privé de connaissance. La nature assigne à chaqi être une courbe à parcourir et un but à atteindre; el l'arme en conséquence et elle le lance ; elle donne projectile et l'impulsion. Le projectile, c'est Fêtre ; Tin pulsion, c'est la tendance naturelle chez le non-vivant il s'y ajoute l'instinct chez la bête ; il s'y ajoute ch l'homme le désir. Tendance, instinct, désir, ce sont doi les moyens de la nature pour nous pousser vers nos fin Les étudier, c'est donc étudier nos fins elles-mêmes, l'on peut voir nos destinées naturelles dans ce que no sommes et dans ce que nous voulons tout au fond, comr on peut voir où doit tomber l'obus, quand on en a étin. la trajectoire.
C'est ce travail d'analyse que nous entreprenons.
Nous prendrons le désir humain ; nous cnercherons en dégager la signification naturelle ; nous regardero où il court, et nous ne conclurons pas de suite, comr le font quelques-uns d'une façon trop hâtive et ar traire, que là où court le désir humain, l'homme doit p venir en fait. Non ; nous dirons : l'objet ou les obj vers lesquels le désir humain se dirige ne sont pas ( = chimères, car la nature ignore les chimères, et ello f peut pousser, le voulût-elle, aucun des êtres qu'(£ régit.
Or, le désir le plus fondamental de l'homme, je vid
do le nommer, c'est le vouloir -vivre. C'est donc par là qu'il faut que nous commencions, comme par le cadre dans lequel viendront se ranger ensuite les différentes formes de vie qui nous sollicitent.
Quelle est, au vrai, lorsqu'il s'agit des hommes, la signification naturelle du vouloir- vivre ? Exprime-t-il simplement cette courbe vitale qui va du berceau à la tombe, ou porte-t-il plus loin? La direction qu'il prend doit nécessairement nous l'apprendre. Or, j'espère démontrer, pour en déduire ensuite les conséquences, que cette trajectoire du désir, et par suite la courbe vitale de l'homme en tant qu'il est un être raisonnable, ne tend pas vers la tombe; mais tend vers l'infini.
La première observation qui s'impose, c'est que tous les hommes, tous, et à toutes les époques, constatent ce qu'ils appellent la brièveté de la vie.
Ce serait un lieu commun que de redire ce qui a été tant de fois et si bien dit, tellement bien dit et tellement dit qu'on ne peut plus y revenir sans affronter le ridicule.
Si quelqu'un venait nous dire, avec le psalmiste, que les jours de l'homme sont comme l'ombre qui passe; comme la fleur qui ne vit qu'un jour ; comme le courrier qui traverse la nuit, ou comme la flèche qui vole et siffle pour retomber bientôt ; ou encore comme le fleuve qui coule, rapide, vers l'océan qui doit l'engloutir, nous trouverions ces images poétiques; mais d'une poésie un peu endormante. C'est qu'elles ont trop servi, ces images ; elles font partie de ce fonds que la tradition des esprits porte en elle et qui ne réveille pas plus l'attenion que la vue des façades familières dans une ville
Iraversé* chaque jour.
Cela n'en prouve que mieux combien ce sentiment delà
par suite fondamental, et qui doit tenir à la nature même de notre constitution d'âme.
Et cependant, regardez-y de près, et vous verrez que ce sentiment n'est pas au fond si simple. Il contient uni dose d'illusion, une part d'incohérence qu'il nous faut écarter, si nous voulons pouvoir en conclure légitimement quelque chose.
Qu'est-ce que cela veut dire, la brièveté de la vie? Si Ton presse cette formule, elle coule entre les doigl î, m n'y laisse rien de consistant, rien de ferme.
Une chose brève, une chose longue, cela n'a aucun sens, si ce n'est par comparaison, car l'absolu n'existe pas, en pareille matière.
