‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 3 sur 50 · Contra génies, II · texte numérisé non relu

Contra génies, II

divine, envisagée dans son fond, ne soit réellement et positivement universelle?

On a fait effort, en ce siècle, pour énerver cette grande et antique preuve qui avait rassuré tant d'âmes aux heures de trouble. On a employé des procédés de critique tendant à montrer dans les croyances religieuses des peuples un fait purement subjectif et local, essentiellement variable, incapable, par conséquent, de revêtir une signification universelle et spécifique. C'est un fait d'histoire, ce n'est plus un fait humain. On n'oserait pas formuler ainsi les choses ; mais on cherche à donner cette impression, et l'on y réussit auprès d'un grand nombre.

Le concert apparent des peuples, dit-on, n'est qu'un trompe-l'œil; il cache la plus grande diversité, et il ne suffit pas de ce nom commun : Dieu, pour créer une communauté réelle de pensée sur des objets de culte aussi différents que le Dieu-Soleil de l'Egypte, le Jupiter de Rome et le Dieu des chrétiens.

Cette objection a fait fortune, et il faut voir avec quel bienveillant sourire les critiques d'une certaine école regardent ce travail de l'humanité taillant ses dieux comme le sculpteur travaille le marbre.

J'ose dire que tout cela n'est pas bien sérieux. C'est un vain prétexte, orgueilleux et peu grave, que de s'autoriser de ces divergences et de ces tâtonnements des peuples enfants pour nier le Dieu qu'ils cherchèrent persévéramment dans leurs ténèbres.

La diversité des notions religieuses n'affecte pas plus leur objet que les diverses conceptions du bien ne font de tort à la morale.

Ceux qui nient la valeur de l'idée de Dieu en raison de ses vicissitudes dans l'histoire devraient ne voir aussi dans l'idée du bien qu'un jeu de notre sensibilité ; car elle a varié tout autant, depuis le sauvage qui tue son père par piété filiale jusqu'au chrétien qui protège tendrement sa vie. Si notre pensée spéculative n'aboutit qu'au doute, pourquoi notre instinct moral aurait-il le privilège de la certitude? En quoi l'idée du bien est-elle plus solide que l'idée de Cause première ou que l'idée de

l'Infini? Tout cela n'est-il pas humain au même titre?

Affirmez alors que le bien est affaire de tempérament, de goût, de race, d'époque, sans qu'on puisse trouver de base pour fonder une morale véritablement humaine. Et concluez, en bonne logique, que la vertu n'est qu'une folie ou une fantaisie généreuse; que la morale sociale est une injustice ; que la civilisation et le progrès sont fondés sur l'erreur, et que punir le mal est aussi tyrannique que forcer un homme à s'agenouiller devant un bouddha.

On n'ose aller jusqu'à ces conséquences. La grande masse des penseurs croit devoir faire du bien un absolu pour cette seule raison qu'il s'impose à la conscience humaine, et cela en dépit des formes changeantes qu'il affecte et qui ne sont alors, dit-on, que des altérations et des déviations.

Alors? Pourquoi n'en pas dire autant de cette notion de Dieu qui s'impose aussi, et qui jamais plus que l'idée du devoir ne fut absente du cœur humain?

Ce qu'il y a, au fond de cette discussion, n'est-ce pas peut-être une équivoque? Nous ne disons pas, qu'on le remarque bien, que les peuplades primitives et les nations païennes ont réellement connu le vrai Dieu, en entendant par ce mot, ainsi qu'il convient, l'Intelligence première, absolument spirituelle, rigoureusement infinie et unique ; il est trop clair que l'histoire, ici, nous démentirait. Nous disons que l'idée d'une divinité, c'està-dire d'une causalité supérieure d'où dépendent la nature et la vie humaine, n'a jamais été absente de l'esprit des hommes, et nous ajoutons, en vertu du principe d'adaptation de notre esprit avec les choses, principe qui n'est, en somme, que de l'histoire naturelle Supérieure, que ce travail spontané de tant de races Bans communication entre elles doit avoir un solide fondement .

