L IDEE DE DIEU ET LES ASPIRATIONS HUMAINES
Nous avons constaté le malaise humain, malaise que bs objets de la vie, une fois pleinement analysés, pleinelent jugés et rendus, par ce jugement, à leur nature mitée et caduque, ne peuvent plus calmer, malgré qu'ils ous attirent si fort, et qu'à leur poursuite toute notre ctivité s'acharne.
| Ce qui nous plaît en eux, j'ai essayé de le montrer en arcourant tous les domaines de la vie, ce n'est pas tant ,equi s'y trouve réellement que ce qui n'y est pas, à ivoir l'idéal, dont nous leur prêtons les couleurs, dont ous leur attribuons les qualités propres: la plénitude et indéfectibilité .
.Nous ne pouvons rien aimer, disons-nous avec Fichte,
I nous ne l'envisageons comme éternel et comme par fa il ,
■ qui veut dire qu'à travers les objets qui nous tentent
faut toujours, pour soutenir l'élan de notre àme vers
(S objets, la fascination de l'idéal, lequel se trouve ainsi,
ul au fond, être l'objet réel, quoique obscurément
m >rçu, de nos désirs et de nos recherches.
j Voilà le fait humain quenousavonscluTi-lié à dégager.
il 11 faut maintenant l'expliquer et en tirer les consé-
lences.
Nous avons dit: Cela est. Je dis maintenanl : Cela do être. Lathéorie va rencontrer le fait, lui prêter son appui et faire en sorte que la conclusion, si longtemps attel due, quoique sans cesse pressentie, se dégage d'elll même.
Il suffit, en effet, de cette constatation dûment in te; prêtée pour que, par un procédé de raisonnement en prunté aux sciences naturelles et dont nous avons pli sieurs fois déjà fait Fessai, nous arrivions au but qi nous nous proposons dans toutes ces études : montrer ; destinée humaine suspendue à Dieu, comme toutes chosi an monde sont suspendues à lui.
A quoi tiennent, demandons-nous, chez l'homme, 1 exigences insatiables que nous avons été amené» reconnaître?
Nous avons déjà posé une question semblable. Noi demandions alors : À quoi tient le caractère que reJ chez riiomme, le vouloir-vivre, à savoir ce caractère 1 conditionnel, absolu, d'après lequel nous ne voulons ■ seulement vivre une vie plus ou moins prolongée pari artifices variés que certains philosophes npusproposel mais vivre absolument, sans addition de limites, sa restrictions, même lointaines. Et nous avons répondu Cela tient à la nature mémo de la mentalité humaine*
L'homme pense. Sa pensée lui fait atteindre à l'un versel; elle consiste proprement en ceci, que les uolioJ qu'elle suggère ne sont plus enchaînées au temps ou; l'espace comme les qualités matérielles ou comme 1 sensations; elles sont abstraites, c'est-à-dire sépara ce qui fuit et se transforme sans cesse ; elles sont dai l'immobile, et comme le vouloir suit la pensée ei les mêmes caractères, le vouloir-vivre abstraira aussi < ips et de l'espace ; il sera absolu, et ne se contente que d'une vie absolument indéfectible.
RÉALITÉ DE L'iDEAL 415
Or, ici, nous avons à faire une réponse tout à fait semblable. Los deux questions se suivent exactement, se alquent Tune sur l'autre ; ou, pour mieux dire, celle que tous résolvions alors n'est qu'un cas particulier de celle 'aujourd'hui; car si nous voulons vivre, c'est que nous nvisageons la vie comme un bien, et c'est donc vers le ion que se porte, à travers cette idée de la vie, l'appétit aturel que nous constations chez tout homme.
Or, nous demandons précisément, aujourd'hui, pouruoi l'homme se précipite vers le bien d'un élan tel qu'il e puisse y souffrir nulle limite. La réponse ne peut ifférer de la première qu'en ce qu'elle doit s'élargir our faire place, en môme temps qu'à la vie, à tous les bjeîs de la vie.
JNous dirons donc de nouveau : L'homme pense. L'homme ançoit toutes choses à l'état idéal et abstrait. L'i ubien qui est l'une de ses notions, et Tune des principes, doit revêtir en lui les mêmes caractères. Dans uelque domaine qu'il le contemple, le bien doit lui appalître avec une ampleur que rien ne vient borner à des mites précises. Que ce soit la richesse, que ce soit honneur, que ce soit le savoir, que ce soit un objet uelconque, il le voit, par la pensée abstraite, non pas astreint à un degré de réalisation qui l'enclorait dans n cercle, immense si Ton veut, mais fermé : il le voit ifini, en ce sens qu'il peut toujours lui supposer une fcalisation plus haute.
De quelque richesse que vous rêviez, on peut toujours a rêver une plus grande. Quelque pouvoir qu'envisage ambitieux, on peut toujours monter plus haut. De quelue beauté que s'enivre en désir l'artiste à l'imagi on la plus vaste, il y aura toujours plus beau, et quelue science que souhaite d'acquérir l'homme avide de :ience, il peut désirer plus avant jusqu'à l'inimité de la ce totale.
Il n'y a pas de bornes à la pensée ; l'espace est libre,
ice est infini ; elle peut courir, dans les régions du
ive, -ans qu'aucun mur vienne briser son élan. Au
delà de tout nombre, il y a un nombre, disent les matin maticiens; au delà de tout rêve, il y a un rêve; au delà de tout bien, il y a un bien, parce qu'au delà de toul être, il y a de l'être.
