L INFINITÉ DU VOULOIR
3z vers lui. Vous écarter avec dégoût de ce qui passe our vous unir à l'éternité de la mort, c'est votre rêve ; uitler celte barque mouvante de l'existence terrestre our vous jeter dans le grand océan tranquille et stable, est votre geste d'âme. Mais c'est un geste d'appel que ous faites, et non pas un geste de négation ! C'est une olonté de vie, et de vie éternelle, que votre mouvement tanifeste, et vous rêvez donc comme nous tous de absolu et de l'éternité.
La preuve encore que le pessimisme est bien cela, c'est .forme qu'il prend chez les plus profonds de beaucoup, s plus sincères, les plus grands de tous les pessimistes, s hommes du Nirvana.
Le Nirvana a été décrit de diverses manières, et la ,use semble en être qu'il a adopté au cours des temps is formules assez différentes. Des ajoutages successifs ns aucun rejet — procédé bien connu de toute l'antiûté religieuse — créent ici quelque obscurité ; mais le ad semble bien consister dans la mort du désir, en vue ine vie plus haute.
iCetle vie plus haute, on ne la définit point ; on l'appelle lontiers le néant; on l'enveloppe de nuit, et Tefface- ;nt de tout le connu est le seul visage qu'on lui prête, renoncement total à tout cet amoncellement de faux :ns qui s'appelle le monde, et l'ensevelissement de volonté dans une sorte de nuit mystique insondable, là ses conditions.
est en l'absence de tout objet, la tète vide, les sens
éts, tous les bruits extérieurs apaisés, que l'Hindou
it entendre, avec les pulsations de l'âme et comme
battements d'aile, le bruissement lointain, la rumeur
on mystérieux infini.
e Nirvana, c'est un quiétisme éternel, qui suppose d'abord la mort de l'illusion et l'extinction de l'acté temporelle. Mais derrière celle négation, en appâte radicale, se cache l'affirmation de l'absolu. L'abi, c'est-à-dire, pour l'Hindou, une idéalité sans con-
tour, une immensité sans forme, une lumière sans couleur, une plénitude sans addition d'objets, qui se fait apparaître et qui se cache.
Que l'homme se noie, se dissolve ineffablement dans cet absolu sans rivage, gardant conscience, pour en jouir divinement, de son propre néant et de la plénitude qui Fenveloppe etle déborde jusqu'à' l'infini, c'est la béatitude hindoue, c'est le grand rêve mystique des Brahmanes.
Et quand on y regarde de très près, à travers toutes les obscurités de leurs textes, à travers même toutes leurs divagations, on croit apercevoir dans cette doctrine quelque image lointaine de ce que nous appelons, en théologie chrétienne, la vision béatifique.
La foi chrétienne, en effet, nous invite à placer l'essentiel de notre béatitude d'outre-tombe non pas dans un commerce quelconque avec Dieu conçu à la manière d'un chef, d'un ami, d'un commensal ou même d'un époux mystique ; mais dans une participation très réelle de sa divine nature, dans une vie empruntée à sa vie, notre être même participant de cet absolu ; notre activité raisonnable, ici-bas temporelle, se mesurant à son éternité; notre connaissance de lui-même, « ici-bas en énigme et comme dans un miroir », dit saint Paul, s'opérant pai l'irruption de son être et comme par ses yeux. Bref, c'est une sorte de diffusion de notre personnalité fragile dan* la sienne, comme dans le Nirvana; mais avec cette diffé rence capitale, jointe à bien d'autres, que ce qui résulti de cet état, dans la pensée chrétienne, ce n'est pas l'as soupissement et comme l'évanouissement de la vie c'est son exaltation supérieure et son suprême épanouis sèment.
Sur terre, d'ailleurs, avec les mêmes différent avec quelques autres plus grandes, nous trouverioi aussi des points de contact entre la pensée hindoue le christianisme. Pour le Bouddha, en effet, le Nirvan commence dès ce monde par le renoncement total, et cel ressemble beaucoup, pour la partie négative, au pess misme ; mais, pour la partie positive, faite d'union Dieu, cela ressemble, de loin sans nul doute, mais dai
l'infinité du vouloir 390
ne mesure certaine, à la doctrine mystique des Tauler, es Jean de la Croix et des Henri Suso.
