IV
dit avec Claude Bernard, avec tous lies
ysjologiste* : la vie c'esl la mort, en ce sens que la
une dépense perpétuelle ; dépense non pas d'un
capital ajouté, d'une richesse ; mais de notre être môme. C'est la démolition partielle, pour Faction, de l'échafaudage vital que, vite, la nature attentive se hâte de reconstruire, pour qu'il s'effondre encore, et puis remonte, et puis s'affaisse, et puis toujours, tantôt avec un gaina chaque étape, comme dans la jeunesse organique ; tantôt avec une perte, comme dans l'époque de la sénilité.
Or, Tanimal est soumis tout entier à cette loi de succession et comme de pulsation vitale. Il est entièrement noyé dans le flot de la vie matérielle. Môme sa mentalité,, si je puis ainsi dire, est entraînée, roulée, dans cet incessant tourbillon, et rien de lui n'émerge, pour dominer l'évolution de sa propre matière.
La connaissance et le désir, dans la mesure où il possède ces choses, tout cela évolue donc avec le fond dp| son être et change à chaque instant de forme. Il connaît les objets ; il les désire et il s'y précipite ; mais il ne sait j ce que c'est qu'un objet ; il ne sait ce que c'est qu'un désir; il ne sait ce que c'est que l'action qui l'entraîne.
Ainsi, il vit; mais il ne sait pas ce que c'est que la vie. Le désir qu'il en a ne saurait donc avoir cette envergure qui, dans le désir humain, domine le temps et le.c espaces. C'est un désir fugace, qui ne s'adresse qu'à l'ob jet du moment, et qui meurt, pour renaître en face d'ur autre objet également fugace.
Ce que veut l'animal, en réalité, c'est de ronger sor os, d'achever le repas commencé, ou de dormir tranquille ce n'est pas de vivre, puisqu'il ne sait pas ce que c'es que cela.
Que s'ensuit-il, au point de vue de ce qui nous occupe' Il s'ensuit que l'animal, quand il meurt, n'est nullemen frustré dans un désir de vie qu'il ignore. Son désir s'adres sait à des objets isolés, succédant l'un à l'autre san accolade commune; en face du dernier, il meurt : riei n'est rompu, dans cette chaîne de désirs dont les anneau ne tenaient point ensemble. Il y a arrêt; il n'y a pn rupture. Il y a cessation ; il n'y a pas interruption; iln a pas contradiction opposée à une réalité consistant' Bref il n'y a pas violence faite à un désir naturel.
LE VOULOIR-VIVRE 3 'il
En d'autres termes, et si je ne craignais, en m'expri nant ainsi, de paraître verser dans le paradoxe, je diraif [ne la vie animale, au point de vue de notre problème, t'existe pas ; car elle n'a qu'un être émietté dont les parelles se succèdent sans nulle idée consciente qui les ésume, sans nul désir véritablement un auquel elles se uspendent.
On ne peut donc pas contredire l'animal en lui refusant le survivre; on ne peut pas l'offenser en disant : Tu nourras, puisqu'il ne sait pas même qu'il vit.
Quand il s'agit de l'homme, il en va de toute autre sorte. L'homme pense, c'est-à-dire qu'il abstrait. Par l'absraction, par la pensée, et par les volitions qu'elle sugère, l'homme échappe à la succession qui entraîne l'oranisme. Il communie à l'éternel, à l'immobile, kVEtre, ous la forme du vrai et du bien. A travers les objets ui le tentent, il perçoit la notion d'objet; à travers les alités multiples de la vie, il atteint l'idée une de la vie, c'est parce que la vie ainsi envisagée en son ampleur d apparaît malgré tout comme un bien qu'il s'y jette 3 toute la force de son vouloir et s'y cramponne. On a remarqué que la plupart des suicidés entrent dans mort plutôt par une secousse irréfléchie produite par i excès de douleur que par un véritable choix. Ceux êmes qui choisissent, ou qui paraissent choisir, si on s repêche avant l'ultime conséquence de leur acte, ! fusent rarement le salut. Le voisinage immédiat de la >rt réveille violemment l'instinct vital, anesthésié un Bpent par la souffrance. C'est que la vie redevient mine toute neuve et désirable, au moment où l'on aperit 1" vide affreux. Cet amour de la mort dont quelquesis font une vertu est une vertu qui arrive rarement jusà la persévérance finale. Rien n'égale, d'ordinaire, nergiede la volonté, lorsqu'elle s'emploie à sauver cette sérable existence.