Notre pensée nous place sur une route sans fin, donl les deux bords ne se touchent qu'à l'infini, ce qui veul dire qu'ils ne se touchent jamais, et que toujours nous trouverons la voie libre.
Or, le désir pourrait-il n'avoir pas la même loi .?
Qu'est-ce que le désir ? — C'est l'élan de notre àm( vers les biens que la pensée lui représente et dont elle lui fait connaître la convenance, l'utilité pour elle, la capacité qu'ils possèdent de développer sa vie, de l'enrichir en lui communiquant leur richesse. Par la pensée, nous prenons une première possession des objets; il^ pénètrent en nous idéalement, et nous en jouissons déjà dans une mesure. Mais cette mesure est étroite ; ellt veut se compléter. L'idée de l'objet, qui est ici, nou* appelle vers l'objet, qui est là-bas, et la réponse de notn âme à cet appel des biens, c'est ce que nous nommons le désir.
Mais alors n'est-il pas évident que tout bien, dans la mesure où il se montre un bien, doit émouvoir notre àm» et y faire naître une concupiscence ?
Et si, aux yeux de la pensée, derrière tout bien il y a un bien, et derrière cet autre, un autre, et ainsi sans limite, n'en faut-il pas conclure que derrière toul désir, il y aura un désir; derrière ce second désir, ui autre, et ainsi sans limite ?
Dire que l'analyse des biens telle que l'opère la pen sée est inépuisable, c'est dire que le désir des biens te qu'il procède du vouloir est inépuisable. Affirmer qu< la pensée n'est jamais au bout de ses démarches, c'esl affirmer que le vouloir n'est jamais au bout de recherches. Si l'une est intarissable en combinaisons l'autre doit être insatiable en désirs.
L'un suit l'autre, comme l'ombre suit le corps, comm< l'elfet naturel suit la cause.
RÉALITÉ DE LIDEAL 417
Chez Tanimal, il n'en est pas ainsi. — Je rapproche volontiers le cas de Tanimal de celui de l'homme parce que ce qui manque au premier fait mieux ressortir ce que possède le second : la lumière brille mieux, quand on la met en face des ténèbres. — L'animal, donc, ne désire point comme nous. Sans doute, il veut son bien : tout être veut son bien, et même la pierre, qui court à toute vitesse vers son centre. Mais si l'animal veut son bien, il le veut sans savoir ce que c'est que vouloir, et sans savoir ce que c'est que le bien. Il ne s'élève pas jusqu'à l'idée abstraite; il ne domine pas ses objets, ne les fait pas entrer dans des cadres ; il n'en exprime pas les qualités dans ce langage intérieur que le langage extérieur vient traduire. Il ne sait pas se dire : Cette chose est bonne, même au moment où il s'y précipite. Comment pourrait-il faire, pour dépasser, par son mouvement dame, le bien présent qui s'offre à son désir, et pour rêver d'un idéal qu'il ignore ?
C'est le privilège de l'homme, de bâtir des châteaux en Espagne. En fait de château, le chien se contente de sa niche, et le bœuf d'une étable bien chaude, avec une crèche bien garnie. L'homme n'est jamais content. Toutes ses demeures ne sontque desabris provisoires. Dans toutes les voies où il s'avance, il veut toujours aller plus loin. Tout ce qui lui paraît désirable, il le poursuit d'insa-
iables désirs. C'est le cas de la science; c'est le cas de la richesse ; c'est le cas de la puissance ; c'est le cas du plaisir ; c'est le cas de tout ce que nous prenons pour un bien, même le mal, même le néant, même l;i mort. En un mot, c'est le cas de notre activité globale, laquelle étant une synthèse de désirs, infinis chacun dans sa ligne, a pour corrélatif nécessaire un objet qui serait la synthèse des biens; un bien total, complet, sans limite de valeur assignable, qui réaliserait l'idéal sous toutesles formes qu'il peut revêtir pour nous,
h «l'autre* termes qui serait réellement et positivement infini.
Voilà le motif de nos poursuites affolées vers un état
de vie qui sans cesse nous échappe. C'est la loi de la pensée qui est en cause. La pensée nous représente des pers pectives sans fin; elle déploie devant nous des horizons sans cesse renouvelés, et puisque le désir suit fatalement la même pente, le désir, lui aussi, s'avance dans des espaces sans limites. C'est parce que la pensée a pour domaine tout l'être que le désir a pour domaine tout le bien, de sorte que, pour exprimer la loi de l'homme, au point de vue de l'élan de son vouloir, il faudra poser les trois égalités suivantes :
A la volonté en général correspond le bien en général ;
A la volonté dans un de ses désirs correspond la nature dans un de ses objets;
A la volonté prise comme puissance globale et caractérisée par une capacité, par une virtualité infinie, correspond un objet qui réalise l'infini.
C'est ce que nous avons appelé l'Idéal, en prenant ce mot dans son sens plein, comme exprimant tout ce qui peut répondre au désir, dans tous les genres, et sans nulles limites.
Il faut maintenant regarder à cet idéal; nous demander si ce n'est vraiment qu'un idéal, c'est-à-dire une création de notre esprit, ou bien s'il ne faut pas le réaliser, le rendre substantiel et solide, en faire un être, un vivant, une personne. C'est là, au fond, ce que nous voulons savoir. Car l'idéal réel et vivant, c'est Dieu, et c'est vers Dieu que nous avançons, d'étape en étape, depuis le début de nos études. Mais c'est à lui, je l'espère, que nous allons maintenant aboutir.