Ainsi, d'aucune manière, soit sous sa forme philosoihique, soit sous sa forme religieuse, le pessimisme ne ail faire exception à la loi générale que nous avons mue touchant l'activité humaine.
Ce qui nous meut, pessimistes ou non, c'est l'idéal 'une vie pleine, d'une vie qui donne satisfaction à tout ce ui est en nous. Et cette vie, sans doute les objets pré- •nls l'incarnent en partie et pour une minute; mais parce u'ils l'émiettent, et la limitent, et ne la font miroiter u'un instant à nos regards, ils seraient impuissants par i\-mèmes à expliquer et à plus forte raison à jusfier nos mouvements d'âme. Ils n'agissent et n'ont le
oit d'agir que pour cette raison que derrière eux le
ad reste, l'idéal brille toujours, et qu'ils participent de , souveraineté, en dépit de leur propre néant.
Si quelque chose pouvait infirmer cette conclusion, ne serait pas le cas des pessimistes, qui la glorifient, |. contraire, en la poussant au paradoxe. Ce serait le cas ceux que j'avais nommés avant eux et qui se conl< ht, ceux-là, sans tant de grands gestes, sans tant de iBories échevelées et factices, de leur petite vie de châle jour, bien banale, mais solide, et qui leur suffit, sent-ils, amplement.
'est à ceux-là, maintenant, qu'ilfautnousprcndre. Leur lage — car j'espère l'obtenir — sera moins dra- I tique que celui des rêveurs pessimistes ; mais il nous Ivira, et qui sait? le drame n'est pas toujours dans les [râpés ci dans les attitudes byroniennes; il y en a t, parfois, dans l'inconscience tranquille qui s'en va ! ns où ils s'en vont, ceux qui trouvent leurs pieds i dans ce ferme esprit donl lasagesse pratique cententi de h peu, sachons trouver quand même la inextinguible <|iii doit nous servir de point de défi pour conclure à la source des biens.
Il semble y avoir quelque chose de paradoxal, dans l'épreuve que nous prétendons faire. Venir dire à un homme : Voilà ce que vous désirez : c'est immense ! alors qu'il dit, lui : Je ne désire rien du tout que de continuer en paix la vie tranquille que je mène, ou de la compléter quelque peu par l'acquisition de tel lopin de terre, de telle situation pas trop loin de ma portée et des agréments modérés qu'elle comporte, — c'est étrange ! C'est même voisin du ridicule; car enfin, qui est-ce qui sait ce que je désire, sinon moi, tout d'abord; les autres seulement après, et toujours avec chance d'erreur.
Et cependant, quand nous lisons Platon, quand nous nous souvenons de Socrate, s'efforcant constamment l'un et l'autre, à propos de toute chose, de rappeler leur disciple à lui-même, pour lui faire voir, au fond de son propre cœur, la vérité de ce qu'il niait d'abord au sujet de ses propres désirs, nous sommes amenés à penser que la chose n'est pas si claire.
Socrate prétendait un jour — et il le démontrait — que le voleur veut aller en prison, au moment même où il s'évade. Car s'il comprenait bien, disait-il, il verrait qu'il vaut mieux se libérer d'une faute et redresser sa vie que de s'assurer par la fuite une impunité corruptrice. Or si cela vaut mieux, et pour lui-même, peut-il ne pas le désirer ? Tout le monde ne veut-il pas son bien? Que lui manque-t-il donc pour appeler ce bien en se livrant luimême ? La science, et non pas précisément le désir.
Ce procédé veut de la subtilité, et plus encore de la justesse; mais il est bon. Car il faut distinguer très soigneusement entre certains désirs dont chacun, en effet, est seul juge, et d'autres qui, couverts, voilés par les pre jniers, demandent pour se manifester une recherche profonde dont l'intéressé est souvent incapable et que réus
l'infinité du vouloir 401
sirn beaucoup mieux un homme qui regarde du dehors.
Quand j'ai envie de me promener, si quelqu'un venait me dire : Non, vous n'en avez pas envie, je lui tournerais le dos et je suivrais ma route. Mais si je veux bien y réfléchir, je me rendrai compte que ce désir de promenade, en apparence si simple, en cache d'autres qui ne le sont plus du tout, et où ma compétence personnelle peut être parfaitement en défaut, quoiqu'il s'agisse de moimême.
