‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 20 sur 50 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'idée de dieu et les aspirations humaines

Iï. — Le Malaise Intérieur.

Nous avons abordé l'étude de la destinée humaine en vue de déterminer ses rapports avec ridée de Dieu, et de voir si, en dehors de cette idée, la destinée humaine est encore explicable.

Nous avons tout d'abord distingué deux points de vue, relativement à notre destinée.

On peut envisager notre vie quant à la durée qui la mesure, et on peut l'envisager quant aux objets qui la remplissent .

C'est le premier de ces deux points de vue qui a fourni le sujet du précédent chapitre, et le désir d'immortalité, légitimé et rattaché à l'être universel dont il exprime l'une des lois, nous a fait atteindre au divin par un double côté : en arrière, pour en expliquer la naissance ; en avant, pour lui donner une garantie effective et un appui.

Nous avons donc trouvé Dieu à la fois comme cause créatrice et comme cause finale. Il est au bout de tout désir, comme il est à la base de toute action.

Une autre voie, plus large, plus riche d'aperçus, nous est ouverte pour aboutir à ce divin objet : c'est celle oii va nous engager l'étude de la destinée humaine non plus

quant à la mesure de durée que notre constitution totale nous assigne ; mais quant aux objets, aux réalités positives dont cette durée devra s'emplir.

La durée, en effet, n'est qu'un cadre, un cadre vide, comme toute mesure considérée à l'état abstrait. Un mètre, deux niches; un jour, deux jours, cela ne dit absolument rien de positif, si l'on n'ajoute aussitôt : un mètre de telle chose, un jour passé dans telle occupation.

Il faut donc aborder cette nouvelle considération. Et la méthode sera la même; c'est toujours le désir humain qui sera notre point de départ ; c'est une façon de procéder de beaucoup plus intéressante, et j'ai déjà montré qu'elle est absolument rationnelle.

Le désir, en effet, je ne cesserai de le répéter parce

jue cela est absolument capital pour nos thèses, est une

propriété naturelle des êtres connaissants comme la

pesanteur, par exemple, est une propriété des corps. Le

lésir est un poids ; c'est une inclination naturelle, et dans

a mesure où ce désir est profond, dans cette mesure il

nanifeste la nature de l'être considéré, jusqu'à la mani-

èster pleinement et sans erreur possible, s'il s'agit d'un

e ces désirs universels et constants comme ceux que

ous analysons ici.

Or la nature d'un être ne peut le pousser vers le vide ; lie le pousse vers un objet précis, et c'est pourquoi, 1 l'ai montré au sujet de la vie éternelle, et je le montreii encore au sujet de ce qui doit la remplir, le désir itnrel est une preuve certaine en faveur de l'objet vers quel il se trouve orienté.

Voici donc désormais noire plan.

Nous prendrons le désir humain, et nous essayerons de ►us rendre compte de ce qu'il cherche.

Nous constaterons le malaise où le laissent les objets la vie, malaise comparable à celui que provoque le Intiment de sa brièveté, et cette constatation nous amè- ]ra à rechercher si c'est bien réellement vers les objets la vie tels qu'ils se réalisent ici-bas que notre désir ilurel nous lance.

S'il paraît dépasser ce but, porter plus loin, nous suivrons du regard cette trajectoire, et d'après le point de l'espace vers lequel elle semblera se diriger, nous verrons vers quel astre la projection de la vie humaine doit nalurellement aboutir.

Le difficile, en ceci, ne pourra pas être d'établir notre point de départ. Le sentiment du néant de la vie n'est pas moins banal, en effet, que celui de sa brièveté. Les adversaires de l'idée de Dieu sont les premiers à le reconnaître, et ils attribuent très justement à ce sentiment la naissance des religions, lesquelles n'ont d'autre rôle, disent-ils, que de compléter cette vie, qui ne se suffit pas à elle-même, par l'adjonction d'un élément divin. Ils refusent seulement d'accepter que sur ce dernier point les religions voient juste, et c'est pourquoi nous aurons an montrer contre eux que le néant de la vie ne conduit pas' moins à Dieu objet plénier et total auquel notre naturel aspire que la brièveté de la vie ne nous a conduitsà Dieu comme à l'être indéfectible par soi.