Il est toute une catégorie de penseurs — et leur doc- ;rine est la plus fraîche des hérésies — qui admettent, ou ï peu près, tout ce que nous avons dit jusqu'ici, tout ce lue nous avons cru pouvoir tirer de l'analyse de l'homme, ît qui cependant refusent de nous accompagner jusqu'au Dout, soit que les jambes leur manquent, soit qu'ils •prouvent une certaine terreur à rencontrer quelqu'un là )ù ils aimeraient mieux rencontrer seulement quelque phose
Quelqu'un, ce n'est pas assez dire! Ce quelqu'un îst très grand, et devant lui tout orgueil doit tomber, et oute conscience rendre des comptes... Mais quoi qu'il n soit de leurs motifs, qui les regardent, voici ce qu'ils ppellent leurs raisons.
Oui, disent-ils, l'homme ne se contente point de sa vie.
rêve. Il y a en lui un surcroît d'activité que les objets
éels n'épuisent point ; il ya une puissance de désirs que
3ut ce qu'il touche ne fait pour ainsi dire qu'amorcer,
qui le reporte aussitôt vers autre chose. Cette autre
îose lui sert à nouveau de tremplin, et ainsi de suite,
îsqu'à des perspectives illimitées. En d'autres termes,
ous avons un idéal; nous en avons même autant qu'il y a
e catégories d'objets qui nous plaisent, et de l'ensemble
e ces idéals, se forme une espèce de mirage composite
ne vous appelez, vous, le bien suprême et dont vous vou-
l faire un Dieu. Mais ce n'est qu'une idée, une création
l'esprit, une chose, par conséquent, sans aucune réa-
té positive.
Appelez cela Dieu, si ce mot peut vous plaire ! nous ferons avec vous volontiers; car ce sera donner satisction à des sentiments respectables ; cela composera ie sorte de poésie de hautgoût qui n'estpas faite pour nous -'plaire ; mais n'oubliez pas pour autant la nature de ce
qu'un tel mot recouvre. Ce n'est qu'un jeu de lumière, une projection sur le ciel de nos aspirations déçues par la terre.
Dieu, c'est la catégorie de l'idéal, dit Renan ; c'est l'expression de nos besoins suprasensibles. Mais en dehors de nous, il n'est pas. N'en faites donc pas un être, une personne ce serait commettre la même faute que les Anciens qui personnalisaient la Fortune ou la Victoire. L'idéal n'est qu'un idéal ; c'est le sortir de son rôle, que de le matérialiser. Il existe par nous et en nous, cela suffit; pas n'est besoin qu'il existe en lui-même. Il y a, pour l'ensemble des choses, deux régions : la région des réalitéSjOÙ tout est limité, fini, renfermé dans des bornes, et la région de l'idée, où tout est sans limites, sans contour opprimant, infini; mais aussi où rien n'est réel. La chose qui a l'honneur de n'avoir aucune borne a aussi l'honneur de ne pas exister.
Cette position est-elle tenable, ou bien n'est-elle qu'un jeu de dilettante, c'est ce que je veux examiner, et nous en savons assez déjà pour que ce soit facile.
Il faut bien prendre garde — car c'est le fond des cho ses, et je l'ai répété, à cause de cela, maintes fois déjï — il faut, dis-je, prendre garde que l'appétit de l'idéa qui est en nous n'est pas un phénomène individuel, don la personnalité de chacun doive répondre comme d'un combinaison réalisée par son fait : c'est un phénomèn de nature, un phénomène spécifique, puisqu'il se trouv partout, toujours, chez tous; puisqu'il résulte, ainsi qu je le montrais à l'instant, de la construction même d notre machine pensante. Il faut donc en juger comm d'une propriété d'un être naturel, comme de la chalei ou du froid, comme de la pesanteur; bref, comme d'un chose absolument impersonnelle.
Et par là nous apparaît déjà la faiblesse de ceux qi
la
RÉALITÉ DE i/lDÉAL 421
disent : Vous prenez vos aspirations pour des réalités. — Il ne s'agit pas de mes aspirations au sens où vous le dites. Je sais fort bien qu'il ne suffit pas que je désire la lune pour qu'elle s'incline vers moi, ni que j'aspire à la gloire de Napoléon pour que cette gloire m'advienne. Et je dis cependant qu'il suffit que j'aspire à l'infini pour que l'infini existe. Où est donc la différence? — Elle est énorme, et elle consiste en ceci : c'est que le désir de l'astre, ou mon rêve napoléonien, c'est une combinaison personnelle, qui ne résulte point de ma nature, du moins sous la forme spéciale que je lui donne ; tandis que mon élan vers l'idéal est un phénomène primitif, fondé sur ma nature, et qui précède, en moi, toute manifestation personnelle.
Nous voulons l'infini sans le savoir; nous voulons l'infini sans le vouloir; nous le voulons en le niant; nous le voulons en le combattant. Notre impulsion première porte là, sans que notre réflexion intervienne, ou en dépit de ce que notre réflexion en voudra croire ou écider.
Autant dire que ce n'est pas nous, qui le voulons, mais a nature en nous. La volonté personnelle, sujette à Illusion, ne s'est donc pas exercée là. Nous sommes ans l'officine de la nature, où rien ne s'égare, où rien avorte. Nous touchons à ce premier vouloir, qu'Aristote ittribuait à Dieu comme au fondateur des essences.