Platon disait, dans son langage métaphysique, que lJ grand, et le petit n'appartiennent pas à la quantité ; mais à ! <i lion. Il entendait par là qu'une chose n'est en ellemême ni petite ni grande. Toute chose est petite par l'apport à une plus grande. Toute chose est grande par rapport à une plus petite. Qu'un éléphant est petit, vu du haut d'une montagne! et qu'il est grand, vu de l'observatoire mobile d'un limaçon !
Ainsi la vie humaine. Si je la compare à celle du cèdre, ou à celle d'une montagne, ou à celle d'un soleil, cette vie est courte. Si je la compare à celle d'un chat, d'uu moucheron, d'un infusoire, ou à la vibration d'un atome, elle est longue.
Il est bien vrai qu'une chose, même considérée isolément, peut être dite grande ou petite par rapport à ellemême dans son plein épanouissement.
Ainsi, un arbre qui n'a pas encore sa croissance petit, quelle que soit sa taille ; alors qu'il la possèd est grand, quelle que soit sa taille encore. Mais ce n'est pas lace qu'on veut dire, quand on prononce : La vie est courte.
Tout le monde comprend que celui qui meurt à la fleur de l'âge a le droit de se plaindre de la nature; car il est arrêté et n'épuise pas l'impulsion qu'il avait reçue au départ pour une plus longue carrière. Mais l'homme qui
LE VOULOIR-VIVRE 3ol
meurt « âgé et rassasié de jours », comme s'exprime la Bible, en quoi sa vie est-elle courte? En quoi pcut-il se plaindre? Sa vie est ce qu'elle est ; elle est achevée en elle-même, complète; le cercle est refermé; la trajectoire commencée est parcourue tout entière. 11 n'y a qu'à dire comme saint Paul: Cursum consummam ; j'ai achevé ma course, et il n'y a nulle place, ce semble, pour une plainte légitime ; car la nature, en nous, est satisfaite. Elle tendait là : elle y arrive, et puisque le désir n'est que l'exjression de ses tendances, le désir du vieillard devrait se Élire; car il n'a plus d'objet.
Et cependant nous nous plaignons. Les vieillards ne sont pas sur ce point les moins mélancoliques. On Ta observé depuis longtemps : les jeunes gens tiennent avantage aux objets de la vie; mais les vieillards tiennent à la vie elle-même davantage. Leur attention se conentre sur la conservation de ce foyer dont les rayons se sont raccourcis peu à peu comme ceux du froid soleil qui emble menacé de s'éteindre au milieu des brouillards e l'hiver.
N'est-ce pas pour cette raison que l'on constate chez le rieillard, chez la plupart du moins, cet inconscient igoïsme, au fond touchant, dontla tendance perpétuelle ■st de subordonner tout, en soi et autour de soi, aux lents possibles d'une vie sans cesse vacillante, à une ortie à faire ou h ne pas faire, à un gilet de ilanelle, à tne digestion ou à un courant d'air.
Dans la Bible, dont les récits allongent les âges des itriarches jusqu'à des proportions gigantesques, jusqu'à 800 ou 900 ans, il semblerait qu'on dût mourir con- >nl. et cependant, chez ces héros de la longévité humaine, n ne trouve pas d'autre pensée que celle qu'exprime )!>. dans sa conversation touchante avec le Pharaon: Les jours d< - années de mon pèlerinage sont de cent Les jours des années de ma vie ont été peu breux .'t mauvais. »
\l»>rs? <i nulle vie n'est eour!<\ disions-nous, alors lie est complète ; si cependant, quelque complète -<>il la vie humaine, nous trouvons chez tout homme
le sentiment de sa brièveté; si nous avons la certitude intime que notre vie, fût-elle allongée d'une quantité quelconque, nous nous plaindrions tout autant, comme les patriarches bibliques, que signifie, en nous, cette plainte et ce persistant désir de la vie ?
La réponse est bien simple. Nous nous plaignons non pas de ce que la vie soit courte ; mais de ce qu'elle finisse. Nous ne nous plaignons pas de mourir trop vite; nous nous plaignons de mourir.
