‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 29 sur 50 · I. — L'Unité sociale. La famille · texte numérisé non relu

I. — L'Unité sociale. La famille

Nous voici parvenus, à travers Tordre de la nature, à

ivers l'ordre humain individuel, jusqu'au seuil de la vie

lociale pour savoir d'elle, non moins que de chacun de

lous et du milieu naturel qui nous enveloppe, s'il lui est

lossible de subsister, de se développer, d'aboutir, en

lehors de l'idée divine.

On pourrait se demander pourquoi nous trouvons

lêcessaire d'instituer sur ce point une étude nouvelle. La

je sociale, c'est le cas humain sous l'un de ses aspects.

Dieu est nécessaire sur un point, il doit l'être sur l'au-

car son action s'exerce aune profondeur qui ne per-

[et pas de supposer, dans un môme domaine, sa pré-

îce ici et son absence là. C'est le flot qui porte le

Lvire, et si la proue a besoin de cet appui, comment la

jupe en serait-elle indépendante? L'indigence de l'une

[de l'autre est la même, parce que cette indigence tient

(les conditions générales d'équilibre qui ne sauraient

I différencier selon la position relative des diverses par-

s du navire. Ainsi en est-il ici. Le fait social et le fait

ividuel sont le même fait en deux de ses états ; ils met-

it en jeu les mêmes ressources; ils doivent donc exi-

en dépit de leurs différences, les mêmes conditions

I cières. A plus forte raison cette condition, la plus

térale de Uutes, qui consiste à reposer finalement sur

|>solu divin, doit-elle leur être entièrement commune.

Ce raisonnement est exact, et à coup sûr nous pourrions affirmer : Dieu est nécessaire à la vie sociale, par cette seule considération générale que Dieu est nécessaire à la vie humaine.

Mais nous avons observé bien des fois avec Spinoza que les considérations particulières sont autrement puissantes, pour engendrer la conviction, que les données très générales. Universalia non movent, disaient les vieux scolastiques : les motifs généraux n'émeuvent , point. Il nous faut du concret, et j'en chercherai d'autant mieux sur les routes delà vie sociale que celle-ci nous présente un ordre de faits véritablement spécifique, et que . si le problème qui est le nôtre ne s'en trouve pas changé, il n'en sera pas moins transporté à un niveai différent et dans des domaines plus vastes.

Il faut parcourir ces domaines. Le temps présent aimt les études sociales et ne craint pas d'en aborder le; aspects les plus élevés. Nous sommes donc sûr de m \ point déplaire en faisant nôtre une préoccupation si com mune et en essayant de nous faire une idée clairt, nour rie de quelques faits, et mise en contact avec les doctri nés adverses, de ce que peut être le fonctionnement so( dans ses rapports avec l'idée de Dieu.

La société commence avec la famille.

La famille est la première société naturelle dont 1( autres ne sont que des annexes ou des dérivés : des ai nexes s'il s'agit de ces groupements accidentels qui s'a] pellent amitiés, sectes, écoles, groupements corporatii assemblées ou organisations quelconques; des dérivés, s s'agit des groupes nationaux et de leurs étages successif villes, communes, provinces, contrées, etc.

Nous devons donc étudier tout d'abord la faniill premièrement à cause de son importance propre, ensui

Un

l'unité sociale, la famille 437

•arce que nous devons y trouver en petit, ou en germe, jutes les conditions de la vie sociale.

i L'importance de la famille, est-il besoin de la souli-

ner ? Si je le fais, c'est afin que, sentant mieux la valeur

romaine de cette institution, nous goûtions mieux aussi

II solidité des doctrines qui seraient reconnues en être s postulats ou les appuis indispensables.

il Or, la valeur de la famille est exactement celle de la î e elle-même ; car la famille n'est que l'homme au cornet.

D 11 n'est pas bon que l'homme soit seul, a dit la Bible, I cela n'est pas meilleur à coup sûr pour la femme ; •la serait encore plus nuisible à l'enfant ; car ni l'homme lllui seul, ni la femme isolée, ni à plus force raison l'enllnt n'est véritablement Y homme. Le vrai vivant, c'est j couple, et le vivant complet, c'est le couple fécond, Ivironné de sa progéniture, formant une unité serrée, I créant ces échanges à la fois fructueux et doux en l.oi consiste proprement la vie humaine.

III y a une sexuation de l'intelligence, a dit un philofl)he ; il y en a une aussi de la volonté, une de la sensi-

lité, comme il y en a une de la chair. Par l'union de

lomme et de la femme, intellectuellement et morale-

|;nt aussi bien que physiologiquement, il y a création

in troisième, qui est ici une vie plus haute, une plus

iplète humanité.

lêrne ceux qui renoncent pour une raison ou pour le autre à la vie de famille cherchent à en retrouver les [•nfaits sous une forme quelconque ; mais celui qui en

est dans la loi commune et réalise les conditions

finalement nécessaires pour que ses facultés s'épa-

|uissent, que ses besoins se trouvent satisfaits et que

devoirs ne soient point en souffrance.

|1 faut un être ami pour appuyer sa vie, partager ses

faux, adoucir l'impression des durs contacts du dehors

peuvent endolorir, puis émousser peu à peu ses

|ultés les plus actives; aider ses défaillances au besoin,

itenir ses bons vouloirs toujours, consoler ses cha-

grins, soigner ses maladies, multiplier ses joies, le défendre de l'égoïsme desséchant que provoquent si facilemenl les contre-coups de la lutte pour la vie, ou de l'accablement que sa propre misère éprouvée pourrait à certain.moments faire naître ; donner enfin satisfaction à cette soif d'aimer qui est au fond de toute âme, au besoin inné de vivre en autrui, afin de multiplier sa vie, et de se survivre, afin de donner à cette vie fragile une durée un peu plus en rapport avec nos aspirations.

De par cette convergence, cette mise à l'unisson d< nos ressources et de nos aspirations humaines, tous le< âges de la vie verront se multiplier leur richesse ; à 1; jeunesse elle assurera le développement et elle épargner* bien des fautes; à l'âge mûr elle garantira sa fécondité à la vieillesse, elle accordera un supplément de bonheur de services, et comme un prolongement d'existence.

