IV. — L'Infinité du vouloir
(suite)
Les Pessimistes. — Les Médiocres.
Pour compléter l'étude précédente et avant d'en tirer les graves conclusions qu'elle comporte, je veux envisager les cas particuliers qui pourraient nous sembler contraires, et qui témoigneraient contre cet idéal que nous prétendons attribuer à tout bomme, en montrant chez' nombre d'entre nous des aspirations beaucoup plus terre à terre, sinon même nulles.
11 ne manque pas de gens, en effet, qui, lorsqu'on lou! explique, comme nous le faisons ici, que le vouloi humain est infini, répondent tranquillement: Je n'ai cette expérience. J'ai un programme de vie très mode ou même je n'en ai pas ; je prends le temps comme i vient, et les événements comme ils poussent. Ce des positifs, qui croient sincèrement n'avoir rien <l commun avec l'idéal, ni avec ces désirs affolés que non avons paru mettre au compte de l'universalité des liom mes.
Il en est d'autres qui, se croyant positifs aussi, ma d'une positivité plus tragique, nous disent que non sei lement ils se contentent de peu ; mais que c'est le riei qu'ils préfèrent. C'est le néant qui leur sourit. Mourii
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Dormir !... Voilà leur rêve unique et leur unique désii d'infini.
Ces derniers sont les pessi. . et c'est par eux que
je vais commencer de montrer que ces exceptions prétendues qu'on voudrait opposera notre analyse de l' homme non seulement rentrent dans la règle; mais, quand il s'agit des pessimistes, constituent le témoignage le plus haut, le plus éclatant de beaucoup en faveur de cette vérité que le désir de l'homme tend vers un absolu et prend pour idéal l'infini.
Expédions lout d'abord un cas qu'il est par trop facile de résoudre, et qui pour cette raison ne doit pas nous arrêter bien longtemps : c'est le cas de ces pessimistes pratiques qui, sans parler de néant, sans faire aucune lié «rie de la vie, trouvent celle-ci mauvaise et en partent. Ne pouvant plus la supporter ; n'ayant pour elle qui- mépris, ou que haine; fuyant les maux dont elle les iblait et que leur patience ou leur courage n'était plus de taille à vaincre, ils se précipitent dans la mort. Ce son! les suicidés.
înd pas aimer la mort pour elle -
te — du moins, je ne parle pas encore de ceux-ci ;
il se réfugie, il recule, il fuit cette vie-ci : donc il
ne l'< oint, e! s'il n'aime point la vie, comment dire
[lue son désir de vivre est puissant jusqu'à l'infini?
!te objection n'arrêtait point Pascal. Il disait tranquillement, parlant de la béatitude, qu'elle esl l'objectif lie chacun, et même de ceux qui vont se pendre. Le •ur ne se donnait pas la peine de justifier lire : it avait bien raison; car nue minute de réflexion ' peut suffi]
Qu'est-ce qu'un homme qui se décide à mourir, sinon Im homme blessé', el blessé à mort, dans son appétit de bien-être? Celui qui sérail détaché de vivre;qui n'aurait
point d'aspirations, point de désirs, et nulle volonté d'être heureux ne se fâcherait pas si fort de ce que la vie lui refuse le bonheur ou lui apporte la souffrance. Le suicide est un coup de désespoir, et le désespoir, qu'estce donc ? Le mot même l'indique : c'est un espoir frustré. Il y avait donc espoir.
Quand un homme s'en va d'une maison en frappant violemment la porte, que montre-t-il par là, sinon qu'il a été déçu, et serait-il déçu si en entrant dans cette maison il n'y apportait point d'espoir ? On ne se montre froissé de ceci que parce qu'on attendait cela; on ne souffre d'un refus que parce qu'on avait un désir. Ceux qui ont tué en eux le désir ne se suicident pas, ils s'endorment. Encore dirai-je que c'est un faux sommeil;1 mais, en tout cas, il y a quelque apparence qu'ils dédaignentla vie, puisque ses conditions, même mauvaises, les laissent calmes. Le suicidé ne la dédaigne point, il l'aime, et c'est encore une forme de la vie, ce repos qui l'attire dans le grand sommeil de la mort.
Mais je n'insiste pas, la chose est par trop claire.
Un cas plus difficile en apparence, c'est celui de ces hommes qui, après avoir constaté le vide de toutes choses se réfugient dans l'orgueil du détachement, et prétendent se tenir contents de ce que ce hautain désespoir leui apporte. Ayant pesé la vie, et l'ayant trouvée misérable assez clairvoyants pour juger à leur véritable valeur le faux biens; assez malheureux pour ne pas découvri « l'unique nécessaire », ils se renferment dans un morn dédain et semblent vouloir vaincre encore, en avouai qu'ils sont vaincus.