Pourquoi ai-je envie de me promener ? Croit-on que cela soit simple ? C'est un abîme ; toute la science humaine s'y perdrait. Le psychologue viendrait et dirait: Monsieur, vous êtes un homme de travail ; vous avez concentré votre esprit sur des idées abstraites depuis sept heures jusqu'à midi : c'est trop. L'homme n'est pas une machine à penser ; c'est une machine multiple : il lui faut de la variété dans le travail. Vous avez regardé des feuilles blanches, il faut regarder maintenant des feuilles vertes ; vous avez fréquenté les morts, dans vos livres, il faut fréquenter les vivants, et c'est ce désir de variété, de société, de multiplicité qui se traduit en vous par l'envie de sortir.
Tout cela est fort vrai, et il est cependant fort possible que je l'ignore, ou que je n'y pense point, et dans ce cas je devrai donc convenir que, croyant n'avoir qu'un désir, et tout simple, j'en avais quatre ou cinq, peut-être une douzaine, que j'ignorais moi-même, et dont celui que je connaissais n'était que la traduction, de sorte qu'à vrai dire, son importance propre était nulle, au point de vue de la science de moi-même, et qu'il est vrai en toute rigueur que je ne savais pas, au fond, ce que je désirais.
Et ce n'est pas tout.
Après le psychologue, le physiologiste viendra, et me dira : Monsieur, vous n'êtes pas seulement un homme de travail, v<ms êtes un homme. Vous n'avez pas seulement une mentalité de telle ou telle espèce, vous avez des organes qui ont leurs conditions d'existence el de fonctionnement. El parmi ces conditions, une des principales consiste dans l'élimination des déchets organiques
qui, dans tous les tissus dont se compose noire corpsj s'amassent constamment en raison des échanj quoi
consiste la vie même. Et qu'est-ce qui élimine i C'est l'action. Un muscle qui n'agit point s'engorg< : la circulation y devient embarrassée : sa vie se ralentit, et* si cela se généralise, il se produit un malaise organique qui réclame impérieusement une détente. Pourquoi le chien qui est resté longtemps dans sa niche gambade-d il si fort quand on le lâche? On croit que c'est de la joie,et c'en est ; mais cette joie n'est que la traduction du besoin organique que je viens de décrire. Et pourquoi les enfants enchaînas à l'étude pendant deux heur précipitent-ils comme des fous dans la cour de ré tion ? C'est pour la même raison. Le jeu de barre attire pour bien des motifs qu'ils connaissent; mais le principal de beaucoup c'est celui qu'ils ignorent, 'i que je viens de vous expliquer. Et vous, Monsieur, qui eroye^ être philosophe, vous tenez de l'enfant et du chi< par voter organisme. S'il a moins d'exigences, parce qu'il n'est plus en voie de formation, cet organisme n'e pas moins soumis à des lois ; la nature veut ses d et c'est elle qui parle quand, vous levant de votre cl; vous déclarez vouloir sortir. Vous croyez que c'est vow qui désirez, ici ? C'est elle, la nature, et votre ; conscient n'est que la traduction de vos instincts profonds et ignorés.
Certes! il n'est pas si simple do voir au fond de soi, et de savoir au vrai ce qu'on désire. N'avons-nous chaque nuit, dans le sommeil, dans le rêve, et dans I agitations inconscientes, l'expérience d'une vie sourde qui se déroule en nous sans nous; qui nous est étrangère, tout en étant composée avec les éléments de la nôtre ; qui est distincte, entièrement, de celle qu\ notre liberté, et qui parait appartenir à un autre monde? — C'est qu'alors la nature se débarrasse un instant de notre moi réfléchi ; elle l'écarté, et fait son travail toute seule. Elle répare les brèches causées par les lai jour, en attendant que nous en fassions d'autres. Elle
l'infinité du vouloir 403
Végète, elle sent, elle pense en nous sans nous, et elle désire aussi, bien que nous ne soyons pas là, armés de notre conscience réfléchie, pour savoir ce qu'elle veut ni si elle veut.