Il doit s'ensuivre que l'importance de la famille a point de vue collectif ne sera pas moins grande. Et d fait la famille pourrait dire de la civilisation ce que 1 Christ disait de son père : Personne n'y arrive que moi.

La phase patriarcale, triomphe par excellence de famille, a été la première qu'ait dû traverser en toi: temps l'humanité civilisée, et celle qui a servi de pi( destal aux progrès que l'avenir pouvait désormais î promettre. Les peuples qui ont essayé de brûler cel étape ou qui n'ont pas su y atteindre sont restés au de la hiérarchie humaine, ou sont retombés dans la barie. Ceux qui s'y sont appuyés comme sur une ferme ont pu s'épanouir ensuite en organisations p larges, et grandir, quelquefois, jusqu'à soulever monde, ayant trouvé le point d'appui qu'Archimè requérait en vain.

C'est Agni, le dieu du foyer, qui a procuré aux leur domination sur le Gange. C'est Hestia etVestaqui oi fait la grandeur des civilisations hellénique et romain Les Sémites asiatiques ou africains n'ont-ils pas gran* tant qu'ils se sont appuyés sur la famille ; n'ont-ils p

l'unité sociale, la famille 439

îroulé dans la barbarie, dès qu'ils Font laissé se désoraniser et se corrompre? La Chine ne doit qu'à son orgaisation familiale extrêmement arrêtée sa persistance . accessible par tant d'autres points à la décrépi-

Universellement parlant, les historiens conviennent ue les époques de prospérité et de puissance des peules coïncident toujours avec les époques de pureté et de olidité de la vie familiale ; qu'inversement les rétrogradions et la corruption sociale sont contemporaines de a décadence des familles.

Comparées entre elles à une même époque, les diverses ations donnent lieu à la même constatation. Plus la ainteté du mariage, la fermeté du lien et Faccomplisselent du devoir qu'il suppose s'y trouvent respectés, plus

ur supériorité s'affirme et plus leurs chances de prorès s'accroissent.

Mais s'il en est ainsi; si, au point de vue individuel

)mme au point de vue collectif, l'importance de la

mille est telle, telle, dis-je, qu'on pourrait à bon droit

appeler totale, et affirmer qu'au vrai toute part faite

îx exceptions qui sont ici sans importance, la famille,

est l'homme, et le fonctionnement de la famille, c'est la

e; si, dis-je, il en est ainsi, n'est-il pas clair que les

ées qui servent de base à la famille peuvent être consi-

îrées comme possédant une valeur humaine indiscu-

ble, une valeur absolue que nous ne pourrions désa-

uer sans nous désavouer nous-mêmes et toute Fhuma-

té et toute la nature avec nous. Car la nature est derrière

rdre humain, comme l'ordre humain entier est à la base

chaque vie individuelle.

I D'ailleurs, à l'heure actuelle, peu de gens seraient ités de discuter ce point de départ de nos thèses. Bien

lu oseraient nier la solidité d'une doctrine qui serait

|connue nécessaire au fonclionnement de la vie. Sans. >se on parle au nom de la vie, au nom de la société,

| nom de l'homme. C'est lui, l'homme, que dans tous

les domaines on veut substituer à Dieu : on ne peut trouver mauvais que pour démontrer Dieu on cherche à s'appuyer sur cette valeur avouée de notre vie humaine. Or, c'est ce que nousprétendons faire, en montrant que, sans Dieu, la vie n'a plus d'appui ; car l'homme compromet, le niant, toutes ses idées maîtresses et en particulier celles qui doivent fonder l'institution mère de toutes les autres, l'unité primordiale dont les multiplications successives engendrent le corps social : la famille, laquelle se trouvant au confluent de la vie individuelle et de la vie collective, manifestant tous les aspects de l'une et préparant toutes les richesses de l'autre, se trouve porter en soi toute la vie, comme la cellule organique porte les énergies de la matière brute et celle des tissus vivants qu'elle doit former.

Or l'idée de Dieu, dont nous cherchons le rapport avec la vie humaine, est à la base de la famille pour de multiples raisons.

J'en pourrais tout d'abord invoquer qui mettent en cause des notions déjà élucidées par nous, des solutions déjà acquises.

Je dirais, par exemple, que la famille, en tant qu'elle nous présente un ensemble de devoirs à accomplir, appelle Dieu comme principe du devoir, et en tant qu'elle exige un aboutissement et une sanction, qu'elle suppose Dieu comme fin dernière et seule suffisante sanction.

Je pourrais dire encore : Le mariage, c'est l'amour i sa place, l'amour du moins dans son état le plus nature! et le plus humain. Or nousavonsditdel'amourqu'il noue révèle doublement l'idéal et laréalité de l'idéal: en arrière comme source de ce sentiment dont l'amplitude, dûmen analysée, se trouve franchir les bornes de la réalité visi ble; en avant, comme l'objet qui incarne nos aspira j tions.

Mais il nous faut serrer le problème de plus près, e trouver les raisons spéciales pour lesquelles le devoi

l'unité sociale, la famille 441

[sous cette forme-là et l'amour à cette place requièrent l'inftervention divine.

La première se tire de la constitution même de la famille et de l'essence du contrat qui la forme.

Et, en effet, le mariage, qui est l'agent de cette constitution et la porte par laquelle l'homme adulte entre dans [sa nouvelle vie, le mariage, dis-je, n'est pas une convention quelconque. Ce n'est pas un contrat dont on puisse limiter la portée, déterminer les droits, restreindre la durée, fixer les conditions à sa guise. Jamais l'humanité ne l'a compris ainsi. A aucune époque, chez aucun peuple, on n'a accordé au mariage ce degré d'émancipation (que des esprits anarchiques voudraient nous voir lui reconnaître. Tout le monde sait ce que veut dire le mot \conjugal. Cum-jugalis, cela signifie que les époux se placent d'un commun accord sous un joug; qu'ils acceptent une loi de leur avenir, une contrainte. C'est ce que roulait figurer l'ancienne coutume française qui faisait placer un petit joug sur le cou des fiancés, et cette cou- Lume comme l'expression qu'elle figure ne font que refléter a l'usage d'autres temps l'universelle tradition Iles peuples.

Car, je le répète, parmi les peuples, on a toujours vu

]ans le mariage autre chose qu'une convention libre.