La plainte humaine, en face du néant de la vie, n'esl pas un de ces sujets que l'on puisse prétendre épuiser, ni même traiter d'une façon quelque peu suffisante. Elit composerait à elle seule une littérature gigantesque, ou pour mieux, dire, elle est le fond, plus ou moins apparent, de toute littérature. La poésie en vit ; le drame er est entièrement fait ; le roman la suggère ou la décrit les variétés de tout genre en montrent les aspects mufti pies au lecteur averti comme le moindre spectacle vivan la manifeste au philosophe. Toute l'antiquité elassiqu est remplie de ce sentiment qui semblerait cependan contradictoire à son génie et à ses tendances les p profondes. Carsi quelqu'un aime la vie, c'est bien le tue du temps d'Homère ou de Sophocle, cette homme de 1 nature, pour qui « la douce lumière du jour» semble un

îalière suffisante de bonheur. Et cependant, Homère, ophocle, et tous les philosophes, et tous les poètes anciens, comme les nôtres, ont clamé sous toutes les foren vers et en prose, l'infortuné de la vie humaine et on incurable vide. — L'un dit que « l'homme est le plus lisérable des animaux » : un autre « qu'il vaut mieux ne as naître, et, pour qui est né, mourir jeune » : d'autres que les créatures chères aux dieux meurent dans leur îune âge ». Et le reste. Et tout cela, sans doute, ne les rnpêche pas de vivre, de s'attacher à cette vie comme s autres ou même de dire comme Achille : « J'aimerais lieux cire bouvier chez un laboureur pauvre que de réner surtout le royaume des ombres. » Maislefondresle ; i garde cette incurable mélancolie dont Bossuet a dit 'elle fait le fond de la nature humaine. On aime la vie ; ais comme une image de la vie, et non pas pour elleème, puisque, quand on la regarde et la juge, on la méïse.

Quoi qu'il en soit, puisque ce thème de la misère unaine est en quelque sorte infini, il ne peut pas être Ion pour nous de tenter, à son sujet , une descrip- >n impossible. Mais, comme en toutes choses, il y a ici s tètes de chapitres qu'il est possible de noter et de ■ftctériser brièvement. Or, il me semble qu'on peut les :• à trois :

utrainle extérieure que nous impose notre milieu al ;

ontradiction intérieure qui nous oppose noussmes à nous-mè

nlin l'insuffisance de tout ce qui nous parai'- apte à I isfaire les exigences réelles du désir.

rJ d'abord, si quelque chose vienl heurter violemment vouloir humain, le faire entrer dans eue sorte ltonnementetde stupeurpour ensuite le faire se cabrer inclive révolte, c'est bien ce que je viens topeler la contrainte extérieure, cl que l'on nomme krammenl la douleur.

La douleur est à nos yeux un phénomène tellemc étrange, tellement anti naturel que la plupart des religions, et non pas seulement la nôtre, lui ont cherché une origine morale, quelque chose comme un péché de nature, qui serait venu vicier l'adaptation primitive de l'homme avec son milieu naturel.

En efï'et, pourquoi, en dehors de quelque mystérieux motif, une adaptation aussi défectueuse entre un être dont la loi intérieure est une loi de développement harmonieux et de conquête, et un monde qui lui est donné, d'une part, comme milieu naturel et comme matière d'action, et qui, d'autre part, lui résiste et le combat, kj condamnant ainsi, pour une large part, à une douloureuse impuissance?

Quand on écoute les savants, on est porté à trouver tout admirable dans le monde. C'est la merveille merveilles; tout y est réglé d'après des lois d'une infinit richesse et d'une souplesse déconcertante. Tout est par fait, croirait-on. Mais qu'en sort-il, au regard de 1< nature humaine? Cela vaudrait un examen. L'humaniti fait partie de la nature ; elle y tient une place impor tante, une place de choix, de par l'éclair qui brille su le front du roseau pensant. Pourquoi l'opposition entr ce roi de la nature et son domaine? Pourquoi y est-i comme une sorte de roi constitutionnel qui règne et n gouverne pas? Et quelle façon de régner que celle de c pauvre souverain qui pleure !

Il est jeté au milieu de ce mécanisme terrible où 1 conflit des forces amène quelques résultats heureux mais dont le moindre faux mouvement nous écrasi comme ces nourrissons qu'une mère imprudente étout" au milieu des agitations du sommeil.

L'univers est splendide, et il est barbare; il e ordonné, et il aboutit à la confusion. Il exige un labei de tous les instants de qui veut vivre de sa libéralité so disant maternelle. Il nous impose cette condition étranj que la douleur soit pour nous un moyen, alors que ■ moyen se trouve être la chose la plus opposée au b même que nous poursuivons : le bonheur.