Nous, nous ne disons pas encore Dieu, ce serait une Détition de principe; mais nous disons : la nature, I je demande : Cet objet de nature qu'est le vouloir îumain aura-t-il une tendance primordiale le dirigeant ur un objet de néant ? Cherchera-t-il, sous l'impulsion e la na turc, toujours, à embrasser le vide! Cet idéal, qu'il lui, nous dit-on; qui sort de toutes pièces de son magi nation trop fertile, sera-t-il en même temps ce vers uni la nature le dirige avant qu'ait pu se produire ce ravail dont on veut faire dépendre toute la réalité de al?
On pourrait donc s'élancer vers quelque chose qu'on 'oit créer ensuite? Ou faudra-t-il attendre, pour être,
(! avoir créé ce qui vous définit, et qui par là vous permet I d'être ?
Qu'est-ce donc que cet amalgame insensé?
Je suis un désir ambulant. Je suis « une voix qui crie » .] comme Jean-Baptiste, et le cri que je pousse n'est pas I mon cri à moi, puisque je le pousse malgré moi, puisque I je le poussais tout enfant, ignorant de toutes choses;! tout comme j'ouvrais mes lèvres au sein avant de savoir1! ni que le sein, ni que ma mère, ni que moi-même exis- I tassent.
Le cri que je pousse est un appel de l'être ; c'est la 4 nature, c'est la terre, c'est l'humanité qui brame, comme! le cerf altéré, à travers ma bouche inconsciente. Et vous! dites que ce cri s'adresse à la chimère que mon esprit)! en fièvre forgera? Vous dites que c'est au vide; vous | dites que c'est au néant voilé par l'illusion que porte cet appel de nature ?
Et je dis, moi, que cela n'est pas possible.
Ctîl
Quand, aux approches de l'hiver, les oiseaux voyageurs fuient en foule, cherchant les doux climats, ne sommes-nous pas assurés par cela seul que ces climats existent? Car, dirions-nous, d'où leur vient cet instinct, sinon de son objet même, qui par une voie cachée les avertit et les invite ? Comme la lumière du soupirail éveille les bourgeons dans les tubercules inertes, et dirige les feuilles en son sens, ainsi les courants aériens apportant tout au loin de rares bouffées chaudes, ou bien quelque autre influence plus cachée que noire science n'atteint pas, ont averti l'oiseau de la direction qu'il doit prendre.
En toutes choses, dans la nature, c'est l'objet qui éveiîli la fonction et qui la crée d'une certaine manière.
Est-ce que j'aurais faim, disais-je déjà plus haut, s n'y avait pas au monde de nourriture ? Non ! car la (ai est un appel de la matière à la matière, et il est impossible que la matière appelle, si la matière ne pouvait paJ répondre. Je n'appelle la matière que parce qu'elle m( convient, et elle ne me convient que parce que j'en suii
s'il
in
RÉALITÉ DE i/lDÉAL 423
fait. J'en suis déjà pétri, et dire qu'il n'y en a point au monde, c'est rendre inexplicables et mon appétit, et moimême. Comment aurais-je faim, si je n'existais pas? Et comment existerais-je, si cette matière même que j'appelle à mon aide pour prolonger ma vie ne m'avait été donnée déjà pour faire cette vie. et pour la développer, et pour l'amener jusqu'ici? Ma naissance, ma croissance, ma vie jusqu'à ce jour témoignent que la matière nourricière existe. J'en sors! comment pourrais-je ensuite la nier?
Ainsi, la faim de notre âme, qui est l'appétit d'idéal,
est un appel de l'esprit, et cette réclamation d'une nature
qui demande à être nourrie d'un aliment divin ne démon-
re pas moins que la faim matérielle l'existence, dans son
milieu total, d'un objet qui puisse combler son vide.
Cet objet lui sera-t-il accordé autrement que dans des participations limitées et fugitives, comme en ce monde,
n'en sais rien ; ce n'est pas ici ma question. Il y a des jens qui meurent de faim, quoiqu'il y ait de la nourriure dans le monde. Ainsi notre âme pourrait mourir, )u végéter toujours, comme ici, faute d'aliment divin, ;i l'idéal vivant trouvait bon de se dérober à ses prises, ^ristote, dans ses ouvrages scientifiques du moins, n'a amais affirmé nettement une vie éternelle ; il semble )arfois la nier, et cependant il admettrait pleinement îotre thèse, qui repose au fond sur ses principes. Peronne n'a parlé d'une façon plus magnifiquement précise u Souverain Bien qui est Dieu.
Mais, si je ne sais pas, en vertu de nos raisonnements •résents, si nous posséderons le Souverain Bien après ette vie, ce que je sais, c'est que cet objet existe, tout omme nous existons nous-mêmes. Dès maintenant, c'est ii, et lui seul, qui, participé plus ou moins par notre me, aperçu et goûté à travers tous les objets de la vie, ieut nous servir de nourriture.
Il y a identité, tout au fond, entre l'être à nourrir et la ourriture qui lui est nécessaire. C'est parce qu'il la pos- Me en partie, qu'à la posséder davantage, il progresse.
h±k LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
C'est parce que je suis matière que la matière m'entretient dans l'être, et c'est parce que je suis esprit, c'est-àdire appartenant, par mon âme, au monde de l'idéal, qu \ Tidéal est requis pour que, par l'âme, je puisse vivre.