Or, le sommeil n'est pas si différent de la veille que nous semblons le croire. La nuit, nous dormons tout à fait ; le jour, nous dormons à demi. Chaque soir, la nature nous emmène, les yeux bandés, l'esprit lié, dans l'officine mystérieuse où elle travaille seule; mais le matin, elle ne nous rend à nous-mêmes que dans une mesure,
ie desserre qu'à demi le bandeau.
Que de myriades de choses se passent en nous, dont n'avons aucun soupçon ! Nous croyons ne penser à rien, ne rien vouloir et nous tenir tranquilles, et au fond de nous, tout un monde de pensées, de désirs, d'aspirations, de gestes intérieurs, de tendances ébauchées, ions en effigie grouille et palpite, comme les monsmarins, les poissons, les reptiles, les mollusques, les infusoires, les vivants de tout genre et de toute espèce pullulent au fond de la mer, au-dessous de la surface tranuu
Comment veut-on, dès lors, qu'il me suffise qu'un homme vienne me dire : Pour moi, je n'ai aucun désir d'infini, pour que je lui donne gain de cause? Je commencerai par lui dire: Brave homme, vous n'en savez rien. Ensuite, nous allons voir.
<( Il y a plus de choses, Iîoratio, au ciel et sur la terre, que n'en soupçonne notre philosophie, » disait Hamlet. By a aussi plus de choses, dirai-je à mon brave homme, dans l'àme humaine et par conséquent dans la vôtre, que n'en peut découvrir le regard superficiel que vous portez isur vous.
is qu'est-ce qui permettra de découvrir ici la vérité? I pas une interrogation quelconque adressée à il'inl Que sera-ce?
• nos actes. Et c'est pour cela que 'filer devant nous, en vue de démontrer ma . tous les aspects de l'activité humaine.
L'action, en effet, quand elle est spontanée, est la traduction authentique du vouloir, dont le désir conscient n'est que la traduction partielle ou illusoire. L'action est une parole, un signe, puisqu'elle révèle la tendance d'où] elle part comme le geste tournant d'une bielle ou d'ul volant manifeste la force cachée de la vapeur. Chacune de nos actions manifeste en nous quelque chose. Notre action intégrale nous manifestera donc tout entiers; c'est elle qui est le langage de nos tendances profondes, en même temps qu'elle est un effort pour essayer de les réaliser.
Or, que dit notre action? que dit-elle chez tout le monde, et même chez ceux qui prétendent se contenter de peu?
Elle dit que nous sommes insatiables; que, possédant ceci, nous réclamons cela. Lorsque nous sommes pauvres, nous voulons être riches; lorsque nous sommes riches, nous voulons l'être plus. Je connais des gens qui se sont mis en tête de doter leurs cinq filles avec leurs revenus, et ces gens-là ne sont que la caricature de ce qui se passe d'une façon ou d'une autre chez tout le monde. 11 n'y a pas à dire non ; qu'on y regarde, et l'on verra que tout homme, oui, tout homme, cherche toujours au delà. Si ce n'est pas sur tel point, que cette tendance se manifeste — car l'attention des hommes ne peut pas se fixer sur tous les points à la fois, et ce qui intéresse l'un n'est pas toujours ce qui touchera l'autre — si ce n'est pas, dis-je, sur tel point, ce sera nécessairement sur tel autre. Il y a des choses auxquelles nous ne pensons pas, ou qui ne nous attirent pas; mais les choses auxquelles nous pensons etque nousprenons pourbutde nos efforts, ou qui en tout cas nous paraissent en elles-mêmes désirables, nous en voulons toujours plus, et ne disons jamais: C'est assez.
Je me souviens fort bien que quand j'étais petit, je rêvais très souvent — tout éveillé, bien entendu — à la combinaison suivante. Nous étions seuls au monde, moi
l'infinité du vouloir 403
et ceux que j'aimais, et l'univers était notre domaine. Toutes ses ressources étaient à nous; toutes les maisons, tous les jardins, tous les carrosses, tous les beaux magasins, toutes les pâtisseries, et j'étais tout navré, quand je m'apercevais, en poursuivant les conditions de mon rêve comme un petit homme réfléchi que je voulais être, ; que pour nous conserver tous ces biens, et en tirer ! pour nous les avantages attendus, il faudrait tout un personnel encombrant qui s'augmentait toujours dans ma tête, de sorte que je finissais par rétablir le monde tel qu'il est.