[On «luit donc dire qu'en l'homme, en tant qu'il est un •e raisonnable, il y a un désir de la vie entièrement discl de celui de l'être inférieur, entièrement distinct de
celui qu'il peut surprendre en lui-même, s'il élu die uniquement sa constitution matérielle. Et qu'on le remarque soigneusement, ce désir est un phénomène de natur non pas une construction illusoire. La preuve en es qu'on le retrouve partout, toujours, à tous les âges, chez tous les peuples, dans toutes les conditions les plu« diverses.
Or, un fait de nature, nous l'avons dit déjà et le redirons souvent au cours de ces études, ne saurait être sans signification naturelle et puisqu'il s'agit d'un désir, « qu'un désir n'a de signification que par son objet, il fau dra dire qu'un désir naturel doit avoir un objet naturel
Nous connaissons ce principe bien souvent répété dan les écoles philosophiques, maintes fois invoqué par Arisj tôle, Platon, Cicéron, et cent autres : un désir de la natur ne saurait être vain. C'est là un de ces principes do J serait facile d'abuser; mais qui, interprétés sagement, poi sèdent une valeur réellement démonstrative. Un désir c nature ne saurait être vain, cela ne veut pas dire que toi désir de nature devra être, en fait, exaucé. Bien des désir hélas! parfaitement naturels, voientleur objet échapper nos prises. Nous avons faim, et nous pouvons manquer < nourriture; tel homme a soif de science, et les néces-i! de la vie peuvent la lui refuser. Tel autre est passion pour l'art et ferait un grand artiste, qui finira peut-êt pas casser des cailloux. Mais il ne s'agit pas de cela. D< aucun de ces cas, le désir, quoique frustré, n'est C( <l;mt vain au sens où nous prenons ce terme. I désir vain, pour nous, ce serait un désir chimérique désir sans objet, un désir qui non seulement ne se tr pas exaucé, mais qui ne peut pas l'être, parce qu'il i rien qui lui corresponde dans la nature des chose c'est bien cela qu'on reproche, chez nos adversaires notre désir d'immortalité. On dit : il est réel ; mais il illusoire; car il n'y a rien dans l'homme qui le justi
?t il n'y a rien dans la nature qui puisse le satisfaire. ( >;■ je maintiens qu'un désir de nature tel que celui que nous avons constaté dans l'homme ne saurait être vain, ni sens précis qu'on vient de lire. Bien plus, je prétendrai qu'un tel désir contient en quelque manière son )l)jcl. Il s'y joint comme à un double prolongement de lui-même : en arrière et au-dessous, pour en fournir l'explication causale; en avant et au-dessus, pour lui donune raison d'être et une fin.
Yoici un animal. lia faim. C'est un désir de la chair,
lOmnic le vouloir- vivre est un désir de l'âme. Or pourrait-
>n prétendre que le désir de manger qui se manifeste
liez l'animal puisse être sans objet? Non. 11 est matériel-
ement impossible qu'il y ait un animal, qu'ilait faim, et
[u'il n'y ait point d'aliment pour lui dans la nature. Et
a raison en est simple ; c'est que s'il n'y avait pas d'ali-
tient, il n'y aurait pas d'animal non plus. L'aliment et
animât poussent ensemble; c'est dans le même milieu
aturel qu'ils éclosent, et la naissance ait une première
utrition; la nutrition n'est qu'une seconde naissance,
ne naissance prolongée. Il s'ensuit très évidemment que
milieu naturel d'où provient l'animal ne l'aurait pas
roduit s'il n'avait pas de quoi le faire vivre. Il ne l'au-
lit pas porté jusqu'ici, s'il n'avait pas le pouvoir de le
orter [dus loin, puisque c'est par la même action, à
lide des mêmes matériaux qu'il l'a produit et le l'ait
vie, qu'il a commencé son travail et qu'il l'achèvera.