Et non content de cette adaptation bizarre, l'ordre des choses n'a cure de ménager la proportion entre ce moyen de succès qu'est en certains cas la souffrance et le résultat qu'il doit faire obtenir. La nature ne dose point; elles jette au hasard ; elle accable. Elle fait de certains êtres de véritables et de lamentables martyrs. Elle trouve le moyen de dépasser parfois même le paroxysme et comme de galvaniser des cadavres pour leur faire goûter plus longtemps son horreur.

Ces situations, moins rares qu'on ne croit, dans cette 'ouïe humaine où notre inattention laisse tant d'agonies sans témoins, ces situations, dis-je, dont la grande figure e Job est une incarnation sublime, suffiraient, ce me semble, à justifier cette plainte et cette question angoissée où nous croyons entendre la voix des siècles : aPouruoi le jour est-il donné aux misérables ; la vie à ceux ui sont dans l'amertume du cœur? »

Toutes les thèses naturalistes n'y font rien. On aura beau montrer la place de la souffrance dans le déterminisme du monde ; en parler d'un air détaché, disant qu'il oit en être ainsi, et que la douleur humaine est un fait omme les autres, qu'il rentre dans le fonctionnement énéral de la nature et sert autant que les autres à ses ins, cela est vrai et cela résoudrait à merveille cette uestion de physique et d'histoire naturelle qui consiste se demander quelles sont les relations de l'organisme vec son milieu matériel ; mais cela n'avance en rien ne question du genre de la nôtre. Nous ne demandons as pourquoi un courant d'air donne un rhume ; nous le avons, ou nous croyons le savoir. Nous demandons ourquoi un être qui tend tout entier au bonheur se ouve faire corps avec un mécanisme brutal qui ne peut iser du bonheur que par hasard, et qui neuf fois sur ix réalise le contraire.

En d'autres termes, nous ne regardons pas dans l'hom-

ie Y objet, l'objet matériel que nous sommes, soumis

ix lois (I action et de réaction de toute la nature, et à

I duquel, par conséquent, la douleur n'a rien de

us mystérieux que le froissement des branches d'un

arbre expos*'1 au veut. Nous regardons clans l'homme le sujet, T homme qui pense, qui veut, qui a, en tant que pensant et voulant, des tendances dont il faut tenir compte autant que de ses propriétés corporelles ; car ne sont pas moins naturelles, et nous nous étonnons qu'un être ainsi constitué subisse la douleur pour la m< son qui fait que nous trouvons la douleur naturelle regard de notre constitution matérielle.

Qu'est-ce qui nous fait trouver la douleur naiur lorsque nous ne pensons qu'aux réactions de l'orga nisme? — C'est que nous disons : L'homme, dès sa naissance, est jeté au milieu du conflit des éléments el forces. Lui-même, par son corps, est composé des mêmes éléments et dominé par les mêmes forces. Qu'est-ce qu* le corps de l'homme, si ce n'est une essence de pousgouvernée par des forces physiques et chimiques? Vouloir que dans ces conditions le corps de l'homme ne son point, quand l'univers qui entre en lui par tous les pores, y apporte des éléments de désordre ou y déranm par des interventions trop brusques l'équilibre délicat» quoi consiste la santé, ce serait vouloir que l'homme ue lut plus lui-même ; ce serait le soustraire à la vie. en même temps qu'à la souffrance ; car c'est cela même qui le torture aujourd'hui qui le fait vivre toujours.

Voilà ce que disent les naturalistes. Et je leur réponds: C'est fort bien. Si l'homme n'était qu'un corps; s'il n'était I qu'un vivant comme un autre, et si le problème hum par conséquent, n'était qu'un problème d'histoire naturelle, vous auriez tout à fait raison. Mais l'homme i pas cela. « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. » ~Se l'oublions pas, et quand nous posons le problème de la douleur, problème humain par excellence, n'oublions pas dt 'homme, précisément la meilleure moitié.

< r si j'envisage l'homme total, l'homme qui pense, qu veut, en môme temps qu'il végète et qu'il sent, le pjro blême se présente d'une toute autre manière. Il s'agit d< savoir si cet univers intérieur que nous sommes peu

LE MALAISE INTÉRIEUR 3oo

n'être pas réglé, comme l'autre ; s'il peut se faire qu'il s'y trouve, età l'état déiinïtif, une contradiction foncière, complète, à savoir celte contradiction que l'homme, d'une . tend de tout son vouloir à la béatitude; que c'est là 0OB mouvement spontané, irrésistible, impersonnel en quelque sorte, et par conséquent naturel, naturel au même titre que les propriétés physiques dont on parle, — et d'autre part que l'homme, naturellement aussi, n'est qu'une pâte souffrante qu'on ne peut presser quelque peu sans qu'il en sorte un gémissement.