Ne riez pas! c'estlà le cœur de l'homme. Nous n'osons pas nous le dire ; nous n'osons pas le penser, le sachant impossible ; mais ce que nous voudrions, tout au fond, c'est nous incorporer tout ce qui nous entoure, afin de le faire servir à nos vouloirs. Nous voudrions prendre le monde entier à notre usage, comme nos propres organes, de façon à en jouer et à en vivre, et nous sentons, pour peu que nous voulions nous regarder nous-mêmes, que si cela pouvait être possible; que si l'univers s'incorporait à nous et nous enrichissait de toutes ses ressources, l'univers une fois embrassé ainsi nous laisserait encore vides, et que, dressés sur cet atome conquis, n'ayant plus rien à en attendre, nous regarderions vers l'espace ; nous sentirions le froid de l'infini muet et vide ; nous nous sentirions pauvres, petits, exilés, malheureux, et nous nous en prendrions aux étoiles de nous laisser à notre infirmité.
Vous ne croyez pas cela? Regardez mieux, et vous verrez que je dis une chose toute simple. Il ne faut pas se laisser duper par les mots ; ces termes d'infini, d'absolu, d'éternel, et les autres, parce qu'ils sont d'une langue relevée et que nous ne les trouvons pas dans la bouche du peuple, peuvent nous donner à croire que le peuple est étranger à ce qu'ils contiennent. Mais c'est
ni' duperie.
Je ne prétends certes pas que le paysan, pas plus que personne d'ailleurs dans le cours ordinaire de la vie
soupire après l'infini en personne. Il n'en a nul soupçon et ne s'en inquiète pas. Mais je dis qu'il désire inf comme les autres; que s'il s'est mis en tête d'acquérir de la terre ou du bétail, il n'en aura jamais assez ; mais que tel lopin de terre obtenu, il en voudra un autre. S'il a six vaches àl'étable, il en voudra douze; s'il en a douze, vingt-quatre, et ainsi sans fin. Est-ce que c'est là une, expérience illusoire? ou n'est-ce pas l'a-b-c de la connaissance de l'homme ?
Il me semble que cela saute aux yeux, et les dénégations de l'intéressé ne peuvent pas prévaloir contre! cette expérience-là, puisqu'il est convenu qu'il s'ignore.' C'est très sincèrement qu'il croit ne désirer que tant ; mais puisque tant lui étant accordé il endemande encore, c'est donc qu'il désirait au fond davantage, et puisqu'il en serait toujours de même, ainsi que l'expérience universelle en témoigne, c'est donc que dès maintenant il y; a dans cet homme un angle de désir qui n'est même plusJ un angle, tellement il est élargi. Les deux côtés de cetj angle s'éloignent tellement qu'ils se rejoignent par derrière. C'est un angle de 360 degrés, c'est-à-clire qu'il a< une ampleur totale qu'il accapare tout et qu'il réclame contre toute division, toute barrière et toute limitation.1
Remarquons bien, d'ailleurs, qu'il y a là une équivoque possible, à laquelle il ne faut pas se laisser prendre. Il y a des gens qui ont assez de sagesse, une fois parvenus à un certain degré de contentement, pour se défendre à eux-mêmes de chercher davantage; pour se contenter, disent-ils, d'une condition médiocre. C'est en ce sens que d'Alembert a dit : « La médiocrité des désirs est la fortune du philosophe. » C'est tout à fait exact ; mais cela ne conclut rien contre nous; car il y a là une équivoque. Il y a désir et désir, ainsi que je le disais. Il y a le désir réfléchi, voulu, accepté, prêt à l'acte et qu'on y laissi courir, et il y a le désir tendance, impulsion de notre être, mouvement instinctif et en quelque sorte impersonnel, puisqu'il est un appel, en nous, non pas de nous, mais de la nature.
l'infinité du vouloir 407
De même que l'Esprit saint, d'après le mot de saint Paul, crie en nous parla grâce: Père! père! ainsi la nature crie en nous : J'ai faim ! j'ai faim ! J'ai faim de biens; j'ai faim de jouissance ; j'ai faim de bonheur! Et comme ce cri ne s'apaise point, quelle que soit la réponse qu'on lui fasse, j'en conclus qu'il est impossible à satisfaire ; qu'il représente un creux dont seul l'infini serait le plein.