Tout ce qui doit finir n'est rien ! voilà ce qu'il y a sous nos plaintes. Nous nous exprimons mal quand nous disons: La vie est courte; ce que nous devons dire, pour exprimer vraiment ce qui s'agite en nous, c'est ceci : La vie n'est rien.
Tout ce qui doit finir n'est rien.
Tout ce qui tend à zéro, c'est zéro ; car tout mouvement se caractérise par son terme. Quand un corps froid tend à acquérir de la chaleur, nous disons qu'il s'échauffe. Quand un corps chaud tend à devenir froid, nous disons qu'il se refroidit. Quand un homme s'avance vers la mort, nous devons dire : Il meurt. Et c'est ce que disent en effet les hommes qui réfléchissent. Quotidie morior : je meurs chaque jour, disait saint Paul. Saint Augustin, Bossuet, Pascal, Bourdaloue ont développé magnifiquement cette pensée. Les physiologistes l'ont exprimée à leur manière, avec moins de splendeur et de draperie littéraire; mais non peut-être avec moins d'éloquence. Car est-il rien de plus éloquent dans sa brutalité tranquille que cette phrase d'un grand savant contemporain : « Le but de la vie, c'est une cadavérisation. » Ce n'est pas gai; c'est brutal ; mais c'est juste. Nous naissons, littéralement, pour mourir, et non pour vivre, de même que la balle est lancée pour arriver au but, et non pour traverser l'air.
Bien plus, c'est un travail de mort, qui constitue proprement notre vie Ce n'est pas une boutade, c'est une formule d'une exactitude scientifique rigoureuse qu'a employée Claude Bernard quand il a dit : La vie, c'est la mort. Oui, la vie, la vie physiologique, c'est la mort ; cai
un mouvement de perpétuelle désorganisation , laquelle n'est rattrapée à chaque instant que par une régénération perpétuelle. Comme la marche, qui est une chute sans cesse rattrapée, nous jetterait par terre, si Fautre pied ne venait bientôt à la rescousse, ainsi la vie ellemême nous tuerait, si le flot du sang nourricier ne venait réparer les brèches.
A chaque pulsation de la vie, nous sommes donc suspendus sur le vide. Nous courons après l'être, et nous le traversons sans cesse ; mais sans nous y fixer jamais. Et c'est pour cela, au fond, que nous pouvons le perdre. Si quelqu'un sort de l'être, c'est qu'il n'y a jamais été fixé, [de même que celui qui peut se séparer d'un ami n'a jamais été son ami. Avoir un ami, au sens complet du terme, c'est posséder un être tellement dans son fond qu'il n'y ait plus possibilité de le perdre. De même, posséder l'être, ce serait y être installé, et alors, on ne le perdrait plus.
Mais notre vie présente n'est qu'une perpétuelle course
i la mort. Nous ne vivons donc pas ; or nous voulons
ivre. Nous ne sommes donc pas ; or nous voulons être.
Tout ce qui s'agite en nous n'est-il donc que chimère?
?ous nos désirs de vivre, n'est-ce qu'un vain effort? La
lature humaine est-elle si peu de chose avec ses infinies
spirations, que la nature dédaigneuse la roule avec tout
b reste, la sacrifie à ses fins passagères, puis la rejette
u creuset sans espoir de retour et de compensation?
Quand je marche dans un pré, j'écrase sous mes pieds
es myriades d'insectes. A chacun de ses pas, la nature,
lie aussi, écrase des milliers d'entre nous. Le cas, pour
lie, est-il le même? Et cette intelligence affamée de
rite, ce cœur affamé d'idéal, ne sont-ils qu'un parfum
ni s'exhale, une lueur qui brille dans la chair, comme
feu follet qui voltige et qui s'éteint aussitôt pourja-
ais ?
Voilà ce que l'humanité ne voulut jamais admettre. itte pensée la heurte violemment comme une contraction entre ce qu'elle a le sentiment de porter en elle ce néant qui la guetterait au tournant de la mort.