Je dis qu'il y a là quelque chose d'étrange ; que c'est un bizarre assemblage ; que la douleur sans nulle compensation, comme c'est le cas de la plupart de celles qui nous touchent; la douleur demeurant elle-même, acut'rant parla la valeur d'une destinée, et cela dans un re qui non seulement veut le bonheur, mais est consti- »é, dans la partie la plus haute de lui-même, par cet >pétit du bonheur, je dis que c'est là une contradiction ntérieure, autant direune impossibilité naturelle; car, à rd de la nature, contradiction et néant c'est tout un. Mais je n'insiste pas sur cette conclusion, nous y revendrons amplement. Il faut d'abord continuer notre nquète.

Voilà donc la première contrainte que nous impose la '■. à nous qui nous sentirions faits pour une liberté Y vouloir sans entrave.

La seconde, ai-je dit, c'est la contrainte intérieure qui ms oppose nous-mêmes à nous-mêmes.

Nous le disions à l'instant, nous ne sommes pas un se «dos, où toutes les actions de la vie intérieure se ssenl à l'écart, sans nulle intervention extérieure: Qivers pèse sur nous; l'univers entre en nous; nous ne ornes, par le corps, que l'un des multiples champs de |;aille des forces cosmiques, et le conflit de ces forces, lême temps qu'il produit la douleur, produit non plus ictemenl mais par un retentissement dont le méca- ; été bien souvent décrit, la misère morale

Une partie des actions qui s'exercent sur nous collabore, sans doute, à l'œuvre de la moralité humaine ; elle s'emploie à rendre possible l'exercice de nos volontés ; mais l'autre — et que de fois elle est prédominante! — s'acharne à les contredire et à créer en nous des centres de résistance qui nous paraissent quelquefois invincibles.

Le biologiste Preyer prétend que, dans le nouveau-né, vivent côte à côte divers principes d'action et comme plusieurs âmes, qu'il faut subordonner, dit-il, à Yâme cérébrale. Nous sommes ce nouveau-né. L'âme cérébrale, c'est-à-dire la volonté profonde, amie du bien autant qu'elle est amie de la joie — car, au fond, les deux ne sont qu'une chose, — se trouve contrecarrée à chaque minute par des tendances anarchiques, par des alternances capricieuses qui nous poussent violemment ou avec une douceur perfide tantôt d'ici, tantôt de là, partout où il ne faudrait point aller.

La raison vit en nous ; mais il y a aussi la bête, la bête orgueilleuse, sensuelle, menteuse, avare, violente, paresseuse, et une compétition formidable s'établit, dont l'enjeu est notre action définitive, laquelle, au milieu de ces conflits, est trop souvent livrée au hasard ou au vice. I

De même qu'une mouche qui vole nous empêche de penser, ainsi une imagination qui passe, dans l'atmosphère de l'âme, nous empêche de vouloir.

Qu'il s'agisse de préparer l'action ou de la faire, mêm( impuissance et même misère. Notre discernement ne sai pas découvrir, dans la multitude des actions possibles celle qui correspond à notre propre et intime vouloir notre initiative ne sait pas la chercher ; notre conseil n< sait pas la résoudre; notre constance ne sait pas la gar der ; notre sagesse ne sait pas la mener au terme.

Il n'est pas jusqu'à notre volonté habituelle qui n finisse par être envahie et corrompue par ces iniluencf étrangères, quoique intestines « Yolens, quo nollem pe: veneram », disait saint Augustin. A force de nous faii accomplir ce que nous ne voulons pas, la contradictic intérieure, la « loi des membres » finit par nous le fai

vouloir Elle accapare pour un temps cette puissance orgueilleuse et la dévie comme malgré elle. Tantôt elle voudrait vouloir et elle ne veut pas; tantôt elle voudrait ne pas vouloir, et elle veut. Elle est liée, elle est esclave d'elle-même, subissant cette angoisse d'avoir voulu être esclave, de le vouloir encore, tout en ne le voulant pas ; d'être déchirée, en un mot, écartelée, pantelante, roulée dans des contradictions inextricables comme dans un file! de honte et de mort.