Ces deux choses se répondent donc l'une à l'autre. Si l'une est irréelle et appartient au monde des chimères, comment l'autre serait-elle solide et posée des deux pied. dans la réalité?
Si l'idéal n'est pas, moi-même, et mon désir, nous n< pouvons pas être. Je n'ai pu venir au monde comme esprit et comme tendance d'esprit, si l'objet des esprit, n'est qu'une création illusoire.
Nous n'existons, par l'esprit, que pour sentir le vid de l'existence dépouillée d'idéal; nous ne vivons qu pour nier la vie, en la dépassant toujours d'un élan Vivre, pour nous, c'est tenter une expérience qui san.* cesse avorte, à moins qu'elle ne tende au-delà; c'est commercer an sei n de perpétuelles banqueroutes, à moinqu'une richesse supérieure ne vienne couvrir le défîci de Faction ; c'est s'efforcer, et s'efforcer nécessairement sous la pression inéluctable de la vie qui nous pousse en constatant le néant de l'effort, s'il ne va point jusqu'i un but divin. N'est-il pas clair que nier le divin, c'est s< nier soi-même? Sans cet objet, nous devenons incompré hensibles à nous-mêmes, en tant qu'hommes de désirs puisqu'il entre, lui, dans la définition du désir, et ce objet que l'Evangile appelle l'unique nécessaire, il fau l'appeler ici l'unique suffisant; car sans lui, notre vi n'a plus de sens, bien qu'elle marche ; notre vouloir n veut rien, bien qu'il veuille, et dans le fond le plus réf et le plus intime de nous-mêmes, nous ne sommes qu néant, nous qui sommes.
Comment sortir de ces contradictions et de ces ténèbre! si ce n'est en posant nettement cette affirmation néce< saire : Le nécessaire est ; l'absolu est ; l'infini de l'être es
Il est, aussi certainement que nous sommes nou< mêmes.
Il est, et nous le constatons en nous, puisque noi sommes en creux ce qu'il est, lui, en plein ; puisqi
■notre désir l'égale par son angle : angle de 360 degrés |disais-je, et qui se dirige vers un Tout.
Autant d'efforts nous poussent vers l'idéal, autant de motifs nous avons d'affirmer cette souveraine existence.
D'autant de manières nous nous sentons petits, d'auant de manières nous pouvons assurer qu'il est grand.
De sorte que la preuve de Dieu conçue ainsi s'épanouit 3iî gerbe ; de sorte qu'elle nous permet de qualifier Dieu, m même temps que de le démontrer.
Nous pourrions en effet prendre l'une après l'autre ouïes ces aspirations que rien n'épuise: aspiration vers a durée, aspiration vers le savoir, aspiration vers la missance , aspiration vers la richesse, aspiration vers amour... et en leur appliquant chacune à part le pro- :édé de raisonnement que nous avons appliqué à l'enemble, nous prouverions qu'il y a un infini de la durée, in infini de la science, un infini de la puissance, un nfini de la richesse, un infini de l'amour... Dieu serait onc atteint autant de fois et qualifié d'autant de maniées que nous aurions analysé de fins dans l'homme.
L'amour de la science, dirions-nous, en tant qu'il porte usqu'au savoir total et par là porte à l'infini, puisque le Dnd des choses se montre transcendant à tout effort de onnaissance qui ne sera pas créatrice, — l'amour de la jcience prouve par son élan qu'il y a, du côté des sources e l'âme, un infini connaissant, et au bout de ses persectives, un infini intelligible. Etpar manière de contrepreuve, le suicide intellectuel des sceptiques, qui cherhent à tuer le savoir jusqu'en ses fondements insondales, nous ferait resuivre la même trajectoire. Seul le
1 ligne en serait changé, la direction retournée; mais m'importe? Qu'importe, à l'égard de ce qui est infini en Jeux sens, comportant une double limite, qu'importe 3 laquelle de ces bornes introuvables on s'avance ; à iquelle on tourne le dos?
Et il en serait de même de tout le reste. Que ce soit .joie, qui voudrait s'absorber jusqu'à l'oubli de tout ms l'objet qu'elle étreint comme sou tout, pour y boire
4ilii LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU
l'ivresse éternelle; que ce soit la tristesse qui s'enfonce comme dans un abîme infini; — quecesoitrindépendanrr souveraine qui se faitDieu; que ce soitla soumission affolée qui veut n'agir en tout que par autrui, et, par amour ou vertu, parconfiance filiale ou par crainte, court aux excès du perinde ac cadaver; — que ce soit la reconnaissance, avide de combler son objet d'incommensurables richesses et qui estime n'avoir jamais assez fait pour lui; que c( soit l'ingratitude qui se retourne pour nier le bienfaiteur et le bienfait, par haine d'une subordination qui lui pèse — que ce soit l'amour, avec son rêve de possessions épuisées; l'amitié, amoureuse d'union telle que lésâmes sœur: « se meslentet se confondent l'une en l'autre d'unmélangi si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cou ture qui les a jointes»; que ce soit la haine homicide poursuivant en désirs sa victime jusqu'à l'infini du néan ou jusqu'à l'infini de la souffrance ; — que ce soit la con fiance pleine dans cette vie, telle que la jeunesse s'; cramponne ; ou que ce soit le dégoût total qui nie la vie qui cherche le repos dans le vide désabusé de l'âme, ei attendant le repos éternel du néant; qui arrive ainsi d'une certaine manière, à égaler, pour le neutraliser tou en le démontrant, l'amour de l'être que nous avons di infini.... toutes ces affirmations audacieuses et toutes ce négations excédées ne prouvent pas moins les unes qu les autres l'Idéal, sous les multiples formes où elles l'en visagent.