La liberté est antécédente au contrat; mais elle ne le

^êgit point au dedans; il a son essence propre, qu'il

aut subir. On peut ne pas contracter; mais le contrat

stipulé, il faut en accepter la forme, et si cette forme a

rarié, au cours des siècles, parce que d'une part elle

comporte du large; parce que surtout l'homme a été lent,

jrop lent à reconnaître sa propre nature et à en tirer les

conséquences, toujours est-il que ce qu'on a cru être, à

lelle ou telle époque, le vrai mariage humain, l'opinion

!'a toujours imposé aux contractants, et n'a jamais ac-

îepté ce qu'on appelle aujourd'hui l'union libre.

4i2 LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DIEU

Plus d'un peuple barbare a pratique" ou pratique encore la capture. Elle fut très en honneur, jadis; mais c'était une institution, et elle obéissaità certaines règles.

Ce qui prouve bien qu'on l'entendait ainsi, c'est que plus tard, les mœurs s'adoucissant,et la capture faisant place à un contrat exempt de violence, on conservait pourtant le souvenir des anciennes coutumes en donnant au départ de l'épouse l'apparence d'un enlèvement. C'est ce qui se passait jadis dans le Berry, où, le jour des noces, le fiancé arrivant avec ses compagnons devait trouver l'épouse couchée dans son logis et l'entraîner un instant hors de la maison paternelle.

En Orient, on fait de grandes chevauchées, pour donner au mariage une apparence de guerre. C'est le souvenir figuré de ce qui se passait il y a peu de temps encore dans l'Inde, où un radjah qui désirait épouser la fille d'un prince voisin lui déclarait la guerre et obtenait la£ princesse pour prix de la victoire. Les kroumis du Ben-, gale, en fait de parure de noces, se font de fausses balafres avec du sang, afin de rappeler les antiques mœurs. Dans d'autres régions de l'Inde, il est vrai, on remplace le sang par du rouge.

Quoi qu'il en soit, quand la force règne en maîtresse, je dis qu'elle sent pourtant le besoin de s'appuyer d'un droit, et ce qu'on appelle le droit de la force, si ce n'est pas un, droit véritable, sert en tout cas de témoignage au fait humain que je relève : à savoir que l'arbitraire n'est jamais avoué, et qu'en ce qui concerne le mariage, on a eu beau en fausser l'essence, remplacer le consentement mutuel, qui est sa base normale, par la violence d'abord, puis par des contrats de vente, puis par des conventions entre familles traitant par-clessus la tête des enfants, toujours est-il que le mariage fut toujours une institution, et n'accepta jamais l'arbitraire ,

Or, il y a là, si Ton y réfléchit, de quoi tirer de graves conséquences en faveur de l'idée divine.

Car comment expliquer ce consentement universel, en matière aussi variable que les intérêts humains, dans

L UNITÉ SOCIALE. LA FAMILLE Mo

des conjonctures si diverses, parfois si pénibles aux individus, si ennemies de leurs passions, — comment expliquer ce consentement, à l'égard de l'institution conjugale?

Il y a donc, au-dessus des groupes contractants, quelque chose de supérieur à eux, qui les guette, qui les lie, qui leur impose ses conditions?

Ce n'est donc pas seulement l'un à l'autre qu'ils adressent leurs serments? Il y a donc là une nature des choses dans laquelle nous sommes engagés, et que nous sentons peser sur nous d'un poids tel qu'aucune volonté individuelle n'aura le pouvoir de s'y soustraire?

Mais qu'est-ce que celte nature des choses, et de quel droit peut-elle venir ainsi s'imposer à nos cœurs, forcer nos volontés, contenir nos instincts, contredire nos passions?

Pourquoi deux êtres, et même sans enfants, parce qu'ils se sont donnés l'un à l'autre dans un moment d'enthousiasme ou d'erreur, se sentent-t-ils enchaînés de ;elle manière qu'il ne soit point loisible à leurs volontés combinées de détruire ce que leurs volontés combinées ont cependant pu faire? Et pourquoi seront-ils universellement blâmés, et par eux-mêmes, si arbitrairement, sans lutre cause que leur caprice, sans autre loi que leur commune acceptation, ils rompent leur union et se considèrent comme aussi libres que des astres errants après jne conjonction éphémère?

Je ne vois pas qu'on puisse dire, s'il n'y a rien auïessus de l'homme, d'où l'on pourra tirer une telle obligation, et justifier une telle contrainte.

Historiquement parlant, si les hommes ont cru de tout emps au devoir matrimonial, de quelque façon du reste lu'ils l'entendissent, c'est très certainement pour des notifs qui tenaient, directement ou non, aux idées reli- ;ieuses. Ils voyaient, ai-je dit, dans le mariage, autre ïhose qu'un contrat personnel. Mais qu'y voyaient-ils lonc? — Ils y voyaient ce qu'il faut bien y voir, sous peine le ne rien comprendre à ce fait essentiellement humain.

Ils y voyaient d'abord une institution naturelle ^et ils sentaient que la nature, quand nous lui empruntons ses moyens, a le droit de dicter ses exigences. Ils y voyaient une institution sociale, nous imposant ses formes et ses lois, parce que la société, elle aussi, dans la mesure où elle nous fait vivre, a le droit de régir notre vie. Ils y voyaient enfin une institution religieuse, engageant Tinfini dans nos fragiles amours et le prenant pour témoin de leurs promesses.

Or, dans ce dernier cas très évidemment, et dans les deux premiers certainement, quoique ce fût d'une façon moins directe, Fidée de Dieu était la base de tout. Car qu'est-ce que la religion, sans un Dieu? et qu'est-ce que la nature sans quelqu'un qui la fonde? Nous avons vu que ce mot nature n'a de valeur, surtout quand on l'insère dans la morale, que s'il est personnalisé, ramené à l'absolu de par l'idée divine. Et, nous le verrons plus loin, mais je l'affirme dès maintenant en ce qui concerne le sentiment des peuples, la société et les lois qu'elle impose n'ont de valeur aussi que par l'intervention d'une volonté souveraine, d'une volonté qu'on puisse rencontrer en traversant toutes les autres, pour appuyer de son autorité des décrets toujours discutables.

C'est pour de tels motifs, instinctivement jugés par les foules, exprimés très explicitement par les meilleurs parmi les grands esprits qui représentent la tradition humaine, que toute l'humanité, en masse, a toujours fait intervenir dans le mariage Finfluence de Fidée divine.