Mais si maintenant vous me dites : J'étouffe cette voix ou je lui ordonne de se taire, peu m'importe. J:étudie la nature humaine ; je n'étudie pas ce qu'on en fait. Dire à un affamé : Tais-toi ! ce n'est pas le nourrir, et se défendre de désirer, c'est désirer encore ; c'est désirer deux fois ; car cette digue que vous opposez au désir, vous la dressez en vue d'obtenir un autre bien : la paix
D'ailleurs, ce n'est pas ainsi, d'ordinaire, que les choses se passent. Pourquoi l'homme d'instinct, c'est-à-dire la plupart d'entre nous, du moins dans l'ordinaire de la vie — pourquoi, dis-je, l'homme d'instinct nesentpas le désir d'intini, Pascal l'a admirablement expliqué clans l'analyse profonde de ce qu'il appelle le divertissement. C'est que la plupart des hommes, quoiqu'ils appliquent leur esprit à beaucoup de choses, ne rélléchissent jamais, c'est-àdire ne font pas retour sur eux-mêmes; ne se prennent pas eux-mêmes pour objet de la pensée, mais sont toujours distraits par l'objet du dehors, qui, tout mesquin qu'il est, suffit à la minute qu'il occupe, et comme, lui disparu, il s'en présente d'autres, cet appétit humain mie je dis insatiable peut sautiller ainsi de place en place, san- se poser jamais, et, tout en restant vide, n'en avoir nulle conscience.
Quand vous (les à voire fenêtre à regarder ce qui passe, on pourrait vider!;', maison derrière vous que vous n'en sauriez rien ; mais elle ne serait pas pour cela pleine. Ainsi l'homme qu'amusent l'un après l'autre de vains objets n'est pas satisfait pour autant, niais trompé. S'il esl coulent le soir, c'esl qu'il ne s'esl pas donné le lemps de ce [»as l'être. S'il esl joyeux, c'est qu'il n'a pas son^é
à la tristesse de sa condition. La surface de son âme a voisiné avec la surface de la vie, et comme celle-ci lui a épargné ce jour-là les accidents cruels qui en accablent d'autres, il s'en contente et ne va pas plus profond.
Mais de ce qu'il ne va pas plus profond, il ne s'ensuit pas que la profondeur disparaisse, ou s'emplisse. Le fond reste. Cette vie de surface qu'il s'est faite n'est pas plus son vrai moi que le feu follet n'est la terre profonde et que le miroitement des flots n'est la mer.
Réveillez-le, cet homme, de ce sommeil lucide, de cette espèce de somnambulisme moral ; obligez-le, ou que la vie l'oblige, par un de ces coups de tonnerre qu'il faut entendre, en dépit qu'on en ait; obligez-le ou que la vie l'oblige à descendre en lui-même, à se rendre compte dej sa condition, c'est-à-dire, d'une part, des aspirations vagues, mais profondes qui constituent son être ; des tendances mal jugées, mais certaines et insatiables quii se manifestent en lui ; et en face, ce que présente la vie^j et pour si peu de temps ! Si cet homme n'est pas fou, ou plus que de raison stupide, il s'étonnera de lui-même et de sa tranquillité de tout à l'heure. Il dira comme Pindare : La vie n'est que le rêve d'une ombre. La nature nous trompe ; elle nous mène à la mort avec les loques multicolores qu'elle agite devant nous ; mais nous ne vivons pas!... Et il y a en nous un vouloir-vivre !
Mais que d'hommes sont incapables, par l'inconstance de leur pensée réfléchie, d'opérer ce réveil avant que la mort n'amène, elle, le grand, le fulgurant réveil!
Dire qu'il faut un effort violent pour voir une chose aussi simple! Dire qu'à nous-mêmes, qui raisonnons ainsi, la vie impose sa routine, ses conventions, ses artifices, ses niaiseries, même lorsqu'on saitàquois'en tenir, tout au fond, et qu'on se juge soi-même ridicule !