Nous aurions donc cent preuves de Dieu, chacune nou révélant quelque aspect nécessaire autant que mystérieu de son être. Nous repousserions ainsi, en même temr que l'athéisme, ces religions de Dieu qui ne veulent 1 concevoir que comme une forme vide ; comme un ténébreux dont il ne faut rien dire sous peine de dép ser la connaissance ou de mentir à ce qu'il est.
Comment ne penserait-il pas, dirions-nous, pui^ nous arrivons à le poser en constatant finfirmi! notre pensée, en même temps que son aspiration inc' puisable ?
Comment ne serait-il pas une personne, puisque nous l'a! teignons en traversant en nous l'infirmité dispersée de l.i p"i\sonne? Il est plus et autrement pensant, vivant, actif, aimant et personnel que nous; mais il Test; car, s'il ne l'était pas, nous ne saurions pas qu'il est.
Nous atteignons sa perfection en dépassant, en nous, a réalité imparfaite : comment lui refuserions-nous snsuite l'une quelconque de nos perfections? Comment [serait-il un inconscient, puisque nous le posons en parlant du fait de notre propre inconscience ? Notre dispersion prouve son unité ; notre ignorance sa science ; notre mpuissance sa toute-puissance; notre vie vacillante sa Lrie pleine ; notre mort son éternité. Notre imperfection nultiforme, en se niant elle-même, de par l'infinité de Ion vouloir profond, pose la perfection de l'Idéal, et la pose dans tous les domaines où nous nous sentons des (imites.
I II suffit donc de nous regarder pour savoir qu'il existe
jt pour le qualifier de loin comme celui en qui se réalise
peffablement ce qui nous manque.
\ Quiconque touche au fond de soi-même touche Dieu.
j II est en nous en puissance de désir, devons-nous
iffirmer: donc il est en lui-même en réalisation. C'est
;omme l'empreinte aperçue dans la cire et qui prouve le
achet dans la main de quelqu'un. C'est comme l'épreuve
lin creux, qui prouve le modèle en relief. C'est comme
imagi d'un astre aperçue dans le miroir vide, et qui
Hrouve l'astre avec sa forme et son éclat.
L'image de Dieu en nous! c'est là une expression de la
Bible qui prend ici une signification bien profonde! Elle
I II nous faire concevoir une nouvelle façon, corrélative
;!a première, de conclure Dieu à partir du désir humain.
L'ima ,;<■ de Dieu en nous, cela veut dire que si Dieu
t une vie divine, parce que toutes ses pensées sont divi-
|is, tous ses vouloirs divins, ainsi fait l'homme, à sa
lanière. puisque lui aussi tend, par le fond de lui-même,
, divin el montre ainsi qu'il en participe la nature.
■La tendance dit l'espèce. Celui qui aime le mal est niau-
vais; celui qui aime le bien est bon; celui qui aime la fan est fange; celui qui aime le divin est divin. Or ceci, le fait de tout homme, par le fond tout dernier de luimême. L'amour du mal, du néant, du borné, ou l'amour du parfait, de l'éternel, et du bien, tout cela n'est qu'uni transformation ou une déformation d'un amour primitif qui s'adresse au divin, et qui fait l'homme divin luimême.
Notre vouloir profond n'est pas à nous, disais-je : il vient d'ailleurs ; il vient de la source d'où est sortie notre nature. Mais nous voyons maintenant que cette source ne peut être que divine, puisque ce qui en sort, c'est un objet aux tendances divines, un être qui tend de tout son poids à l'éternel et à l'immense, et qui ne peutB tendre que s'il y est poussé par derrière par une puissance dontl'éternel et dont l'immense soient l'objet naturel et la propriété complète.
L'acte précède la puissance, dit Aristote. Du moment qu'il y a en moi une tendance réelle au parfait, il faut que quelque chose, avant moi, soit l'acte de cette puissance. Et je dis avant moi, parce que si ce quelque chose était moi, ou en moi, comme appartenant à ma réalité même, il pourrait s'égaler par l'action en allant de luimême à lui-même; de lui-même comme désir à luimême comme réalisation. Or, je me sens d'autant plus indigent que je suis plus grand. La richesse que je cherche n'est donc pas en moi comme une obscure possession que je n'aurais qu'à amener à la lumière ; elle est derrière moi pour m'expliquer, comme j'ai dit qu'elle est devant moi pour me parfaire.
Ilyaen chacun de nous, disait Schopenhauer,un g de l'espèce qui nous fait désirer malgré nous, ou sans nous, ce qui convient au bien de cette espèce. Il y a en nous, aussi, et c'est le même, un génie du divin, un g*' nie de l'Etre qui cherche le bien total, et ce génie, c'est l'action de Dieu en nous; c'est l'action qui nous crée, et qui en nous créant nous lance d'un irrésistible appétit vers l'idéal du bien qui est son objet propre et son alimeni éternel.
Voici donc Dieu atteint, une nouvelle fois, et à la base, et tout au bout de notre activité humaine. Nous le reconnaissons à la trace que son passage créateur a laissé dans notre âme et qui l'occupe toute, et nous le reconnaissons aussi aux images que projettent sur le ciel de nos rêves les pauvres objets de la vie, illuminés au dedans par sa lumière.