Qu'aprèscela l'idée de Dieu ait subi, au coursdes âges, les variations les plus étranges, on n'a pas le droit de s'en étonner et de nier pour autant son unité foncière.

La vie d'une idée est comme la vie d'un organisme : elle se compose de morts successives sans cesse réparées^ comme la marche de chutes sans cesse rattrapées. Il n'y a que le parfait qui puisse être immobile ; or, si Dieu est parfait, l'idée que nous avons de lui est nécessairement imparfaite; elle est, parla, soumise à l'évolution et au progrès ; son arrêt serait, en somme, sa condamna! ion ; car la vie la dépasserait et elle ne s'y adapterait plus. Seulement, parmi ces phases successives, il faut divaguer celles qui, sans être définitives dans leur teneur totale, peuvent être considérées comme définitives dans leur substance : telle est l'idée chrétienne de la divinité ; mais l'idée païenne était autre; de grands génies la formulaient par à-coup dans un degré de sublimité surprenante : tel Zoroastre, qui, en plein règne de la mythologie naturaliste, rompt tout à coup avec elle, n'ayant que le tort de la conserver comme symbole ; mais, après eux, l'illusion reprenait le dessus et n'en laissait pas moins subsister, à travers une croyance robuste à la réalité des mythes, les traces de la pensée primitive.

Il n'est pas vrai, en effet, qu'il n'y ait que diversité dans les idées religieuses des peuples et des siècles. C'est ici qu'est le trompe-l'œil dont on nous parlait tout à l'heure. Quand on regarde de près, on s'aperçoit qu'au milieu de la multitude des fables, des mythologies compliquées ou absurdes, une idée commune se fait jour, et l'unité jaillit de ce chaos de doctrines adverses.

A aucune époque historique, c'est un fait aujourd'hui absolument hors de doute, l'unité divine n'a été totalement inconnue. On la mélangeait au polythéisme; on obligeait à vivre ensemble, en vertu de je ne sais quel compromis, le Dieu unique de la conscience et les divinités les plus étranges; mais, quelque extraordinaire que cela puisse paraître, de ces deux notions antinomiques, la première ne fut pas moins vivace que la seconde. S'il a plu à quelques-uns de le mettre en doute, et de nous décrire des époques où l'on adorait exclusivement les forces de la nature, ou les ancêtres, ou les

fétiches, ou je ne sais quoi, ce ne peut être au nom de l'histoire. Ce sont là de ces systèmes de fantaisie dont l'imagination est seule comptable. Cela ressemble à ces tableaux de la descendance humaine qui remontent jusqu'à l'huître, en passant par le singe anthropoïde. En fa if, aussi haut que nous remontions l'histoire, nous trouvons les religions constituées depuis de longs siècles, et à aucune époque, je le répète, même au milieu des plus noires ténèbres du paganisme, ridée d'une divinité souveraine ne fait défaut l.

Et si j'insiste sur ce fait, c'est bien, évidemment, parce qu'il est capital pour ma thèse; mais c'est aussi parce que je me rends compte combien un tel fait est au premier abord peu croyable. Nous avons peine à nous figurer un état d'esprit si profondément différent du nôtre, et qui suppose là cohabitation, dans des tètes humaines, des notions les plus contradictoires qu'il soit possible de supposer.

Comment croire, en effet, que des hommes raisonnables aient pu concilier ces deux choses : l'unité de leur conception divine, et la multiplicité de cette même conception?

Parler ainsi, c'est l'effet d'une bienveillance louable peut-être — et encore cette bienveillance n'est-elle qu'apparente, puisqu'elle supprime chez les races antiques, sous prétexte de les gratifier de logique, la meilleure part de leurs instincts; mais en tout cas l'histoire, qui p'est, elle, ni bienveillante, ni hostile, n'y souscrit pas-.