Etre dupe, en sachant qu'on est dupe, et en refusant néanmoins de le savoir, telle est la situation des meilleurs d'entre nous, s'ils ne sont pas des saints. Et encore!... Comment donc voudrait-on que le vulgaire en sortît ! Pour juger notre vie, il faut s'en dégager un peu ; élever la tète au-dessus du flot ; écarter le brouillard d'illusion : ils en
l'infinité du vouloir 409
sont incapables. Ils sont roulés; ils vont, comme le papillon de fleur en fleur, eux d'objet en objet, cachant toujours le vide avec le rien qu'ils se collent sur les yeux, comme une feuille de peuplier, dit un proverbe indien, peut cacher un abîme. Mais qu'est-ce que cela prouve, sinon l'immensité de la misère humaine qui ne sait même pas se juger elle-même.
Que d'êtres meurent croyant avoir vécu, et qui ne
vivent pas même leur minute suprême, puisqu'ils s'en
vont sans être descendus en soi, sans se connaître, ni
eux, ni le fond de leur condition; mais toujours amusés,
divertis » par les mirages illusoires.
Ceux qui vivent ainsi, et qui meurent ainsi, ne furent
amais des hommes. Ce sont des aliénés, au sens propre
u mot : alieni, étrangers; étrangers à eux-mêmes,
trangers à la réalité des choses, puisqu'ils ont cru
olide ce château d'illusion qu'est la vie ; puisqu'ils ont
té comme ces fous qui se croient grands seigneurs, et
u'étant toujours vides ils ont trompé leur faim et se
ont crus remplis, eux immenses, par des frivolités que
e vent de la mort dissipe et qu'on ne reverra plus jamais.
Je me résume.
Ce que tout homme réfléchi doit penser de la destinée iimaiiie, quand il prétend la renfermer en elle-même
la couper de ses communications avec l'invisible, c'est eci :
De même que la marche n"est qu'une chute sans cesse (dressée; de même que la vie organique n'est qu'une lorl sans cesse rattrapée : ainsi la vie morale, ce que • mi- appelons tout court la vie, ce n'est pas autre chose un u vide sans cesse trompé, un ennui constamment nnbattu, el ce qu'on appelle le bonheur, alors, je le jpète, qu'on veut le renfermer en cette vie-ci, c'est un
Ialheur immense plus ou moins consolé d'illusions. Il \ en a qui disent le contraire, el ils peuvent avoir - :
ur eràne ; mais l'ensemble de leur mentalité csî I puéril ; ce sont des enfants, ou des halluciné
Si nous voulons, maintenant, embrasser du regard I toutes nos constatations précédentes, nos conclusions | vont se dérouler d'elles-mêmes.
Puisqu'il y a, derrière toute satisfaction nellemiH mesurée, une déception petite ou grande; — puisque nous ne partons en guerre pour la vie que sous l'empire d'u* mirage qui agrandit et colore toute réalité ; — pnisquft y a, dans toute vie consciente d'elle-même, un mystèS d'impuissance qui n'est jamais vaincu; — puisqu'en chacune de nos démarches nous voyons se réaliser coifi ment la prédiction évangélique: « Celui qui boira m cette eau aura encore soif », et puisqif enfin toule la vie et chacune des actions qui l'intègrent, en dépit de 1 l'ai trait qu'elles exercent sur nous, obéissent à une double loi qui nous blesse: l'achèvement, et après l'achèv ment la mort, ou le recommencement: double voie douloureuse, la première parce qu'elle est l'opposé direct j de nos aspirations à l'être ; la seconde parce qu'elle nous fait tourner dans un cercle étroit qui, une l'ois jugé et méprisé, équivaut à l'immobile néant; — à cause de (oui cela, it faut dire que, tout au fond de nous, il y a recherche que ne satisferait aucune combinaison vit parmi celles dont nous avons l'expérience ; que n poursuivons, réellement, toute autre chose que ce nous croyons poursuivre. De sorte que, si l'homme! sent pauvre, c'est en raison de sa richesse intérieure s'il estime n'avoir rien, c'est qu'il est capable de tout. I ne peut ni échapper au vouloir ni le remplir, et c'esl un« sorte de coaction et d'esclavage ; mais c'est de sa p grandeur que l'homme est esclave. « Misère de gran seigneur manqué, » a. dit un contemporain :
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieu?
disait-on en 1830. Et c'est toujours la même chose. *