Les mirages d'eau vive n'apparaîtraient point au iésert, a dit un philosophe, s'il n'y avait quelque part 1rs eaux vives. Nous ne rêverions pas non plus d'infini, ■s'il n'y avait un infini. Toutes nos images de rêve •mi citent sa perfection, la déforment; mais elles l'expriment pourtant en ce qu'elles sont sans bords, en ce bue nous y trouvons une plénitude.
C'est Dieu lui-même, disais-je, qui d'une certaine manière se regarde et se voit à travers notre intelligence juaud nous pensons le vrai. C'est Dieu aussi qui se hherche et qui se trouve à travers nos désirs, quand nous roulons le bien.
C'est Dieu qui se remue dans les cœurs de vingt ans,
li écrit Lacordaire. Dans les autres aussi, alors même
[u'ils ne savent pas le comprendre. A chaque élan de
liotre âme; à chaque bond qu'elle fait pour dégager
a vie de sa médiocrité désespérante, c'est notre
lœur de vingt ans qui parle; notre jeunesse est renou-
relée, comme celle de l'aigle dans le psaume, et c'est Lui,
rest Dieu qui appelle en nous d'une voix à laquelle lui
t.'ul peut répondre. Il fait écho : criant, par nous, vers
Infini qu'il est, et se chargeant là-bas de la réponse.
ions sommes environnés de lui, englobés dans sa vie,
I "Ortés, menés, et, je l'espère, un jour, satisfaits, par ce
u\ et ce reflux de la vie divine qui est au-dessous de
; Dut, circule en tout, comme le support et comme l'ex-
i lication dernière de toutes choses.
Une vertu divine embrasse la vie humaine, répéterai-je y(t Cicéron.Tout le drame de Dieu est en nous, ou pour lieux dire, il nous traverse, venant de l'infini, allant à infini, et utilisant au passage notre petit être pour xpiïmer le sien, nos petits désirs pour dire ses amours
ineffables, notre petite action pour coopérer à ses vouloirs.
Nous ne sommes par nous-même que néant ; mais grâce à lui, nous sommes.
Nous bâillons aux chimères, s'il n'est point; mais s'il est, nos désirs ont un but souverain.
Nous agissons pour rien et nous nous agitons à vide, si les objets périssables et mesquins sont les seuls qui existent; mais s'il est, Lui, l'objet éternel et parfait, j'agis pour lui, sachant bien qu'il agit pour moi, et cet échange d'amour donne à ma vie une signification suprême.
Les anciens avaient vu cela. Platon, Aristote sont remplis de cette pensée.
Et ce n'est môme pas dans l'homme seulement qu'ils voyaient un désir capable de démontrer le Bien suprême: c'est en toute chose. Toute chose, disaient-ils, cherche un bien, et dans Tordre des biens, il y a une hiérarchie de dépendance. La matière brute va vers la vie ; la vie vers la sensation ; la sensation vers la pensée ; la pensée vers la perfection de son acte. Or, dans l'ordre des désirs et des fins, comme dans l'ordre des réalisations ou des actes, on ne peut procéder à l'infini. Il faut qu'il y ait une chose souverainement désirable, comme il faut qu'il y ait une chose souverainement active. Il le faut plus encore; car l'action n'est que la résultante du désir; c'est pour toucher un but que Ton se met en marche. Le but est la cause des causes, disaient-ils. Par conséquent, le Souverain Désirable, le Souverain Bien est la première notion qui s'impose pour expliquer dans le monde quoi que ce soit. et à plus forte raison dans l'âme humaine. Car si en toute chose la nature désire, dans l'âme humaine elle prend conscience de soi; elle peut juger sa loi; elle peui fixer son but, et il n'est pas possible que ce buts'évapon et se dissipe en brouillard sans que du même coup lam( humaine devienne un objet incompréhensible, un monstre, comme le disait Pascal, et non seulement un mons tre, mais une chose contradictoire, c'est-à-dire impossible ; car la contradiction répugne à la réalité.
RÉALITÉ DE L'inÉAL 431
On voit maintenant que penser de la prétendue solu-
on qu'on voulait nous fournir tout à l'heure.
Dire : nos aspirations nous poussent vers l'infini ; mais
nfmi ce n'est qu'un idéal, c'est dire une chose scien-
fiquement impossible. Et je ne m'étonne pas que cer-
ins auteurs, dédaigneux de cette tactique cauteleuse,
î cette façon de tuer Dieu tout en le glorifiant, aient
sayé de tourner autrement la difficulté, — assez habile-
ent, il faut le dire ; mais grâce à un tour de passe-passe
îi sent son baladin, et ne peut impressionner que les
dauds delà pensée, toujours nombreux, hélas! et prêts
out croire.
(L'instinct de l'infini, disent ceux-là, est une illusion ji tient non à notre capacité, mais à notre faiblesse, ux qui disent avoir épuisé les plaisirs, ce sont les plai- |s qui les ont épuisés. Ceux qui disent avoir vu le fond
la science, c'est la science qui les a accablés de son lipleur, et ainsi du reste. Il y a plus qu'il ne faut, dans jvie, pour nous satisfaire; mais nos bras sont trop jirts pour tout embrasser, et nos puissances de jouir
misent vite. De sorte, disent-ils, qu'on a renversé le Même. La misère de l'homme passe pour une misère
la création, et nous jugeons de cette dernière comme praient juger de la mer ceux qui ne verraient d'elle |; ces petits espaces clos de planches qu'on installe certaines plages pour la commodité des baigneurs.