Il serait fastidieux de rappeler les écrits et les coutumes qui le démontrent : ils sont connus de tous et présents à tous les esprits, depuis les sacrifices et les libations antiques; depuis le pain de froment partagé en présence du prêtre jusqu'à nos messes solennelles, où l'union des époux ressemble à un acte du culte ; depuis Confucius et le Bouddah qui voient dans le mariage un « moyen de plaireaux dieux «jusqu'à saint Paulécrivant de lui : « Cest un grand sacrement, » et le prenant pour symbole de Funion du Christ avec son Eglise, c'est-à-

l'unité sociale, la FAMILLE AÏO

dire qu'il envisage l'époux etl'épouse comme associés en vue d'une œuvre divine.

Les premiers chrétiens, dans la célébration des noces, remplaçaient le joug dont je parlais à l'instant par un anneau sur lequel étaient gravées en caractères grecs les initiales des mots Christ-Rédempteur. C'était bien dire qu'ils plaçaient leur union sous une sauvegarde céleste.

Mais à quoi bon prouver ce que personne ne nie ! Aucun homme renseigné ne peut prétendre que nulle part le mariage ait été abandonné à la pure et simple liberté humaine. On sait trop bien que les religions y ont toujours pris leurs droits, l'envisageant comme établi du ciel sur leurs domaines. Seulement, quelquesuns disent que c'est une illusion; qu'il en faut revenir au plus vite ; qu'il faut laïciser, sur ce point comme sur tous les autres ; car le mariage fondé sur le divin n'est que l'un des cas particuliers d'une maladie connue, à savoir la superstition, dont il convient qu'une meilleure réflexion nous dégage.

Eh bien regardons-y de plus près, et au lieu d'envisager du dehors l'institution matrimoniale, pénétrons plus avant dans sa constitution, dans son essence; examinons ses caractères, et nous verrons l'idée de Dieu s'imposer autant de fois que l'analyse des faits nous fera toucher au fond des choses.

De par le consentement unanime des peuples civilisés, du moins dans l'âge moderne, le mariage est un, c'està-dire qu'il ne peut lier normalement qu'un homme à une femme et qu'une femme à un homme. La polyandrie, ou union d'une femme à plusieurs hommes, est tellement hors nature qu'elle n'a pu s'établir, même chez les peuples à l'état sauvage, que dans des conditions très particulières. Partout ailleurs, elle a excité l'horreur, et de cette horreur on pourrait fournir des raisons de plus d'un ordre: raisons physiologiques, puisque la polyandrie aboutit fréquemment à l'infécondité; raisons tirées de l'intérêt personnel des époux dont une combinaison pareille renverse entièrement les rôles et qu'elle exposa — la femme à tous les abandons, l'homme à tous les sévices ou à toutes les exigences de ses rivaux ; raisons tirées de l'éducation et de l'avenir des enfants, qui, le père inconnu ou absent, seront privés de cet appui indispensable, ou bien encore ballottés de l'un à l'autre sans assiette fixe pour leur vie.

La polyandrie, c'est la prostitution avec son cortège de maux et de hontes; d'où l'infamie qui s'y attache et qui s'y est attachée toujours, je le répète, sauf quelques cas glanés dans les champs de la barbarie la plus noire et qui ne sauraient compter aux yeux de qui cherche les lois de la vie.

La polygamie, elle, ne se présente pas tout d'abord avec des caractères capables de provoquer une répulsion aussi intense. Qu'elle soit simultanée, comme chez le musulman; qu'elle soit successive, comme le voudraient les partisans du divorce par simple consentement mutuel ou les partisans de l'union libre, elle semble à la rigueur compatible avec l'accomplissement des fins du mariage, par consé-

l'unité sociale, la famille 447

quent avec le mariage lui-même en tant qu'il est une institution naturelle etsociale. Seule la religion, pour des raisons à elle, semble pouvoir s'y opposer, et comme on prétend bien, dans le groupe de nos adversaires, en finir f une bonne fois avec cette influence, on a cause gagnée, l semble-t-il, et notre base nous manque, pour conclure au ' divin en partant de nécessités illusoires. \

Mais c'est aller trop vite en besogne. L'unité du ' mariage, conçue à la façon chrétienne, n'est pas si difficile à fonder qu'on voudrait le prétendre ; il est parfaitement faux qu'elle ne soit qu'une question religieuse, ou, pour mieux dire, la religion ne fait ici que confirmer et appuyer de son autorité des doctrines où le bien social trouve son intérêt manifeste. La religion prend en mains la cause de la nature, c'est tout; elle n'impose aucune exigence qui tienne à des motifs spéciaux tirés de ses prétentions surnaturelles.

Quand les théologiens repoussent la polygamie, la raison qu'ils en donnent est la même que donnera Le Play, que donneront Spencer, Auguste Comte et tous les sociologues d'envergure : c'est que la polygamie contredit la nature dans ses fins — parce qu'elle restreint les effets moralisateurs du mariage ; parce qu'elle sacrifie la femme, et parce qu'elle compromet l'enfant. Ne serait-ce pas assez prouver qu'il la faut interdire, au nom de la nature frustrée, du progrès compromis et des conjoints eux-mêmes en souffrance?

Dans les pays où la polygamie a été tolérée ou l'est encore, elle se trouve souvent corrigée en partie par ce fait que Tune des femmes occupe un rang à part, et joue le rôle de véritable et unique épouse. Ainsi le polythéisme fut corrigé jadis par l'invention des dieux suprêmes ayant un rôle souverain et rejetant les autres au rang du génies protecteurs. Mais il n'est pas moins vrai que cette institution est néfaste ; qu'elle tend à disparaître dans la mesure où progressent les mœurs, et que par conséquent on a le droit de considérer son contraire, à savoir limité du mariage, comme la loi de l'homme, s'il est vrai que la loi de l'homme c'est de marcher dans la

voie qui développe le mieux ses ressources et qui 1 garantit davantage contre les rétrogradations et les décadences.

Et c'est, de fait, je viens de le rappeler, ce' qu'acceptent des hommes qui, par ailleurs, et quand il s'agira de Fidée de Dieu, se diraient volontiers nos adversaires.