L'histoire nous montre, dans toutes les religions païennes, un contraste éclatant entre la grossièreté ou l'absurdité des fables et le caractère élevé, parfois sublime des sentiments du ca*ur. C'est une antithèse perpétuelle entre la folie de l'homme et son inconsciente feagesse, entre la sublimité de ses instincts et son impuis sauce à les défendre contre l'envahissement des plu folles erreurs.

1. Cf. de Broglie, Problèmes et conclusions de V histoire des religions, pp. 44-50.

Les divinités de la fable évoluent, se transforment, émigrcnt, meurent ; mais ce qui ne meurt pas et qui est toujours identique à soi-même, c'est ridée d'un pouvoir surhumain, qui se révèle dans la conscience et dans le spectacle de la nature; qui donne, par son être indéfectible, une explication et une raison d'être à tout ce qui est.

Et à qui s'étonnerait par trop de cet état d'esprit contradictoire,je dirais : Rappelez seulement vos souvenirs classiques. Souvenez-vous, par exemple, d'Apollon, le jeune dieu qu'on nous représente comme l'idéal de la beauté humaine : on y croyait parfaitement sous cette forme-là, et cependant, Apollon, c'était le soleil, et l'on continuait de dire qu'il éclaire l'univers et qu'il darde sur nous ses flèches d'or ! Souvenez-vous du dieu-soleil de l'Egypte, le dieu Râ, qui traverse le ciel... dans une barque! Souvenez-vous de Neptune, ou Poséidon, le dieu de la mer : n'en parlait-on pas tantôt comme d'une personnification de la mer elle-même, tantôt comme d'un géant de chair et d'os, armé d'un trident? et ses coursiers cà la crinière d'écume n'étaient-ils pas décrits par les plus religieux des poètes, tantôt comme de simples vagues, tantôt comme de réels chevaux? Enfin, dans l'Inde, n'a-t-on pas laissé vivre côte à côte, pendant des siècles, les mythologies les plus grotesques et les plus hideuses avec la divinité sublime et proclamée unique de Brahma?

Il ne faut pas demander la logique aux civilisations primitives.

Eh! mon Dieu, peut-on seulement nous la demander à nous-mêmes ? Ne voit-on pas le Napolitain allumer une chandelle au coin de sa rue devant une statue de la Vierge, el jeter des pierres à la Vierge de la rue voisine, sachant fort bien d'ailleurs qu'il n'y a qu'une Vierge? Ne voit-on pas de braves gens — plus ou moins braves, sans doute ! — venir dans nos églises voler des cierges, pour les faire brûler en l'honneur de Dieu?... Et si l'on dit : Ce sont des ignorants, je répondrai : Ne savez-vous pas combien les chrétiens cultivés se font de Dieu, parfois, les idées les plus contradictoires à sa nature?

Dieu est esprit; il est transcendant à la matière et à toutes les conditions de la matière ; nous le savons, et que de fois nous n'avons de lui que des idées follement humaines!... Un vieux solitaire de la Thébaïde se le représentait comme un vieillard à barbe blanche, et quand on l'eut détrompé, il s'en allait désespéré, criant: Ils m'ont enlevé mon Dieu ! Nous n'en sommes pas là ; mais que de fois, sans nous en douter, nous lui attribuons des propriétés vaguement corporelles! Newton lui-même, le grand Newton, semble avoir cru que l'espace infini où se meuvent les astres est réellement la taille de Dieu; et si cela est vrai, ce grand chrétien, en dépit de la sublimité apparente de sa conception, est tombé là dans un véritable paganisme! Saint Augustin, parlant de sa jeunesse philosophique, faisait une confession semblable. Et combien n'ai-je pas étonné — pour ne pas dire scandalisé — de très parfaits chrétiens en leur disant que Dieu n'habite pas plus, en réalité, au ciel que sur la terre ; qu'il est partout, c'est vrai; mais qu'en un sens, et si l'on parle de présence proprement locale, il n'est nulle part; et que vous auriez beau aller en tous sens, dans l'infini de l'espace, vous ne le trouveriez pas plus qu'ici. Qui comprend cela? Qui n'en est pas surpris presque comme d'un blasphème? Et qui n'est pas tenté de séparer Dieu du monde non seulement comme la cause de son effet, comme l'absolu du relatif ; mais comme l'horloger qui se tient à côté de l'horloge, ou comme le monarque qui trône au ciel, ainsi que dans la capitale de ses Etats !