Et quand il lui arrive de briser les mailles et d'échapper au piège, elle a beau se condamner et se convertir, il lui faut assiste]', impuissante, au déroulement indéfini des conséquences de son acte. C'est une postérité maudite u'elle ne peut désavouer, postérité qui va peupler mviiblement et le monde et moi-même ; car il n'est point 'acte humain qui n'ait des conséquences illimitées et incoercibles, au dehors comme au dedans de nous.

Ici encore, ne croit-on pas qu'il y ait un désordre ?

Si tous les hommes, disions-nous, se sont arrêtés stupéfaits en face de la douleur comme en face d'un mystère ugubre, ici, ce ne sont pas tous les hommes, peut-être; nais ce sont les meilleurs, ce sont toutes les grandes unes qui ont dit avec un étonnement douloureux, la )hrase du poète antique :

Video meliora proboque, détériora sequor.

Je vois le bien et je l'approuve, et cependant je fais le mal.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écriait le vieux Job, pourquoi 'ave/.-vous ainsi mis en contradiction avec vous et endu à charge à moi-même. Je m'ennuie de vivre; car >u jours lutter, telle est la condition de l'homme ici-bas. »

Lutter ! si c'était pour mieux vaincre, ce serait sans oute un bienfait, et c'est pourquoi, dans la pensée chréenne, la lutte intime que je décris, pas plus que la soufance d'ailleurs, ne peut comporter un scandale. Mais il

faut une condition, c'est qu'on ne s'y ensevelisse pas; est qu'il y ait pour elle un dénouement prévu, et que

servant ainsi à autre chose, elle n'ait plus, ainsi que nous le disions de la douleur, le caractère d'une fin et d'une destinée.

Hors de là, il n'y a que désordre. Et ce n'est pas nous seulement qui le constatons. Un philosophe comme K.mt, exclusivement préoccupé de donner satisfaction à la raison, a senti ce qu'il y a d'impossible et de contradi» Loire dans cet aspect de la condition humaine.

D'une part, dit-il, le devoir moral s'impose à nous, et il consiste dans la conformité parfaite de nos intentions à la loi. Et, d'autre part, étant données la constitution de l'homme et celle de la vie, une telle adaptation est impossible. Le parfait homme de bien des stoïciens n'est qu'une illusion orgueilleuse et extravagante; le magnanime d'il ristote n'est qu'un symbole; la vie parfaite est une chose hors la vie, et cependant c'est la loi de la vie 11 faut doue en conclure, dit le grand philosophe, que cette vie n'est pas tout, et que la vie totale doit comprendre un prolongement pendant lequel sera rendu possible ce que Tordre des choses nous commande impérieusement, tout en le rendant ici-bas impossible.

Ce raisonnement est très fort ; il correspond, on le voit, à celui que nous faisions tout à l'heure au sujet de la douleur. Nous le retrouverons, sans cesse varié suivant la matière à laquelle il s'applique, identique toutau fond, et reliant par là en un seul faisceau les remarques que nous avons faites et celles que nous allons tenter.

Dire que la vie nous apporte ce que nous ne voulons

•"est indiquer d'avance qu'elle ne nous apporte pas

C ■ que nous voulons. Car un événement contraire ne

sortir que d'un milieu indifférent ou hostile, et le

seul l'ait qu'il puisse s'introduire, dansl'existence humaine,

léments comme la douleur et comme le mal, ce fait

[suffit à faire mal augurer du fond même de cette existence,

de ce qui compose sa trame, j'entends par là toute cette

série d'événements ordinaires qui donnent à notre vie ce

u'un peintre appellerait sa couleur locale, c'est-à-dire le

en général sur lequel tout le reste vient brocher.

Et, en effet, il n'est pas nécessaire de fréquenter les ommes bien longtemps pour constater que pas un, aème ceux qui prétendraient le contraire, n'est content e sa destinée. Quo fit, Mecenas... d'où vient, Mécène, isait Horace, que personne n'est content de son sort ? ous se plaignent; tous voudraient acquérir ceci qu'ils 'ont pas, on voudraient écarter cela qui les gène. Leur vie a beau grandir, s'épanouir à l'aise, se remplir

ou moins de ce qui fait pour nous le prix de la * imais celle-ci ne s'élève à la hauteur de leurs aspiitious.

Et l'écart se manifeste d'autant plus qu'il s'agit de plus

des âmes.

' .''•nies, les saints, les grands cœurs sont ceux qui ît la vie en moindre estime; tous sont des désabu

lent, a-t-ou dit, aux hautes montagnes : comme

sont pleines de sources, eux, les grands

nr-. sont pleins de larmes. El n'a-t-on pas remarqué

ie ceux qui affirmenl leur contentement de la vie font

orire? d'un sourire de pitié, s'ils sont jeunes; «l'un

urire de mépris, s'ils ont de l'âge. Car il nous semble

inconvenant d'être heureux, quand on sait ce que c'est que la vie.