Or, je leur demanderai au nom de quoi ils prétendent imposer comme loi rigoureuse, liant les individus et les groupes, cette unité rigide ennemie du caprice, ennemie des lassitudes et des inconstances du cœur, ennemie de l'orgueil qui prétend multiplier ses conquête, ennemie de l'intérêt quelquefois et des passions toujours.

Nous sommes les clients de la nature, je le veux bienf mais n'est-ce pas assez de subir ce qu'elle nous impose ? Faudra-t-il nous contraindre à ce point pour lui plaire? et le progrès à promouvoir, sera-ce un motif suffisant pour décider l'individu en souffrance, l'individu tenté, sans que d'ailleurs le progrès dont on parle ait un terme connu, un répondant qui le propose, une intention qui le garantisse, et sans que la nature au nom de laquelle on parle soit autre chose qu'une mécanique immense, barbare autant que maternelle, incohérente tout autant qu'ordonnée, mêlant le bien et le mal, la beauté et les monstres, l'indifférence et la sollicitude dans des proportions telles que l'homme réfléchi qui regarde ne peut, en face d'elle seule, et s'il n'y a au-dessus d'elle que le vide et le silence, que se désintéresser, laissant à son mystère cette Isis que nulle intelligence ne dévoile et à laquelle, par suite, aucun cœur d'homme ne peut s'unir.

Non, s'il n'y a pas Dieu, je vous défie de justifier, aux yeux d'un homme exempt de préjugés, l'effort humain que suppose l'exclusivisme matrimonial tel qu'on le prêche.

Et j'en dirais de même, cela va de soi, du second caractère que j'ai attribué au lien matrimonial, à savoir la perpétuité.

l'unité sociale, la famille 419

Je dois dire que lorsqu'il s'agit de requérir cette perpétuité, l'unanimité est moins imposante que tout à 'heure, même parmi les peuples très civilisés, et même Darmi les esprits renseignés et sincères.

La perpétuité du mariage arrive, en certains cas, à mposer un joug tellementlourd, que les meilleurs esprits lésitent parfois à en charger notre faiblesse.

Voici deux êtres qui se sont unis, ou qu'on a unis lorame on unit parfois : sans préparations suffisantes, sans connaissance faite, sans étude de ce que pourra ionner cette fusion intime de deux vies, cette conjoncion d'âmes. L'union intervenue, les divergences se manifestent. Peu à peu, si ce n'est tout à coup, le voile de iécence, de conventions mondaines, ou bien de sympathie ou de passion superficielle qui cachait ces deux cœurs .'un à l'autre se déchire : les voilà en hostilité ; les voilà ^eut-être ennemis, alors que chacun d'eux ayant ses léfauts, c'est possible, mais sans doute aussi ses vertus, mrait pu apporter dans un foyer plus sagement construit equoi plaire et se plaire, de quoi être heureux et rendre leureux.

Que faire? Persévérer dans cette voie sans issue? Pous-

er à bout la logique de l'erreur? Sacrifier sa jeunesse et se

ôsoudre au martyre d'une vie brisée? — C'est dur!

Il y a la séparation de corps ; mais c'est la solitude ; ce

ont mille dangers; c'est un héroïsme constant, et à la

ensée de réclamer cet héroïsme, d'imposer ces dangers

a manière d'un devoir, il est beaucoup de conscien-

s qui hésitent. Beaucoup de peuples ont hésité. Il

t vrai que ce fut le plus souvent pour des raisons

loins nobles ; mais en tout cas ils reculèrent, et ils

cillèrent tellement que le divorce, dans des conditions

iriables il est vrai, a été la loi presque commune avant

christianisme ; que depuis lui, les peuples qui s'éman-

MMii plus ou moins de son influence retournent au

vorce comme par une pente naturelle. Mais ce n'est pas

fcè raison pour que le philosophe abandonne si facile-

ent la thèse, et cède, lui aussi, sous prétexte de donner

tisfaction à quelques cas touchants mais relativement

&où LES SOURCES DE LA CROYANCE EN Dl^D

rares, au courant de lâcheté et de sensualité qui entraîne les hommes.

Au point de vue de l'intérêt humain, qui est ici notre point de départ et notre règle, il n'est nullement douteux que la perpétuité du mariage ne soit une condition vitale extrêmement importante.

La nature elle-même nous l'indique, puisqu'il est manifeste que la stabilité de l'union sexuelle est d'autant plus forte, dans l'échelle vivante, qu'on s'élève davantage. Et dans l'humanité, les faits ne montrent-ils pas qu'elle s'accroît à mesure qu'il s'agit de races plus civilisées?

C'est que la fermeté du lien, disais-je, est une des sources les plus fécondes du bien social ; or cette fermeté du lien dépend en grande partie de sa perpétuité.

N'est- il pas clair, en effet, qu'une chose établie poui jamais est autrement solide ; qu'elle jette dans le cœui humain des racines autrement profondes que celles qu'ur caprice détruira et qu'un coup de passion peut abattre'

C'est le sentiment de notre liberté qui fait le meilleu: de notre liberté, a-t-on dit. Ainsi, dans le mariage, lesen| ment du lien est un lien. Les espérances qu'on laisse1 l'infidélité la provoquent. L'idée que l'union peut lini amènera sa fin, pour peu qu'interviennent des conllit dont la solution amiable eût été amenée plus ou moin difficilement, mais amenée pourtant en cas de mariagi indissoluble, et qui, la porte étant ouverte aux rupture.' chercheront de ce côté une plus facile issue.

Quand les cœurs sont aigris, et que l'un d'eux jettj les yeux vers cette libération fatale, n'y a-t-il pas dai ger qu'elle le tente? Et s'il en est tenté, n'est-ce p<: au détriment de la paix et d'un arrangement possible i S'il exprime cette pensée, ne deviendra-t-elle pas confc gieuse? Ne mettra-t-on pas un faux point d'honneur à répondre par des menaces pareilles? Tout conflit prei dra corps ; toute difficulté menacera de grossir sail mesure.