Ne soyons donc pas étonnés de ne pas trouver dans les civilisations primitives une logique que nous sommes obligés, dans une certaine mesure, de nous refuser à nous-mêmes. L'essentiel est de dégager leur instinct : car pour elles tout est instinct; peu importent les couleurs dont leur-imagination neuve l'enveloppe. Or leur instinct, et le fond vrai, quoique inconscient, de leur âme, c'est le sentiment non pas des dieux, mais de la divinité.

Les races païennes primitives, dit Max Muller, ne

furent pas polythéistes à proprement parler. Ce n'est pas à dire qu'elles adorassent un Dieu unique, dit-il; mais on peut dire qu'en un certain sens elles adoraient un Dieu wn, c'est-à-dire que leurs hommages s'adressaient en somme à la divinité, bien que celle-ci leur apparût sous diverses formes personnelles, lesquellesrecuoi liaient tour à tour, par une contradiction que voilait le symbole, des hommages quasi-exclusifs et souverains. Dieu leur apparaissait, si Ton peut s'exprimer de la sorte, comme l'esprit dont la nature est le corps; ils adoraient ses membres, ou mieux, ils l'adoraient dans ses membres, comme nous adorons Jésus-Christ dans ses plaies, dans son cœur. Numen inest, disaient sans cesse les vieux Romains. Les bois, les champs, les sources, les villes, les royaumes, les hommes aussi étaient peuplés degénies qu'il fallait respecter (indulgere genio); mais quand on regarde au fond, on voit que cette idée de génies n'est que la déformation anthropomorphique d'un sentiment bien autrement tenace et profond : celui de l'existence d'une partie divine dans les choses, de l'habitation de la divinité dans le monde, de l'universelle et ineffable présence de Dieu.

Tertullien remarquait que les adorateurs des faux dieux ne faisaient mention, dans leurs serments et dans leurs actions de grâces, d'aucune divinité particulière, mais simplement de Dieu ; il exploitait, avec une admirable éloquence, ce témoignage spontané de nos cœurs, et il en concluait, tout comme Maxime de Tyr, que, « lorsqu'on interroge les hommes sur la nature de la divinité, toutes leurs réponses sont différentes; mais au milieu de cette prodigieuse variété d'opinions, vous trouvez un même sentiment par toute la terre : c'est qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qui est le Père de tous ». — « De même, dit Plutarque, que le soleil, la lune, le ciel, la terre et les mers sont communs à tous, mais cependant portent des noms divers chez les divers peuples, ainsi, il n'y a qu'un Etre qui gouverne le monde, et qui est honoré partout sous des noms et des cultes divers. »

A cela tient sans doute qu'on ne fût point choqué

d'entendre parler de la divinité « vengeresse du crime » par ceux mêmes qui citaient les crimes propres des dieux. Ceux-ci n'incarnaient le divin que d'une manière factice et en quelque façon conventionnelle; leurs actes ne le pouvaient compromettre qu'à la manière dont les crimes humains et les désordres naturels nous semblent aujourd'hui l'accuser. Ce sentiment est évident dans une foule de passages des écrivains antiques. Tel poète qui raconte quasi pieusement les légendes divines les raille discrètement ou désavoue ce qui lui semble blesser la conscience. qu'il veut respecter et épurer tout ensemble l'idée religieuse qui se manifeste par ces fables; c'est qu'il en sent le caractère de relativité, le symbolisme imparfait, traduction toujours révisable d'un instinct dont l'objet précis échappe encore, quoiqu'on aperçoive de lui quelque chose, à travers des trouées d'éclairs!