;ux qui raisonnent ainsi font preuve d'une myopie rnge.
est certain que nos facultés s'épuisent à fréquenter
ktemps leurs objets ; mais ce n'est pas cet épuise-
• t qui est la cause vraie de la déception qu'ils nous
y a coïncidence fort souvent entre le moment où la jption se manifeste et le moment où la fatigue d'agir h a pris, et c'est ce qui peut donner le change a ceux
qui ne regardent que la surface des choses; mais l'analyse que nous avons faite a montré que dans le moment même où s'exalte Faction, celle-ci s'arrêterait court, si les objets lui apparaissaient tout à coup ce qu'ils sont en réalité: effrayamment caducs et misérables, et elle ne va, Faction humaine, que parce qu'à travers le réel elle s'enivre du rêve et se repaît sans le savoir d'idéal.
S'il arrivait, par conséquent, que nous jouissions des objets sans fatigue, sans lassitude ni satiété, il ne s'ensuivrait pas que nous fussions satisfaits davantage. Nous serions mieux trompés, voilà tout, et le « diverti ment », comme s'exprime Pascal, nous serait plus facile. L'objet envisagé, ou goûté, en accaparant l'attention plus longtemps la fixerait peut-être dans une sorte d'extase qui nous empêcherait de songer à nous-mêmes ; mais nous n'en serions pas moins vides, et qui nous regarderait vivre aurait lieu de nous plaindre, comme on plaint le pauvre fou qui rit, et qui ignore son malheur.
Non, la vérité n'est pas là.
La vérité, c'est que l'infini seul est l'objet suffisant de nos tendances profondes. C'est que la loi du cœur humain réclame, pour avoir une signification naturelle comme doit en avoir tout ce qui est, que l'infini posé soif réel, et non pas simplement idéal. C'est que Dieu est pai là Celui vers qui nos cœurs soupirent sans le connaître comme l'ami à qui l'on tend la main dans la nuit.
Au bout de chacun de nos désirs, on peut voir se drei ser sa grande ombre.
Avant tous nos désirs, nous devons le conclure comni' la source première, seule capable de rendre compte d notre être et de lui communiquer un tel élan.
11 est donc là, tout au fond de notre âme, la prolon géant dans les deux sens, comme nous avons vu qu'il es au fond de la nature, la prolongeant dans les deux -
Sous la nature, en nous ou en elle-même, il y a Die cause première. Au bout de la nature, en nous ou e elle-même, il y a Dieu fin suprême. Et ces deux cons
RÉALITÉ DE L'iDÉAL 43c
dérations n'en font qu'une ; car nous sommes, nous aussi, un objet de nature. Et tout cela revient à dire que le créé est achevé aux deux bouts par l'incréé, le fini par l'Infini, l'être relatif et périssable par l'Etre absolu et indéfectible, sous peine que tout retombe dans le gouffre du néant et dans la nuit de l'inintelligible.
S'il m'est permis de tirer de ces abstractions concentrées une conclusion pratique, que le lecteur puisse (emporter comme un bouquet spirituel philosophique et chrétien, je la résumerai dans ce mot d'un de nos contemporains qui exprime assez bien et notre thèse et les conclusions qu'elle suggère.
« La vie, dit Ed. Schérer, devient chose frivole, si elle l'implique des relations éternelles. »
C'est vrai.
Jeter à la créature toute seule l'immensité de ces désirs ui se doivent à Dieu, c'est un sacrilège. Accaparer au >rofit de l'égoïsme tout ce grand mouvement de notre 'ie qui porte vers l'éternité, nous ne le pouvons pas.
Cette attitude ne pourrait se commenter que de deux açons également blasphématoires. Ou bien en s'attachant éKnitivement et exclusivement au sensible, la volonté i î déifie, et elle insulte Dieu fin suprême ; ou bien, reconnaissant son insuffisance, elle se réduit elle-même à sa iille, et alors, en se méprisant elle-même, elle insulte à ieu son principe.
N'est-ce pas le sens le plus profond de cette parole tant e fois rappelée : « L'homme étant en honneur ne l'a jint compris ; il s'est comparé aux animaux sans rai- >n et s'est fait leur semblable. »
Si, en effet, l'honneur de l'homme consiste dans cette finité du vouloir dont nous avons fait l'analyse, n'est-ce is le rabaisser jusqu'à l'irraisonnable que de le traiter unme borné, en lui assignant comme dernier objet des
iens terrestres? N'est-ce pas nier sa nature, insulter à n cœur, enfermer l'aigle aux ailes démesurées dans la ge étroite du sensible?
Laissons ce cœur que sollicite l'infini arriver a son terme.
Laissons le cri qui sort de nous trouver son écho éternel. Ne tournons pas en chansons cette voix sublime que le souffle créateur a mise en notre sein et qui doit éclater en cantiques.
Ce que notre volonté peut réaliser n'égale pas ce qu'elle désire.
Ce qu'elle désire clairement n'égale pas ce qu'elle veut tout au tond.
Que peut-elle faire, sinon se jeter à plein cœur dam l'immense; aimer, mais aimer explicitement cet Infin qui est impliqué obscurément dans chacun de ses vou loirs comme son motif secret?
Aimer Dieu, le vouloir, s'unir à lui d'une volont ardente et totale, c'est l'achèvement de l'homme ici-bas