S'il y a infidélité, l'adultère trouvera, par le fait i divorce, la possibilité de se transformer en droit; l'iD I

l'unité sociale. LA FAMILLE A'ol

dèle aura lieu d'espérer qu'il deviendra le fidèle époux d'une autre, ce qui veut dire que l'adultère est primé, en même temps que la fornication chez le complice. La femme est abaissée par des risques perpétuels d'abandon; son nid est moins à elle, puisqu'il pourra cesser de l'être; son dévouement ne s'exerce pins en sécurité; ce n'est plus à la vie et à la mort : on retombe dans une de ces combinaisons de rencontre qui, n'engageant pas à fond la vie humaine, ne peuvent pas prétendre non plus à tirer de ce fond ce qu'il contient de meilleur.

Tout le monde ne sait-il pas que, le divorce institué, on a constamment vu les conflits domestiques s'aiguiser, la facilité des ruptures devenir de plus en plus grande, et après avoir commencé par exiger tout un système de garanties, pour accorder le divorce, n'a-t-on pas été amené à l'accorder, ouvertement ou non, à la simple demande des époux?

Or, ces effets intérieurs produits par la caducité du lien auront leur contre-coup social dans une mesure jui se peut comprendre. Puisque c'est l'union des époux lui est le point de départ de la stabilité familiale, celle- ;i de la stabilité sociale, comment une société n'auraitille pas l'intérêt le plus grave à préserver de fragilité e pivot sur lequel tout s'appuie, autour ducjuel tout aarche?

Le couple indissoluble, c'est la pierre inusable, c'est le ubis qu'établit l'horloger sous la complication mobile es rouages. Plus ce point d'appui sera dur, plus les nouvements qu'il permet seront faciles, souples, réguiers, efficaces.

Un mariage bien assis, c'est une valeur sociale incalcuîble. Les liens de parenté qu'il produit, qu'il entretient ar sa cohésion même, portent leur influence au loin ; s s'étendent; ils créent une sorte de réseau qui fixe ans la paix et dans la sécurité toute une portion de la imille nationale. Les liens de subordination sont plus )rts, la hiérarchie mieux assise, l'obéissance mieux eceptée, puisque l'exemple en vient de haut et que For-

dre régnant aufoyer,on doit sentir partout son influence. L'exercice de l'autorité y gagnera d'autant sur tous les points du territoire où des influences semblables s'exercent.

Les enfants, à leur tour, — et les enfants, c'est le paysl — ne seront-ils pas favorisés par la stabilité conjugale ? L'éducation de la couvée ne gagnera-t-elle rien à la solidité du nid dans les branches? L'éclosion n'en sera-t-elle pas plus heureuse, la nutrition plus abondante, la sécurité plus féconde, et par ce fait les résultats sociaux supérieurs de beaucoup, le jour où les ressources accumulées au dedans répandront au dehors leur richesse ?

Enfin, les parents eux-mêmes, disions-nous, gagnent à la vie de famille une vieillesse retardée, une vie prolongée en douceur et en force, les tristesses du déclin apaisées, les infirmités adoucies, une atmosphère de tendresse et de respect qui sera pour le grand âge ce qu'est pour un corps alangui le lit moelleux où il repose ; ce qu'est pour nos souffrances le sourire d'un ami et pour nos découragements son cœur. Mais comment promettre ces biens et autoriser ces espérances, si la maison de famille est sans cesse menacée, si elle branle, et si la poutre noire du foyer dont parlaient les vieux Grecs peut voir un jour des mains nouvelles racler ses fumées vénérables et contrister des yeux qui comptaient leurs années à sa couleur?

De toute manière, l'intérêt humain est suspendu à la stabilité des mariages. Ce qui porte la société, c'est l'an neau rond et sans chaton, disant l'union sans inégalité.' ni fin.

La religion le sait. La nôtre a laissé débattre ardem ment, au moyen-âge, même la question des seconde noces en cas de veuvage, et si elle a pris parti pour ce dernières, c'est par souci de la vérité, mais sans aucui enthousiasme ; car la fidélité posthume lui a toujour semblé, en même temps qu'une beauté, une garantie pou les vivants et une force de plus pour une institutio dont l'importance est souveraine.

Et, au fait, le cœur humain n'en tombe-t-il pas d'a(

l'unité sociale, la famille 433

cord ? N'a-t-il pas le sentiment, quand il veut s'écouter lui-même, que la famille établie dans la permanence, c'est à Tégard de l'homme une sauvegarde, à l'égard de la société une source d'avantages tellement grands que nul n'a osé les mettre en doute, même parmi ceux qui ont plaidé le plus fort ce qu'ils appellent les droits du cœur.

Les droits du cœur, c'est la fidélité au bien ; c'est le dévouement consenti aux grandes causes dont je viens de faire entendre l'appel. Ceux qui plaident le relâchement du lien ne pensent qu'à eux-mêmes et à leurs pareils en égoïsme. Ils ne daignent écouter toutes les voix qui leur demandent d'incliner leur orgueil, leur sensualité, leurs intérêts même les plus légitimes devant l'avenir d'un pays et le bonheur de toute une lignée d'êtres. Ils ne comprennent rien à la beauté morale; ils ne savent pas voir que le mariage indissoluble, c'est quelque chose de 'infini introduit dans la fragile vie humaine, et par là nis en contact avec notre cœur et offert en spectacle à îotre raison.

L'amour a le sentiment qu'il s'engage dans quelque hose d'éternel ; il aspire à l'éternité ; il n'ose rien demanler qu'en la promettant; il n'ose compter sur rien qu'elle e lui en garantisse la possession tranquille. S'il y est nfidèle, c'est en dépit de sa propre loi, sous la poussée e misères qu'il s'était crucapablede vaincre, et qui l'ont aincu.

D'ailleurs, ne voulût-on pas exiger de l'être humain ne contrainte si totale, une fidélité si ennemie des comromissionset des ruptures, toujours est-il que personne, bsolument personne, n'oserait laisser le mariage sans

ganisation aucune, le livrer au caprice et au hasard.

3utle monde apporte une solution, et en pareille matière,

ie solution, quelle qu'elle soit, cela veut dire une en- . une restriction à l'indépendance individuelle, un

■voir.