Et c'est pourquoi l'humanité a demandé ;ï lou les les pliilosophies, à toutes les religions, de prolonger pour elle cette vie trop courte. Elle a demandé qu'on lui parlai de survivance, de quelque réalité, joyeuse ou tristi qu'on dût la lui peupler. Tout valait mieux que ce néant qui nous affole. J'aimerais mieux, disait l'ombre d'Achille à Ulysse, dans l'Odyssée, être bouvier chez un laboureur pauvre que de régner sur toutes les ombres. Mais il aimait mieux être l'une des ombres que de se sentir tout à fait disparaître. Plutôt que de se résigner à la mort, le paganisme antique avait cru pouvoir accueillir les suppositions les plus tristes. Il crut aux âmes vivant dans les tombeaux, et s'abreuvant avidement des libations qu'on venait y verser aux jours de fête. Ou bien elles voltigeaient dans l'air, errant à l'aventure; ou elles s'en allaient dans le royaume d'Hadès, dans le plaines d'asphodèles, ayant pour toute joie le souvenir d'une vie pénible peut-être, mais pourtant regrettée. Ou bien encore, on les supposait émigrant vers des mondes lointains, montant aux astres; descendant à des profondeurs inconnues, s'incarnant à nouveau dans d'autre? habitants de ce monde, soit hommes, soit animaux, pourvu, toujours, que la flamme de la vie ne fût pas éteinte, et que l'aspiration profonde de notre être \ une vie indéfectible ne fût pas trompée
Tous, tous, à quelque prix que ce fût, dans quelques conditions que ce pût être, ont voulu vivre et détourner ne fût-ce qu'en partie, le coup de la mort. Comme le sup plicié qu'un bourreau maladroit laisserait pantelant mais respirant encore, et qui se réjouirait malgré tou d'avoir vu reculer l'instant suprême, ainsi les homme: d'autrefois remerciaient les religions de la mort de leu laisser encore une espérance.
Et les philosophies se mettaient à l'unisson dans un large mesure. Beaucoup affirmaient moins; quelque unes niaient ; mais la plupart laissaient une porte < m v par où les dogmes consolants pouvaient venir calmer J foule humaine qui demandait à ne pas périr.
Je n'ignore pas qu'on a fait de grands efforts, de nos
îours, pour démontrer que la croyance des peuples à une
autre vie n'était pas autre chose que la croyance tenace
te vie-ci. Certes! Je ne prétends pas le contraire, et
c'est ù cola, précisément, que j'invite le lecteur à regarder.
L'homme croit à celte vie d'une façon tenace, dit-on,
tellement tenace qu'il ne peut lui supposer une fin, et
regardant la mort comme une « erreur énorme »,
il -efforce, par le moyen des croyances religieuses ou
Miphiques, d'en corriger l'effet. Fort bien ! C'est tout
ce que nous disons; nous ne prétendons pas autre chose.
Nous ne disons pes qu'en raison de sa nature l'homme
croit à une autre vie; nous disons qu'il croit à la vie:
[u'il ne comprendrait pas qu'elle finisse; qu'il est tout
préparé, à cause de cela, à recevoir comme réelles même
naginations les plus folles, même les manifestations
)bscures ou douteuses de l'occultisme.
Il ne veut pas périr; il ne veut voir péri? aucune des
s qui lui semblent faire corps avec son existence
errestre. Le Germain voulait retrouver la guerre dans
:-e vie. L'Oriental veut y retrouver l'amour. Nous
>ns; nous, y retrouver nos amis et nos proches. Ce
ai veut dire que la vie, quel qu'en soit à nos yeux le
|rincipal, nous apparaît comme devant se prolonger
ins mesure, et que, comme Ta dit Fichte, nous ne
louvons aimer un objet, si nous ne le regardons comme
i ernel.
Voilà ce que nous constatons, et ce dont nous voulons
tat, dans la question présente.