Toutes les plus grandes œuvres, dans les arts et dans la littérature sacrée ou profane, sont tristes. Le livre de Job, l'Ecclésiaste, l'OEdipe-roi de Sophocle, le Phédon de Platon, le livre de Marc-Aurèle, l'Imitation, le Stabat, tout Michel-Ange, tout Beethoven, tout Shakespeare, presque tout Racine : quoi de plus grand que tout cela, et quoi de plus débordant de mélancolie?

Dès qu'un poète fait son métier sérieusement, il ne semble plus avoir qu'une tâche : montrer des hommesqui luttent, qui souffrent, qui pleurent, ou qui soupirenl après ce qu'ils n'atteindront pas.

Et cependant, telle n'est point l'impression que pro duit la vie humaine au premier regard.

A la surface, et vue du dehors, la vie paraît plutôt bell< et riante; elle est curieuse et variée, et s il ne fallait poin la vivre, on pourrait dire qu'elle est charmante.

Allez au Louvre, et regardez les tableaux des Hollan dais, ces admirables peintres de scènes insignifiantes e vides. Ils vous intéressent ; ils vous émeuvent avec de I intérieurs bourgeois, despaysanneries naïves, desfumeurj attablés, des riens, quelquefois des sottises. Les mille de'| tails observés par eux prennent un air de noblesse ; on l'impression d'une vie calme, exempte de soucis, et qu' dépend de chacun de faire pleine de charmes. Quel cor traste avec ce qu'était, en réalité, cette vie, et cequ'elli serait pour nous si nous devions la vivre !

Or il en est de même de toutes les autres.

Les plus belles vies ne sont pas belles ; les plus hei reuses ne rendent pas heureux. Il n'y a que les table.u qu'on en fait, qui passionnent, et c'est pourquoi la seu époque de la vie qui puisse être vraiment bonne, c'e celle où l'on ne vit pas ; mais où la vie se montre à voi comme un spectacle : c'est la première jeunesse.

A cet âge, en effet, le monde, dans lequel on n'est p; entré encore, nous apparaît comme un Eden ; la v comme une fête que l'on contemple d'un œil ravi, etve

laquelle toutes vos apirations s'élancent. Les récits fabuleux dont on nourrit notre enfance ; les promesses d'avenir qu'on fait miroiter devant nos yeux pour stimuler notre zèle contribuent encore à entretenir cette illusion, ï nous faire concevoir la vie sous la forme d'un roman mirifique, et les jeunes âmes se persuadent qu'il y a, quelque part, je ne sais quelles merveilles dont elles fouiront infiniment, si seulement elles peuvent y atteinte. Elles ne savent pas au juste en quoi consiste le bonîeur ; mais elles appellent de ce nom le bien mystérieux ;t voilé vers lequel elles soupirent. Elles y croient ; elles tendent de toutes leurs forces ; elles se persuadent u'elles sont à plaindre de ce qu'elles ne peuvent assez t courir vers ces perspectives et saisir à deux mains arc-en-ciel. Elles ne savent pas que ce moment-là même ù elles appellent le bonheur de tous leurs vœux est ncore le meilleur de leur existence ; que plus tard elles y reporteront avec envie, n'ayant pas rencontré de leilleur bien que cette vague espérance qui les tourîentait.

Bientôt, en effet, sentant pousser ses ailes et ses forces

enir, on entre de plain-pied dans cette vie si belle. On

eut prendre sa place au « banquet » — image aussi sotte

'elle est platement matérielle. — Et bien vite on s'est

)ercn de deux choses : premièrement que les bonheurs

vés sont difficiles à atteindre; ensuite, que lorsqu'on

s possède, ils ne satisfont plus.

I. îs obstacles, les désillusions : voilà de quoi se comla dure école à laquelle est condamné tout être qui uche aux réalités de ce monde.

On n'y veut point croire, d'abord; on s'étonne, on s'irte de la résistance des choses. Ce qu'on devrait attriler à la misère de la condition humaine, on en rend sponsables le sort, ou les hommes, ou sa propre malaconvaincu qu'on demeure de l'existence — quelle part — d'une réelle félicité. Et l'on renouvelle ses otatives. On espère, malgré tout, « arriver ». Arriver ! il y a tout un vague univers, dans ce mot !