Or il n'y a pas de devoir sans Dieu. Je l'ai montré

Heurs en général; je l'ai rappelé tout à l'heure; je le

ferai voir davantage pour le cas particulier de nos liens. Je montrerai que le bon fonctionnement de la famille est aussi impossible à justifier et aussi impossible à obtenir des hommes, si Ton supprime Dieu, qu'il est par ailleurs nécessaire. L'homme qui nie Dieu et qui plaide cependant en faveur de l'institution familiale s'engage dans une impasse. D'un côté il prétend étayer ce que de l'autre il s'acharne à détruire. Il impose à ses frères des fardeaux et leur enlève au même moment et leurs motifs et leursj secours d'action. C'est Dieu qui est le meilleur de ceuxci; c'est Dieu qui est à la base de ceux-là. Il faudra bien le redire encore, puisque c'est de partout qu'on voudrait l'expulser, et que c'est partout, au contraire, que nous voulons, nous, montrer sa présence nécessaire, son influence dominant toutes les autres, sa haute raison fournissant toute lumière, sa volonté justifiant tout effort, et sa bonté, enfin, enveloppant et portant dans sa puissante et sereine atmosphère toute la petite vie humaine,, comme Téther qui charrie les mondes et les pénètre jusqu'à l'intimité de leurs atomes, sans faire sentir à d'autres qu'au savant attentif la profondeur de son influence et la totalité de son action.

La garantie du bon fonctionnement familial se trouve clans l'accomplissement des devoirs réciproques que leur rôle attribue aux divers membres de la famille.

Les parents entre eux, les parents à l'égard des enfants et les enfants à l'égard de leurs père et mère ont des devoirs qui ont toujours été reconnus. Si nous montrons que ces devoirs n'ont de justification suffisante et de garantie que par l'idée divine, nous aurons démontré une fois de plus la nécessité de cette idée pour que la vie humaine puisse sauver du désastre et des atteintes du scepticisme l'institution la plus fondamentale parmi outes celles qui assurent ses progrès.

Tout d'abord, les devoirs des époux.

Pour être entièrement déduits, ceux-ci demanderaient e longs développements dans lesquels il n'est nullement lécessaire que je m'engage.

Je rappellerais aux conjoints que le contrat qui les lie uppose, d'abord, la société mutuelle, laquelle, joignant 3urs vies, pourra les étayer l'une par l'autre.

Les femmes qui habitent chez leurs parents; leshomles qui voyagent, ou qui chassent — tellement qu'on ourrait croire que leurs femmes les ont chassés, — ce 'est pas l'idéal du mariage.

L'amour mutuel devrait naturellement s'ajouter, afin e la rendre effective, l\ cette union des vies ; car l'amour îul peut unirvéritablement les ressources et les facultés 'i' l,i cohabitation juxtapose. — On dit qu'on n'y peut en : c'est une parole légère On peut garder l'amour, i pour qu'il ne périsse ; on peut souvent ]<> reprendre, rec de la droiture de cœur et de l'indulgence; on peut,

mi

dans tous les cas, en exercer les devoirs, et cela à la rigueur peut suffire.

Enfin, je rappellerais aux époux les devoirs que leur impose la fidélité au contrat intime qui les assemble : devoirs positifs, variables selon l'âge, les possibilités et les circonstances; mais impératifs cependant plus que ne le pensent certaines personnes, et pour des motifs plus élevés qu'elles ne croient, — et devoirs prohibitifs, abso lus, cette fois, au nom de cette unité que nous avons reconnue nécessaire au régime familial.

Ces trois chapitres, si j'en reprenais un à un les articl me fourniraient une ample moisson de devoirs ,une som de contraintes que certains cas envisagés pourraient nous faire appeler formidables. Et je demanderais h l'homme qui nie Dieu s'ilprétend justifier, et s'il prétend surtout obtenir leur accomplissement intégral, lorsqu'il s'agit non pas de quelques individus, hommes ou femmes exceptionnellement doués au point de vue des facilité: vertueuses, mais d'un ensemble un peu large ou d'um humanité. Je pourrais attendre, je crois, fort longtemps une réponse satisfaisante à une question pareille.

Mais raisonner ainsi, ce serait retomber un peu dan; les considérations générales déjà présentées quand nou; parlions de Dieu gardien de la morale.

Au point de vue social, qui est le nôtre ici, ce qu'il fau surtout envisager, ce sont moins les devoirs en euxmêmes et quant à leur détail, que leur attribution spé ciale à tel ou tel membre de la communauté domestique en vue du bon fonctionnement du groupe. En d'autre, termes, il faut rappeler la loi de ce groupe, la formuL d'après laquelle il fonctionne, et appuyer sur cette bas* les conclusions que nous prétendons tirer.

Or, la loi du mariage est une loi de hiérarchie ; sa for mule est celle-ci: La femme soumise à l'homme; l'homm soumis au bien et n'exerçant qu'en vue du bien l'au torité que la famille lui confère ; l'enfant soumis à Tu: et à Tautre, et recevant en retour la tendresse et les soin

l'unité sociale, la famille 457

La hiérarchie familiale a fait l'objet, en notre temps, de discussions dans lesquelles je ne veux pas m'attarder — je m'en suis expliqué ailleurspluslonguement àpropos des revendications féministes ', et je disais alors que les modernes partisans de l'égalité des sexes méconnaissent la nature et contredisent les lois de la vie. Prêcher ce qu'ils appellent la dyarchîe conjugale et faire du mariage une association pure et simple, se gouvernant par un accord sans cesse à intervenir, c'est détruire l'unité familiale; c'est réduire le couple associé à n'être plus, au lieu d'une combinaison créatrice d'une force nouvelle, qu'une juxtaposition de forces isolées et qu'une matière amorphe.

La société, dont l'organisation harmonieuse et puissante dépend de la famille et de sa valeur comme unité, sera donc en souffrance. Ne pouvant s'appuyer désormais que sur l'individu, puisque vous détruisez le roupe ou qu'en tout cas vous l'affaiblissez jusqu'à menacer de le corrompre, elle ressemblera à la maison que 'on construit avec du pisé, au lieu des blocs dont la solidité permet l'appareillage régulier et les encastrements rigides.

Il faut garder l'unité du foyer, si vous voulez garder — l'abord sa valeur propre, et puis sa valeur composante i L'égard des groupements ultérieurs qu'il prépare.

Or tout philosophe vous dira qu'une unité ne se compose amais de pièces égales. Il faut un lien ; il faut une àme lu groupe, et cette âme, quand il s'agit de société famiiale ou civile, c'est Yautorité. Brisez l'autorité, vous briez l'unité, vous créez l'anarchie, vous empêchez la finaité sociale de s'exprimer dans une volonté, de se réalier dans les faits, de diriger l'application des forces et de aincre les résistances.