.lis donc avec certitude que s'il y a un animal, il y un aliment; que s'il va un herbivore, il y a de l'herbe;
I y a un Carnivore, il y a de la chair. Or il en va de même, absolumenl de même du dé>ir alité qui est dans l'homme, désir, étant un produit naturel au même titre que le qu'il affecte, doit avoir lui aussi une signification •Ile, ce qui veuf dire qu'il n'esl pas sans objet ; 'il doil pouvoir se satisfaire el que l'être total où nous aimes plongés ne saurail rire constitué de telle Sorte ie l'immortalité fui impossible.
Si nous en jouirons en fait, c'est une autre question, de même que c'est une question de savoir s'il y a des aliments, dans la nature, pour l'entretien de la vie animale, et une autre question de savoir si tel ou tel animal ne mourra pas de faim.
Mais cette question de l'immortalité effective n'est pas dans mon objet. Mon but n'est pas de démontrer la vie future. Je veux atteindre Dieu, et pour cela, pas n'est besoin que l'homme soit immortel en fait; il suffit qu'il le soit en droit, c'est-à-dire qu'il y ait en lui et en dehors de lui, dans la constitution de l'être, de quoi le laisser vivre avec toute l'ampleur qu'appelle son désir.
Or, cela est certain de toute la certitude du principe naturel que j'invoque; et, parla, nous allons atteindre au divin, ainsi que je l'insinuais tout à l'heure, par un double côté : en arrière du désir, pour en expliquer la naissance ; en avant du désir, pour lui fournir un suffisant objet.
Et en effet le désir d'une vie indéfectible suppose à la base de notre être spirituel une source indéfectible. Car, nous le disions àl'instant, toutmilieu naturel est créateur en même temps qu'il est nourricier, par rapport aux êtres ou aux tendances naturelles qui en émanent. Or une tendance naturelle à l'indéfectibilité ne saurait naturellement sortir d'une source défectible. Le désir naturel est une force qui nous projette en avant, qui nous lance Or la communication de la force ne saurait multiplie] l'ampleur. Un être qui tend lui-même à périr ne peut pai en fabriquer un autre qui tend à vivre une vie éternelle
11 faut un éternel à la base de notre vie dame. Il faut ui milieu spirituel, transcendant, afin qu'il soit indéfectible pour être une source suffisante à l'indéfectibilité du désir Et comme il s'agit là de créer, puisque la substance qu désire, en nous, ce désir éternel ne saurait être d'un nature moins haute que ses tendances, et qu'elle ne peu donc se confondre avec ce corps, objet de la génératio
humaine, il n'y a que la Source Première de l'être qui y puisse suffire.
Nous rejoignons par là ce que nous avons dit des origines de l'homme. Il faut que la divinité y préside, et qu'au premier esprit soit allumé le nôtre comme tous les feux de la terre s'allument finalement au soleil.
En second lieu, le milieu naturel, disons-nous, doit être nourricier, en même temps que créateur. Or, qu'estce qui peut servir d'aliment à un désir de vie indéfectible, sinon un objet possédant lui aussi la durée éternelle? Bien plus, il faut qu'il la possède par soi ; car sans cela, ce ne serait pas sur lui que pourrait s'appuyer vraiment notre désir de vie immortelle. Si je m'appuie à l'épaule d'un homme, lequel s'appuie lui-même contre un mur, ce n'est pas l'homme en réalité qui me porte, (Test le mur. C'est donc uniquement à l'être qui possède L'indéfectibilité par lui-même que peut s'appuyer lui aussi ce désir de survie qui ne peut s'adresser au vide.