On croyait donc, au fond, à l'unité, sans parvenir à en ttégager nettement la formule. Cette expression : les dieux, n'était pas un pluriel véritable. Sous la mytholoqui ne croissait, si je puis dire, que dans les terres I ires de l'âme humaine, dans les régions crédules ou simplement poétiques du cerveau, il y avait, profondément enracinée dans la bonne terre, la conscience sourde, mais profonde, du Dieu unique.

« Il est le Père qui nous a engendrés, disent les hymnes hindous; qui connaît seul la loi des mondes; qui seul donne leurs noms aux dieux (1) ! » Voilà bien, .saisie sur le fait, la double idée d'une divinité suprême et de divinités mythologiques infiniment au-dessous d'elle. Cellesci ne sont donc que la traduction symbolique d'un instinct siip 'rieur, lequel n'engage pas moins tout le divin dans son objet qu'il n'engage l'humain dans sa source.

Tous les hommes, c'est l'Homme, et tous les dieux, c'est Dieu,

: it Victor Hugo. S'il en est ainsi, nous avons le droit de considérer le paganisme lui-même, relativement à

!. Rig-Véda, X, 82.

la notion de Dieu, comme le témoignage de 1 âme naturellement chrétienne, selon une expression fameuse. Si les mythologies n'en sont pas le fond, elles ne creusent donc pas, entre lui et nous, un abîme infranchissable. Les symboles séparent; l'idée rapproche.

Voyez Socrate. Il croyait à l'unité divine; il en mourait, et en mourant, il immolait un coq à Esculape i Verra-t-on là une contradiction ? — Il est difficile d'en attribuer une aussi grossière à un tel homme. Sa pensée était donc de rendre hommage à ce qu'il y avait de vérité profonde dans les symboles et les rites de la religion de ses pères. Xénophon rapporte, en effet, qu'il ne s'opposait pas à ce que ses disciples se fissent initier aux mystères. Pour lui-même, il préférait sans doute chercher Dieu dans son cœur, et il avait plus de foi dans les oracles de la conscience que dans ceux de la pythie du temple de Delphes ou de la sibylle d'Erithrée ; mais il croyait cependant découvrir, sous la puérilité des formules ou le symbolisme grossier des mystères, d'antiques ou plutôt d'éternelles vérités altérées.

C'est l'attitude qu'il convient de prendre aujourd'hui à Tégard des religions antiques.

Il est peu raisonnable, et j'ose le dire peu scientifique, de voir dans l'idée de Dieu, ainsi qu'il le faut bien, un élan spontané et universel de la conscience humaine, et de conclure : C'est une idée sans valeur réelle. Opposer ainsi la spontanéité à la réflexion, l'instinct profond à la science, et affirmer que le premier crée les dieux et que la seconde les détruit, c'est mutiler l'intelligence de l'homme. Tout ce qui est vraiment humain doit avoir un fondement dans la nature des choses; la réflexion doit redresser la spontanéité et non la détruire, et si vraiment il est certain que, sous une forme ou sous une autre, la conscience de l'homme a toujours reconnu l'infini dans le fini comme l'astre dans son reflet et la voix dans l'écho; s'il a touché la trame divine sous la broderie sans cesse changeante des phénomènes ; si l'idéal lui est apparu au bout de la perspective du réel, la loi vivante dans l'univers ordonné; si sa raison lui est apparue

comme une participation de la Raison éternelle, sa liberté une ombre de l'absolue Liberté, et si l'immutabilité divine plane à ses yeux au-dessus des fluctuations des choses comme l'étoile du pôle au-dessus de la mer, qui pourra croire qu'il n'y ait là qu'un de ces mirages dont les pensées individuelles peuvent être parfois victimes? Dieu est une « catégorie de l'esprit », a dit Renan : cela suffît pour que nous puissions dire : Il est. Si vraiment l'idée de Dieu est une nécessité de l'âme humaine, c'est que vraiment il y a un Dieu.