Mais non, on est toujours en route; notre médiocrité n'a pas de remède humain, et il vient un moment où, le sommet étant gravi, l'horizon étant exploré, la certitude étant acquise que tous lesjours désormais se ressemblent et qu'il n'y a plus lieu d'espérer, il se produit en nous un revirementétrange. Notre instinctde bonheur se retourne, pivote. On ne compte plus sur l'avenir : on essaie de se reprendre au passé. L'espérance vous manque de pai on se raccroche au souvenir, et c'est une façon d tromper soi-même qui est touchante, pitoyable ; mais elle montre d'une façon saisissante de quoi est faite pour nous la destinée.

« La première moitié de la vie, a dit Alphonse Karr passe à soupirer après l'autre moitié, et l'autre moitié sel passe à regretter la première moitié. »

Ainsi, la vie n'est qu'une suite de déceplions qui essaient de se corriger les unes par les autres. Nous forgeons^ grand'peine et sans cesse, notre pauvre bonheur, et nous changeons d'outil à chaque minute, pensant que c'estluiqui est coupabledel'insuccèsde notre travail ; mais nous avons beau faire, aucun ne vaut, et nous mourons tantôt en essayant encore ; tantôt appuyés rêveusement sur le marteau et songeant à l'inutilité de nos tac! tantôt jetant avec colère l'outil trompeur de cet impos sible travail.

A quoi cela tient-il ? Nous aurons à le voir. Mais maintenant il faut que nous observions qu'il y a là ui phénomène tout à fait étrange.

Pourquoi l'animal qui a mangé, bu, gambadé, mère vie, se couche-t-il tranquille ?Et pourquoi l'homme cher che-t-il toujours autre chose? Pourquoi cet autre ci nele trouve-t-il point, et pourquoi les objets les plus hau! les plus capables en apparence de rassasier ceux qu prennent, sont-ils, souvent, presque toujours, ceux qi laissent le plus grand vide ?

Quand les savants ont fini leur tâche, ils déclare™* qu'ils ne savent rien; que, du reste, la science n'esi qu'un jeu comme celui des enfants sur le bord de la me

LE MALAISE INTÉRIEUR bt)3

lisait Newton, quand ils s'efforcent de rencontrer un ^aillou un pou plus poli ou une coquille un peu plus vrillante.

Les politiques meurent, la plupart, désespérés de leurs osuccèsou lassés de la platitude de ceux qu'ils gouverienl. Les artistes, les poètes, qui travaillent pour la gloire, jui l'obtiennent, finissent par la dénigrer, disant, avec iiontaigne, que la gloire est la plus inutile, vaine et 'ausse monnaie qui soit en notre usage.

Et quand ils en sont là, tous, les hommes d'action, les

îommes de science, les hommes de gloire, ils regardent

a vie avec une amertume que rien ne calme. Ils se sen-

enl saisis de l'étonnement douloureux de l'homme qu'on

ppelle grand et qui se sent petit; qui a tout et à qui tout

'est rien. Leur âme, ne pouvant s'élancer au delà, puis-

u'il n'y a plus pour eux d'au delà, se replie sur elle-

îême et gémit. Ils disent avec Septime Sévère: « J'ai été

)ut, et j'ai vu que rien ne vaut » ; avec l'Ecclésiaste :

Vanité, et vanité, tout n'est que vanité et poursuite

u vent », ou avec Michel-Ange, abreuvé de gloire et

•rivant sur son carnet cette phrase lugubre : « Toute

lose m'attriste. Le bien, à cause de sa courte durée,

:cable et opprime mon àme plus que le mal lui-même.

■lui dont le sort est le meilleur est celui dont la mort

lit de plus près la naissance. » Un jour, ce grand homme

•prenant que son neveu Léonard a célébré par des

puissances le baptême d'un fils, il saute sur sa plume

écrit : « Cette pompe me déplaît ! 11 n'est pas permis

ri iv. quand le monde entier pleure. 11 faut réserver

n allégresse pour le jour où meurt un homme qui a

m vécu. »

Voilà comment parlent les arrivés de la vie. Et ils «ment en pitié ceux qui se croient heureux comme prend en pitié l'enfant pauvre qui joue avec un u à la fenêtre de sa mansarde el qui en se relouait tout à l'heure dira : J'ai faim! Ils écoulent en eux, eux plus hauts, mieux informés et plus tristes, la inte universelle. Ils ont pesé la vie de l'homme : • n'a pas pu remplir leur main, et ils soupirent, en

regardant le passé, rassasiés et affamés tout ensemble :

Où donc est le bonheur? disais-je. Infortuné ! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me lavez donné.