On a cherché, dans notre siècle scientifique, à transr rot instinct de la vie, et à lui donner pour matière, plus une survie personnelle ; mais une survie qui Irait au bénéfice de la race, ou même — , et je lais l'pel ici à l'admiration du lecteur — au bénéfice des
naturelles.
Je n'insisterai pas sur ce qu'il y a d'absurde à venir Ire aux hommes affamés de vie ci terrifiés en far.- de la
mort : Consolez-vous! la matière et la force sont éternelles! Si cela suffit à Haeckel, ou à Buchner, ou à quelques autres, tant mieux pour eux ! Mais je ne pense pas qu'ils expriment sur ce point le sentiment de la nature humaine. Je ne pense pas même qu'ils expriment le leur. C'est leur système qui parle ; mais dans leur cœur se trouve le même amour pour une vie durable, et la même horreur de la mort.
Quant au positivisme, qui s'éloigne moins, en toutes choses, des sentiments humains, il essaie de donner satisfaction aux désirs de survie avec sa conception d'une immortalité subjective. Ce terme est bien barbare ; mais il signifie une chose simple. Nous vivrons... chez nos descendants, par le souvenir, l'amour et les services. Notre vie se dissout quant au support matériel de ses œuvres ; mais ses œuvres elles-mêmes demeurent et se retrouvent. L'humanité, comme un fleuve, recueille tout ce qui se jette dans son sein, et elle coule plus riche par cet apport quotidien des vies individuelles, des efforts accomplis et des souffrances supportées pour le bien. L'immortalité de l'homme de bien se trouve donc garantie par là même. Point n'est besoin d'en supposer une autre. Vivre, au fond, c'est agir. Nous agissons, ou nous pouvons agir sur les générations futures, -et puisque l'humanité, selon la conception d'Auguste Comte, s( compose des morts autant et plus que des vivants, noi vivons donc et nous vivrons en elle, et cette immortalitt doit suffire au désir d'être qui est en nous.
Je ne veux pas, parce que c'est inutile, relever ce qu " y a de chimérique dans cet au-delà positiviste où l'êti humain, qui est individu, se trouve noyé dans une collée tivité anonyme. Dût-on même accorder que cette imnur talité où l'on n'est pas eût une valeur sérieuse, je dirai encore: Ce n'est rien, en tant que satisfaction donnée a vouloir-vivre.
Nous voulons vivre, simplement, ce qui veut dire toi jours, et non pas obtenir par un artifice quel qu'il so une prolongation de vie à terme fixe. Ce n'est pas u
B|irsis, qu'il nous faut : c'est une grâce. Nous ne voulons pas mourir, et si Ton nous disait aujourd'hui : Tu mourras dans mille ans, nous pourrions bien nous en contenter pour l'instant: on aurait le temps d'y réfléchir! mais si nous y réfléchissions en effet, nous verrions bien que, selon l'expression biblique, mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans.
Or, cette humanité dont on parle, et par le moyen de laquelle on essaie de prolonger nos vies, un peu comme la vie de l'aliment se prolonge dans l'être qui s'en est nourri, cette humanité doit finir; elle doit finir bientôt; car qu'est-ce donc, pour la pensée, que les quelques miliers de siècles qu'on lui assigne !
Ah! vous n'avez guère d'imagination, philosophes de 'immortalité subjective ! Vous êtes de grands poètes, quelquefois, et vous ne voyez pas que votre humanité se dissout, et que « la figure de ce monde passe » !
Si nous devons mourir, disions-nous, nous sommes virtuellement morts. Or, notre humanité n'est-elle pas dans le même cas, et si elle n'est, comme vous le dites aussi, qu'un accident de la planète, et si la planète ellemême est condamnée à la mort, que deviendra-t-elle, votre immortalité subjective ? A quoi bon nous tromper ivec cet artifice qui ne résout le problème qu'à la condiion de se boucher les yeux et de renoncer à ce qui est la .raie prérogative de l'homme ?