Loin de moi, toutefois, d'exagérer la valeur de cette thèse : ce serait la fausser. Je ne prétends en aucune façon qu'en ces termes sommaires, et sans qu'on aille plus avant, elle constitue une démonstration rigoureusement scientifique. Non ; il y a là un argument solide, qui incline fortement l'esprit et ne lui permet plus d'aborder légèrement le problème ; mais cet argument doit être maintenu au rang de ce qu'on appelle des arguments probables.

S'il est indubitable, en effet, que l'universalité et la perpétuité à travers l'histoire d'une croyance en Dieu prouve qu'il y a dans la nature humaine et dans la nature tout court quelque chose d'également permanent et universel qui la motive, il ne l'est pas autant que dans le double domaine en question il n'y ait pas aussi quelque cause d'erreur permanente. Or, s'il en était ainsi, la preuve par le « consentement «s'écroulerait d'elle-même. Une fausse opinion est chose accidentelle, nous disait saint Thomas, et il serait donc anormal qu'elle se rencontrât partout et toujours. Sans doute ! mais si, de celle anomalie, il y a une cause permanente ?... La rotation du ciel et l'immobilité de la terre est aussi une erreur, donc chose accidentelle à l'esprit : elle s'est pourtant trouvée universelle et a fourni matière à dos arguments du même genre. Pourquoi? parce qu'il y a de cette erreur Hes causes permanentes et qui devaient paraître invincibles. En serait-il de même de la croyance en Dieu?Rien n'est plus impossible ; nous prouverons tout au long de ce livre que rien n'est plus faux, et que le consentement

universel tient à ce que, selon l'expression de la Bible, « Dieu n'a cessé et ne cesse encore de rendre témoignage de lui-même » (Actes, xiv, 16). Mais si cela est reconnu; faux après enquête, a priori — et c'est ainsi que l'argument actuel procède — on pourra toujours le supposer.

D'ailleurs, cette preuve préliminaire fût-elle irréfutable] elle ne saurait encore suffire à l'esprit. Celui-ci est mal content de s'entendre dire : Gela est, s'il n'en aperçojj point la cause. La preuve par le concert des peuples <'st une preuve quia, selon le langage barbare de 11 elle indique le fait des croyances et en souligne la valeur} mais c'est seulement du dehors, qu'elle les juge ; elle n'en découvre point les fondements, et elle ne fait donc point la lumière. Il faut aller plus loin ; il faut analyser le contenu de l'instinct qui a guidé ici le cœur de l'homme; voir où il porte vraiment; l'écarter des sources d'erreur, et décider ainsi dans quelle mesure on peut se fier aux conclusions spéciales qu'on en tire. Par là, mais par là seulement, sera résolu pleinement le problème ; les divergences profondes signalées et dont on voulait faire argument contre l'universalité de la foi en Dieu se résoudront alors, et du divin, universellement cru et adoré par les hommes, on verra surgir le vrai Dieu.

C'est le travail que nous aurons à faire par la suite. Ce travail sera long; il ne saurait ne point l'être; il l'a même paru trop à quelques philosophes, qui, pressés d'aboutir, et ne sachant d'ailleurs se contenter de la haute probabilité de l'argument par le consentement des peuples, ont tenté de forcer le passage, et d'aboutir d'emblée à une certitude.

Ils s'y sont pris de diverses façons.

Les uns ont cherché à prouver, par l'histoire, que toutes les notions de Dieu se rattachent avec évidence <• une tradition primitive, laquelle, par sa pureté, par Se supériorité transcendante, ne pouvait trouver d'explication suffisante que dans une Révélation. Cette révélation naturellement, nous donnerait Dieu. Mais ce point d< vue, qui fut longtemps en honneur, perd de plus en pluî

du terrain, par le progrès des sciences historiques. Il serait donc peu sage de s'y appuyer.