Or l'être indéfectible par lui-même, il ne faut pas beaucoup de détours pour arriver à dire : c'est Dieu. Car, nous l'avons montré quand nous parlions de Dieu cause du monde, être indéfectible par soi, c'est posséder la source de l'être et la source de l'être, n'est-ce pas cela que nous appelons Dieu ?
Nous rejoignons donc encore, par la voie du désir vital, cette Cause première qui n'est pas moins cause finale que cause créatrice ; qui est au bout de tout désir, comme elle est en deçà de toute action. C'est bien l'Etre premier à qui tout être emprunte l'existence; mais c'est aussi l'objet suprême auquel toute chose est suspendue par le désir, comme l'a dit magnifiquement Aristote.
Je disais tout à l'heure que l'objet éternel qui doit nous faire vivre prolonge notre être supérieur en deux sens, somme source, el comme objet, comme créateur et comme nourriture d'âme. Nous le voyons bien maintenant, et ? il nous reste i\ dire, comme ce sera noire prochaine (uestion, sous quelle forme cet être indéfectible doit être
l'aliment de nos cœurs, dès maintenant nous savons que nous plongeons en lui par tout ce que nous sommes.
Et n'est-ce pas le sens le plus profond, peut-être, de cette formule évangélique si riche de sens : Le royaume de Dieu est en vous.
Le royaume de Dieu est en nous ; car par tout nous, en tant que nous sommes esprits, nous sommes de ce' royaume. Nous ne sommes pas des royaumes de ce monde; nous sommes élevés au-dessus de révolution cosmique et des fluctuations incessantes de la chair. Nous avons un monde intérieur qui touche à Dieu paij toutes ses puissances et qui ne touche directement qu'à lui. Et c'est pourquoi la mort ne saurait s'avancer sur le$ frontières de cet empire. C'est pourquoi la mort, dans I pensée de l'Evangile, n'existe pour ainsi dire point. CeL ne regarde que la matière, et la matière, l'Evangile L dédaigne, tout absorbé qu'il est dans la pensée de dév lopper en nous le divin.
La vie sensible, avec ses successions, ses phases, s< crises et sa chute suprême ne sont rien. Le tout, le vr royaume de Dieu, parce que c'est le royaume étern c'est un état du cœur.
11 n'est donc pas nécessaire d'attendre après la vie pour être du royaume des cieux. Il est en nous; il n'y a qu'à y descendre, en attendant que nous y montions.
Et Jésus-Christ le premier pratique cela. Il se regarde et se juge comme n'étant point d'ici. Il vit et il commande ailleurs : son royaume « n'est pas de ce monde ». 11 ne s'inquiète ni de ce qu'on pense ni de ce qu'on fait de lui. Il ne fait point un pas pour éloigner de soi la médisance, la trahison, la persécution, la mort. Il va ; il suit sa route intérieure, circule dans le royaume du dedans et ne craint pas d'être séparé de son Père, où se trouve la vraie vie, par un événement quelconque, même extrême.
Ainsi le chrétien. «Notre vie est au ciel,» dit saint Paul, et «ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominai ions, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu. »
LE VOULOIR-VIVRE d4 /
Et c'est par là que toute la philosophie abstraite que nous venons de construire pourrait devenir souverainement pratique. Je laisse au lecteur dont l'âme est assez haute pour s'y complaire opérer ce travail. Je me contente de lui rappeler en passant, trop heureux s'il en tire la conséquence, qu'à la mort nous trouverons quelqu'un, et par ce quelqu'un, quelque chose dontla nature joyeuse ou Iris Le dépend de notre effort.
Car à la mort, l'ouvrier humain a terminé sa tâche et se repose ; mais il n'a pas fini sa vie.