Il me semble qu'il y a là un phénomène troublant, sur lequel on ne saurait passer à la légère, et le regarder de près me semble un devoir philosophique de première importance.

Qu'y découvrirons-nous, je ne veux pas le préjuger; mais dès maintenant je vois dans cette misère de la con dition humaine, dans cette insuffisance de la vie en face de nos aspirations, j'y vois, dis-je, un mystère d'injustice et un scandale.

Je comprendrais qu'on ne nous eût pas fait une vit très haute, très heureuse, très bonne; car au fond personne ne nous devait rien et l'on peut dire à la riguem que nous devons nous contenter du minimum de hier qu'on nous donne. Mais du moins fallait-il qu'il y eu équilibre entre ces biens et les aspirations qui nous ; portent. Pourquoi la cause qui crée notre âme comm-, elle crée notre vie ne fait-elle pas l'une à la mesure di l'autre?

On nous donne des âmes de dieux, et Ton nous fai une vie misérable. Nous rêvons d'infini et notre destiné nous enchaîne au néant. Nos aspirations se haussenl par-dessus tout le réel, jusqu'à des régions pour non inaccessibles. Nous sommes entraînés, comme l'alouetl au miroir, par une poussée d'instinct dont nous ne son mes pas les maîtres ; nous sommes attirés et déçus.

Est-ce juste?

Et ce qu'il y a de pire, c'est que nous sommes emba qués malgré nous, comme dit Pascal. La nature place, sans nous avoir le moins du monde consultés, dai un milieu qui nous oblige à l'action sous peine de moi et d'une mort cruelle. «Marche! Marche!...» la vie ne le crie plus impérieusement encore que la passion, da le passage célèbre de Bossuet. Et avec cela, cette marc qu'on nous impose ne dépend pas de nos jambes. Il y

a route et il y a les obstacles. Nos jambes elles-mêmes tous sont données, et à chaque pas elles fléchissent.

Nous voilà donc condamnés à courir comme les la m nés de Dante, sous les coups de lanière de la vie ? C'est étrange !

Nous sentons vaguement qu'il ne doit pas en être ainsi.

fous voulons être les maîtres de notre destinée, et c'est

a nature aussi qui nous a donné cette tendance. Pour-

uoi les faits ne se prêtent-ils pas à son exercice? La

iberté pleine en face de la vie est un droit, puisque c'est

ne tendance de nature. Et la même nature la contrarie?

La nature est donc divisée contre elle-même, en même

împs que liguée contre nous?

Cela est incompréhensible.

S'il est une chose certaine et partout observée, c'est ue la nature adapte constamment les objets aux fonçons,les fonctions aux tendances. Et elle adapte ainsi les loses pour l'excellente raison que j'ai déjà dite, c'est u'elle crée tout ensemble. Elle prend dans la même He et pétrit d'après les mêmes principes ce qui est fait )ur vivre une même vie. Il y a une fraternité entre les res qu'elle destine l'un à l'autre, et cette fraternité crée îarmonie.

Or il n'y a pas de fraternité, entre cette matière et cette ûe; entre notre condition et nos désirs; entre ce que >us voulons et ce que nous pouvons atteindre ; entre avergure de nos ailes et la cave où nous sommes confinés à voler.

Comment cela se peut-il, si notre âme ne vient pas

tilleurs et n'est pas faite pour ailleurs?

Nous naissons les mains tendues vers l'idéal : si rien

nea nie cet idéal, comment cela se peut-il faire? D'où

ni cette aspiration sans objet; d'où vient cette ten-

ice vers le vide? Est-ce que, dans le plan de la nature,

\'û ne prouve pas le visible, l'oreille le son, le goût les

eurs, la main des objets à prendre, le pied une terre

Ime, comme les ailes, de l'air el les nageoires, de l'eau?

pi un habitant de Mars tombait de sa planète et qu'il

ntràt des ailes, tout naturaliste dirait qu'il y a dans

Mars une atmosphère. Et s'il y a des ailes à notre âme? I ne faut-il pas conclure au divin, cette atmosphère des I esprits ?

Mais n'anticipons pas. J ai voulu simplement expo les données du problème ; nous le reprendrons ; nous I essaierons de voir comment s'explique d'une façon pré- j cise le malaise que nous venons de signaler.

Quand nous en aurons vu la cause, nous serons h près d'en voir le remède, ou, pour mieux dire, il sera I acquis.

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