1. CÎ.Xos Luttes. — Les revendications teminiMos Paris.Lecoffré.

N'est-ce pas pour cette raison, instinctivement jugée, que l'autorité maritale fut reconnue en fait à toutes les époques, et même de celles qui élaient intéressées à la discuter ; qui y étaient, dirai-je, autorisées parles effroyables abus dont l'homme à l'état de barbarie ou de civilisation dévoyée les rendait victimes.

Quand on a lu dans les anciennes histoires ou quand on lit encore dans les relations des voyageurs le récit des atrocités maritales à peine corrigées par une ombre d'amour, on se dit que l'instinct social et l'instinct des nécessités qu'il comporte doit être bien puissant, pour que dételles déviations n'en laissent pas effacer la trace.

Ceux qui disent qu'en ce cas la femme ne fait que subir la force raisonnent tout à fait mal. Elle subit en effet la force mais à peu près comme nous-mêmes nous subissons les gênes et les souffrances que la nature nous inflige. Nous avons le sentiment que nous sommes engagés dans un ordre, et qu'il faut en subir la loi : ainsi la femme primitive, la femme martyre de l'homme. Pourvu que celui-ci ne dépasse point en sévices les mœurs courantes, quelque barbares qu'elles soient, la femme, en se soumettant, a le sentiment qu'elle obéit à une nécessité inéluctable; elle s'y adapte comme elle peut; elle s'y fait malgré tout, et elle en vient à incarner dans ces pratiques révoltantes son sentiment de l'ordre et du droit.

Dans telle tribu sauvage, une femme se sentirait déshonorée, si elle n'était de la part de celui qui prétend à sa main l'objet d'une violence. Une femme orientale est choquée, quand on lui dit que les femmes d'Europe circulent librement et peuvent se dévoiler devant un homme autre que leur « seigneur ». Chez les Bédouins de Syrie, je voyais de pauvres femmes pétrir de la boue avec leurs mains pour construire les maisons, ou porter à la file, sur leurs têtes, d'énormes pierres, tandis que leurs hommes fumaient tranquillement sous un arbre en regardant passer cette procession lamentable, et à coup sûr, l'indignation qui me montait au cœur les eût bien étonnées : elles trouvaient cela

l'unité sociale, la famille 459

naturel, et si la force de la coutume est ici pour beaucoup, il faut comprendre aussi qu'à des époques et chez des races où la force est adorée partout, il n'est pas étonnant qu'elle le soit aussi chez le mâle. La victime y consent comme au droit, parce que, n'ayant pas encore l'idée d'un droit véritable qui pourrait fonder l'ordre en l'appuyant sur la raison, tout le monde est d'accord pour faire bénéficier les abus du sentimentprofond qu'atout homme de l'ordre et des nécessités qu'il comporte. Faute de mieux, on incarne ce sentiment dans le phénomène qui semble alors le seul principe de l'ordre et par conséquent la seule base du droit : la force.

Lorsque plus tard les mœurs s'épurent et que la raison s'élève quelque peu, le sentiment du droit change de matière; mais il ne change pas de forme. C'est toujours la nécessité sociale, toujours Yordre, qui sont invoqués d'une part et respectés de l'autre. Et tout cela se place, ainsi que le fonctionnement humain tout entier, sous la sauvegarde divine.

Il suffirait de jeter un coup d'œil sur les coutumes antiques pour s'assurer de ce fait que la soumission de la Imme à l'époux a toujours pris partout la forme religieuse.

La Persane doit « vénérer son mari comme un dieu » ; e Chinois, adorateur du ciel, écrira poétiquement que d'époux est le ciel de l'épouse)). L'Hindou renchérira, en (îsant que l'époux est pour l'épouse « plus qu'un dieu», sans doute parce que c'est lui qui l'initie aux rites et 'inlroduit dans la société du divin où elle n'entrerait xrinl d'elle-même.

Etde fait, la belle formule biblique : « Ton peuple sera non peuple et ton Dieu sera mon Dieu » est la loi universelle des sociétés antiques.

Lis vieux Grecs amenaient la fiancée devant l'autel des

livinités domestiques ; elle y allumait des flambeaux et

des prières, afin de se rendre les divinités de l'époux

avorables. Presque lous les peuples anciens agissaient

le même, et l'on trouvait tout naturel que la jeune fille

abandonnât ses dieux pour adopter ceux de son mari, tant celui-ci était aux yeux de tous et à ses propres yeux l'autorité irrécusable et par là le représentant du divin.

Le christianisme, lui, n'a jamais admis une telle abdication de la personnalité humaine; il a toujours tenu la conscience au-dessus de toutes les compromissions; mais il n'en considère pas moins l'obéissance conjugale comme un devoir religieux. — « Femmes, écrivait saint Paul, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur; car le mari est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'Eglise. De même que l'Église est soumise au Christ, les femmes doivent être soumises à leurs maris en toutes choses *. »

Il va de soi que ce droit religieux de l'époux a pour corrélatif, dans la pensée chrétienne, le devoir d'exercer ses prérogatives comme il convient à une créature raisonnable.

Saint Thomas d'Aquin, commentant le texte de saint Paul, fait aussitôt cette restriction nécessaire : La femme, dit-il, doit obéir à son mari en quelque manière comme à un maître ; mais il y a une différence capitale, c'est que le maître emploie le serviteur pour son utilité à lui, tandis que l'époux ne doit gouverner son épouse qu'en vue de l'utilité commune.

Cette parole exprime à merveille la loi évangélique des pouvoirs, et très particulièrement de ce pouvoir intime qui, devant être à base d'amour, a plus de raison encore qu'aucun autre de ne pas devenir despotique.

Les philosophes chrétiens ont su de tout temps concevoir avec justesse et formuler avec grandeur le motif vrai qui fait donner à l'homme le commandement sur la femme, et les limites que ce motif invoqué suggère tout aussitôt à la conscience qui le propose. — C'est toujours le principe sur lequel s'appuient les devoirs et les droits qui leur impose leurs limites. Or, le principe de l'autorité maritale étant le bien commun, l'utilité morale

Page 1