D'autres ont pris une voie plus directe. Ils ont dit: L'idée de l'Infini est dans l'homme.: qui l'y a mise? — Ce ne peut être que l'Infini lui-même. On cherche à établir par diverses preuves cette dernière proposition, et c'est

fait.

Ou bien Ton dit avec saint Anselme et son école : L'idée de Dieu s'impose à nous comme celle de l'être le plus parfait que Ion puisse concevoir. Or, un tel être, s'il n'existait pas, ne serait pas en réalité le plus parfait. Donc Dieu existe.

En dépit des prodiges d'ingéniosité, de génie même qui se sont dépensés au profit de ces arguments, ils ont été fortement attaqués, et je dois dire en toute sincérité que je ne me charge pas de les défendre. Je le tenterai d'autant moins que cette métaphysique abstraite et fragile répugne quelque peu à nos façons de voir contemporaines, à nos coutumières pensées. C'est pourquoi, après avoir indiqué la preuve « par le consentement universel », ainsi que les philosophes l'appellent; après l'avoir montrée capable, si on l'examine à son vrai point de vue, d'emporter la conviction de l'homme prudent, je n'y insisterai pas davantage. A l'avenir, quand je rappellerai les traditions humaines, ce ne sera pas tant pour dire : Les hommes croient en Dieu, donc Dieu existe, que pour essayer de mettre en relief, au lieu du fait brut de cette croyance, les raisons profondes qui la motivent; pour extraire ces raisons de la région ténébreuse de l'instinct, et les porter dans une lumière rationnelle aussi vive qu'il me sera possible. C'est une façon d'entendre la tradition qui ne porte aucun préjudice à la liberté de notre esprit, et j'espère ainsi, outre l'intérêt qui s'attache à celte façon de faire, concilier l'attention due à l'histoire avec la souveraineté de la raison.

En attendant, me sera-t-il permis de noter, ainsi que le faisail déjà Cicéron, que ceux qui prétendent s'exclure de L'universel concert des peuples y doivent rentrer malgré eux par un secret détour qui les condamne.

« Limpie est seul, dans l'Univers, » a écrit Lamennais; mais cette solitude lui pèse. Supprimer Dieu, c'est contredire la nature et l'homme, la raison et l'instinct, les individus et les peuples, la vie et la mort : on ne soutient pas sans peine une attitude pareille, et cette négation effrénée revêt presque toujours des caractères qui lui donnent la valeur d'une affirmation.

Personne n'est préoccupé de Dieu, n'a peur de Dieu comme l'athée. Il a beau insulter le genre humain dans la plus tenace et la plus haute de ses croyances; il a beau dire dans son cœur, selon le langage de la Bible : 77 n'y a pas de Bien! ce Dieu qui n'existe pas tenaille son cœur •et le poursuit dans ses rêves.

Etes-vous bien certain que Dieu n'existe point?

lui faisait dire un de nos poètes.

Si Dieu n'est rien, pourquoi lui montrez-vous le poing? Si ce n'est qu'un brouillard dont notre âme est trompée, Pourquoi dans ces vapeurs donner des coups d'épée? Don Quichotte chargeait, pour frapper un géant, Sur un moulin ; mais vous c'est contre le néant Que vous vous colletez avec l'ombre '? C'est drôle ! Si Dieu n'existe pas, vous jouez un sot rôle.

Et il concluait en dépit de lui-même, car c'était un athée, comme nous conclurons, en attendant que des raisons nouvelles soient venues confirmer pour nous le consentement des hommes:

Je ne puis m'empêcher de regarder les astres Suspendus comme des lampes sous les pilastres

D'un temple immense au plafond bleu, Et j'entends tout le genre humain qui les contemple Dire qu'un sanctuaire est caché dans le temple,

Et dans le sanctuaire, un Dieu K

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