D'autres, niant la vie présente, regardent plus loin i plus haut; eux, au contraire, reculent et se retournen Au lieu de chercher la lumière, ils veulent se plong( dans l'ombre ; au lieu de chercher l'être plein, ils pr< tendent n'aspirer qu'au vide, n'avoir d'amour que poi une chose qui est la négation de toute chose, puisqu'el s'appelle le néant.
Ceux-là s'appellent les pessimistes.
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Je ne me donnerai pas le facile plaisir cie remarquer que beaucoup de pessimistes, peut-être la plupart, n'ont garde d'appliquer, dans leur vie, les conséquences de leurs principes. Désabusés de parade, ils vivent en réalité comme tout le monde; s'il y a une différence, elle n'est pas toujours dans le sens qu'on croirait ; car il en est qui, non contents de vivre, poursuivent avec une fièvre effrénée le paroxysme de cette vie qu'ils condamnent. Ce sont des hommes de plaisir; ils ressemblent à ces marchands de coco dont parlait Alphonse Karr, qui 'ont argent de leur tisane et vont ensuite boire du vin. îien garantis par d'excellents traités avec leur libraire conlre les malheurs trop cuisants de l'existence, ils peuvent rêver de la tombe à loisir, tout en buvant de bons bocks et en fumant leur pipe, comme Schopenhauer.
Cette espèce n'est pas rare, et ce qui est moins rare
mcore, ce qui est universel, c'est que le pessimiste, au
noins chez les civilisés, ne l'est jamais qu'à demi, et
nontre à chaque instant le défaut de la cuirasse. Il a
>eau nier la vie, la vie le reprend à chaque minute ; il
oigne ses intérêts, cultive son honneur, ne dédaigne
.ucunement l'opinion, ce qui veut dire que son pessi-
aisme est de surface. Ce n'est qu'une attitude de la rai-
on théorique, dirait Kant ; la raison pratique n'en a
ure.
Mais laissons ces contradictions. Prenons le pessimisme
on pour ce qu'il est en fait, mais pour ce qu'il veut se
[Onner. Je dis que j'y trouve non pas une preuve con-
aire; mais une confirmation éclatante du désir infini
ni fait le fond de l'être humain.
Et en effet, sur quoi repose le pessimisme? Evidemment sur le néant de relie vie; sur son caractère douureux, illusoire ; sur son irrémédiable vanité. C'est bien
qu'on prétend montrer, avant de conclure à la supé-
rité du néant ou de la mort.
Or. pour juger la vie et la trouver mauvaise ; pour
apprécier le néant et le déclarer supérieur, ne ia u (-il pas une norme, un point de comparaison, un idéal dont le néant sera déclaré se rapprocher davantage; doni la vie, au contraire, sera déclarée déchoir?
Et quelle sera cette norme, sinon l'idée du b Lu
parfait, de la vie pleine, du bonheur? On pose donc cfpj idéal au moment même où Ton prétend le combattre.
Dira-t-on que cet idéal, on le conçoit en effet et qu'on le prend pour mesure ; mais qu'on ne l'aime poin» Mais comment ne l'aime-t-on point, alors qu'on aime le néant, prétend-on, parce qu'il s'en rapproche davantage ou s'en éloigne moins que cette vie maudite?
est-il pas clair que le pessimiste, quand il court M néant, le voit sous les espèces de l'être ? 11 y cherche m repos que cette vie n'offre point; il y cherche un objet qui puisse enfin suffire à des facultés angoissées que dc[ toutes parts la vie blesse, par son hostilité ou son insuf | fisance. 11 y cherche quelque chose qu'il ait le droit d'esi timer, alors que toute réalité visible est méprisable. Mali cet objet d'estime et de suffisance suprême, qu'est-© autre chose, au fond, que le souverain bien ? C'est le sfl verain bien déguisé, vêtu de noir, rejeté dans l'ombre mais c'est lui. Les attributs que l'on prête au néant, c sent ses attributs. Ce qu'on désire, au fond, ce n'est pa le néant tout court, c'est le néant de l'illusion et de 1 souffrance ; c'est le néant de ce que nous constatons èti vide ; c'est le néant de ce que nous voyons être un n De sorte que, par une interversion d'idées étrangi qu'on appelle néant, c'est le néant du néant, c'est-à-dii l'être: ce qu'on appelle vide, c'est le vide du vi à-dire le plein ; ce qu'on appelle la mort totale, ce ne que la mort de la mort, c'est-à-dire la vie. Seulernei une vie, un plein, une forme d'être qui ne se défi il pli par rien de ce que donne la vie présente, et qu'à c de cela on appelle un rien, parce qu'on ne peut dire qi ce qu'il n'est pas, dans l'ignorance de ce qu'il est l.