La pensée n'a souci ni de la longueur du temps ni des ointains brouillards qui estompent l'avenir de la terre. Ile a tôt (ait de se transporter là, au bord du trou où le ernier des hommes tombera, ensevelissant en soi l'hunauité mortelle, exhalant dans son râle l'âme du genre uniain. Et en face de ce drame, conclusion naturelle du rame des morts individuelles, elle se répète ce qu'elle •' «lisait au sujet de celle-ci : Tout ce qui doit finir n'est ien. Si l'humanité doit mourir, elle est morte. « Laissons ss morts ensevelir leurs morts »,et ne nous berçons pas 'nie' immortalité illusoire.
In jour viendra où, le soleil se refroidissant et perdant
peu à pou son énorme puissance, la planète se refroidira elle aussi, comme le moribond sur la couche duquel la mort monte. La double calotte de glace qui couvre en ce moment les pôles s'enfoncera de part et d'autre sur la terre, comme sur un pauvre crâne qui se dépouille. L'hiver, devenu le vainqueur des saisons, posera sa main sur le cœur du globe et y arrêtera la vie. Alors riiumanité, elle aussi, cessera de bruire. L'aventure de la vie universelle finira. La flamme légère qui s'était élevée de ce marais en fermentation qu'est la terre s'éteindra. La moiJ sissure vitale, comme disent les biologistes, fera retouil au monde inorganique. Ce sera la lin de tout. Et la plaB nète, immense cercueil roulant, s'en ira dans l'espace,* indifférente à l'humanité morte, prête à entrer dans de nouvelles combinaisons cosmiques, et ne se souvenant plus du bruit dont nos agitations stériles l'enveloppaient..
Et voilà ce que notre instinct ne peut pas plus admettre qu'il n'admet, disions-nous, la mort individuelle. En face de cette perspective, il se cabre. Il y a pour nous, dans l'idée même d'une fin, quelque chose de choquant, d'anti-naturel ; il y a un mystère.
Regardons ce mystère de plus près, et voyons ce que nous pouvons en tirer, en faveur de l'idée divine.
Peut-être, à travers le couloir sombre de la mort, verrons-nous briller une lumière. Le tunnel est profond ; mais là-bas, l'instinct de l'homme croit apercevoir une lueur. Avançons-nous, et voyons si ce ne serait pas Dieu lointain.
« Etre, ou bien n'être pas, telle est la question. » Ce nol fameux pose à merveille le problème de la vie huaaine.
Nous vivons. Notre idée de la vie et le sentiment qui orrespond à cette idée s'adressent à l'Eternel ; car c'est
la vie simplement, à la vie tout court, à la vie sans ddition d'une de ces mesures de durée qui en sont au 3nd, disions-nous, la destruction totale.
Ce n'est pas à un morceau de vie, à une participation assagère, à une ombre que nous adressons un appel, est à l'être, à l'être fixe, indéfectible. Il s'agit de savoir à uoi cela tient en nous; s'il est possible que ce ne soit
'un désir .'-ans objet, et si, dans cet objet, supposé qu'il riste, l'idée divine tient une place ou non.
xaminons ces trois questions par ordre A quoi tient, disions-nous, le vouloir-vivre, avec le iractère absolu et inconditionnel que nous venons de lui connaître? Cria tient, j'espère en faire convenir le lecur. au caractère de fixité, d'universalité, de transcennu'i' ( ■! d'abstraction de la matière que revêt notre pene elle-même.
Nous avons étudié ce cas autrefois : il suffira de nous
ftouvenir, et nous le ferons utilement, je crois, en Wparanl ce qui se passe chez l'homme en tant qu'il est ué de-raison, et ce qui se passe chez ranimai ou ehez onnne lui-même en lant qu'il est un être organi Pour l'animal, ou pour l'homme en ce qu'il a de roman avec lui, quel cara< tère peut revêtir le vouloir